‹ Traité pratique des maladies mentalesChapitre 15 sur 69 · CAUSES PRÉDISPOSA>'TES · texte numérisé non relu

CAUSES PRÉDISPOSA>'TES

1° Causes prédisposantes (Tordre général.

Civilisation. — En lôte des causes générales qui prédisposent à la folie se place la civilisation. Par ce mot, qui n'a aucune signification scientifique, il faut entendre, au point de vue psycliiatrique : l'évolution incessante des idées, la suractivité des intelligences, l'appétit de sensations sans cesse renouvelées, l'avancement des sciences et le développement de l'industrie avec les besoins nouveaux qu'ils font naître, l'accroissement continu de l'impressionnabilité du système nerveux, les progrès de l'individualisme ; la liberté absolue de penser, de parler et d'agir, les vicissitudes de l'existence moderne avec ses fièvres; ses déceptions, ses excès. Nul doute que cet ensemble de causes n'agisse à la longue d'une façon défavorable sur l'équilibre des fonctions nerveuses et psychiques en particulier.

La civilisation ainsi comprise a une double action étiologique : 1° en produisant une déséquilibration du système nerveux qui, par transmission héréditaire, communique aux générations futures le germe des maladies nerveuses et de la folie ; 2° en provoquant l'explosion de la folie dans une foule de cerveaux naturellement mal doués, mais qui, à l'abri des excitations du milieu civilisé, auraient pu fournir une carrière exempte de catastrophes.

La suractivité cérébrale est la caractéristique de notre époque, et elle existe à tous les degrés de l'échelle sociale et à tous les âges de la vie. Ses effets nuisibles sont si évidents qu'ils commencent à préoccuper tous les gens éclairés et que les questions relatives à l'exténuai ion mentale et au surmenage intellectuel sont de plus en plus à l'ordre du jour.

Les suicides ont triplé depuis (Quatre ans. L'accroissement du nombre des aliénés que personne ne songe plus

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à nier ne saurait être calculé avec une égale précision, car si de 1830 à 1869, pour prendre un exemple, en France la proportion des aliénés soignés tant à domicile que dans les établissements spéciaux s'est élevée de 5,24 à 24,28 pour dix mille habitants, il faut tenir compte dans ce résultat des progrès considérables apportés dans l'assistance publique de ces malades et dans les modes de recensement; mais elle n'en est pas moins très évidente.

Tandis que chez les tribus sauvages et nomades (Amérique, Asie centrale), la folie est à peu près inconnue ; qu'elle est rare chez les nations à demi civilisées dont l'intelligence est stagnante (Orient), qu'elle est fort peu commune chez les peuples civilisés qui ont cessé de progresser (Chine), elle atteint chez les nations de l'Europe civilisée une proportion qu'on n'évalue pas à moins de un aliéné pour deux cents habitants (1).

Les villes fournissent plus d'aliénés que les campagnes, et dans une proportion d'autant plus forte qu'elles sont plus populeuses et que le mouvement intellectuel y est plus intense. Le nombre des suicides, autre manifestation du mal névropathique, s'accroît à mesure qu'on s'approche des grandes cités comme Marseille, Lyon et Paris. Les suicides de cette dernière ville forment le septième des suicides de la France entière.

Le chiffre des aliénés s'est accru à Paris d'nne façon considérable pendant les dernières années (2).

En 1872 on en a compté 3,084

En 1878 — 3,336

En 1883 — 3,963

Eu 1883 — 4,486

Le nombre des hommes atteints est constamment supérieur à celui des femmes dans la proportion de o6,5 à 43,5 %. Pour les hommes, l'augmentation porte sur le nombre des cas de folie alcoolique, et pour les femmes, sur la paralysie générale progressive.

(1) L. Lunier, De l'augmentation progressive du nombre des aliènes. {Annales me'd. psych.; 1870 et 1884.)

(2) A. Planés, Quelques considérations sur la folie à Paris. Thèse,

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On ne saurait désormais prétendre, avec Parcliappe (l), que si certaines conséquences fâcheuses de la civilisation (misère, alcoolisme, débauche, travaux intellectuels excessifs, etc.) contribuent à multiplier la folie, certaines autres plus heureuses (augmentation de Taisance, de la moralité, de l'instruction, etc.) sont assez fortes pour restreindre au contraire le nombre des fous et des suicides ; et on n'oserait plus écrire, avec Marcé : « Je n'hésite pas à admettre que l'augmentation du nombre des aliénés avec le progrès de la civilisation est presque entièrement artificielle, qu'elle tient surtout aux progrès réalisés par l'assistance publique, et je ne doute pas que le résultat définitif d'une amélioration considérable de l'état social ne soit en définitive une diminution dans le nombre^ réel des aliénés (2) ».

Politique. Guerres. Révolutions. — Quelques auteurs se montrent assez sceptiques au sujet de l'influence que peuvent exercer les commotions politiques et sociales sur la production de la folie; néanmoins cette influence est très réelle et démontrée par des documents positifs.

Une statistique dressée par Lunier (3) prouve que les événements de 1870-1871 ont occasionné en France l'explosion de mille huit cents cas de folie : fonctionnaires écrasés de travail et pliant sous le poids des responsabilités qui leur incombaient; maires maltraités par l'ennemi et menacés d'être fusillés; comptables dépouillés des deniers publics; gens terrifiés à l'idée qu'ils allaient être enrôlés dans les armées; parents, épouses, consternés du départ de leurs enfants et de leurs maris. A ces causes, il convient de joindre les émotions causées par l'invasion, le pillage, l'incendie ; l'inquiétude causée par la brusque disparition d'une sécurité et d'une prospérité inconnues jusqu'alors. C'est dans les départements qui n'ont été que momentanément occupés, et où par conséquent la lutte a été le plus

(1) M. Parchappe, Recherches statistiques sur les causes de l'aliénation mcninle. [Annales méd. jjsi/ch., 1853.)

(2) Marcé, Traite des maladies mentales; Paris, 1860.

(3) L. Lunier. />(' l'in/luence des grandes commotions politiques sur le développcmenl des maladies mentales. {Annales méd. psych., 1872-1871.)

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acliarnée que les événements de gncrre semblent avoir eu le plus pénible retentissement.

En somme, les grandes commotions, dont Faction est d'ailleurs essentiellement transitoire, agissent plutôt par l'intermédiaire de causes occasionnelles puissantes que comme véritable cause prédisposante. Bien en rapport avec ces causes occasionnelles, la folie observée dans ces conditions revêt des formes aiguës, maniaques ou mélancoliques, et ses victimes ne sont pas, en général, des héréditaires.

Quant aux événements politiques qui ont suivi la guerre de 1870 et qui rappellent par leur violence et leur étrange té les épidémies mentales du moyen âge, leur influence ne saurait être niée. Si les médecins aliénistes n'étaient tenus au secret professionnel, on serait étonné, dit encore Lunier, de voir combien, parmi les soldats et les chefs de l'insurrection de Paris, il y avait de paralytiques dans la période prodromique ou d'excitation ambitieuse, de fous lucides, d'hystéromaniaques, d'héréditaires et d'alcoolisés.

Parmi les aliénés admis durant l'année 1870-1871, de juillet à juillet, 14 «/o des hommes et 9 «/o des femmes étaient devenus aliénés par suite des événements. Mais en même temps il faut enregistrer ce fait paradoxal que le nombre des admissions a été, au total, moindre que les années précédentes, et cela dans une proportion très marquée ; de sorte que finalement les événements de 1870-1871 ont eu pour conséquence de diminuer notablement le nombre des aliénés. Même chose a été observée en 1789 par Esquirol, et en 1848 par Belhomme (1) et Brierre de Boismont (2).

« La Société, dit Esquirol (3) est tellement constituée que les passions sociales qui agissent sur la raison humaine peuvent varier; mais elles se balancent, se font équilibre, et s'exercent sur les peuples à peu près en nombre égal dans tous les temps. Le fanatisme politique et les maux qu'il entraîne après lui font éclater quelques

(1) Belliommo, Influence des e've'nements et des commotions jjolilir/ues sur le développement de la folie; Paris, 1889.

(2) Brierre de Boismont, Union me'dicale, 1849.

(3) Esquirol, Maladies mentales, t. II.

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folies ; mais tous les médecins ont observé que, pendant qu'il s'appesantissait sur notre patrie avec plus de fureur il y avait moins de maux de nerfs et de folie. »

De même, pondant le siège de Paris, on a pu constater la disparition des névropathies, et même celle des conceptions délirantes et des hallucinations chez certains aliénés en traitement (Lunier).

La guerre, les révolutions, loin de pousser toujours les déséquilibrés dans la folie, ont pour résultat d'orienter, de fixer leurs idées, d'en faire des héros ou des apôtres. La grande tribu des originaux, des excentriques, des fanatiques n'est pas restée inactive lors des événements en question. Les uns se sont bravement fait tuer à l'ennemi, d'antres sur les barricades; d'autres ont été peupler les prisons, les pontons et les lieux de déportation, et il est possible' que le nombre de ces disparitions ait été assez grand pour influer sur la diminution du nombre des aliénés constatée à cette époque.

Cependant il est d'antres causes plus décisives de ce phénomène. Par exemple, la perturbation des services administratifs, la parcimonie imposée aux budgets départementaux obérés par les dépenses de guerre, ont contribué à diminuer le nombre des aliénés mis à la charge de l'assistance publique ; de môme que les pertes d'argent subies par les familles ont été pour une part dans l'admission moindre, dans les établissements, des aliénés pensionnaires.

Selon Morel (1) les grands bojle versements politiques et sociaux n'augmentent pas le nombre des aliénés, mais ils impriment un cachet particulier au délire de ceux qui le deviennent, et les enfants conçus pendant ces périodes agitées portent plus tard la peine des émotions violentes qu ont éprouvées leurs parents et deviennent des recrues pour les Asiles (2).

Idées religieuses. — L'influence d'idées religieuses exagérées sur la production de la folie est démontrée par des

(1) Morel. Annales mediv. psi/ch., 1874.

(2) Voyez eneorc : Legrand du Saulle, De rEtal mental des hahitanis de J'aris pendant les événements de t^lO-ifiH : Paris, 1873. — Laborde, les Hommes et les Aetes de l'insurreetion de Paris: IS/Î, etc.

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documents historiques irréfutables. Mais de nos jours elle a perdu beaucoup de son importance et les épidémies de folie religieuse qui du xv^ au xviii^ siècle ont agité l'Europe, ont presque totalement disparu. De temps en temps, cependant, on signale dans des contrées arrié-. rées, le réveil de quelques petites épidémies locales qui s'éteignent bientôt d'elles-mêmes ou qui disparaissent devant quelques mesures de police.

L'action des idées religieuses exagérées sur l'intelligence humaine est proportionnelle au degré d'ignorance et de superstition des peuples ; elle est encore en rapport avec l'état de barbarie et de décomposition sociale et avec une sorte de réceptivité spéciale propre à certaines races. Ainsi le fanatisme religieux a toujours dominé dans l'Inde boudhique ou brahmanique et y fait toujours de nombreuses victimes. Parmi les sectateurs de Tlslam, il en est encore de nos jours qui s'abandonnent à des pratiques qui les font entrer de plain-pied dans l'aliénation mentale. En Russie, il existe actuellement des sectes dont le sombre et bizarre fanatisme dégénère facilement en folie. Se livrera des austérités absurdes, à des pratiques qui ont pour résultat la détérioration progressive de l'organisme, et même à de véritables mutilations, tels sont les excès communs aux diverses religions mal entendues. Les aliénés atteints de folie religieuse ne font qu'exagérer ces tendances lorsqu'ils se brûlent volontairement, s'amputent les parties génitales, se crucifient, se laissent mourir de faim, etc.

D'après Ellis, le catholicisme fournirait moins de fous religieux que le protestantisme, parce que, tandis que la doctrine catholique n'admet aucune discussion, la protestante tolère le libre examen, et donne ainsi un aliment inépuisable aux exagérations des esprits fanatiques et mal équilibrés. Les nombreuses épidémies religieuses constatées en ce siècle parmi les sectes protestantes, en Amérique, en Suède, en Norvège, en Angleterre, dans le nord de l'Allemagne, semblent donner quelque fondement à cette opinion.

« Quand, dit Gairdner (1), AYesley et Whitefield en vinrent à différer sur la cause et la nature des phénomènes

(1) G-à\rdnQi% In s ccn i (ij : moderniicirs as to ist nature and treatment ; Glascow. 1885.

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convulsifs qui se manifestaient pendant leurs prédications également passionnées, le premier les croyant d'origine surnaturelle, tandis que le second ne les considérait que comme un résultat fâcheux de l'exaltation religieuse; il en résulta inévitablemeut comme conséquence que ces manifestations inusitées persistèrent sous le ministère de Wesley, et disparurent sous celui de Whitefield. » Telle est, en quelques mots, l'explication des étranges phénomènes observés chez les convulsionnaires de toutes les sectes : shakers, barkers, jumpers, etc.

L'idée religieuse mal comprise peut conduire à la folie, mais il n'en résulte pas que tous les aliénés dont le délire revêt une couleur religieuse doivent leur maladie à cette cause prédisposante. On voit en effet à chaque instant des aliénés qui n'ont jamais manifesté de ferveur exagérée délirer cependant sur des sujets religieux ; ce sont en général des femmes, des paysans à l'esprit peu développé ou peu cultivé, qui n'ont pour forger leurs conceptions délirantes que le fonds d'idées fourni par l'éducation religieuse qu'ils ont reçue dans leur enfance.

Age. — Rare avant l'époque de la puberté, la folie commence à se montrer vers la quinzième année. Elle augmente de fréquence de vingt à trente ans, atteint son maximum de trente à quarante ans, diminue de quarante à cinquante ans pour devenir rare à partir de la soixantième année.

Les périodes de la vie où l'activité sexuelle est le plus développée prédisposent la femme aux atteintes de la folie; il en est de même de la période critique de la ménopause, ainsi que Parchappe l'a fait observer. Pour l'homme, la période dangereuse est comprise entre trente-cinq et quarante ans, au moment où la vie est à son apogée et où dominent les préoccupations, les soucis, les excès de travail et de jouissances.

D'après nos recherches basées sur des statistiques officielles (1), c'est la période de la vie comprise entre quarante et cinquante ans qui fournit le maximum des

(1) Statisliquc rji-ncralc de Franco publiée par le Ministère du roniniercc.

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admissions dans les Asiles publics d'aliénés et cela pour les deux sexes. D'autre part, les mômes recherches limitées aux aliénés présentant des antécédents héréditaires directs (provenant du père ou de la mère) et basées sur deux cent vingt et un cas, nous ont fourni des résultats quelque peu différents. Il y aurait pour cette catégorie d'héréditaires deux périodes dangereuses, la première comprise entre vingt et vingt-cinq ans, et la seconde, entre trente-cinq et quarante ans.

Le tableau suivant permet de se rendre bien compte du phénomène.

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