CHAPITRE
CHORBB
§ 1er. — GÉNÉRALITÉS
Définition. — La chorée est une névrose à marche subaigiK"' ou chronique caractérisée par la production de contractions musculaires presque incessantes , involontaires, irrégulières, générales ou partielles ; et accessoirement par l'invasion de troubles intellectuels très variables, depuis la perturbation du caractère la moins accentuée jusqu'à la mélancolie; depuis l'hallucination isolée jusqu'au délire complet; depuis la simple hébétude jusqu'à un état voisin de l'idiotie. Ce sont ces troubles psychiques accessoires qne nous nous proposons d'étudier dans ce chapitre, renvoyant ponr l'étude de la chorée elle-même aux traités de pathologie interne.
Faisons tout d'abord observer que la chorée vulgaire ou chorée de Sydenham, dont il est question ici, n'a absolument rien de commun avec les épidémies mentales du moyen âge connues sous le nom de dansomanic, de choréomcuiie, de danse de Saint-Guy, de Sainl-Wlu/l , etc., dont nous avons donné une courte description dans le précédent cliapitre.
Historique. — Sydenham, qui le premier a donné la description de la cliorée, ne fait aucune mention des troubles cérébraux qui accompagnent cette maladie. Cullen au contraire a noté les perversions de caractère des choréiques qu'il rapproche de celles des liystériques; P. Franck parle des troubles de mémoire qu'éprouvent ces malades et reconnait qu'ils deviennent parfois aliénés ; .1. Fi'anck et Hernt ont fait les mêmes observations sans pousser plus loin l'étude de ces phénomènes.
D'après Rouloille, un idiotisme léger s'observe chez de
TROUBLES INTKLLKCTUiaS DANS LA CIIUHKL: W.)
iioiiibrenx malades atteints de cliorëe. Blaclie insiste [)ai'ticulièrenientsiii'les iiiodifications delà sensibilité mor-ale et du caractère. Enfin Marcé a complété ces indications vagues dans une étude sui' l'état mental des clioréiques, publiée dans les Mémoires de l'Académie de médecine (1800) efe résumée dans son traité des maladies mentales. C'est ce travail très complet ({ui nous servii'a de guide dans les développements ({ui vont suivre.
Fréquence des troubles intellectuels dans la chorée. —
Dans un tiers des cas environ, la chorée ne s'accompagne d'aucun trouble intellectuel. On ne sait à quelle cause rattacher cette immunité sur laquelle le sexe, l'âge, l'intensité et l'étendue des mouvements clioréiques semblent n'exercer aucune influence. L'acuité ou la chronicité de la maladie paraissent elles-mêmes n'avoir aucune action de ce genre. A côté des malades qui guérissent en un mois ou six semaines de leur chorée sans offrir la moindre perturbation morale ou intellectuelle, on eu renconti'e d'autres qui, atteints depuis dix, vingt, trente ans, ont conservé l'intégrité absolue de leurs facultés intellectuelles. Bien que la chorée chronique amène le plus souvent un affaiblissement progressif de l'intelligence, on ne saurait donc ériger ce fait en règle générale.
§ 2. — Troubles intellectuels dans la chorée
Les troubles intellectuels de la chorée sont de simples modifications du caractère, de l'affaibliescment de la mémoire et des autres facultés intellectuelles, des liallucinations, ou de véritables accès d'aliénation mentale.
Trouble de la sensibilité morale ; affaiblissement intellectuel. — Chez la plupart des choréiques on rencontre une grande mobilité nerveuse, une impressionnabilité excessive, des troubles hystériformes, des étouffements, des vertiges. Chez les enfants, l'humeur est d'une irritabilité extrême : ils rient niaisement ou s'abandonnent à des accès de pleurs à propos des causes les plus insignifiantes; tantôt ils sont d'une gaieté excessive, tantôt au contraire i)ortés à la tristesse; dans d'autres cas, ils sont
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soniiiis à d'incessantes fluctuations entre une excitation et une dépression anormales.
Le caractère s'altère profondément; les enfants deviennent irascibles, impatients, menteurs, agressifs, indomptables ; les adultes deviennent bizarres, quinteux, colères, incapables de supporter la moindre contradiction. Marcé a cru remarquer que lorsque la chorée porte sur les muscles phonateurs, l'excitation nerveuse est sensiblement augmentée. Les malades incapables d'exprimer leurs pensées s'épuisent en efforts superflus, s'impatientent et s'irritent d'autant plus que l'articulation des sons est plus difficile.
Ces modifications de la sensibilité morale précèdent en général de quelques jours l'explosion des symptômes choréiques et durent autant que ces derniers, quand ils ne persistent pas après la guérison définitive de la maladie principale.
Les troubles intellectuels n'existent jamais indépendamment des troubles de la sensibilité morale. Ils consistent principalement en un affaiblissement de la mémoire et de l'attention : les sujets les plus intelligents, surtout le matin, oublient presqu'immédiatement ce qu'on leur dit, les recommandations qu'on leur fait, les commissions qu'on leur donne; ils oublient les circonstances les plus intimes concernant leurs amis ou leurs connaissauces.
Leur défaut d'attention se traduit par une mobilité incessante des idées qui se succèdent sans aucun enchaînement. Presque toujours ils adressent de nouvelles questions sans attendi'c qu'on ait répondu à celles qu'ils viennent de faire. Si l'on cherche à fixer quand même leur attention, leur face se congestionne et ils éprouvent des vertiges et un notable malaise. Dans certains cas, ce défaut d'attention va jusqu'à l'apparence de l'idiotie : les malades ont une physionomie hébétée et niaise, qu'aucun reflet d'intelligeuce n'éclaire.
Au fur et à mesure que les mouvements choréiques s'affaiblissent et ({ue la maladie fait des progrès vers la guérison, les troubles de la sensibilité et de l'intelligence s'atténuent eux-mêmes et disparaissent d'une façon progressive jus({u'aii retour complet de l'état mental antérieur. Exceptionnellement ou voit persister, après la
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^uérison de la chorée, un état mental bizarre, voisin de Taliénation mentale.
Hallucinations. — On rencontre encore chez les choréiques, soit seules, soit associées à d'autres troubles intellectuels, des hallucinations affectant preque exclusivement le sens de la vue. Une fois seulement, Marcé a rencontré des hallucinations de l'ouïe et trois fois des hallucinations de la sensibilité tactile. Cependant Ritti (1) a publié une observation dans laquelle les hallucinations étaient généralisées à presque tous les sens. La malade, âgée de dix-neuf ans, non hystérique, avait des hallucinations de la vue, de l'ouïe, de la sensibilité générale, de l'odorat et du goût. Elle apercevait des lumières, voyait une araignée sur son édredon, un chat dans son oreiller; elle entendait des voix d'hommes, des bruits de portes qui se ferment, croyait sentir des piqûres d'épingles, éprouvait des démangeaisons, sentait des odeurs de soufre, de savon, de chandelle, et croyait trouver un goût de poison à SOS aliments. La malade guérit.
Les hallucinations se rencontrent principalement chez les adultes du sexe féminin, rarement chez les hommes et chez les enfants. Leur plus grande fréquence chez les femmes semble résulter de ce qu'il existe en même temps chez elles des symptômes hystériques. Elles se produisent, non pendant l'état de veille, comme chez les aliénés, mais dans la période intermédiaire à la veille et au sommeil, dans l'assoupissement qui précède ce dernier et se prolongent parfois pendant Tétat de rêve. Voici la description que Marcé donne de ce phénomène :
« Il suffit aux malades de fermer les yeux pour voir autour d'eux des objets efifrayants, des fantômes, des ligures fantastiques, des tètes de morts, des croix, des cercueils, des cimetières, parfois des sorciers avec tout leur appareil; ou bien encore des animaux, des lions, des loups, des chats, des chiens, qui grimpent sur leur lit, se cachent dans les rideaux, pour reparaître un instant après. Dans certains cas, ce sont au contraire des figures amies, des parents, qui sont le sujet de ces visions, mais
(1) Ritti, Union mcdicale, 1873,
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ils a[)i)ai'aissci)l 1res malades, à l'agonie ou dans niillf positions pénibles. Loi'S(|ne la choréc a éclaté à la suite d'une vive frayeur, souvent l'objet qui a si vivement frappi' l'attention détermine la nature de riiallucination. [jnv de nos malades devenue choréi(iue au moment de la mort d'une jeune sœul'' qu'elle avait vue succomber, avait sans cesse le soir cette vision devant les yeux. Une autre, citée par Bouteille, voyait devant elle le chien noir qui, en l'effrayant, avait déterminé l'explosion de la chorée. Une jeune fille que nous avons observée à l'IIôtel- Dicu, était vivement impressionnée chaque matin par la visite des médecins, et ne pouvait s'endormir le soir sans les voir nettement autour de son lit.
(( Lors(|ue les malades ouvrent les yeux, les visions persistent pendant quelque temps encore, et souvent en changeant de forme et d'aspect, puis elles finissent par disparaître et reviennent de nouveau dès que les paupières s'abaissent, pour se reproduire sous forme de rêves, môme au milieu d'un profond sommeil. Il en résulte pour les choréiques beaucoup d'in(|uiétude et d'angoisse; ils s'endorment avec peine et ('prouvent alors un vif sentiment de terreur qui se traduit par des cris, de Tagitation ou des précautions puériles: une de nos malades fermait cliaque soir avec soin les rideaux de son lit; une seconde se cachait sous ses couvertures; une troisième se plaçait un oreiller devant les yeux pour tenter, mais en vain, de faire disparaître les visions qui l'effrayaient. Lorsque c'est pendant le rêve cpie les hallucinations surviennent, on voit ces réveils en sursaut, ces cris, ces cauchemars observés depuis longtemps chez les chor(''iques, mais dont on n'avait pas encore suffisamment clierclu' le point de départ. »
Les liaîliicinatioiis du touclier s'associent parfois aux hallucinations visuelles et les malades sentent grimper sur eux les animaux qu'ils voient autour de leur lit.
Les hallucinations apparaissent tan tôt comme phénomène ])r(''curs('ur des mouvements clioréi(|ues, tantôt au moment où la maladie atteint à son paroxysme. Elles peuvent ])ersis(('r jiciHhuit plusieurs mois et r('cidiv(^r à plusieurs reprises. Leur disparition coïncide; toujours avec une diminniion seiisil)le des phénomènes spasmodiciues.
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Folie choréique. — Dans ([iielques cas, à rjK'lx'liitlc, au trouble de la sensibilité morale, auxhallLiciiiations, xicnt s'ajouter un véritable délire de forme maniaque i[[ï\ donne à la maladie une i^ravité exceptionnelle. Tantôt il apparaît dès le début de la chorée, et avec une telle violence que les symptômes propres à cette dernière ()euvent passer momentanément inaperçus. Tantôt il n'éclate que dans le cours même de la maladie. Les mouvements convulsifs s'aggravent, le pouls devient fébrile, la sensibilité s'exalte, les idées deviennent confuses et incohérentes; les hallucinations terrifiantes se manifestent; enfm l'agitation devient incoercible.
Marcé admet deux formes de maiiie choréique: l'une caractérisée par une agitation effrayante, des cris rauques et inarticulés, un délire incohérent, des paroles sans aucune suite ; l'autre, oîi le délire se rattache d'une manière intime aux hallucinations qui commandent les conceptions délirantes.
La manie choréique est/les plus graves, car elle se termine souvent par des accidents analogues à ceux du délire aigu. Le pouls s'accélère, la peau est brûlante, la langue sèche, il y a du mâchonnement et de la sputation ; l'agitation prend des proportions effrayantes, et le malade ne peut être contenu, car l'emploi des procédés de contrainte est suivi d'excoriations se développant sur toutes les parties saillantes. Enfin il succombe dans le coma qui succède à des mouvements ataxiques d'une intensité extraordinaire.
Lorsque la manie choréique se termine parla guérison, ce n'est qu'après une période d'hébétude plus au moins longue, pendant laquelle persistent parfois des idées délirantes puériles de persécution qui ne disparaissent que lentement après le retour complet de la vigueur intellectuelle.
Marcé n'attribue à la folie choréique .que la forme maniaque. Cependant nous avons observé un cas de véritable mélancolie choréique dont nous croyons devoir donner la relation, en raison de sa rareté.
Irma M..., âgée de 21 ans, entre le lo mai 1876, atteinte depuis trois mois de chorée accompagnée de troubles intellectuels. Comme antécédents héréditaires on compte
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une tante paternelle et une sœur ayant éprouvé des troubles intellectuels. La malade est auiénorrhéique depuis un an et l'explosion des accidents actuels a été précédée par un violent chagrin d'amour et des excès de travail intellectuel.
La maladie a commencé par des mouvements clioréiques. D'abord peu intenses, ils prédominaient dans les membres supérieurs et dans les muscles de la face. Après une première accalmie, d'une durée de quinze jours, ils se sont reproduits en s'accompagnant cette fois de troubles intellectuels.
Le délire a revêtu la forme mélancolique avec prédominance d'idées religieuses et démoniaques. Elle éprouvait une vive douleur dans la région épigastrique, qu'elle attribuait à la présence du démon dans son estomac : elle se croyait possédée. Elle avait des hallucinations terrifiantes de la vue, voyait des diables, des êtres fantastiques. Dominée par la crainte de mourir, elle annonçait sa mort pour une heure déterminée et allait s'installer devant la pendule, en proie à la plus vive anxiété. Dès que l'heure fatale avait sonné, une détente salutaire se produisait et les obsessions délirantes cessaient pour quelque temps.
A l'entrée, on constate des mouvements convulsifs de la face, des bras et des mains. Dès le lendemain, les mouvements choréiques envahissent la totalité du tronc, les épaules, la tête et le cou. Le délire mélancolique anxieux est très vif; la malade est en proie à des hallucinations terrifiantes ; elle n'a aucun rçpos, crie, se mord, se contusionne, déchire ses vêtements, grince des dents, pousse des exclamations de désespoir, telles que : Je stiis perdue !... Ah !... que je suis malade ! etc.
De temps en temps les mouvements convulsifs et le délire se calment simultanément pour subir bientôt de nouveaux paroxysmes. Aux symptômes mélancoliques précédents s'ajoutent plus tard des idées obsédantes avec impulsions et de la coprophagie.
Cependant au bout de quatre mois de séjour, après de nombreuses alternatives de mieux et d'aggravation, une amélioration persistante se produit; la chorée disparaît; le délire est remplacé par un peu de tristesse et de dépres-