CHAPITRE
Article Premier
Si l'on vent bien admettre que la folie, dans la majorité des cas, doit être considérée comme une maladie constitutionnelle dépendant d'une organisation primitivement vicieuse du cerveau, dont raccès actuel d'aliénation n'est qu'une manifestation passagère, on reconnaîtra qu'à un point de vue général, le pronostic est loin d'être aussi favorable que semblent l'indiquer les statistiques basées uniquement sur l'évolution des accès de la maladie, et non sur l'évolution de la maladie elle-mèrne.
Peut-on, en effet, considérer comme effectivement guéris tous les aliénés qui sortent des Asiles en possession de leur lucidité, en état de reprendre leurs occupations et leur existence ordinaire? L'expérience prouve qu'il n'en est rien et que la maladie restée en puissance chez bon nombre d'entre eux est susceptible d'un retour offensif après un délai plus ou moins long.
D'un autre côté, chaque atteinte nouvelle de la maladie ébranle le cerveau, en diminue la vigueur ; d'où un alanguissement progressif des facultés intellectuelles qui se traduit })ar une impuissance prématurée. Nombre d'individus guérissent heureusement de plusieurs accès consécutifs de manie, mais arrivés à quarante ans, on voitqu'ils ont « désert('; la vie active et sont passés à l'état de nonvaleurs sociales ». (Luys.) Beaucoup de mélancoliques gai'dent, aprèsleur guérison, une npatliie, une faiblesse de la volonté, une passivité de caractère absolument typiques.
Cela dit, nous allons examiner quelles sont les principales conditions générales qui influent sur le pronostic de la folie.
Vâge des malades doit être pris en considération. Plus les sujets sont jeunes, et plus les chances de guérison sont considérables.
La proportion des guérisons qui, selon Guislain, est de 60 o/o à vingt-cinq ans, n'est plus que de 30 o/o à soixante. On comprend que plus le cerveau est jeune, et plus il est en mesure de réparer les désordres nutritifs occasionnés par la maladie. Dans la vieillesse, au contraire, la langueur de la nutrition diminue la puissance de réaction de Torgane et facilite l'établissement de la démence.
ht sexe, si l'on tient compte du plus grand nombre des folies organiques chez l'homme, ne paraît pas influer d'une manière sérieuse sur le nombre de guérisons. D'une façon absolue, d'ailleurs, si les femmes comptent plus de guérisons, elles comptent aussi plus de récidives.
Les conditions pathogéniques de l'accès d'aliénation mentale ont une certaine influence au point de vue du pronostic. En général, plus la cause est nette, brusque, rapide, plus la maladie suit une marche aiguë et régulière, et plus la guérison est certaine. Lorsque au contraire la folie est le résultat d'un faisceau de causes ayant miné longtemps et sourdement le système nerveux, ce dernier se trouve épuisé d'avance; la réaction est lente, difficile et parfois impossible.
Les folies par intoxication aiguë sont toujours curables et comportent un pronostic toujours favorable. Il n'en est plus de même dans les intoxications chroniques qui conduisent invariablement à la démence.
L'intensité de la prédisposition héréditaire est très importante à considérer. Si les accès d'aliénation chez les héréditaires dégénérés guérissent aussi facilement que chez les autres, ils n'en augmentent pas moins les défectuosités originelles de l'intelligence du sujet qui reste souvent dans un état intermédiaire entre la raison et la maladie, dont les originalités s'accentuent et dont les actes prennent de plus en plus un caractère pathologique. Quand le principe héréditaire respecte l'intégrité, la vigueur et la correction de l'intelligence, le sujet, après un accès de folie, même
98 rRO.NOSTIC, DIAOOSTIC, ANATOMIE PATHOLOGIQUE
intense, peut se retrouver dans un état de santé intellectuelle aussi parfait qu'auparavant.
Les complications de la folie telles que Tépilepsie et l'hystérie comportent un pronostic fâcheux. La folie hystérique peut guérir, non sans probabilité de rechutes. La folie épileptique suit au contraire une marche progressive pour aboutir à l'incurabilité.
Le pronostic varie suivant la forme que revêt la folie et les caractères du délire. La manie aiguë est la plus curable de toutes les affections mentales; on obtient sept guérisons sur dix malades (Marcé). Les formes atténuées de manie sont moins favorables, de même que l'intensité extraordinaire des symptômes doit faire craindre l'explosion du délire aigu. La mélancolie simple est d'un pronostic presque aussi favorable que la manie. Si elle fournit une moindre proportion de guérisons, il faut en accuser les accidents qui, comme le refus d'aliments, les impulsions au suicide, la cachexie, les affections pulmonaires, viennent souvent la compliquer. La stupeur mélancolique simple est essentiellement curable mais comporte une durée plus longue que les espèces précédentes. La paralysie générale, affection organique des centres nerveux, n'est pas plus curable quel'ataxie locomotrice ou la sclérose en plaques; elle est seulement susceptible de rémissions qui, dans quelques cas rares, peuvent avoir une durée considérable. La démence est de sa nature incurable étant subordonnée à des lésions destructives des organes de l'intelligence. Toutefois, cette opinion jusqu'ici indiscutée a été battue en brèche par Kowalewski. Cet auteur prétend que, malgré la destruction d'une partie des éléments nerveux préposés à l'exercice normal de l'intelligence, il peut exister en réserve, dans le cerveau de certains affaiblis, assez d'éléments intacts pour pouvoir permettre une rééducation de Tindividu et une amélioration de son niveau intellectuel. S'appuyant sur d'ingénieuses hypothèses relativement à la structure et au fonctionnement du cerveau, il arrive aux conclusions suivantes, que nous ne donnons que sous toutes réserves : a) la démence consécutive à une mélancolie ou à une manie peut être guérie; h) les malades gardent, même après la guérison, un certain cachet d'abattement et de lenteur psychique; c) les travaux des
champs, et, en général, tous les travaux manuels pénibles et en plein air, sont des moyens très importants pour faciliter la guérison des déments ; d) si la démence a pour base une hérédité psychopathique, la possibilité de guérison n'existe presque pas, comme par exemple dans Fépilepsie (1).
Certains éléments du délire ont une valeur pronostique capitale. Ainsi l'intensité et la persistance des hallucinations emportent presque toujours une signification défavorable. La folie chronique accompagnée d'hallucinations doit être considérée comme essentiellement incurable. Les délires religieux sont graves, en raison de leur origine héréditaire et dégénérative. Le délire des grandeurs est toujours fâcheux, soit qu'il soit passager comme dans la folie héréditaire, soit qu'il soit continu comme dans les folies congestives et la paralysie générale. Le délire hypocondriaque qui repose sur des idées de transformation ou de négation corporelles comporte aussi en général un pronostic défavorable.
Les éléments fournis au pronostic par la marche des maladies mentales ne sont pas à négliger. Une invasion brusque, une marche rapide, une évolution régulière présagent une terminaison favorable. Une invasion lente, une marche subaiguë ou chronique d'emblée, une symptomatologie vague, incertaine, mal délimitée comportent un pronostic très réservé. La durée exceptionnelle de la période d'état avec uniformité des symptômes doit inspirer quelques inquiétudes. Les intervalles lucides au déclin de la maladie sont au contraire un signe presque toujours d'heureux augure.
La marche intermittente de la folie comporte un pronostic sérieux. Trois ou quatre accès de manie survenant à intervalles réguliers donnent encore, suivant Marcé, une grande proportion de guérisons, mais si la périodicité est déjà ancienne et si la régularisation des accès est parfaite, les succès deviennent plus rares et se font attendre un temps très long.
La terminaison brusque de l'accès, à moins qu'il n'ait
(1) p. J. Kowalewski, Sur la curabilité de la démoice. {Anfiales médico-psych,. 188G.)
été très court, doit faire craindre une rechute prochaine, OU rétablissement d'une périodicité non moins défavorable.
Plus la durée d'une affection mentale se prolonge, et plus les chances de guérison diminuent. Sur trois cent vingt-quatre guérisons relevées par nous, deux cent vingtquatre sont survenues dans les six premiers mois du traitement. Guislain, sur quatre-vingt-dix-sept cas analogues, a compté cinquante-quatre cas de guérison dans le premier semestre, vingt-neuf dans le deuxième ; huit seulement durant toute la seconde année, deux pendant la troisième, et quatre pendant la quatrième. Ces proportions doivent être considérées comme l'expression delà réalité. Passé la seconde année, les chances décroissent avec une rapidité extrême, et au bout de quatre ans, deviennent presque nulles. On voit cependant des aliénés guérir exceptionnellement au bout d'un temps beaucoup plus long. Pinel a vu guérir une maniaque au bout de vingt-sept ans de séquestration. Marcé a eu l'occasion de constater une guérison après dix années de maladie. Blanche (1) a connu une dame atteinte de mélancolie qui est restée quinze ans dans une maison de santé est en est sortie guérie. A. Giraud (2), Rousseau (3), Marandon de Montyel (4), ont cité des cas de guérison survenus après seize, quinze, treize, dix, neuf, huit, sept, six ans de maladie. Dans trois cas de Campbell (5) la guérison a été obtenue au bout de dixneuf, dix-sept et quatorze ans. Je viens moi-même de renvoyer guérie une aliénée après onze ans et neuf mois de séjour à l'asile. Et ces guérisons semblent bien définitives, puisqu'on a pu suivre certains de ces malades pendant vingt ans sans constater de rechutes (6).
Faisons observer, cependant, qu'elles sont bien souvent incomplètes ; les symptômes vésaniques se sont effacés, mais l'affaiblissement intellectuel, conséquence d'une longue maladie mentale, est resté.
(1) Blanche, Annales, 1883.
(2) Giraud, Arma les, 1883.
(3) Rousseau, Knccphalc. 1882.
(4) Marandon de Montyel, Arrfiivrs do nci/rolof/., n" 22.
(.^) Campbell. The American Journal o/' Insanity, July 1888. (♦'») Marandon. lor. cit.
Article II
Il ne saurait être question ici que de passer en revue les éléments du diagnostic général de la folie, le diagnostic des diverses espèces mentales devant être étudié à propos de chacune d'elles. Ces éléments sont fournis par l'examen direct du malade, son interrogatoire et ses antécédents morbides.
La plus grosse difficulté que présente l'examen clinique de l'aliéné, c'est qu'il n'a aucune conscience de sa maladie, et que loin de se prêter aux investigations médicales, il les considère comme une injure à son adresse et proteste énergiquement de l'intégrité de ses facultés intellectuelles. C'est donc sans lui, et quelquefois malgré lui, que cet examen doit avoir lieu.
Avant tout interrogatoire, il convient de se rendre bien compte de l'habitus extérieur du malade. Pour un œil exercé, ce premier examen suffit dans nombre de circonstances, non seulement pour le diagnostic général, mais encore pour la détermination de l'espèce morbide à laquelle le sujet appartient.
En général, les aliénés se présentent sous trois aspects principaux :
1° Ils sont ou simplement surexcités ou vivement agites. Les simples surexcités sont vifs, alertes, gais, expansifs, tout disposés aux confidences ; leurs gestes sont exubérants, leur voix haute, leur tenue négligée, leur coiffure ou leur boutonnière ornée de fleurs, d'oripeaux ou de clinquant. Les grands agités ont le visage profondément altéré, les yeux brillants, les gestes brusques et désordonnés ; leurs paroles sont incohérentes, leur tenue débraillée ou sordide.
2° Ils peuvent être déprimés; tantôt indifférents, inertes, avec l'œil terne, les extrémités froides et cyanosées, la peau bistrée, l'haleine fétide, la face immobile et inexpressive ; tantôt anxieux, effrayés, l'œil hagard, les traits douloureusement contractés.
3° D'antres, enfin, présentent un aspect extérieur qui ne diffère pas sensiblement de celui d'un individu correct. On peut cependant quelquefois reconnaître dans leur regard quelque chose de dur et de méchant, dans leur extérieur une réserve outrée et soupçonneuse qui ne fait que s'exagérer quand on commence l'interrogatoire.
Mais il est quelques signes encore que l'inspection du sujet peut faire connaître. Ce sont: a) les stigmates physiques de la dégénérescence, si communs dans la folie; les déformations du crâne, les asymétries faciales, les anomalies dans la conformation et l'implantation des oreilles, les défauts de langue, la surdité ; b) les lésions consécutives aux affections organiques du cerveau, les paralysies, l'inégalité des pupilles, le tremblement des lèvres, de la langue et des mains, l'embarras de la parole, symptômes qui ont une valeur pathognomonique dans certaines maladies mentales.
L'interrogatoire doit se proposer un double but : mesurer le niveau intellectuel du malade et constater la nature des conceptions délirantes. En posant au malade quelques questions simples sur sa profession, son état civil, son âge, son lieu de naissance, les principaux événements de sa vie, on arrive rapidement à se faire une idée de son degré intellectuel, de l'état de sa mémoire et de ses principales facultés. Quelques questions sur le lieu où il se trouve, sur les causes qui ont motivé sa séquestration, la façon dont il apprécie sa situation et les mesures dont il est l'objet non seulement complètent cette première partie de l'interrogatoire, mais encore font le plus souvent jaillir des conceptions délirantes qui mettent sur une voie où il n'y a plus qu'à le suivre. On ne se doute de la déchéance où sont les principales facultés intellectuelles des aliénés que quand on constate leur crédulité, la puérilité de leurs interprétations, le fatalisme avec lequel ils subissent les conséquences de leur délire. Le persécuté qui se dit victime d'une bande de policiers avouera sans peine, non seulement qu'il ne les a jamais vus, mais encore qu'il n'a jamais clierché à les voir.
En principe, il faut laisser parler le malade, ne pas le heurter de front par des objections ou des contradictions intempestives, subir ses digressions ou ses longueurs, et
se contenter de le rappeler doucement à son sujet quand cela devient nécessaire. Il a ainsi plus d'abandon et livre plus aisément le fond de ses sentiments et de ses pensées. Il n'y a aucune règle préétablie pour l'examen des aliénés et une formule d'interrogatoire applicable à tous les cas ne conduirait qu'à des résultats stériles. C'est affaire au tact du praticien de deviner le défaut de la cuirasse et de pousser dans cette direction ses explorations psychologiques.
Certains aliénés sont défiants, se tiennent sur leurs gardes, et ne répondent qu'avec réticences aux questions qu'on leur pose ; il n'est même pas rare qu'ils cherchent à renverser les rôles et qu'aux questions du médecin ils répondent par d'autres questions sur un ton fâché ou agressif. Il faut s'efforcer de gagner leur confiance, leur parler avec bienveillance, sembler être au courant de leurs ennuis et disposé à accepter leurs idées. Quelques allusions faites comme par hasard aux principales persécutions dont se plaignent les délirants chroniques, au rôle de la police, aux forces occultes, au magnétisme, à l'électricité, sont parfois saisies au passage par les malades et deviennent le point de départ de leurs confidences.
Si la douceur échoue, on peut par des réflexions désagréables sur l'attitude du sujet, sur son caractère, sa véracité, chercher à susciter sa colère et à lui faire ainsi trahir sa pensée. Mais ce procédé, qui d'ailleurs réussit rarement, doit être employé avec le plus grand tact, car il peut à jamais altérer les rapports du malade et du médecin.
Enfin, dans les cas où on n'obtient aucun résultat de l'interrogatoire direct, il faut abandonner le malade à lui-même pendant quelques jours et le soumettre à son insu à une surveillance de tous les instants. On apprend alors que par moments il parle seul, semble écouter des interlocuteurs imaginaires, sô livre à certains gestes bizarres, fait un choix parmi les aliments qu'on lui sert, s'entoure de précautions, ne dort pas, etc.
Après l'examen mental, on doit procéder à l'examen des principales fonctions organiques. L'état des voies digestives, de la circulation, de la respiration, de la menstruation, fournit des indications qui ne sont pas à négliger, non seulement pour le traitement à instituer,
mais encore pour le diagnostic et le pronostic. Cet examen est d'autant plus indispensable que la faiblesse des réactions chez les aliénés fait que des complications graves, comme la tuberculose, peuvent longtemps passer inaperçues.
Enfin, on recueillera, ce qui bien souvent est la partie la plus délicate de l'examen, tous les renseignements possibles sur les antécédents du sujet et les symptômes qui se sont manifestés depuis le début de la maladie, en ne perdant pas de vue que les renseignements fournis par l'entourage doivent être soigneusement contrôlés. La prédisposition héréditaire, si importante à connaître, sera souvent niée ou passée sous silence ; et sur ce point, on obtient parfois facilement du malade lui-même des confidences que la famille n'a pas voulu faire. Les actes désordonnés ou dangereux de l'aliéné , ses agressions, ses tentatives d'homicide ou de suicide peuvent être interprétés de la façon la plus bizarre et la plus fausse par des parents qui ne portent que trop souvent des traces de la prédisposition morbide à laquelle il a succombé, et qui sont tout disposés à accepter comme vraies ses conceptions délirantes.
Article III
Il est important, pour ce que nous avons à dire sur l'anatomie pathologique de la folie, de bien distinguer entre les folios névroses et les folies organiques. Les secondes comportent des lésions positives qui seront étudiées à propos de chacune d'elles. Les premières, dans leur période aiguë ne semblent relever d'aucune lésion appréciable à nos moyens d'investigation. Certains auteurs (1) cependant veulent que les formes maniaques se rattachent à l'hypérémie, et les formes mélancoliques à l'ischémie des centres nerveux. Mais Parchappe (2), après
(1) Luys, Traite des maladies mentales.
(2) Parchappe, Traité de la folie.
ANATOMIE PATIlOLOfilOrE lOo
avoir rapporté trente-huit autopsies de folie aiguë se manifestant par l'état maniaque ou par l'état mélancolique, arrive à reconnaître qu'il y a une analogie presque complète entre les altérations cérébrales constatées dans ces deux états ; l'hypérémie, les ecchymoses sous arachnoïdiennes, l'injection pointillée de la substance blanche, la coloration rosée de la couche corticale, les épaississements et l'infiltration des méninges se rencontrent avec une égale fréquence et dans la manie et dans la mélancolie. Que les troubles circulatoires du cerveau jouent un rôle dans la pathogénie du délire, rien de plus vraisemblable, mais ces troubles dans les cas ordinaires ne doivent laisser aucune trace, et quand on rencontre les lésions congestives signalées par Parchappe, il convient de les rattacher, non au processus vésanique lui-môme, mais au processus accidentel qui a occasionné la mort (congestion cérébrale, délire aigu, affection fébrile générale, etc.).
Mais au fur et à mesure qu'elles se prolongent, les folies névroses entraînent une désorganisation lente du cerveau qui se traduit par des lésions multiples portant sur la masse cérébrale, ses enveloppes, ses vaisseaux, ses cellules, ses tubes et sa substance connective.
En outre, la folie étant une des manifestations de la dégénérescence, il est commun de rencontrer à l'autopsie des aliénés des lésions congénitales, des malformations du cerveau et de ses enveloppes, et de nombreuses déformations de la boite crânienne encore assez mal connues.
Nous passerons rapidement en revue les principales lésions que nous venons d'énumérer.
Aspect du cerveau. — Le simple examen du cerveau au point de vue morphologique peut révéler des lésions de deux ordres : 1° des déformations originelles ; 2** des déformations acquises.
L'étude de la morphologie cérébrale est encore peu avancée, et il n'est pas possible à l'heure qu'il est, de décider en face d'un cerveau donné, s'il appartenait à un individu inintelligent ou à un homme de génie. Cependant, il est des cerveaux qui s'éloignenttellementdela conformation admise comme normale, qu'on peut, sans trop
courir le risque de se tromper, leur reconnaître une conformation pathologique. Les mêmes réflexions s'appliquent avec plus de raison encore au crâne des aliénés, sujet à des déformations extrêmement variées dont Tétude est encore à faire. Le cerveau de beaucoup d'aliénés dégénérés présente une simplicité exagérée des circonvolutions et des scissures, et certaines déformations localisées, principalement an dire de Luys, des irrégularités des première et deuxième frontales.
Le processus dystrophique qui frappe les cerveaux d'aliénés chroniques, entraîne à son tour de nombreuses déformations dues les unes à l'hypertrophie, les autres à l'atrophie de certaines régions , de certains groupes de circonvolutions , et l'élargissement des sillons qui est le résultat de l'atrophie en masse des plis de la substance grise cérébrale.
Poids. — Les recherches modernes sont parvenues à établir relativement au poids normal du cerveau quelques données positives qu'on peut résumer ainsi : a) la masse encéphalique est plus grande chez les individus d'une taille plus élevée ; b) elle continue à s'accroître jusqu'à l'âge de quarante à cinquante ans pour diminuer insensiblement par suite des progrès de la sénilité ; c) le poids moyen (lu cerveau de l'homme oscille entre 12 à 1400 grammes et celui de la femme entre 11 et 1300 ; d) l'hémisphère gauche, plus hàtif dans son développement, est aussi celui qui présente le plus de masse. Il surpasserait, d'après Luys, son congénère de 5 à 7 grammes.
Or, dane la folie presque toutes ces données se trouvent altérées. Luys (1) par exemple a fourni des faits qui tendent à démontrer que chez les aliénés l'écart en poids entre la masse des hémisplicres cérébraux est beaucoup plus grand que normalement, qu'il peut s'élever à 25 et 30 grammes, et qu'au lieu de porter sur l'hémisphère gauche, l'augmentation porte sur le droit, ce qui doit exercer une influence perturbatrice considérable sur les fonctions intellectuelles.
Sur cent trente-trois encéphales d'aliénés, Morselli a
(1) Luys. AccuJ . de mc'd., mai 1879.
anAtomie patuologique 107
trouvé treize fois, soit environ 10 "/o, les hémisphères égaux ; soixante-dix fois , soit 52, f3 %? le droit plus pesant; et cinquante fois, soit 37,6 «/o, le gauche plus lourd, d'oii une différence de 15 7o en faveur du premier. Seppili, sur trois cent quatre-vingt-dix cerveaux a trouvé les hémisphères égaux cinquante-six fois, l'hémisphère droit plus pesant cent soixante-dix-huit fois, et l'hémisphère gauche plus pesant cent-soixante-cinq fois. Quoique moins favorables que les précédents, ces résultats sont dans une certaine mesure conformes à la règle posée. Dans une première série, Marandon de Montyel (1) a trouvé sur trois cent soixante-dix-sept cas, les hémisphères égaux quatre-vingt-onze fois, l'hémisphère droit prépondérant cent cinquante et une fois, la gauche prépondérant cent trente-cinq fois. Dans une deuxième série, cent quatre-vingt-trois cerveaux ne lui ont donné aucune égalité de poids entre les hémisphères, mais cent six cas de prédominance à droite et soixante-dix-sept cas de prédominance à gauche.
Des statistiques imposantes de Crichton-Browne et de Bra ont fourni des résultats concordants et permettant d'affirmer sans crainte d'erreur que le plus souvent il y a inégalité de poids entreles hémisphères cérébraux des aliénés, et que cette inégalité est au détriment du lobe gauche.
Une étude plus approfondie de ces documents a conduit Marandon de Montyel à formuler entre autres conclusions la suivante: les différences de poids entreles hémisphères vont croissant de la folie névrosique à la folie paralytique, de la folie paralytique à l'idiotie et de l'idiotie à la folie épileptique.
Quelle est la cause de cette inégalité de poids? Est-elle due, comme le veut Luys, à l'hypertrophie de l'hémisphère droit, ou comme le prétendent d'autres auteurs, à l'atrophie du gauche ? En ce qui concerne la. folie simple ^ tout au moins, c'est cette opinion qui nous paraît devoir être adoptée. On a constaté, en effet, que la prédominance du lobe droit avait lieu surtout entre cinquante et soixante ans, c'est-à-dire à une époque très éloignée de celle où éclate la folie névrosique.
(1) Marandon de Montyel, Aûndlcs ined . psych.. 1887.
Chez les vieux aliénés chroniques, la moyenne du poids de Tencéphale, par suite de Tatrophie progressive dont il est frappé, est toujours inférieur à la normale. Selon Parchappe, il peut descendre chez Thomme à 1,310 et chez la femme, à 1,136 grammes. Mais on trouve des chiffres bien inférieurs encore à ces derniers.
Un point important à noter et qui montre bien jusqu'où peuvent aller les désordres nutritifs qui frappent la masse encéphalique, dans les divers états d'aliénation mentale, ce sont les énormes écarts qu'on rencontre entre les diverses pesées. Follet (1) sur deux cent quinze encéphales d'aliénés, en a trouvé :
2 au-dessous de 900 grammes
4 pesaut de 900 à. 1000 —
6 — de 1,000 à 1,100 —
23 — de 1,100 à 1,200 —
63 — de 1,200 ù 1,300 —
83 — de 1,300 à 1,400 —
2C — de 1,400 à l,o00 —
14 au-dessus de l,oOO —
Au point de vue de la forme de l'aliénation mentale, le môme auteur a trouvé :
Poi'ls minimum Poids maximum
Dans l'idiotie 366 gr. 1,710 gr.
Dans rimbécillité 1,040 ],o7o
Dans les folies simples 1,200 l,o80
Dans les démences 98j 1,580
Nous avons nous-mème, dans la démence consécutive, trouvé quelquefois des poids encéphaliques inférieurs à 1,000 grammes.
Méninges. — La dure-mère participe le plus souvent aux lésions qu'on rencontre dans la folie chronique : ce sont des adhérences avec la paroi interne du crâne, des liypérémies vasculaires, et dans quelques cas (alcoolisme chronique) des épaississements et des feutrages pseudomembraneux constituant une véritable pacliy-méningite accompagnée ou non dhémorragies interstitielles.
(1) Follet, Conaidcrdlions i/ci/ni/ct! de Iroia cciiln aulupsics; 18«)4.
ANAÏOMIE PATHOLOGIQUE 109
Une dos altérations les plus conmumes de raraclinoïdc est l'épaississement et l'opacité disséminée ou diffuse de cette membrane ; elle est aussi le siège d'infiltrations séro-sanguines et même de petites hémorragies lorsque quelque poussée congestive a précédé la mort.
La pie-mère participe aux mêmes lésions et dans le cas de démence avancée^ ses mailles sont le siège d'une infiltration séreuse tellement abondante qu'elle ressemble à une épaisse couche gélatineuse étendue à la surface du cerveau.
Vaisseaux. — Lliypérémie chronique détermine des lésions importantes des capillaires cérébraux : leurs parois sont épaissies, largement dilatées, criblées de granulations granulo- graisseuses et de corpuscules de Gluge (Luys) ; les gaines lympathiques contiennent des épanchements d'hématine et d'hématosine (A. Voisin). On les trouve encore fréquemment atteints d'athérôme; l'état athéromateux, d'abord abondant aux bifurcations, peut s'étendre à toute la longueur des capillaires et en rétrécir considérablement le calibre. Chez les vieux aliénés, A. Voisin signale encore l'obstruction vasculaire résultant d'un processus d'inflammation chronique, et ayant pour conséquence la nécrose et la fragmentation des capillaires.
« On voit alors sous le microscope des morceaux de vaisseaux d'un brun noirâtre, d'autres de couleur fumée très légère, sans lien les uns avec les autres, dont le contour est irrégulier et dont les extrémités sont déchiquetées (i). ))
Les vaisseaux plus considérables et les grosses artères du cerveau sont eux-mêmes souvent atteints de dégénération athéromateuse et calcaire, de nodosités variqueuses et d'anévrysmes miliaires.
Cellules et tubes. — Dans toute folie passée à l'état chronique, on rencontrerait, d'après A. Voisin (2) des lésions des cellules nerveuses. Ces lésions comportent trois degrés. Dans le premier degré, le protoplasma a subi une dégé-
(1) A. Voisin. Leçons sur les maladies men laies; Paris, 1876. (•2) Voisin, loc. eit.
CcLLERRE. Maladies meutales, T
nérescence graisseuse et pigmentaire, mais le noyau et le nucléole sont intacts. Dans le deuxième degré, le protoplasma commence à subir un travail de résorption, il se flétrit, se ratatine; le corpuscule ganglionnaire devient opaque, granuleux, pigmenté et irrégulier sur ses bords; le cylinder axis s'atrophie, le noyau et le nucléole deviennent de moins en moins visibles. Enfin dans le troisième degré, le protoplasma est complètement résorbé, la cellule réduite au noyau prend une forme anguleuse, irrégulière, couleur de rouille, sans prolongements ; c'est un corps isolé, perdu dans la trame cérébrale, qui finit par subir de plus en plus la régression graisseuse.
Les tubes en relation avec les cellules ou groupes de cellules malades s'altèrent à leur tour, leur contenu se segmente, devient granuleux, et subit la désintégration granulo-graisseuse. Dans d'autres cas, ils subissent une atrophie en masse qui leur donne l'aspect de tractus grisâtres qui tranchent sur la blancheur de la substance voisine. Ces tractus grisâtres, signalés et décrits par Luys, sont constitués par les tubes nerveux devenus granuleux, privés de myéline et dans lesquels les cylindres sont à peine visibles (1).
Névroglie. — C'est surtout dans la paralysie générale que la névroglie est gravement lésée. Dans la folie simple, elle est surtout le siège d'épanchements, d'hémorragies, d'imbibitions séreuses, d'infarctus, mais ne subit nihyperplasie, ni sclérose appréciables.
(l) Luys, Traité ilcs maladies mentales.