‹ Traité pratique des maladies mentalesChapitre 16 sur 69 · AU MOMENT DE L'ADMISSION · texte numérisé non relu

AU MOMENT DE L'ADMISSION

l'hérédité

les aliénés

directe

De 14 à 20 ans

De 20 ci 25 ans

De 23 à 30 ans

De 30 à 33 ans

De 33 à 40 ans

De 40 k 30 ans

De 30 à 60 ans

De 60 à 70 ans

■ Au-dessus de 70 ans

Ces documents démontrent, ce qu'on pouvait prévoir h priori, que l'hérédité directe a pour effet de hâter l'éclosion de la folie et que les cerveaux succombent d'autant plus prématurément que la prédisposition est plus forte et plus

directe.

L'âge n'est pas sans influence sur la forme des maladies mentales. La manie domine dans la jeunesse. A partir de trente ans, la paralysie générale devient de plus en plus fréquente. Enfin à l'âge mùr, et surtout à la ménopause, on voit surtout éclore les formes mélancoliques. Dans la vieillesse, la folie se complique souvent de démence par suite de l'insénescence des centres nerveux, et de l'athérôme artériel.

120 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

A part l'idiotie et Fimbécillité, la folie proprement dite est rare dans Tenfance. Sur vingt et un mille trois cent trente trois cas d'aliénation, Thurman n'en a trouvé que huit chez les enfants. On l'a observée exceptionnellement dès l'âge de quatre ans, mais selon Morel, ce n"est guère qu'à partir de six ans qu'elle se développe, pour devenir de plus en plus fréquente de neuf à seize ans. La forme la plus habituelle est l'exaltation maniaque avec exagération du sentiment de la personnalité. Cette sorte de manie, spéciale à l'enfance, se complique parfois, ainsi que l'a indiqué Delasiauve (1;, de phénomènes extatiques revenant par accès rapprochés. On voit le petit malade rester des heures, des jours dans une sorte de contemplation mystique avec fixité du regard. La seule forme mélancolique observée chez les enfants est la stupeur aiguë avec hallucinations terrifiantes et accès de terreur panophobique. On observe aussi surtout chez eux la folie impulsive, les tendances à l'homicide (2), à l'incendie, et surtout au suicide. Sur quatre mille cinq cent quatre-vingt-quinze suicides, Brierre de Boismont en a relevé quarante-quatre accomplis par des enfants de moins de seize ans, et les journaux en relatent incessamment de nouveaux exemples.

Dans les troubles intellectuels des enfan'.s, les grandes névroses, épilepsie, chorée, hystérie, peuvent jouer le rôle de cause occasionnelle. L'hystérie avant la puberté est moins rare qu'on ne serait disposé à l'admettre au premier abord.

La terminaison habituelle de la folie des enfants est la guérison. Elle n'en est pas moins grave, car elle fait présager pour l'avenir des rechutes inévitables. Les principales causes occasionnelles sont, d'après A. Voisin (3) l'onanisme, l'helminthiase, les traumatismes du crâne, les impressions morales terrifiantes, les agents toxiques (alcool, sulfure de carbone, saturnisme), les méningites, les exanthèmes répercutés et enfin l'imitation et la contagion qui sont, dans des circonstances données, le point de départ de folies épidémiques dont l'histoire du moyen ûge fournit de si nombreux exemples.

(1) Delasiauve, Anna 1rs méd. psych., 1855.

(2)Mor('audcTours, Dr l'homicide conmispat' les en fan Is ; Paris, 1882.

(r^j A. Voisin. Lerwits c(ini(/ues sur les malailics //tentâtes: Taris, 1876.

CAUSES PRÉDISPOSANTES 121

« Du xi^ au xiii"^ siècle, il n'est question en France, et en Allemagne, dit Morel, que d'innombrables rassemblements d'enfants qui quittent leurs familles et leur pays pour aller accomplir le pèlerinage de la Terre Sainte. En tête de ces petits exaltés figurent de jeunes visionnaires qui les conduisent et les surexcitent 'par la narration de ce que Dieu leur a révélé. C'est ainsi qu'en 1212, on vit un jeune pâtre des environs de Vendôme, nommé Etienne, qui parvint à entraîner à sa suite plus de trente mille malheureux enfants. Lorsqu'on voulait employer la force pour les retenir, il survenait chez eux des crampes, des convulsions et des accidents nerveux de toutes sortes. »

Galmeil cite de nombreux faits de ce genre (i). En 1609, une épidémie de démonolàtrie frappait les enfants du pays de Labourdqui, sous l'influence d'hallucinations contagieuses, se croyaient transportés en l'air par des femmes transformées en chattes. Pendant les guerres des Cévennes, on voyait des bandes de sept à huit cents enfants, dont bon nombre de sept à huit ans et même au-dessus, en proie au délire religieux. Des épidémies du même genre ont été observées à plusieurs reprises dans les maisons d'enfants abandonnés.

Sexe. — L'influence du sexe , comme cause prédisposante de la folie, n'est pas facile à préciser. D'après les relevés de la population des Asiles d'aliénés, le nombre des femmes l'emporte sur celui des hommes dans la proportion de un dixième environ. Ainsi d'après Lunier (2) :

En 1842 pour 100 hommes internés, il y a 110 femmes

Année moyenne, pour 100 — 110 —

On pourrait conclure de ces chiffres que la folie est plus fréquente chez la femme que chez l'homme, mais ils

(1) Calnicil, loc. cit.

(2) L. Lunier, Mouveyneni de l'aliénaiion mentale en France. {Annales mécl. psych.; 1884.)

En 1852 -

En 1862 -

En 1872 -

En 1882 -

i±2 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

sont loin d'avoir cette signification. Il est une mesure plus exacte de la fréquence des maladies mentales, c'est le nombre des admissions. 11 tend à prouver précisément que le nombre des hommes frappés de folie est plus considérable que celui des femmes.

En 1842 pour 100 femmes admises, il y a 116 hommes En 18o2 — 100 — li5 —

En 1862 — 100 — 111 —

En 1872 — 100 — 117 —

En 1882 — 100 — ii2 — ,

Année moyenne, pour 100 — 114 —

Comme le fait observer Marcé, il est probable que la vie affairée à laquelle participent les femmes dans la société actuelle, leur procure de nombreuses occasions de succomber aux affections mentales, alors que, dans des conditions d'hygiène plus favorables, un certain nombre de celles qui sont frappées ne pourraient manquer de demeurer indemnes.

Quoi qu'il en soit, si l'organisation nerveuse plus impressionnable de la femme, son émotivité plus grande, sa prédisposition à l'hystérie et à toutes ses conséquences, les conditions physiologiques qui lui sont spéciales telles que la menstruation, la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, la ménopause, lui créent des dispositions particulières à l'aliénation mentale, il convient de mettre au passif de l'homme les excès, la débauche, l'alcoolisme, le surmenage intellectuel qui rétablissent à peu près la balance.

Climats. — On ne sait rien d'absolument précis au sujet de rinfluencc que peut exercer un climat donné sur le développement des maladies mentales. On a remarqué toutefois que les températures extrêmes avaient une action défavorable sur l'état des aliénés internés dans les Asiles et que les admissions dans ces établissements avaient leur maximum de fréquence au printemps et pendant l'été.

(iiiislain a fait remarquer que la chaleur excessive procure de l'agitation aux aliénés. Selon le même auteur, les vésanies périodiques reviendraient particulièrement au printemps.

CAUSES PRÉDISPOSANTES 123

Le fait de séjourner pendant un certain temps dans un climat tropical pour un habitant des zones tempérées doit être considéré comme cause prédisposante, et on en voit souvent, plus ou moins longtemps après le retour au pays natal, succomber aux folies congestives et à la paralysie générale.

Les influences sidérales qui, au temps passé, ont joui d'un crédit universel, sont considérées comme nulles ou tout au moins hypothétiques. Toutefois, elles ne doivent pas être absolument rejetées, si comme le prétend Darwin nous descendons d'êtres qui, ayant primitivement vécu dans la mer, ont dû s'adapter, pour assurer leur existence, aux périodes lunaires quirègientles marées. La durée de la gestation, chez les vertébrés, semble être une réminiscence de ce passé reculé. Il en pourrait être de même dans l'ordre pathologique.

Les influences telluriques agissent surtout en déterminant certaines dégénérescences qui ont un retentissement obligé sur les centres nerveux et déterminent les infirmités mentales, l'idiotie, lïmbécillité, les aliénations inférieures. D'après les recherches de Lunier, les maladies de l'esprit (folie, idiotie, crétinisme) seraient plus fréquentes dans les pays de montagnes que dans les plaines, et cela dans la proportion de deux cent cinquante-deux à deux cent quatorze.

On voit parfois dans une zone très restreinte l'aliénation mentale se^ manifester d'une façon très inégale, suivant les conditions d'existence, d'hygiène, de sol, de race, etc., particulières aux habitants de cette région. Alors que les aliénés sont nombreux dans un canton, ils sont presque inconnus dans un canton voisin. De curieux faits de ce genre ont été rapportés par Maury Deas pour le comté de Macclesfield (1) et parnous-mêmepourle département de la Vendée (2).

Etat civil. — C'est une notion classique, appuyée sur l'autorité des principaux aliénistes, que le célibat prédispose à la folie. Il favorise, dit Marcé, la débauche, la vie

(1) ^lacclesiield, Mental science, 1875.

(2) CuUerre, Annales me'd. psyck., 1884.

124 ÉTIOLOGTE GÉNÉRALE

iirégulière et laisse les individus sans appui moral dans la société. Les célibataires fournissent 61 % des admissions dans les asiles, tandis qu'ils n'existent que dans la proportion de 38 % dans la population saine au-dessus de quinze ans.

Quelques réserves cependant sont nécessaires : parmi ces nombreux célibataires, il en est beaucoup qui ne le sont que parce que l'apparition précoce des désordres intellectuels leur a à peu près fermé l'entrée du mariage. Il en est d'autres qui ne se sont jamais mariés précisément en raison de leur caractère excentrique et de singularités résultant de leurs prédispositions héréditaires. Chez ceuxlà, le célibat, comme tel, n'a rien à voir avec la prédisposition à l'aliénation mentale.

Guislain pense que le veuvage est mieux supporté par les femmes que par les hommes, mais l'opinion opposée est bien plus probable, et du reste plus conforme aux données numériques. S'appuyant sur des recherches faites dans les asiles d'aliénés d'Italie, Verga (1) prétend que : 1° l'état de veuvage donne une plus grande proportion de fous que le célibat et le mariage ; 2° la folie du veuvage donne une proportion moindre de guérisons et une plus grande de morts ; 3*^ l'état de veuvage contribue à faire éclore la folie, tantôt comme cause occasionnelle, tantôt comme cause prédisposante, en rendant les sujets plus accessibles aux inconvénients de la vieillesse, de l'isolement, de la misère ; 4o la forme qu'affectionne la folie du veuvage est la mélancolie et autres délires de nature dépressive.

Profession. — Certaines professions sont de nature à prédisposer aux désordres de l'intelligence. Telles sont celles qui exposent aux agents toxiques, plomb (folie saturnine), arsenic, phosphore, alcool (folie des dégustateurs, des tonneliers, des brasseurs), oxyde de carbone (folie des cuisiniers), sulfure de carbone, indigo, aniline, nitro-benzine, mercure (folie des extracteurs de mercure), etc.

D'autres n'agissent que d'une façon indirecte, en créant

(1) A. Verga, ArcUiclo italiano ; 1871.

CAUSES PRÉDISPOSANTES 125

des états diathésiques ou généraux qui à leur tour réagissent pernicieusement sur le cerveau (ateliers humides et encombrés, air confiné, fatigues, surmenage, travail de nuit, repos insuffisant, etc. (1).

Les professions intellectuelles et surtout la profession militaire font de nombreuses victimes en favorisant l'éclosion de la paralysie générale et de la dépression mentale qui aboutit au suicide. C'est, d'après Koster, Tétat de militaire qui fournit le plus de suicides. Ainsi en Prusse, pour 100 suicides de civils, on en compterait 293 de militaires; 253 en France, 177 en Saxe, 423 en Suède et 643 en Autriche (2). — Enfin, selon Lœchner (3) la guerre, en détériorant Torganisme, interviendrait chez les militaires comme cause prédisposante durable à la folie. Beaucoup des hommes qui sont revenus de la guerre si longue et si dure de 1870 n'étaient plus les mêmes hommes; ils languissaient par suite d'infirmités précoces , sont morts jeunes ou ont été frappés d'aliénation mentale. L'auteur a reçu dans son asile trente-trois de ces militaires (Allemands) et sur ce nombre, dix-huit étaient devenus aliénés sans cause connue, plus ou moins longtemps après la guerre.

Education. — Si l'éducation est impuissante à modifier favorablement certaines natures mal douées et prédisposées par leurs antécédents héréditaires à la déséquilibration intellectuelle et morale, elle peut, si elle est mal dirigée, avoir une action nuisible sur certains esprits impressionnables et susceptibles de ressentir fortement toutes les influences du milieu ambiant.

La sévérité outrée convient mal à l'égard des sujets doués d'une grande émotivité ; elle augmente leurs dispositions à la crainte. De même le relâchement de toute discipline, beaucoup plus fréquent à notre époque, l'affaiblissement des liens de la famille, l'espèce de culte dont on entoure les enfants les habituent à mépriser toute autorité, à considérer comme légitimes leurs écarts d'imagination et de conduite et à ne tenir aucun compte des

(1) Ann. méd. psych., 1884.

(2; Koster, Irren Freund : 181[.

(3) Lœchner, Allg.Zeitsch. filr ps}jch. ; 1880.

120 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

obstacles qui les attendent sur le chemin de la vie et devant lesquels ils succomberont bientôt, incapables qu'ils sont de supporter la moindre contrariété, la moindre déception.

En étudiant les jeunes aliénés pubères, on ne manque pas de remarquer que parmi les causes qui ont bâté chez eux réclosion de la folie, il convient de noter un manque complet de direction morale, et l'excitation prématurée de rinstincfc sexuel par les mauvais exemples et les mauvaises lectures. Les ravages causés par les scandaleuses publications de la presse à un sou, romans mélodramatiques, récits de scandales et de crimes, commencent à inquiéter à bon droit les médecins et les philosophes.

Enfin, le surmenage intellectuel, Tabus d'une instruction élevée uniformément distribuée à tous sans tenir compte des aptitudes et du degré d'intelligence de chacun, l'entraînement systématiquement favorisé vers certaines carrières au seuil desquelles il en est tant qui échouent et vont grossir l'armée des déclassés et des ambitieux déçus, sont autant de voies qui conduisent à la folie les esprits doués d'une énergie limitée.

Guislain attribue au développement prématuré de l'intelligence les gros crânes si fréquents chez les enfants des villes, d'ailleurs malingres et chétifs. Selon lui, les agaceries par lesquelles on tient continuellement leur esprit en éveil appeleraient au pôle cérébral la vie du corps tout entier. Mais ce phénomène nous paraît moins simple que Guislain ne l'a supposé : la sélection sociale y doit jouer un rôle bien plus important que la cause qu'il invoque; il est remarquable en effet que les enfants des gens appartenant aux classes cultivées, élevés à la campagne, dans un milieu qui n'a rien d'excitant pour leurs jeunes intelligences, ont la tête aussi grosse que leurs frères élevés à la ville.

2" Causes prédisposantes tVordre spécial.

Hérédité. — Le rôle prépondérant que joue l'hérédité dans la genèse des maladies du système nerveux est aujoiu'd'hui reconnu sans conteste. Sans vouloir aborder à fond le problème de l'hérédité en général, nous devons cependant nous demander ce qu'il faut entendre par ma-

CAUSES PRÉDISPOSANTES 1^7

ladle hêrêdilaire. Ce qui est héréditaire, dans la maladie, ce n'est pas la maladie elle-même, c'est le trouble nutritif qui aboutit à des coraplexus symptomatiques variables quoique appartenant à la même famille. En effet, l'expérience démontre qu'entre toutes les maladies nerveuses il y a une parenté étroite, et que par la génération elles peuvent s'engendrer indistinctement les unes les autres (1).

La proportion suivant laquelle l'action de l'hérédité se fait sentir dans la production des maladies mentales est diversement appréciée par les auteurs anciens (2), mais tous les modernes s'accordent à reconnaître qu'elle est énorme. L'hérédité est la cause principale, sinon unique de la folie, c'est la cause des causes selon l'expression de Trélat. La démonstration de cette vérité commence avec les travaux de Morel et de Moreau (de Tours), etc., et se continue par une accumulation de preuves sans cesse nouvelles.

Les diverses lois de l'hérédité sont purement empiriques et ne découlent que de l'observation clinique. Nous allons les passer rapidement en revue.

Dans l'hérédité directe, des parents aliénés donnent le jour à des enfants qui le deviennent à leur tour. Les dangers de cette transmission ne sont pas égaux selon que c'est le père ou la mère qui est frappé. L'influence de la mère paraît en effet beaucoup plus fatale. Suivant Esquirol « la folie est plus souvent transmissible par les mères que parles pères» (3). Chomel fait observer que la mère a une plus grande part que le père dans la constitution des enfants et dans leurs prédispositions morbifîques (4). Guislain pense aussi que la prédisposition provient plus souvent de la mère que du père. Dagonet

(i) Ch. Féré, la Famille ne'vropathiqueAAvch. de Xeiirol : 1884.)

(2) En raison des divergences d'opinion relativement à la manière dont doit être comprise l'héi^édité, les statistiques des auteurs donnent des résultats absolument discordants ; Burrows 12 "U \ Esquirol 25 Vo chez les pau\Tes, 56 "/o chez les riches; Parchappe 12 "/a ; Guislain 25 %: Tigges 40 "/o ; Legrand du Saulle 40 à 42 V»; Tuke et Buckwill 25 "/o: Howe 84 o/o ; Moreau 90 "/o.

Dcjeriné . VHére'dité dans les maladies du système nerveux : Paris, 1883.

(3) Esquirol, t. I".

(4) ChomeL Pathologie ge'ne'rale.

128 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

reconnaît une prédominance marquée dans Thérédité provenant du côté des femmes. Baillarger, sur une statistique de quatre cent cinquante-trois faits d'hérédité, a calculé que rinfluence maternelle prédominait dans les deux tiers des cas.

L'hérédité directe s'exerce tantôt d'un sexe au sexe du même nom, tantôt d'un sexe au sexe de nom contraire. Selon Baillarger (1) la première alternative serait la plus fréquente, et la transmission s'opérerait beaucoup plus fréquemment de la mère aux filles que de la mère aux garçons, du père aux garçons que du père aux filles. Sur 274 filles, 85 avaient hérité de la folie du père et 189 de la mère. D'après nos propres documents, l'hérédité suivrait pour les femmes le sexe de même nom, et pour les hommes le sexe de nom contraire. Dans 134 cas d'hérédité paternelle, nous avons trouvé 52 fils et 82 filles aliénés; et dans 120 cas d'hérédité maternelle, nous avons relevé 76 filles aliénées et seulement 44 fils.

Existe-t-il, en dehors des stigmates de la dégénérescence si commune chez les candidats à la folie, quelque signe qui permette de reconnaître la prédisposition héréditaire aux affections mentales ? Moreau (de Tours) (2) conclut de recherches spéciales à ce sujet qu'il y a jusqu'à un certain point antagonisme entre l'hérédité des traits de la physionomie et l'hérédité de l'organisation psychocérébrale et que les enfants qui ressemblent le plus au parent aliéné ont soixante-douze chances sur cent d'échapper à l'hérédité vésanique. Cette opinion semble sujette à caution. Elle est contraire à celle des naturalistes (Girou, Gall, Da Gama Macliado) qui pensent que les ressemblances physiques et morales se transmettent habituellement d'une façon parallèle. D'autre part, si on examine un grand nombre de frères et sœurs aliénés, on peut constater qu'il existe aussi souvent entre eux physiquement des dissemblances radicales que des ressemblances indéniables.

Uicharz (3) a émis sur le même sujet quelques vues en opposition presque complète avec celles de Moreau de

(1) Baillarger, Jtechcrchcs statistiques sur l'hci-âlile de la folie. {Académie de médecine, 1845.)

(2) Moreau (de Tours). Union médicale, 1852. (3jRicharz, Allr/.Zeilschri/'t fut- Psychiatrie; 1874.

CAUSES PRÉDISPOSANTES 129

Tours ; son échelle des probabilités pour Thérédité des affections nerveuses peut être ainsi présentée : supposons lanière atteinte d'une tare nerveuse. Les enfants en hériteraient dans Tordre suivant : 1° la fille qui ressemble à la mère; 2° le fils qui ressemble au père; 3° le fils qui ressemble à la mère ; 4° la fille qui ressemble au père. Si au contraire c'est le père qui est porteur d'un vice névropathique, voici dans quel ordre les enfants seraient appelés à en hériter: 1° le fils qui ressemble au père ; 2° la fille qui ressemble au père ; 3° la fille qui ressemble à la mère ; 4° le fils qui ressemble à la mère.

Dans les cas où le père et la mère sont tous les deux atteints d'une maladie mentale ou nerveuse on comprend avec quelle puissance agit l'hérédité sur la descendance.

Il y a hérédité atavique quand un enfant hérite des dispositions morbides de ses ancêtres, ses parents étant indemnes. Ce mode d'hérédité se rencontre assez fréquemment en aliénation mentale.

Dans Vhérédité collatérale , les parents sont encore indemnes : c'est chez les oncles et les tantes, les frères et les sœurs, qu'on retrouve la tare névropathique dont le malade est lui-même victime. Au fond, l'hérédité cqllatérale n'est le plus souvent qu'une forme de l'hérédité atavique, un ancêtre commun resté inconnu ayant transmis à l'oncle, puis au neveu une même prédisposition morbide.

De ces divers modes d'hérédité, l'hérédité directe est la plus fréquente. D'après une statistique empruntée aux asiles d'aliénés de Prusse, et portant sur plusieurs milliers de cas, les antécédents héréditaires se rencontreraient (1) :

Chez les parents dans la proportion de 51,47 o/o

Chez les sœurs et frères des parents et des grands parents. 22,83 o/o Chez les frères et sœurs 24,70 "/o

La forme que revêtent les maladies mentales chez les divers membres d'une même famille n'est pas abandonnée au hasard, et l'hérédité y joue un rôle certain, quoique encore mal défini.

Vhérédité similaire est plus fréquente que ne l'ont

(1) Déjcrine, loc. riV., p.43.

V^O ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

admis certains auteurs. Esquirol en parle comme d'une chose fréquente; il en cite sommairement un certain nombre d'exemples relatifs à la manie, à la folie puerpérale, au suicide, à la démence et dans lesquels la similitude était, ou complète, portant à la fois sur l'âge du début de la maladie, sur ses causes, la forme du délire ; ou seulement partielle. Nous devons attacher d'autant plus de prix à son opinion en cette matière que le milieu où il exerçait était plus favorable à ces remarques délicates et que, comme il le fait observer lui-mème,'il a soigné successivement, dans le cours de sa longue pratique, les parents et les enfants. C'est donc à tort que les faits d'hérédité similaire ne sont considérés que comme exceptionnels (Marcé, Morel, etc.). Us sont au contraire admis nettement par Magnan dans le passage suivant : « La manie, la mélancolie, ou le délire chronique du père, l'épilepsie de la mère et vice versa peuvent exercer leur action directe sur le fils e' déterminer chez lui simultanément des névroses similaires aux précédentes vivant côte à côte, mais sans perdre aucun de leurs attributs (1) ».

Si -l'on veut entendre par hérédité similaire le développement indéfini de types morbides identiques dans les générations successives, nul doute qu'en effet elle ne soit très rare. Si au contraire on consent à lui donner un sens plus étendu on ne tardera pas à s'apercevoir que la grande classe des aliénations mentales se compose de groupes plus restreints à chacun desquels se rattachent presque exclusivement les divers membres d'une même famille frappés dans leurs fonctions intellectuelles. On reconnaîtra alors qu'il existe une hérédité vésanique, une hérédité névropathiqiie, une hérédité conyestive.

Les vésaniques, autrement dit les aliénés atteints de folie simple, forment une famille dont l'homogénéité est réelle dans bon nombre de cas et souvent pendant plusieurs générations. Bail et Régis (2), étudiant les familles d'aliénés au ])oint de vue biologique, ont constaté que, dans les familles de vésaniques, les maladies cérébrales

(1) Magiiiin. .1 rchircs de Neurologie, li" 1.

{■ï) liall cl Kc'ijis, les faniiUcs des ulienea au point de vue Oiolo- !/ii/ue. {Kii(('i)lnile. 1883.)

CAUSES PRÉDISPOSANTES 131

sont à peine plus fréquentes que dans les familles normales, tandis que les affections mentales, folie proprement dite, suicide, etc., y tiennent la tête pour la fréquence, à ce point qu'elles constituent la caractéristique de leur morbidité. Les documents statistiques sur lesquels reposent ces conclusions sont de nature à les faire accepter comme étant l'expression de la réalité. Les diverses formes vésaniques elles-mêmes se transmettent souvent avec une certaine constance; on rencontre les divers membres d'une même famille uniformément maniaques, d'autres uniformément mélancoliques. Il est plus rare d'en trouver chez lesquels la folie débute uniformément suivant le mode chronique.

L'hérédité de similitude est surtout fréquente pour le suicide : elle est parfois poussée à ce point que ceux qui la subisseat recherchent des moyens d'exécution identiques. La pendaison, la submersion, les armes à feu sont des procédés exclusifs à certaines fcuiiilles.

Les névroses — nous voulons parler principalement de l'hystérie et de l'épilepsie qui se compliquent souvent de folie — sont transmissibles par hérédité similaire. Briquet (1) a trouvé que 100 mères hystériques avaient transmis leur maladie à un peu plus de 50 filles. Dans les deux premières catégories d'observations du travail de Moreau (de Tours), sur la Folie névropathique ou hystérique (2), on trouve pour 25 malades atteints de cette affection 45 cas d'hérédité, desquels 25 appartiennent à diverses maladies nerveuses. En se transformant en lolie par la génération, d'après le même auteur, la diathèse nerveuse conserve dans son mode de manifestation chez les enfants certains caractères propres à l'affection dont les parents étaient atteints. ?sous avons, pour notre part, pu suivre la folie hystérique dans trois générations successives, et nous possédons nombre d'observations oùtous les membres d'une même famille présentent uniformément les symptômes fugaces et mobiles de cette même maladie.

(1) Ëiiquet, Traité clinique et thcrapeu tique de l'hyste'rie çV-àvh.

(2) J. Moreau (de Tours),. 'Traité pratique de ta folie néiropat/iique: Paris, 1869.

132 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

Llicrédité similaire, sans être très fréquente dans Tépilepsie, n'en existe pas moins. Bourneville (1) la rencontrée dans 24,0 % de ses épileptiques à antécédents héréditaires. Nous l'avons nous-môme rencontrée dans la proportion de 32,6 %•

D'après Gowers (2), de toutes les maladies nerveuses qu'on peut trouver dans les antécédents des épileptiques, l'épilepsie serait de beaucoup la plus fréquente, et on la rencontrerait même dans les trois quarts des cas.

Les aliénations liées à une lésion organique du cerveau ou à un processus congestif vers cet organe sont les moins héréditaires de toutes, sans cependant laisser d'être, dans une certaine mesure, tributaires de l'hérédité d'analogie, sinon toujours de similitude. Ainsi, la tendance aux congestions, les lésions des vaisseaux qui causent l'hémorragie ou le ramollissement, les inflammations de la substance nerveuse, les diverses sortes de scléroses forment un groupe nettement établi et opposable au groupe vésanique ou névropathique. Dieulafoy (3) traitant du rôle de l'hérédité dans la production de l'hémorragie cérébrale, cite plusieurs exemples où l'on voit cette affection sévir sur trois générations successives. On trouve encore, dans les familles d'apoplectiques, des démen^^es séniles précoces, des folies congestives et des paralysies générales.

L'opinion de la plupart des auteurs qui se sont plus particulièrement attachés à l'étude des aliénations dues à une prédisposition morbide est que la paralysie générale n'est que rarement d'origine héréditaire. « Les lésions cérébrales désignées sous le nom de périencéphalite diffuse, ditMorel (4), s'observent bien plus rarement chez les aliénés au type héréditaire que chez les autres. » Mais il ajoute bientôt ce correctif important : « J'en excepte ceux qui comptent dans leur ascendance des individus sujets aux congestions cérébrales et qui ont parfois succombé à

(1) Déjérine, loc. vit.

(i) Gowers, Kj/ilefjsii andothcr chronic coniulslvc discasea: Loadon, 1881.

CS) Dieulafoy. Ua rôle ilc t'hc'rddilc ildus la production de l'hé/norrat/ic riirébraU'. ((kizcltc krhdomadaire de me'd. et de ch., 1876.)

Ci) Morcl, loc. cil.

CAUSES PRÉDISPOSANTES 133

des hémorragies du cerveau ». Dès 1849, Lunier a le premier appelé raitention sur la fréquence des maladies cérébrales chez les ascendants des paralytiques. Selon Dagonet (1), il n'est pas rare de rencontrer dans la famille de ces mêmes malades des individus qui ont été affectés de paralysies diverses, de démences. D'après les recherches statistiques de Bail et «Régis sur les familles d'aliénés, les paralytiques généraux se rencontrent dans les familles de cérébraux et non dans les familles de vésaniques. Ils ont hérité de tendances congestives vers le cerveau. A leur tour ils engendrent des cérébraux et leurs enfants conservent très souvent une excitation cérébrale permanente qui en fait des êtres très intelligents et d'une précocité surprenante. Ils deviennent parfois des êtres supérieurs « qui étonnent le monde quand ils ne succombent pas à l'affection paternelle ».

L'hérédité est parfois limitée à un sexe. Dans certaines familles, les femmes sont exclusivement frappées, dans d'autres, ce sont les hommes. 11 n'est pas rare de voir dans trois générations successives, les filles devenir mélancoliques, à l'exclusion des garçons. Dans un cas, nous avons vu l'aïeul, le fils et le petit-lils succomber à la folie congestive.

L'influence de l'hérédité s'exerce sur l'époque même de l'éclosion de l'aff'ection mentale. Lorsque la maladie mentale apparaît chez l'enfant exactement à l'âge où elle s'est manifestée chez le père ou la mère, on est en présence de Vhérédité homochrone ou aux âges correspondants. « La manie héréditaire, observe Esquirol, se manifeste chez les pères et les enfants souvent aux mômes époques de la vie; elle est provoquée parles mêmes causes; elle affecte le même caractère. » La mélancolie suicide frappe souvent aux mêmes âges, avec une fatalité inexorable, plusieurs générations successives ou plusieurs membres de la môme famille. On voit encore l'époque de la ménopause être pour l'aïeule, la fille et la petite-fille, le signal de ^'explosion de la folie. Dans ce cas, il s'agit presque exclusivement d'hérédité directe, d'un sexe au sexe de même nom. Il existe pourtant quoique beaucoup plus

(1) Bail et Régis, loc. cit.

134 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

rarement, des cas où Thérédité homochrone est croisée, du père à la fille, par exemple.

Il est plus fréquent toutefois de voir l'influence héréditaire se faire sentir chez les enfants à un âge plus précoce que celui où les parents ont été frappés. Cette particularité est même assez commune pour qu'on puisse la considérer comme étant la règle. On voit souvent des enfants, des jeunes gens être atteints d'aliénation mentale, alors que les parents ne succombent que beaucoup plus tard aux atteintes du môme mal. Cette hérédité anticipée est l'indice certain de la marche progressive de la dégénérescence psycho-cérébrale.

Cependant, on voit souvent dans une famille plusieurs enfants être frappés d'aliénation mentale, sous la même forme, au même âge, dans les mêmes conditions étiologiques, alors que les parents sont demeurés toute leur vie indemnes du vice psychopathique. Darwin, signalant des faits pathologiques analogues, n'hésite pas à les rattacher à l'hérédité : « Sir H. Holland a constaté, dit-il, que les frères et sœurs d'une même famille sont souvent atteints, et cela à peu près au même âge, d'une maladie particulière n'ayant pas antérieurement paru dans la

famille N. Sedgwick a montré que, dans plusieurs de

ces cas, il y a probablement un retour à un ancêtre éloigné dont on n'a pas conservé le souvenir, mais tous d'ailleurs se rattachent à l'hérédité en ce sens que les enfants ayant hérité d'une constitution semblable à celle de leurs parents et se trouvant dans des conditions extérieures à peu près les mêmes, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils soient affectés d'une même manière et à la même période de leur vie (i). »

Vhérédité dissemblable ou de métamorphose se rencontre dans une proportion infiniment plus considérable que Chérédité similaire. C'est ainsi qu'on voit ou co'ïncider ou 8e succéder dans une même famille la manie, la mélancolie, la paralysie générale, IHiystérie, l'épilepsie, l'imbécillité, ridiotie. On peut expliquer ce phénomène par les considérations suivantes :

^1) Darwin, \aiiatioii dca aniinaiir cl des plantes: Taris, t. IIj p. It.

CAUSES PRÉDISPOSANTES 135

L'hérédité morbide d'origine nerveuse ne produit pas d'emblée l'aliénation mentale ; l'éclosion de cette dernière est préparée par les diverses névroses, la neurasthénie et la déséquilibration mentde des ascendants. Une fois apparue, ou les circonstances de la génération seront favorables et alors elle tendra à s'éteindre et à disparaître, ou elles seront aggravantes, et l'hérédité psychopathique suivra une marche progressive pour aboutir aux derniers degrés de la dégénérescence. Ainsi se produisent ces types psychopathiques disparates que l'on a groupés sous le nom de Folie héréditaire.

Parmi les causes qui accélèrent la marche progressive de l'hérédité, il faut ranger la consanguinité, au moins lorsqu'il existe au préalable chez les conjoints une tare nerveuse ou psychopathique. C'est à des alliances consanguines répétées qu'Esquirol attribuait l'abâtardissement de la race et la fréquence de la folie dans les aristocraties de l'Europe au dernier siècle.

Il faut encore invoquer une sorte de sélection qu'opèrent souvent entre eux les candidats à l'aliénation mentale. Instinctivement attirés les uns vers les autres, ils contractent ensemble des unions dont le résultat est le plus souvent désastreux.

« Les unions disproportionnées, d'une jeune fille et d'un vieillard, d'un jeune homme et d'une femme déjà âgée, de deux vieillards ou de deux jeunes gens incomplètement développés, dit Marcé, donnent des résultats tout aussi déplorables. On ? remarqué dans les campagnes qu'il naissait beaucoup d'idiots de l'union de ces femmes qui, après avoir passé comme domestiques dans les villes les années de jeunesse, retournent dans leurs villages et se marient à des jeunes gens séduits par les économies qu'elles ont lentement amassées. »

L'état psychique des parents au moment de la conception n'est pas sans jouer un certain rôle dans les dispositions mentales futures des enfants ; il en est sans doute de môme des émotions que subit la mère dans les premiers temps de la gestation.

Enfin, l'alcoolisme des parents mérite , à ce même point de vue, une mention toute spéciale. Nombre d'auteurs ont signalé l'action funeste exercée par l'état d'i-

136 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

vresse du père ou de la mère au moment de la conception ; beaucoup d'idiots et d'épileptiques sont engendrés dans ces conditions. L'alcoolisme chronique n'a pas des conséquences moins fâcheuses et les enfants qui reçoivent le jour de parents placés sous l'influence de cette intoxication sont voués à une existence misérable. « Ces malheureux, dit Morel, subissent ce que j'appellerai des phases critiques, qui fixent irrévocablement, pour l'avenir, les conditions de leur existence. L'âge du développement de la puberté, par exemple, l'intercnrrence des maladies incidentes, soit de l'ordre physique, soit de l'ordre moral, sont des crises d'autant plus dangereuses que ces infortunés, qui n'ont trouvé aucun secours dans une hygiène ou une prophylaxie antérieure convenable, n'ont pu davantage puiser les éléments de leur régénération dans le milieu défavorable qui les entourait. Dans ces cas, la transition subite et irrémédiable à lïdiotisme est la terminaison fatale qui les attend (1). »

Article II

Le rôle des causes déterminantes ou occasionnelles est presque entièrement subordonné à la prédisposition héréditaire. Voilà un point qu'il importe de ne pas oublier en passant en revue la série si nombreuse des influences étiologiques qui, soit isolément, soit réunies plusieurs ensemble, déterminent l'explosion de l'aliénation mentale.

10 Causes morales.

La question de savoir quelles sont des causes morales ou des causes physiques celles qui déterminent le plus

(1) Mort'I. T/'ailf' i/rs (Icfjc'nét'csccnccs de l'espèce humaine ; Paris.

CAUSES DÉTERMI^'A^TES J37

fréquemment la folie, a soulevé de graves débats dans la science. Bien que cette question nous semble quelque peu oiseuse, car on ne tarde pas à s'apercevoir, dans la pratique, qu'il y a presque toujours, à l'origine d'un cas donné d'aliénation mentale, un concours de causes occasionnelles variées, nous devons cependant enregistrer les recherches de nos prédécesseurs à ce sujet.

Pinel, Esquirol, Georget, Parchappe ont plaidé en faveur de la prédominance des causes morales; sur 1,000 cas de folie, ce dernier a rencontré 664 fois l'existence de causes morales et 335 fois seulement l'existence de causes physiques. Guislain a également rencontré les premières 66 fois sur cent. Sur 974 aliénés, Dagonet en a trouvé 405 ayant éprouvé des impressions morales plus ou moins vives.

En général, les causes morales exercent leur influence nocive sur les esprits doués d'une émotivité excessive ou sur les intelligences faibles, incapables de réfléchir, et qui une fois dominées par une passion ou un chagrin, sont incapables de se ressaisir. Chez les premiers, l'action de la cause morale est plus ou moins brusque sans être toujours immédiate: chez les seconds elle procède lentement, sourdement, introduisant successivement dans la place l'idée obsédante, puis l'idée fixe, enfin un état d'angoisse qui se transforme peu à peu en folie agitée.

L'action bien connue du choc mental chez les hystériques peut donner une idée du mécanisme par lequel les causes morales déterminent le délire et l'aliénation mentale.

Le mécanisme intime de l'action des causes morales dans la production des troubles psychiques se résumerait toujours, d'après Luys (i), en un ébranlement prolongé appelant à sa suite une fluxion sanguine persistante qui finit par s'éterniser et amener des hypérémies chroniques avec toutes leurs conséquences.

Passions, émotions, chagrins. — Les passiotis dépressives sont les seules qui paraissent avoir une action nuisible.

{l) Luys, Traité clinique et pratique des maladies mentales Paris. 1881.

138 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

Esquirol, en etfet, a démontré que certains cas de folie attribués à l'excès de joie avaient été l'objet d'une interprétation vicieuse. Chez les femmes, l'amour contrarié, la jalousie; chez les hommes, les déceptions d'amourpropre et d'ambition si fréquentes dans notre société actuelle, sont les passions les plus souvent incriminées. Il faut ensuite citer le remords, le regret des fautes commises, l'habitude de l'isolement, la nostalgie qui ne se rencontre plus guère que dans des conditions exceptionnelles.

Les chagrins f/ome.s?/^?<es prolongés sont une des sources les plus fécondes de la folie, selon l'expression même d'Esquirol. Les chagrins causés par la brutalité ou la débauche de l'homme, par l'inconduite ou le caractère insociable de la femme ; la perte de la fortune commune et la misère consécutive, la mort prématurée des êtres chers, l'inconduite des enfants; toutes ces causes occasionnelles ont une action uniforme, usant peu à peu le système nerveux, amenant l'insomnie, les troubles digestifs, l'alanguissement de toutes les fonctions physiologiques, et finalement une irritabilité nerveuse qui conduit au délire.

La frayeur, la crainte sont souvent l'occasion de troubles intellectuels ou nerveux. Si la frayeur est souvent invoquée à tort comme cause de l'épilepsie, il n'en est pas de même dans l'hystérie qui succède communément à un choc moral de cette nature. Il en est de môme de certaines formes aiguës de la folie, la manie, la stupeur mélancolique. La crainte des premiers rapports sexuels dans le mariage, la pudeur offensée, la crainte de se montrer nu devant le conseil de revision sont souvent invoquées comme causes déterminantes de certaines affections mentales.

Enfin, le fanatisme religieux, bien qu'il ait beaucoup perdu de sa fréquence, provoque encore de temps en temps des troubles intellectuels graves. Ils éclatent surtout à la suite de confessions, de retraites, de ces prédications destinées à réchauffer le zèle des populations attiédies et qu'on désigne sous le nom de missions. La première communion est aussi, pour quelques enfants à l'imagination surcliautfée, l'occasion d'une ferveur exagérée qui peut dégénérer en aliénation mentale.

Imitation. Folie à deux. — Les esprits prédisposés peuvent être entraînés par la contagion morale, Tinstinct d'imitation, dans une voie nettement pathologique. Les exemples abondent d'épidémies mentales ou convulsives déterminées par propagation (Ursulines de Loudun, Ursulines d'Aix, prophètes des Gévennes, convulsionnaires de Saint-Médard, etc.); c'est dans les couvents, les pensionnats, les ateliers, les églises que l'on voit le plus souvent surgir ces épidémies. On sait que l'hystérie est éminemment contagieuse. Les impulsions morbides qui caractérisent certains délires le sont aussi dans une certaine mesure. Ainsi les épidémies de suicide ne sont pas rares, témoins celles des filles de Milet, celles de certains couvents, au moyen âge; celles qui se manifestent de temps en temps dans les armées. On connaît l'histoire de cette guérite de soldat et de la porte des Invalides où se succédèrent pendant un moment les suicides par pendaison. Certaines créations littéraires telles que René, Werther, Chatterton, ont entraîné à la mort volontaire de nombreux prédisposés. L'impulsion au meurtre n'est pas moins contagieuse : Esquirol raconte qu'à la suite du meurtre pathologique accompli en 1825 par Henriette Cornier sur une petite fille, on vit se développer chez plusieurs femmes que ce procès étrange avait vivement frappées, des impulsions absolument semblables. Certains crimes retentissants font immédiatement école (étrangleurs de Lyon et de Marseille, femmes coupées en morceaux , cadavres expédiés comme colis de petite vitesse, etc.). De là, le danger trop évident du retentissement donné aux faits immoraux de tout genre par les journaux, la basse littérature, et certains théâtres (1).

Bucknill rappelant que l'entourage d'un individu exerce une grande influence sur son caractère et que tout homme finit par devenir semblable au point de vue mental à ceux qui l'entourent, en conclut que les personnes obligées de vivre avec les aliénés, médecins, infirmiers, employés, courent le danger de perdre la raison (2). Ge-

(1) p. Despine, De l'Imitation considérée au point de vue des différents principes qui la déterminent; llMse'ûle, 1871.

(2) Bucknill, Mental Science, 1877.

140 ÉÏIOLOGIE GÉNÉRALE

pendant cette opinion, fort accréditée dans le monde, ne repose sur aucun fait sérieux.

Les esprits corrects n'ont rien à craindre du contact des aliénés. 11 n'en est pas de môme, malheureusement, des prédisposés. Un malade, au sein de sa famille, n'est pas toujours en présence d'esprits robustes ; parmi ses proches il en est qui participent plus ou moins à la prédisposition à laquelle il a lui-même succombé ; ce sont ceux-là qui, dans une mesure variable, peuvent subir l'influence du délire des véritables aliénés. Ces faits ont été étudiés par divers auteurs sous le nom de folie communiquée (1) et de folie à deux (2).

Selon Lasègue et J. Falret, l'aliéné, l'agent provocateur, présente en général un délire partiel qui dans quelquesunes de ses parties ne s'éloigne pas trop de la vraisemblance. Quant à son associé, pour qu'il soit réellement influencé, la première condition est qu'il soit d'une intelligence faible et disposée à la docilité passive; la seconde qu'il vive en relation constante avec le malade ; la troisième qu'il soit engagé par l'appât d'un intérêt personnel.

Les enfants, appréhensifs par nature, sont disposés au premier chef à devenir les échos d'un délire auquel on les associe. Quand la transmission a lieu d'un jeune sujet à un individu sénile, ce dernier se contente en général de refléter le délire de son partenaire. D'adulte à adulte, il faut, pour que la contagion ait lieu, que les conceptions délirantes de l'aliéné correspondent aux préoccupations et aux sentiments de son associé.

En résumé, il faut, disent Lasègue et Falret, « placer en première ligne dans l'étude de la Folie à deux : d'abord la modération relative du délire, ses côtés sentimentaux, sa concordance avec les dispositions de celui qui s'y adapte ; en second lieu la répétition incessante des mêmes propos, renouvelés sans rémission; enfin la débilité intellectuelle et morale du participant ».

La simulation prolongée de la folie peut-elle à la longue y conduire ? Il n'y a pas d'exemple bien authentique de ce

(l)Baillargcr, CazrLlc des Hôpitaux, 1860.

(2; Lasègue el J. Falret, Ann. méd. psych., 1873.

CAUSES détf:rmi.\antes 141

iait; toutefois, a priori, il ne doit pas être considéré comme improbable parce que les simulateurs sont souvent des prédisposés ou d'anciens aliénés qui délirent avec la plus grande facilité. La simulation prolongée peut en outre agir d'une façon indirecte, par l'épuisement, Tanémie, le régime qu'elle entraine (1).

Emprisonnement simple ou cellulaire. Folie pénitentiaire. — On a longtemps accusé l'emprisonnement simple et surtout cellulaire de déterminer l'éclosion de la folie chez les détenus, et cette opinion compte encore des partisans.

Kirn (2), sur quatre cents détenus en a vu, en l'espace de deux ans, quarante devenir aliénés. Il y aurait, selon lui, une relation remarquable entre la forme du trouble mental et la nature du crime. La mélancolie et le délire de persécutions seraient les formes les plus fréquentes. Certains éléments de la mélancolie, l'hypocondrie, les illusions sensorielles et les hallucinations devraient être mises au compte de la détention cellulaire.

B'àr(3l, tout en reconnaissant que si l'aliénation mentale est beaucoup plus fréquente chez les détenus que parmi la population libre, il faut en accuser diverses circonstances, telles que les accès d'aliénation antérieurs, l'hérédité, le manque d'éducation et de sentiments affectifs, la débauche, l'alcoolisme, n'en soutient pas moins que l'emprisonnement peut à lui seul développer la folie. Ce qui le prouverait, c'est que les criminels d'occasion deviendraient plus facilement aliénés que les criminels d'habitude. Cette folie pénitentiaire se développerait surtout dans les deux premières années de la réclusion ; il faudrait incriminer, comme causes secondaires, l'anémie, la phtisie, l'abstinence sexuelle et l'onanisme.

Selon Hurel (4), l'emprisonnement ne jouerait qu'un rôle bien secondaire dans la production des aliénations pénitentiaires. Il faut remarquer d'abord que les condamnés peuvent être divisés en deux catégories: dans la pre-

(1) V. Parant, Ann. méd. psuch.. 1885.

(-2) Kirn, A%. zeilschrift fiiv Psychiatrie : 18S0.

(3) Bar, Prxger.zeitsch et Annales, 1875.

(4) Hurel, Annales. 1875.

142 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

mière, la moins nombreuse, se rangent les non-vicieux que le remords peut atteindre et chez qui l'emprisonnement peut faire naître un état u'abattement et de prostration favorable au développement de la folie, mais rarement capable de la faire naître. La deuxième, la plus nombreuse, comprend les récidivistes, individus à intelligence faible et défectueuse, aux conformations anormales, aux instincts naturellement vicieux et maladifs. Ces individus, étant prédisposés à un haut degré, peuvent devenir tout à fait aliénés, mais ce fait ne se présente pas avec une fréquence inusitée. En sept ans, sur une population de 5,570 détenus, il n'en a vu que 12 devenir aliénés. Parmi ces 12, il n'y en a que 2 chez qui l'emprisonnement ait paru être la cause unique de l'aliénation. La conclusion de l'auteur est que, si le régime de la prison (non cellulaire) jouit de quelque influence pathogène, elle est bien faible. Le régime cellulaire ne lui paraît pas, d'ailleurs, plus nuisible.

Quel que soit le régime pénitentiaire, le nombre des fous est plus considérable parmi les détenus que dans la vie libre. Coindet, à Genève, a trouvé 15 cas d'aliénations sur 329 détenus; Lélut, sur 18,845 prisonniers a compté 359 aliénés; Sauze, 44 sur 2,400; mais il a som de faire observer que sur ces 44, 3 seulement sont devenus fous sous l'influence de la réclusion. Pour expliquer cette prédominance de la folie dans les pénitenciers, il faut bien remarquer, avec Marcé et Baillarger: 1° que parmi les détenus aliénés, il en est qui étaient malades au moment de leur séquestration; 2° que beaucoup de crimes et de délits sont commis dans la période d'incubation de la lolie, période facilement méconnue ; 3*^ que parmi les prisonniers un grand nombre sont des faibles d'esprit, des dégénérés, des candidats à l'aliénation confirmée.

A. Voisin (1), dans une étude sur l'état physique, intellectuel et moral des détenus ayant subi l'emprisonnement cellulai)-e dans les établissements pénitentiaires de Belgique pendant une période de dix ans et plus, arrive c'i cette conclusion, qui confirme les considérations précédentes, que le régime des prisons cellulaires réduit la

(1) Voisin, Académie de médecine, l<"- mai 1888.

mortalité au minimum et no provoque pas plus l'aliénation mentale et les idées de suicide qu'un autre mode d'emprisonnement.

2° Causes plnjslques»

§ 1«'.— Causes locales

Traumatismes du crâne. — Les traumatismes crâniens sont une des causes déterminantes les plus importantes de l'aliénation mentale, soit qu'ils ne laissent aucune lésion matérielle appréciable, soit qu'ils produisent des fractures, l'enfoncement des os, des épanchements sanguins, des abcès ou autres lésions graves.

Dans les deux cas, la folie ne survient qu'à une date plus ou moins éloignée de l'accident; elle est précédée de prodromes significatifs tels que céphalalgies, vertiges, accidents méningitiques, attaques épileptiformes, affaiblissement progressif de l'intelligence, etc. Elle se présente le plus souvent sous la forme maniaque, soit continue, soit plutôt irrégulière, rémittente, coupée de périodes de stupeur, de retours incomplets de lucidité, et promptement terminée par une démence progressive et incurable.

On observe aussi après les traumatismes crâniens la folie congestive, les explosions de délire ambitieux et la paralysie générale. Cette dernière n'est parfois que la terminaison d'une longue suite d'accidents ayant duré un nombre considérable d'années. Un individu tombe dans son enfance sur la tôte ; à sept ans il a une pseudo-méningite suivie de troubles intellectuels ; plus tard il se montre réfractaire à toute éducation, se livre aux excès alcooliques et à la débauche. A trente ans il a des accès de délire; à quarante-cinq ans il tombe dans le délire continu avec exacerbations maniaques ; cependant il se remet, puis retombe dans un accès de stupeur aiguë. Plus tard enfin il a du délire ambitieux, des attaques épileptiformes, des congestions graves, et meurt à cinquante ans avec les lésions classiques de la paralysie générale.

Du fait du traumatisme, il peut se produire une modi^ tication dynamique des centres nerveux qui se fera senti i* pendant toute l'existence^ LasègUe a surtout insisté sur ce

144 ÉTlULUGIE GÉ.NÉUALE

point. Lu enfant lait une chute sur la tète et semble se remettre sans accident. Au bout de quelques semaines, de quelques années, on s'aperçoit qu'il dort moins bien, il est moins gai, se montre bizarre, a des fantaisies ; sa santé est moins bonne. Vers sept ou huit ans, époque de la puberté cérébrale, et vers quinze ou dix-huit ans, il survient des accidents cérébraux mal définis, et ainsi de suite dans tout le cours de l'existence jusqu'à la catastrophe finale. Chez l'adulte les choses peuvent se passer à peu près de même, longtemps après le traumatisme se produisent des accidents bizarres, des accès mal caractérisés, des délires transitoires, des attaques épileptoïdes, etc. Ils sont devenus des cérébraux. « Lorsque, dit en résumé cet auteur, la santé cérébrale a été troublée, ne fut-ce qu'un moment, par une blessure, par une lésion encéphalique, par une malformation du ci-àne, la guérison n'est trop souvent que la suspension des accidents. Le malade, supposé guéri, a acquis une diathèse morbide qui décidera du reste de son existence. Il devient sujet à des désordres physiques et intellectuels se produisant le plus habituellement sous forme de crises incomplètes, irrégulières, rompant la solidité des lois pathologiques, et que nous devons étudier comme une espèce à part dans le genre des affections cérébrales (1).»

Lésions spontanées du cerveau et de ses annexes. — Toutes les lésions organiques spontanées du cerveau peuvent être causes de folie. Leur première action est de produire l'affaiblissement de l'intelligence et la démence ; ensuite se produisent des délires secondaires de forme variable.

Les affections de l'oreille peuvent, par propagation, déterminer des affections du cerveau et consécutivement la folie. Elles agissent aussi indirectement dans le même sens en provoquant la surdité qui prédispose à la défiance, à la tristesse et à l'inquiétude, prodromes de la mélancolie. Détail caractéristique, les aliénés sourds sont les les plus hallucinés de tous.

(1) Lasèguc, iK.-a délires inslanlanés. Congrès inlcrnalional de nirdociiic nioutah; de 1878 \ Paris, 18S0.

Lésion d'un organe éloigné. Folie sympathique. — La

lésion ou l'iiTitation diin organe éloigné peut, par un mécanisme qui doit tenir de Taction réflexe, mais qui en réalité nous est inconnu, déterminer des troubles intellectuels et la folie véritable.

Esquirol, Prost, Daquin, Ferrus, Vogel (1), Pons (2), ont rapporté des cas de folie guéris par l'expulsion de vers intestinaux, ascarides et tœnias. Sauvages, Legrand du Saulle citent des cas d'aliénation mentale causés par la présence de larves dans les cavités nasales et dans le conduit auditif, et que l'expulsion de ces insectes fit disparaître (3).

Marcé a réuni des observations d'aliénation développée pendant la grossesse et disparaissant avec elle. Loiseau (4), Azam (5), Guislain et les auteurs anciens ont relaté des faits de folie prenant naissance en même temps que des affections utéro-ovariennes et guérissant en même temps que ces dernières.

Tels sont les faits qui méritent exclusivement d'être désignés sous le nom de Folie sympathique . Ainsi que le fait observer Marcé, il importerait au plus haut point et pour le pronostic et pour le traitement de pouvoir reconnaître d'emblée si une affection mentale est sympathique d'une lésion organique éloignée, le pronostic et le traitement n'étant pas autres que ceux de la maladie première» Heureusement ces faits sont extrêmement rares, ce qui 'permet cTe se consoler aisément de la prétendue insuffisance de la science sur ce point.

Dans la plupart des cas, le rôle des lésions organiques éloignées dans la genèse de la folie est beaucoup moins exclusif et n'influe ni sur la forme, ni sur la marche, ni sur le pronostic, ni même sur le traitement de ces aliénations. Ainsi les prétendues folies génitales, cardiaques, tuberculeuses, liées aux lésions du tube digestif, etc., n'ont absolument rien de spécifique et ne méritent à aucun titre d'être appelées sympathiques. Elles sont presque tou-

(1) Marcé, Traité des maladies mentales ; Paris, 1862.

(2) Pons, Annales me'd. psycli-, 1882.

(3) Legrand du SauIIe, Société médic. psuch., 1857.

(4) Loiseau. Mémoire sur la folie sumpathique : Paris, 1857.

(5) Azam, De la Folie symiyathiquc ; Bordeaux, 1858.

CuLLERBE. Maladies mentales. 9

146 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

jours liées à d'autres causes que la lésion viscérale, à l'hérédité par exemple, à une opportunité morbide générale coexistante ; elles sont rares relativement aux lésions incriminées ; elles ne disparaissent pas avec la prétendue cause génératrice.

Si nous prenons, par exemple, les folies cardiaques, ce n'est pas par des influences réflexes que les auteurs cherchent à les expliquer : ils invoquent le nervosisme antérieur de l'individu, l'action de l'anémie cérébrale dans les lésions aortiques, l'action de la stase veineuse dans les afî'ections mitrales, les modifications de l'hématose (chlorose cardiaque); le défaut d'oxygénation du sang et l'accumulation dans ce liquide de l'acide carbonique et des produits de désassimilation (1).

De môme, la folie des phtisiques s'explique beaucoup mieux par l'altération du sang, par l'introduction dans l'encéphale d'un sang vicié ou défectueux (Griesinger); ou encore par l'inanition cérébrale (Simon, Potain) que par l'action réflexe du plexus pulmonaire irrité (Wallach) ou par les troubles réflexes vaso-moteurs (Loiseau).

Les folies génitales sont peut-être celles où le mécanisme de l'action réflexe peut être invoqué avec le plus de vraisemblance dans un petit nombre de cas. Encore faut-il en exclure les folies climatériques (puberté, ménopause) où les organes génitaux peuvent très bien nejouer aucun rôle, et où un travail général d'évolution ou d'involution organique mérite seul d'être incriminé.

Nous devons signaler la folie qui se développe à la suite des opérations graves, sous l'influence du choc traumatique. A. Voisin a publié deux cas d'ovariotomie suivis de délire. La première femme, Agée de trente-deux ans, fut prise le troisième jour de l'opération de délire accompagné d'hallucinations et 'de fièvre, et succomba au bout de trente-six heures. La seconde, âgée de vingt-six ans, fut prise huit jours après l'ovariotomie de manie avec exaltation, idées de grandeur, hallucinations, fièvre intense. Elle mourut le sixième jour et on trouva à l'autopsie les lésions de la méningo-encéphalite.

(l) l^-dW^lvoi^, Elude sur l'état mental et les troubles psychiques fies cardiaques. Thèse; Paris, 1881, et A. F.ibrc, les Relations pathoqéniqucs des troubles îicn-eu.r: l'aris, 1880.

§ 2. — Causes génkhales

Cachexies. Onanisme. — Ce que nous venons de dire du mccanisnie qui préside à Téclosion de la folie coïncidant avec la lésion diin organe éloigné, nous dispense de longs développements au sujet de l'action déterminante des étals cachectiques.

Toutes les anémies quelle qu'en soit la cause, chlorose, hémorragies , convalescences , maladies chroniques , cancer, mauvaise hj-^giène, etc., favorisent singulièrement Texplosion de la folie chez les individus prédisposés ; mais il faut voir avec quelle rapidité on en obtient la guél'ison par un traitement bien dirigé.

L'épuisement nerveux entretenu par l'onanisme peut également être une cause déterminante de folie. Cependant il importe de remarquer que dans beaucoup de cas, la masturbation n'est qu'un symptôme d'un état névropathique préexistant, et que dans la plupart des autres, elle n'a d'action qu'en raison de l'existence d'une prédisposition héréditaire très développée. Enfin, selon Kralft-Ebing, dans une troisième série de cas, elle créerait une disposition puissante à la faveur de laquelle — mais sous l'influence d'une autre cause occasionnelle — la folie ferait explosion.

Cette prédisposition spéciale créée par l'onanisme se reconnaît à des symptômes particuliers: amaigrissement, sensation de fatigue , névralgies vagues, troubles de rinnervation des vaso-moteurs, d'où des alternatives fréquentes de rougeur et de pâleur de la face; troubles de la digestion, névralgies des organes génitaux, troubles élémentaires de rintelligence, hypocondrie.

L'épuisement nerveux n'est pas le jvsultat des déperditions spermatiques, car la masturbation est aussi funeste chez la femme que chez l'homme ; elle provient exclusivement de l'excitation nerveuse anormale.

Les circonstances adjuvantes des pratiques onanistiques sont le remords, les regrets de la faute commise, la honte, le découragement provenant de l'impuissance où le sujet se trouve de lutter contre sa funeste passiou, la terreur

148 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

des conséquences qu'on lui attribue, la lecture des livres sur l'onanisme à Tusage de la jeunesse.

D'après le même auteur, l'onanisme imprimerait à la l'olie des caractères qui permettraient d'en reconnaître la cause tels que : multiplicité des hallucinations et facilité avec laquelle elles se réveillent (1).

Les abus vénériens de toutes sortes sont fréquents chez les aliénés, soit dans le cours de la maladie, soit dans la période prodromique. Les formes mentales où Tonanisme se montre le plus fréquemment sont: la manie, la paralysie générale au début, la démence, surtout sénile, l'imbécillité et l'idiotie.

Il ne faut pas oublier, au surplus, que les perversions sexuelles sont presque exclusivement sous la dépendance du tempérament névropathique. C'est ainsi que l'instinct de la masturbation se réveille chez des sujets de l'âge le plus tendre; que certains adultes sont les uns frappés d'une frigidité inexplicable, les autres atteints d'une véritable fureur génitale.

A ces anomalies se rattachent encore Vinversion du sens génital (Westphal, Gharcot et Magnan), la répulsion pour l'acte sexuel, les impulsions aux actes contre nature, etc.

Diathéses. — L'intluence des diathèses sur la production de la folie soulève les questions les plus ardues do pathologie générale et en particulier celles de l'existence même des diathèses. On peut cependant admettre sans qu'il soit nécessaire d'aborder ce problème, que le trouble nutritif qui engendre chaque espèce d'accidents diathésiqucs, est susceptible d'atteindre le cerveau et de provoquer des accès d'aliénation mentale.

Ondoità Ileynolds une description des troubles intellectuels et nerveux d'origine goutteuse. Les premiers seraient caractérisées par le besoin de mouvement, l'insomnie, des alternatives d'excitation et de dépression, un état hystérique qui empêche le malade de vaquera ses affaires, une altération de la mémoire, des idées de suicide, des troubles de l'audition et des hallucinations plus ou moins

(1) Krafft-Ebing. De In /'ofic consécutive à l'onanisme chez les hommes. [AU;/. Zcitschr. fur Psych., 1874 qX Annales, 1877.)

distinctes. Ces symptômes peuvent alterner avec des troubles de la sensibilité, des névralgies et de nombreux désordres neurasthéniques (1).

Berthier (2) a réuni vingt-quatre cas de folie goutteuse : six mélancolies, deux stupidités, sept manies, deux démences paralytiques et sept délires mal définis. D'après ces observations, les accidents vésaniques sont, le plus souvent, consécutifs à la cessation de la goutte; dans quelques cas, la goutte et la folie s'accompagnent ; enfin dans d'autres plus rares, la goutte peut se larver sous la forme vésanique.

En dehors des désordres cérébro-méningitiques qui ont reçu le nom de rhumatisme cérébral, le rhumatisme articulaire aigu ou subaigu peut être cause occasionnelle d'aliénation mentale.

En 1856, Mesnet (3) attirait l'attention sur la folie rhumatismale et en publiait un cas intéressant. Bail (4), en 1866 en réunit douze observations empruntées à divers auteurs. On en doit quelques autres à Pleischl (5), Griesinger (6), Vaillard (7), Laveran (8). Il résulte de tous ces faits que la folie rhumatismale existe, et qu'elle constitue une des formes du rhumatisme cérébral.

On observe la forme maniaque et mélancolique. La forme maniaque se manifeste surtout lorsque l'aliénation survient pendant le cours même du rhumatisme. Le malade de Mesnet après quelques prodromes constitués par de l'hébétude, fut pris d'un délire aigu avec violence, hallucinations de la vue et de l'ouïe, conceptions délirantes, croyance à des complots, à des machinations. Pendant l'accès de manie, les douleurs disparaissent pour se reproduire lorsque les troubles intellectuels s'atténuent. Il semble que cette forme de folie rhumatismale n'ait pas besoin, pour se produire, d'une prédisposition héréditaire à l'aliénation mentale.

(1) Annales medico-psych., 1882.

(2) Berthier, Des névroses diathe'sirjues ; Paris, 1875,

(3) Mesnet, Archiv. ge'n. de me'd., 1856.

(4) Rail, Thèse d'agrégation. 1866.

(5) Pleischl, Oester Zeittch. f. Prak. Heilh, 1856.

(6) Griesinger, Traite: des mal. ment.

(7) Vaillard, Gazette hebdomadaire, 18.56.

(8) Laveran, Union médicale, juin 1876.

130 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

La forme mélancolique s'observe surtout pendant la convalescence du rhumatisme. Elle peut revêtir tous les aspects de la mélancolie aiguë jusqu'à la stupeur] la plus complète, mais on observe en général, au fond de toutes les modalités cliniques, une obtusion intellectuelle très marquée qui peut persister sous forme d'affaiblissement des facultés après la guérison des accidents vésaniques.

Parmi les nombreux -troubles nerveux occasionnés par le diabrte, il convient de signaler les désordres de l'intelligence. Dans certains cas, la mémoire s'affaiblit, le malade tombe dans la tristesse et l'apathie. Son sommeil est troublé par des cauchemars, des hallucinations et des terreurs qui peuvent pousser le malade au suicide. Dans d'autres cas, on observe un affaiblissement progressif de l'intelligence aboutissant à la démence.

« Delpech, disent MM. Bernard et Féré (J), a fourni à Marchai (de Galvi) un cas de paralysie générale véritable, survenu chez un glycosurique précédemment affecté d'un anthrax , mais en présence d'un cas isolé on doit croire à une simple coïncidence. Quant aux véritables vésanies diabétiques, ce sont probablement de simples coïncidences qui s'expliquent par les rapports fréquents que l'on constate par l'hérédité entre le diabète et l'aliénation mentale ou l'épilepsie. »

Toutefois, on sera en droit de se croire en présence d'une véritable folie diabétique quand on verra les deux ordres de symptômes suivre une marche parallèle et rétrograder ensemble sous l'influence du traitement.

La syphilis peut être invoquée dans certains cas, comme cause déterminante de l'aliénation mentale. Le dérangement des facultés peut survenir dans la période secondaire ou dans la période tertiaire. La folie de la période secondaire ne se développe guère que chez des individus prédisposés. Les premiers symptômes consistent dans l'altération de l'humour et du caractère, de l'hypocondrie, de la syphiliphobic. A celte période peut succéder une folie de forme commune, qui, malgré les efforts tentés surtout par

(1) Bernard et Fcré, Des troubles nerveux chez les (liabe'lif/ues. (Archives de neurologie, 1882).

CAUSES DÉTERMINANTES lol

des aliénistes étrangers, n'offre, aucune physionomie particulière. La syphilis n'agit évidemment, dans ces cas, que d'une façon indirecte, par l'anémie qui accompagne toute infection syphilitique au début.

Dans la période tertiaire, les troubles intellectuels sont le résultat de néoplasies spécifiques développées dans le cerveau ou ses enveloppes. Selon Fournier, il existerait de cette espèce de folie deux formes principales : 1° la forme dépressive, avec symptômes de démence ; 2® la forme expansive, maniaque aboutissant au môme terme, l'affaiblissement progressif des facultés intellectuelles.

Les tumeurs syphilitiques du cerveau peuvent en outre s'accompagner de symptômes musculaires et intellectuels absolument identiques à ceux de la paralysie générale, à ce point que le diagnostic différentiel n'est guère possible que par la connaissance exacte des antécédents. (Lancereaux, A. Voisin, A. Foville.)

La syphilis a surtout été accusée de déterminer la paralysie générale : selon Fournier (1), il existe deux sortes de paralysie générale d'origine syphilitique : lo un premier groupe comprend les anciens syphilitiques qui sont atteints de paralysie générale vraie. Y a-t-il là une simple coïncidence, ou une relation de cause à effet? Les deux hypothèses peuvent être soutenues. 20 Un second groupe est composé de cas offrant bien encore la plupart des attributs de la paralysie générale, mais différant de cette dernière par des traits nombreux et variés. On trouverait cependant à l'autopsie exactement les mêmes localisations morbides que dans la paralysie générale ordinaire. Il propose de donner aux observations de ce second groupe le nom de pseudo-parahjsie générale d'origine syphilitique.

Ces idées ne sont pas partagées par la majorité des manigraphes, qui pensent que la désignation de pseudoparalysie générale syphilitique doit être réservée aux cas où à la symptomatologie ordinaire de la paralysie générale correspondent à l'autopsie des lésions syphilitiques. Ce sont des états paralysoïdes (Lasègue) qui n'ont riei> à voir avec la paralysie générale vraie.

(1) A. Fournier, la Si/philis du cerveau; Paris.

152 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

Quant an rôle que peut jouer la syphilis comme cause occasionnelle de la pai-alysie générale légitime, tandis qu'il est à peu près regardé comme nul par les médecins français, on le considère à l'étranger, surtout en Allemagne, comme des plus importants. Ce point sera examiné au chapitre de la paralysie générale.

Fièvres. Maladies aiguës. — Sydenham, le premier, a signalé la manie qui se développe consécutivement aux fièvres intermittentes, surtout de type quarte. Baillarger(l) en a cité deux cas et Friedreich en a rassemblé quelques observations. Selon Baillarger, c'est par l'intermédiaire de l'anémie qu'il entraîne, qu'agit le principe paludéen dans le développement de l'aliénation mentale.

Sébastien, Macario, Griesinger (2), Berthier, Lalmette (3) Christian (4), ont encore donné des exemples de folie causée par la fièvre intermittente. Néanmoins, Dagonet, qui a exercé dans des pays à endémicité palustre, révoque en doute cette étiologie.

Mabille (5) a publié un cas de manie coïncidant avec des accès de fièvre intermittente, dans lequel il y eut guéri son simultanée.

G. Lemoine et J. Chaumier (6) concluent dans un travail récent sur les troubles psychiques dans l'impaludism^, qu'il y a lieu de distinguer un" délire accompagnant l'accès de fièvre; une folie de la convalescence, délire tranquille, stupeur ou manie, à pronostic bénin; des tuoubles intellectuels bornés ou de la lolie chronique chez les vieux paludéens et enfin une forme de pseudo-paralysie générale d'origine paludéenne.

De véritables accès d'aliénation mentale succèdent à la fièvre typhoïde soit immédiatement, pendant la convalescence, soit après un temps plus ou moins long. Sur deux mille aliénés soignés en trois ans à Siegburg, Nasse en a trouvé quarante-trois cas.

(1) Baillarger. Annales. 18i3.

{2j Griesinger, Annales, 1844, 1849, 1861.

(3) Lalmette, Gazelle des hopilai/.r, 1872.

(4) Christian, Areliires i/énérales de médecine. 1873. (.5) MabiLIe, A/inales t/icd. psych., 18HI.

(0) Chaumier. Annales, 1887.

La folie de la convalescence est en général bénigne ; c'est un délire d'anémie qui cède facilement à une médication appropriée. Dans quelques cas, cependant, il peut être grave et revêtir la forme chronique. Les formes les plus habituelles sont : la stupeur par hébétude intellectuelle, la manie et la mélancolie. Cette dernière paraît la plus fréquente. Elle se caractérise habituellement par de la dépression, des hallucinations mal définies de l'ouïe et des idées de persécution plus ou moins puériles.

La manie se complique parfois de délire ambitieux. Les auteurs (Leudet, Max Simon) en ont cité de singuliers exemples chez des adolescents ou des jeunes iilles. Louis a observé dans les mêmes conditions des conceptions bizarres analogues à celles des rêves.

Cette tendance de la folie consécutive à la fièvre typhoïde, à revêtir des formes démentielles est en rapport avec ce qu'on sait de l'état mental habituel aux typhiques convalescents : leurs facultés intellectuelles et surtout la mémoire sont presque toujours considérablement affaiblies.

La fièvre typhoïde peut créer une prédisposition destinée à éclater dans un délai plus ou moins éloigné; il s'agit alors d'une sorte de dégénérescence mentale acquise, jouant un rôle analogue à la dégénérescence héréditaire.

Enfin la folie peut coïncider avec la fièvre typhoïde et se montrer pendant son cours. Les délires initiaux dus à l'empoisonnement du sang revêtiraient, d'après Krœpelin, la forme de la mélancolie active. Les délires de la période d'état occasionnés par l'hyperthermie, la fièvre et les troubles circulatoires, se présenteraient sous la forme maniaque : manie polymorphe, protéique, combinée à des phénomènes d'excitation et de dépression. Le pronostic des délires de la période d'état serait beaucoup moins grave que celui de la période initiale qui serait funeste dans la proportion de 62 % (1).

Fréquent dans le cours de la 'pneumonie, le délire se manifeste parfois dans la convalescence de cette maladie sous un aspect exclusivement vésanique. L'hérédité et le

{V) Archives de neurologie, 1884.

134 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

nervosisme ne manquent pas d'intervenir dans l'étiologie. Il revêt de préférence la forme mélancolique, surtout la stupeur aiguë.

La variole est celle des fièvres éruptives qui se complique le plus fréquemment d'aliénation mentale. Gomme dans la fièvre typhoïde elle se manifeste principalement soit à la période initiale ou d'éruption, soit pendant la convalescence. Pendant la période d'éruption elle se présente surtout sous la forme maniaque aiguë, et pendant la convalescence, on observe de préférence la forme mélancolique. Tout en affectant, comme chez les typhiques, un cachet d'absurdité et de niaiserie plus ou moins accentué, ce délire est en général facilement curable; on le voit cependant parfois se terminer par la démence.

Delasiauve a signalé l'influence du choléra sur la production de la folie. C'est ordinairement pendant la convalescence de cette maladie qu'éclatent des accès maniaques pouvant revêtir tous les aspects cliniques et principalement la forme ambitieuse. Malgré la gravité apparente de ces aliénations, elles sont, comme toutes les folies de la convalescence, d'un pronostic en général favorable et cèdent rapidement au traitement tonique et reconstituant.

Nous croyons inutile de poursuivre cette revue déjà longue, nous en tenant aux maladies aiguës qu'on reconnaît comme intervenant le plus fréquemment dans l'étiologie de l'aliénation mentale. Le rôle de celles qui nous resteraient à mentionner est beaucoup moins important. On a vu quelques cas de folie dus à la pleurésie, à la scarlatine, à l'érysipèle, à la diphthérie, à la dysenterie, à la rougeole, mais il n'y a pas lieu d'en faire un examen spécial.

§ 3. — Causes physiologiques

Menstruation. — Derrière presque tous les désordres de la monstrualion il y a un état général qu'il importe de rechercher et de combattre si l'on veut arriver à un résultat favorable : anémie, nervosisme, hystérie, chlorose, évolution organique difficile, etc. Ce sont à ces états beaucoup plus qu'aux désordres de la menstruation euxmêmes ([uc remonte la responsabilité directe de la folie. Cela dit, nous pouvons parler des désordres de la mens-

CAUSES DÉTERMINANTES loo

truation dans leurs rapports avec l'aliénation mentale.

La première apparition des règles peut être le signal de troubles intellectuels, depuis une simple modification du caractère jusqu'à la folie la plus aiguë. Chaque retour de l'ovulation sera le point de départ d'un nouvel accès semblable au premier jusqu'à parfait établissement de la fonction, à moins que la folie n'ait suivi une marche continue et n'ait abouti à la démence.

La folie de la puberté peut revêtir des formes aiguës, manie, mélancolie, stupeur, mais avec les caractères spéciaux qu'impose à ces espèces cliniques la dégénérescence (polymorphisme, couleur mystique des conceptions délirantes, désordres des actes, etc.).

Elle se présente aussi souvent sous la forme des délires impulsifs du caractère le plus dangereux (suicide, homicide, pyromanie, folie du doute).

La folie reconnaît parfois comme cause une suppression brusque des règles : la forme est dans ce cas, franchement aiguë et d'un pronostic favorable.

Les troubles dysménorrhéiques peuvent également s'accompagner de désordres intellectuels : idées bizarres, impulsions, perversions morales ; puis folie véritable à accès intermittents ou rémittents avec complication de symptômes hystériques.

La folie de la ménopause se développe tantôt sous l'influence de la pléthore qui résulte de la suppression menstruelle, tantôt sous l'influence de Tanémie causée par des métrorragies abondantes. Tantôt elle rappelle par sa forme, ces origines diverses (manie congestive, mélancolie ou manie aiguë), tantôt elle en est indépendante et semble plutôt se rattacher à la seule prédisposition héréditaire (folie partielle systématisée) ou au nervosisme (folie névropathique ou hystérique).

Chez un grand nombre d'aliénées, l'époque menstruelle est le signal d'un redoublement des symptômes psychopathiques et de l'agitation.

Grossesse, accouchement, lactation. Folie puerpérale. —

On rencontre, d'après Marcé (1), un cas de folie puerpérale

(1) Marcé, Traité de la folie des femmes enceintes, des nouveHes accouchées et des nourrices ; iS58.

136 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

sur douze ou treize cas d'aliénation mentale. Les statistiques du même auteur démontrent que c'est surtout à la suite de l'accouchement que les complications délirantes sont le plus à redouter. En second lieu vient la période de la lactation ; l'état de grossesse n'arrive qu'en troisième ligne et de beaucoup en arrière. On peut admettre comme démontré que 60 o/^, des cas de folie puerpérale se développent à la suite de l'accouchement, 30 o ^^ pendant la période de l'allaitement et 10 % seulement pendant la grossesse.

Les nouvelles accouchées affectionnent surtout la forme maniaque. Elle se développe chez elles à deux époques distinctes : lo dans les huit ou dix premiers jours qui suivent la délivrance et alors, selon Marcé (1), son origine peut être légitimement rapportée à la fièvre de lait et à l'ébranlement nerveux qui accompagne l'accouchement ; 2^ vers la cinquième ou sixième semaine, c'est-à-dire au moment de la première époque menstruelle.

Chez les nourrices, on observe à peu près également la manie et la mélancolie. Le nombre des mélancoliques s'élève d'autant plus qu'on s'éloigne davantage de l'accouchement, et que la fatigue, l'anémie et l'épuisement augmentent.

La folie de la grossesse se déclare en général dans les trois derniers mois et revêt, de préférence la forme mélancolique. L'accouchement n'amène que rarement l'amélioration ou la guérison des symptômes vésaniques concomitants.

En dehors de l'IuM-édité, qui est la cause fondamentale de toutes ces alit-nations, elles sont subordoanées à des conditions étiologiques secondaires dont Marcé a fait une étude complète que nous allons résumer en quelques mots :

Plus les femmes sont âgées et plus elles sont exposées à la folie lorsqu'elles deviennent enceintes.

Le nombre des grossesses augmente la prédisposition à la folie, par suite sans doute de la débilitation progressive qui en résulte pour l'organisme.

Un accès antérieur d'aliénation, ou un état mental fâcheux pendant la grossesse, prédispose à la folie puerpérale.

(1) Marrr. Trailé jirntiintc i/o.t mal. nient.: 1802.

CAUSES DÉTERMINANTES lo7

Le sexe (Je Tenfant que la femme a porté on allailé devient quelquefois cause de folie. (Les garçons entraînent des grossesses, des couches plus pénibles, une lactation plus épuisante.)

L'hémorragie pendant ou après Taccouchement hâte le développement des accidents nerveux.

La folie peut survenir chez les nouvelles accouchées à la suite de convulsions éclamptiques.

La première menstruation qui suit l'accouchement exerce sur le développement de la folie puerpérale une grande influence (Baillarger). Sur quarante-quatre nouvelles accouchées n'ayant pas allaité et devenues aliénées, onze sont tombées malades vers la sixième semaine. Chez les nourrices l'invasion du délire a lieu de la quatrième à la sixième semaine qui suit l'accouchement. Après le sevrage, il éclate au moment du retour des règles.

Les difficultés de la parturition, un phlegmon du sein, un refroidissement, peuvent être le point de départ de la folie puerpérale.

Enfin, il convient de citer les émotions morales, que l'auteur n'a rencontrées que neuf fois sur soixante malades.

§ 4. -— Causes spécifiques

L'action des poisons comme cause déterminante de l'aliénation mentale joue un rôle dont l'importance croît chaque jour, grâce à la diffusion de l'alcoolisme, à la multiplicité des procédés de l'industrie qui sont basés sur la manipulation de substances toxiques les plus dangereuses, à nos mœurs fébriles qui poussent à la recherche d'excitants nouveaux, etc.

D'après R. Wallace (1), un tiers au moins des aliénés du Texas sont redevables de leur état à l'abus des alcooliques, soit par le fait de leur intempérance personnelle, soit par celle de leurs ascendants. Sans être aussi coupable dans le vieux monde, l'alcool y joue encore un rôle assez désastreux pour qu'il mérite d'être étudié à part.

Il en sera de même pour le saturnisme, ou empoison-

(1) Wallace, American Journal of Insanity. 1881.

158 ÉTIOLOGIE GÉNÉRALE

nement par le plomb dont raction élective sur le système nerveux est toute spéciale.

Parmi les poisons industriels dont Timportance est moindre, il convient de citer le sulfure de carbone employé dans la préparation du caoutchouc, auquel on a attribué quelques cas de manie ; l'iode, le mercure, dont nous avons déjà parlé lorsque nous avons exposé le rôle prédisposant de certaines professions.

L'opium, jadis exclusivement consommé en Orient, devient de consommation vulgaire chez tous les peuples civilisés sous la forme morphinique. Aussi le morphi« nisme a-t-il déjà une liistoire spéciale.

Le tabac, en dehors des troubles nerveux multiples qu'on lui attribue, est accusé à bon droit de déterminer l'affaiblissement de l'intelligence, et surtout de la mémoire : « Oubli des mots, oubli des substantifs, surtout des noms propres, jamais ou presque jamais oubli des faits et des images. Après de grands abus de tabac, l'amnésie verbale est presque complète ; le malade se sert à chaque instant des mots machin, chose, pour désigner les personnes et les objets dont il ne peut plus évoquer le nom (1). » On a encore accusé le tabac, maïs sans preuves certaines, de jouer un rôle dans la production de la paralysie générale.

Les abus d'éther, de chloroforme, conduisent dans quelques cas à la folie. L'éther en particulier, détermine chez quelques né\Topathes une véritable dipsomanio.

L'emploi inconsidéré des solanées vireuses (atropine) ou l'empoisonnement accidentel par ces mêmes substances cause parfois des accès de folie violente, mais passagère, caractérisée par un délire généralisé avec excitation et des hallucinations très multipliées. La dilatation des pupilles peut dans ces cas mettre sur la voie du diagnostic.

(1) Rouillard, Effets du tabac sur V intelligence. {Encéphale, 1886.)

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