ANTIQUITÉ
îlippocratc (460 ans avant J.-C.) a le premier posé nettement en principe que la folie est une affection cérébrale : « 11 faut savoir que, d'une part, les plaisirs, les joies, les ris, les jeux ; d'autre part, les chagrins, les peines, les mécontentements et les plaintes ne nous viennent que du cerveau. C'est par là que nous pensons, comprenons, voyons, entendons, que nous connaissons le laid et le beau, le mal et le bien, Tagréable et le désagréable. C'est encore par là que nous sommes fous, que nous délirons, que des craintes ou des terreurs nous assiègent, soit la nuit, soit après la venue du jour (1). » Cependant, il n'a laissé aucune étude d'ensemble sur les maladies mentales, et la plupart des descriptions isolées qu'il en donne manquent de clarté.
Qu'était-ce que la phré)iitis qu'il localise au centre phrénique? Le délire aigu fébrile, sans doute, peut-être la manie.
Il a mieux connu la mélancolie dont il a tracé quelques traits exacts. Il décrit l'état anxieux, les terreurs, les songes effrayants, ainsi que le malaise général et les ti'oubles digestifs qui l'accompagnent.
Il a noté au passage le délire alcoolique, a décrit des cas isolés de manie et dliypocondrie, enfin a montré qu'il connaissait les relations de la folie et de l'épilepsie dont il donne une description exacte.
Quant aux causes qui rendent le cerveau malade, elles résident pour lui dans les lunneurs : de là ces i'emar(iiies qui n'ont plus rien à voir avec l'observation clinique, que les fous ])ar l'effet de la pituite sont paisibles, tandis quo les fous par l'effet de la bile sont criards, malfaisants et toujoiii's en mouvement.
Arétée de Capi)adoce (80 ans après J.-C.) a sur le système
(1) Hippocratc, JJc ht uuilculic sacrdc. Traducliou LiKi'O; l'aris. 18i'.).
A.NTIVL'ITJ': .1
nerveux: des connaissances théoriques et cliniques bien plus précises que ses devanciers. Non seulement il place dans le cerveau le siège du mouvement et de l'intelligence, mais encore il connaît l'action croisée des centres nerveux, ce qui lui permet de fournir une explication rationnelle de la façon dont se produisent les paralysies.
Sa description de la mélancolie est d'une exactitude remarquable : (( La mélancolie ne trouble pas tout à fait les facultés intellectuelles. Les malades sont tristes, consternés; leurs digestions deviennent pénibles, ils ont des flatuosités, des éructations fétides. Parfois de sombres accès de fureur succèdent à leur chagrin
« La mélancolie commence souvent sans aucune cause connue : les malades deviennent inquiets, tristes, abattus, tombent dans la torpeur, entrent facilement en colère, cessent de dormir ou se réveillent fréquemment en sursaut; ils tremblent au moindre bruit, ou sont continuellement saisis de terreur ; si l'affection fait des progrès, ils sont changeants, inquiets pour les moindres choses... Les angoisses de leur esprit sont fixées et inhérentes sur une même pensée; ils sont sans fièvre
« Les mélancoliques ont plusieurs formes de délire. Ils craignent qu'on ne veuille leur donner du poison; ou bien pris de haine pour les hommes, ils fuient dans la solitude, ou s'adonnent superstitieusement aux pratiques religieuses, ou prennent la lumière et la vie en horreur ; leurs sens et leur esprit acquièrent quelquefois un redoublement de finesse et de pénétration ; ils deviennent soupçonneux et d'une habileté extrême à voir partout des dispositions nuisibles
« A une époque plus avancée, ils se plaignent de mille futilités et désirent la mort. Il n'est pas rare de voir leur sensibilité et leur intelligence tomber dans un tel état de dégradation, que, plongés dans une ignorance absolue, s'oubliant eux-mêmes, ils passent le reste de leur existence comme des bêtes brutes ; l'habitude de leur corps perd toute sa dignité humaine; leur peau se couvi-e insensiblement d'unecouleur sale, mélange d'une teinte de noir et de vert.»
Voyons maintenant le tableau qu'il trace des symptômes et des causes de la manie, qu'il distingue soigneusement du délire fébrile et des délires toxiaues ;
4 UISTORIQUK
« Les hommes les plus sujets à la manie sont les gens naturellement irritables, violents, aisément adonnés à la joie, d'un esprit facile à la plaisanterie et aux choses puériles, ou ceux que leur position applique beaucoup aux affaires. C'est à Tàge où il a le plus de sang et de chaleur que Thomme est le plus exposé à la manie, au moment de la puberté, dans la jeunesse et la virilité. Les excès de table, livresse, Tabus des plaisirs vénériens, ou les désirs longtemps prolongés (ju'ils peuvent exciter, sont des causes fréquentes de cette maladie. Il en est de même de toute suppression d'une fonction habituelle, telle que sueur ou hémorragie périodi({ue, de celle des règles chez les femmes, ou de la difficulté qu'elles peuvent avoir à s'établir chez les jeunes filles auxquelles il ne manque plus que cette condition de sensibilité. Les malades dont le délire est gai, rient, jouent, dansent jour et nuit, s'irritent sans contrainte en présence de tous les assistants, se couvrent la tète de couronnes comme s'ils revenaient victorieux du combat et n'essaient de faire mal à aucun de ceux qui les rencontrent. D'autres, au contraire, plongés dans un délire furieux, déchirent leurs vêtements, sont disposés à tuer leurs surveillants, à maltraiter tous ceux qui se trouvent devant eux et à diriger leurs coups contre eux-mêmes. »
Arétée a observé le délire hypocondriaque des formes graves de la mélancolie et de la paralysie générale : « L'un s'imagine être une bouteille d'iiuile dont il craint à chaque instant la chute; un autre, se croyant une motte de terre, refuse de boire de peur de se ramollir )>. 11 a signalé les erreurs des sens et les hallucinations, et tracé en quelques lignes une esquisse saisissante de hi folie rehgieuse : « Les malades déchirent leurs propres membres par esprit de religion et pour en faire une sorte d'hommage aux dieux (pii leur demandent ce sacrifice. Ce genre de délire est la conséquence d'une conviction profonde, et laisse parfois ceux qu'il tourmente gais, malgré les douleurs qu'ils font, exempts de tout souci et comme affiliés aux divinités. Ces malades sont en général décolorés, maigres et affaiblis par le mal qu'ils se sont fait ou qu'ils cherclient à se faire (1). »
(1) l'. Tirliil, /Icc/icichcti hislorinitcs mil- Id /'olic; Taris, 1830.
ANTiQurn: ,)
Les descriptions si conformes à la vi'i-ité clinique, que nous nous sommes laissé aller à reproduire, donnent une haute idée du mérite d'Arétée, et lui font plus d'honneur que ses théories physiologiques basées surl'existence d'un pneiima ou substance aérienne animant toute Téconomie et dont le trouble est cause des diverses maladies.
Soranus (97 ans après J.-G.) et] son traducteur Cœlius Aurélianus (230 ans après J.-C.) qui nous a conservé ses ouvrages, ont ajouté à l'œuvre d'Arétée de nouvelles connaissances recueillies avec le même esprit d'observation sagacc et pénétrant.
><'ous trouvons, dans les écrits de Cœlius Aurélianus, une description saisissante du délire aigu, avec sa marche rapide, ses symptômes de plus en plus graves, et sa terminaison par les convulsions, le coma et la mort. Les signes qui le différencient de l'aliénation mentale sont soigneusement relevés : La fièvre, la fréquence et surtout la petitesse du pouls, le crocidisme, la carphologie.
11 donne de la manie une description i)lus complète» sinon plus exacte que celle d'Arétée. 11 a, en effet, le tort de confondre avec elle certains délires monomaniaques, dont quelques traits, — par exemple, le refus d'uriner de peur de causer un nouveau déluge — rappellent d'assez près la paralysie générale.
Sur le traitement des maladies mentales, il fait les remarques les plus judicieuses. Il recommande l'isolement; prémunit contre l'abus des moyens de contrainte : Les moyens de répression employés sans ménagement, dit-il, augmentent et même font naitre la fureur au lieu de l'apaiser. Et ce n'est pas la seule preuve qu'il donne de sa connaissance des bons effets du traitement moral; il prescrit en effet, suivant les indications du délire, de chercher à modifier l'état des malades par les impressions morales vives, les idées gaies, les nouvelles réjouissantes.
11 recommande, dans la manie, les antiphlogistiques, les émollients, les ventouses scarifiées et les sangsues sur la partie supérieure du corps, le cou, l'occiput et les tempes, et même s'il est nécessaire, sur la tète rasée. Mais il proteste contre les traitements débilitants ou violents, contre Tabus de l'obscurité, souvent nuisible, contre la diète qui épuise les malades, contre les chaînes, le fouet,
les violences corporelles, traitements déplorables qui ne font qu'aggraver Tétat des malades. Ces sages préceptes semblent d'bier, tant ils rappellent l'œuvre de Pinel. 11 repousse les médicaments narcotiques, les applications irritantes, celle du froid en particulier, qui produit une excitation nuisible. Il s'élève contre l'emploi de Tivresse comme moyen tbérapeutique, <' comme" si, dit-il, la maladie n'était pas fréquemment causée par les excès de vin ! )) Ceci est une réponse anticipée à ceux qui, de nos jours, refusent au vin une action toxique qu'ils réservent exclusivement pour les alcools de fabrication.
Celse (5 ans après J.-G.) n'a rien laissé d'original sur les maladies mentales. Comme ses prédécesseurs, il décrit la pbrénésie, la manie et la mélancolie, et a observé les hallucinations. Ses préceptes thérapeutiques sont judicieux, sauf en ce qui concerne les châtiments corporels, qu'il a le tort de conseiller.
Galien (131 ans après J.-C.) a une physiologie cérébrale assez avancée. Pour lui, le cerveau est le siège de l'intelligence, ce que prouve l'observation pathologique. En effet, la compression du cerveau détermine à l'instant la perte du sentiment; les coups sur la tète sont suivis d'assoupissement et de coma; les inflammations de cet organe, enfin, sont toujours accompagnées de troubles dans l'exercice de la pensée. En résumé, il pense, bien qu'il ne puisse tenter la localisation de ces diverses facultés, que le cerveau est à la fois « le foyer des mouvements volontaires, de l'intelligence, du sentiment et de la mémoire ». A côté de ces idées nettes, on trouve malheureusement un luxe décourageant d'hypothèses bizarres pour expliquer le fonctionnement des organes, la genèse des maladies et le mécanisme de la vie matérielle et psycliique.
On ne trouve chez lui aucune donnée nouvelle sur l'aliénation mentale. Il signale les phénomènes hallucinatoires, et semble avoir appréci('' l'importance des phénomènes critiques dans la mélancolie, tels que l'apparition du flux hémorroïdaire, les métrorragics et le retour des règles après leur suppression.
Galien est le dernier des savants de l'antiquité qui ait émis quelques idées originales sur les fonctions et les maladies du rervcan. Après lui, les médecins ne font que
rdpélcr co qu'ont dit les anciens en déformant leurs idées et en accentuant encore la fausseté et la bizarrerie de leurs doctrines physiologiques.
Alexandre de Trallos (oGO après J.-G.) mêle les superstitions et les pratiques les plus ridicules aux préceptes si sensés des anciens.
Paul d'Egine (030 après J.-C), moins barbare, n'ajoute cependant au. bagage de ses prédécesseurs qu'une description de la lycantliropie : « La lycanthropie est une variété de la mélancolie. Les lycanthropes sortent la nuit de leur domicile, chcrclient à imiter les loups, et vont errer autour des tombeaux jusqu'à ce que le jour paraisse. Leur visage est pâle, leurs yeux sont secs, leur regard incertain, leur langue aride, leur soif immodérée; leurs jambes sont souvent déchirées par les buissons dans lesquels ils vont errer (1). »
Les médecins arabes, Avicenne, Rhasès (x^ siècle), n'ont rien laissé de nouveau sur la folie. Ils expriment cette idée, déjà émise par Galien, et qui a été reprise de nos jours par quelques médecins allemands, que dans la mélancolie, le cerveau n'est pris que sympathiquement, et que la cause première de la maladie siège dans les divers organes, l'estomac, le foie, la rate, l'utérus. A côté de ces doctrines erronées, mais encore scientifiques, des explications puériles, empruntées au domaine du merveilleux et du surnaturel. Plus d'observation clinique, plus de critique, plus d'esprit scientifique. Depuis le premier siècle, au lieu d'avancer, la science recule.
Article II
RENAISSA^XK ET TEMPS MODERNES
Au moyen âge, la tyrannie des idées religieuses annihile les traditions scientifiques léguées par les siècles passés. Le dogme impose partout ses entraves à l'observation libre, et dans le domaine que nous explorons, la folie
a)U. Tréiat. /oc. rit.
cesse d'être une maladie. Elle ne dépend plus d'une cause naturelle, mais est due à l'intervention des légions diaboliques qui, échappées de l'enfer, s'acharnent à détourner Thomme de la voie divine. Le fou devient un possédé qu'on traite par les exorcismes et les flammes du bûcher.
Ces interprétations théologiques d'un phénomène naturel trouvent peut-être quelque excuse dans la forme que revêtait alors presque universellement le délire de l'aliénation mentale. Toute folie, sauf de rares exceptions, était une folie religieuse et le malheureux halluciné était le premier à s'accuser d'avoir commerce avec les démons, de se livrer aux sortilèges et de prendre part aux sacrilèges et aux profanations du sabbat des sorciers.
Quoi qu'il en soit, les notions médicales des anciens sur la folie étaient universellement méconnues, et ne trouvaient plus d'application. Il est pourtant curieux de constater que, quand elle n'empruntait pas le masque religieux, la folie pouvait, dans quelques cas, être considérée comme un état morbide et attribuée à une cause naturelle. Ainsi l'inquisiteur Nider , peu suspect en pareille matière, cite des exemples de dérangement d'esprit : un citoyen de Cologne, halluciné, se croyant dédoublé ; une jeune femme mélancolique, s'accusant de fautes imaginaires, craignant d'être poursuivie par la justice et de causer la perte des siens; un père de faniille, atteint de la même maladie, qui se crut mort et succomba ; un autre individu très riche, dont le délire consistait à se croire ruiné et réduit à la mendicité ; un artisan qui se disait damné sans espoir de saint; un professeur, atteint de folie suicide avec conservation de la conscience. Tous ces gens-là, pour lui, n'avaient d'autre tort que d'avoir l'espi-it malade.
Mais cette saine et juste interprétation des faits était, répétons-le, absolument exceptionnelle. Pendant le xv« siècle, inquisiteurs et tliéologiens veulent prouver à Tenvi qu'une multitude d'aliénés doivent être poursuivis et punis comme hérétiques.
Pendant le xvi% on voit les hommes les plus savants et les plus remarquables par l'étendue de leur esprit, ajouter une foi aveugle à l'origine surnaturelle d'une foule de maladies. « Parmi les noms dont l'autorité a contribué à
rendre tout à fait populaire l'idée que la mononianie, rhystéro-démonopathie, la zoanthropie, l'obsession diabolique, ne constituent point de simples dérangements fonctionnels, dit Calmeil (1), je citerai surtout ceux de de Lépine, de Fernel, d'Ambroise Paré, de Bodin, deLeloyer, de Boguet. L'on ne devra jamais prononcer qu'avec vénération les noms de Ponzinibius, d'Alciat, du courageux AVier, de Pegra}', de J.-B. Porta, de Montaigne, qui ont eu la gloire de faire comprendre aux savants que les phénomènes attribués au commerce de Phomme avec les êtres surnaturels sont du ressort de la pathologie, et que la société se montrait barbare en souscrivant froidement au supplice d'une infmité d'aliénés susceptibles, pour la plupart, de recouvrer l'usage delà raison. »
Fernel (1497-1558) à la fois grand médecin et grand mathématicien, possède, sur les différentes formes de la folie, quelques notions qu'il semble avoir empruntées aux anciens, à Hippocrate, à Gaiien, qu'il cite souvent. Mais en môme temps, il croit aux esprits malins, aux enchantements, aux incantations, aux talismans, et à la puissance qu'en tirent les sorciers. Théoriquement, le maniaque est bien pour lui un malade, mais pratiquement, ce n'est plus qu'un possédé, car il déclare que les possédés ressemblent souvent aux maniaques ordinaires et qu'il a été témoin de délires causés par la présence du démon.
Ambroise Paré (1517-1590), le père de la chirurgie française, ne voit dans la folie que l'œuvre du diable. Les sorciers, qui font un pacte avec lui, deviennent possesseurs de moyens subtils à Laide desquels ils dérangent la santé en lésant Lentendement et les principales fonctions organiques. En face d'un cas d'hystérie, il reste perplexe avec les meilleurs médecins de son temps. Au bout de trois mois il croit enfin découvrir que le démon est Lauteur de tout le mal.
Ce n'est qu'à partir du xviiic siècle que, grâce aux énergiques protestations des écrivains que nous avons énumérés précédemment, les esprits reviennentpcuàpeu
(l)L.-P. Calmeil, Z)e la folie considérée au jJOint de vue jjcdhologique, philosophique, historique et judiciaire; Paris, 1845.
à une interprctiition plus rationnelle des phénomènes de l'aliénation mentale.
Baillou (la38-1016) se contente de reproduire les idées de Galion, mais repousse toute intervention des causes surnaturelles, rapporte quelques observations variées de folie et d'épilepsie et s'attache à décrire l'hystérie et les affections vaporeuses.
Félix Plater (1336-1614) a fait des efforts remarquables pour isoler les principales formes de trouble mental et en dresser une classification psychologique. Il les divise en quatre classes dont les deux premières répondent aux démences, à l'imbécillité et à l'idiotie, la troisième aux affections convulsives et apoplectiques accompagnées de désordres intellectuels, et la quatrième aux aliénations proprement dites. Dans cette dernière, il range la frénésie, la manie, la mélancolie, l'hypocondrie, la choréomanie, dont il donne de bonnes descriptions. Depuis l'antiquité, aucun auteur n'avait montré un tel esprit d'observation. Il rapporte de nombreux exemples d'aliénation mentale, dont quelques-uns sont demeurés célèbres. Tels sont deux cas de folie homicide ; celui d'une femme qui chérissait son mari et qui éprouvait le désir de le tuer pendant son sommeil; et celui d'une mère qui, pendant sa grossesse et plus tard quand' elle l'allaitait, éprouvait une impulsion irrésistible à tuer son enfant. Toutefois Plater n'est pas tout à fait débarrassé des superstitions de son époque et croit encore à rintorvention des démons et à la possession démoniaque.
Charles Lepois (1563-1633) a fait preuve, dans ses études de pathologie cérébrale, d'ini véritable talent d'observation et d'une grande sûreté de jugement. Il s'est surtout attaché à décrire l'hystérie convulsive, qu'il attribue à un état morbide des c^^ntres nerveux, ce qui était, pour son temps, une audace scientifique.
Sennert (li)72-1637), recoimaît dans le cerveau l'instrument de l'intelligence, et se fondant sur la fréquence de la lésion d'une faculté sans altération des autres, se demande s'il n'y a pas lieu de leur reconnaître à chacune un siège isolé dans le cerveau. Dans tous ses écrits, on retrouve le souci de la métliode scientifique, dont il reconnaissait l'importance. Kn dehors de ses vues générales vraiment
remarquables, il n'a guère fait que relater ce que les anciens ont écrit sur la folie. Mais il croit encore à la possession démoniaque et à la transformation corporelle des lycantliropcs.
Sylvius Deleboë (1G14-1072) étudie les symptômes propres aux affections du système nerveux, et le mode de fonctionnement des divers appareils sensoriels. Bien qu'il se vante d'avoir guéri, par un traitement purement moral, de nombreuses affections mentales, il n'a rien laissé à ce point de vue qui mérite d'être rappelé. Notons cependant qu'il a reconnu le rôle de l'hérédité dansles affections mélancoliques et le caractère incurable du délire des grandeurs.
Thomas ^Yillis (1622-1675) mérite de nous arrêter pins longtemps. Ce médecin célèbre, par l'étendue et la précision de ses connaissances en pathologie mentale semble tout près de nous, bien qu'il sacrifie, lui aussi, aux préjugés de son époque, à la croyance aux sorciers et à des doctrines abstruses basées sur l'existence des esprits animaux. Il décrit la manie, la mélancolie, le délire aigu, les affections convulsives. Ses descriptions ont réellement la précision moderne. Il connaît l'influence étiologique de l'hérédité, et note les principales causes déterminantes de la folie actuellement admises. 11 fait observer combien nombreux sont les aspects que revêt le délire dans la mélancolie et a observé la forme grave du délire hypocondriaque. « Quelques-uns, dit-il, se croient morts et demandent qu'on s'occupe de leurs funérailles ; d'autres croient avoir un corps de verre et prennent les plus grandes précautions pour éviter le choc des objets extérieurs. » Il remarque que, tandis que certains mélancoliques manifestent toutes sortes d'idées déraisonnables, il en est qui concentrent leur attention sur un objet exclusif, ce qui permet de diviser la mélancolie en générale et en partielle. Il a fidèlement décrit la mélancolie amoureuse, le délire de jalousie, la mélancolie religieuse. La mélancolie, selon lui, peut dégénérer en démence, être remplacée par la manie, se compliquer d'accidents cérébraux. Bien qu'il ait confondu la démence avec la stupeur et avec l'idiotie, il a signalé l'existence des démences précoces chez les adolescents, et celle qui survient consécutivement à l'épilepsie.
W'illis, enfin, insiste longuement sur le traitement des affections mentales et donne de sages préceptes à ce point de vue, mais on peut lui reprocher d'avoir contribué à faire naître Tabus des émissions sanguines et à maintenir les mesures de rigueur contre les aliénés.
Sydenliam (102:4-1080) ne traite qu'incidemment de l'aliénation. Tandis qu'il recommande dans la manie la saignée et les purgatifs, il fait nne exception pour la manie consécutive aux fièvres intermittentes, contre laquelle il vante un traitement tonique et fortifiant.
Tli. Ronet (1020-108U) n'ajoute rien aux connaissances cliniques précédemment acquises sur la folie, mais partisan de l'action sympathique exercée par les organes malades sur le cerveau, il l'echerche avec soin, clicz certains aliénés, les altérations viscérales susceptibles d'expliquer les troubles intellectuels concomitants. Dans certains cas de folie partielle, le délire doit, selon lui, être rattaché aux lésions de la rate, de l'estomac, du foie ou des organes sexuels. Ainsi à l'autopsie d'un hypocondriaque prétendant avoir une grenouille dans l'estomac, Bonet trouve un cancer du pylore. Dans plusieurs cas de nymphomanie, il constate une tuméfaction énorme des ovaires. Aussi distingue-t-il soigneusement la nympliomanie de l'hystérie, confusion encore répandue aujourd'hui. Mais tout en examinant les viscères, il négligeait le cerveau, ce qui rend son œuvre incomplète et en diminue la valeur.
A partir du xvni" siècle, le joug écrasant de la théologie est peu à peu secoué dans toutes les branches de la science. Les nouvelles méthodes introduites par Bacon et par Descartes commencent à porter leurs fruits. Au lieu de spéculer uni(|uement sur des idées préconçues, on se met à observer les piiénumèncs, et l'ère (U's découvertes s'ouvre non seulement pour la pliysique, l'astronomie, la cliimie, mais aussi pour la nu^h^cine.
Vii'usscns (1041-172(1) fonde ranalomie du sysh"*me nerveux, mais il se perd encore dans des théories d'une fantaisie singulière chez un si grand esprit. Ce n'est pas (|u"il méconnaisse — au contraire, — \v l'ùle descenti'es nerveux dans rexer<-i(u; de la sensibilité et de lintelligence, n)ais il cherche de ces fondions et de leurs (roubles des expli-
RENAISSANCE ET TEMPS MODERNES i'.i
cations empruntées à une cliimiatrie et à un himioi-ismc de pure imagination, au lieu de s'attacher aux données de l'anatomie pathologique, qu'il cultivait cependant avec tant d'ardeur.
Boerhaave (1008-1738) édifie avec un succès inconnu avant lui une physiologie rationnelle du système nerveux. Il émet cette idée féconde que les lésions du cerveau sont dignes de la plus grande attention, car c'est à lui qu'aboutissent tous les ébranlements qui produisent les sensations, c'est en lui que se forment les idées, c'est de lui que naît l'nnpulsion qui met en jeu les muscles des mouvements volontaires.
Il décrit avec exactitude la manie, qu'il distingue du délire aigu, la mélancolie et surtout la stupeur, dont il trace en quelques lignes tous les symptômes essentiels. Mais ses théories mécaniques déparent un peu la haute valeur scientifique de ses travaux. C'est à la malignité du sang et à Tatrabile qu'il attribue l'origine des maladies mentales. L'atrabile, en circulant dans tout le corps, cause la mélancolie ; en s'épaississant et en se fixant dans la rate et les autres viscères elle détermine l'hypocondrie.
Bientôt, cependant, sous l'influence des immortels travaux de Morgagni (1082-1771), les idées humorales sont peu à peu délaissées, et Ton commence à s'attacher à l'examen des solides. C'est à lui qu'est due la première étude sérieuse concernant l'anatomie pathologique du cerveau. L'épaississement delà dure-mère et l'hypertrophie de quelques-unes de ses parties, l'infiltration séreuse de la pie-mère, les ramollissements partiels du cerveau et du cervelet, l'induration de la glande pinéale, l'injection et l'état kystique des plexus choroïdes, des changements de coloration de la substance grise, et surtout l'induration de la masse cérébrale, ont principalement attiré son attention dans ses autopsies d'aliénés.
Sauvages (1700-1707) est surtout connu comme nosologiste. En décrivant dans une même classe sous le nom de yésanies tous les troubles de l'esprit ; en donnant de chaque variété morbide une description succincte mais claire; en groupant en un seul faisceau tous les matériaux épars de la pathologie mentale, il a contribué dans une certaine mesure aux progrès de cette science.
Il divise la classe des vésanies en quatre ordres : 1<» les hallucinations; sous ce nom, il englobe le vertige, le tintouin, la berlue, la diplopie, l'hypocondrie, le somnambulisme; 2*^ les morosités qui comprennent le pica, la boulimie, la polydipsie, Tantipathie, la nostalgie, la terreur panique, le satyriasis, la nymphomanie, le tarentisme,la rage; 3°les ^/eZ/res, démences, manies, mélancolie, démonomanie; 4^^ les folies anomales, qui sonlToubli et l'insomnie. Malgré ses imperfections qui sautent aux yeux, cette classification a exercé une influence favorable sur les travaux des médecins postérieurs.
Lorry (17213-1777) a surtout étudié l'hypocondrie et l'hystérie (1); mais ses théories relevant tour à tour de rhumorisme et du solidisme rendent parfois sa pensée obscure. Ainsi il décrit une mélancolie humorale, causée par l'atrabile, et une mélancolie nerveuse, qu'il attribue à une modification des centres de l'inervation. Ces deux espèces peuvent aussi se mélanger pour constituer nne forme mixte, à la fois délirante et spasmodique.
Gullen, enfin, (1712-1790) met en relief toute l'importance du système nerveux, auquel il attribue, en raison de ses deux propriétés, l'irritabilité et la sensibilité, une part prépondérante dans la production des maladies. 11 fait de grands efforts pour donner une direction rationnelle à l'étude de la folie. 11 établit les avantages des investigations anatomo-pathologiques, qui aboutissent le plus souvent cà la constatation de lésion dans le cerveau des alit'més. 11 range les maladies mentales dans la classe des névroses dont, sous le nom de manie et de mélancolie, elles forment la quatrième classe. Il étudie avec soin les divers délires, et insiste sur le délire partiel, qu'il considère d'ailleurs comme peu fréquent. Enfin, comme moyens thérapeutiques, il vante la saignée et commande de laisser aux aliénés la plus grande liberlé, tout en admettant que dans quelques cas on peut retirer de bons effets des punitions corporelles.
(1) Lorry, Traite (te la mélancolie.
ÉPOOUK CONTKMI'ORAIM-: lî)
Article III
Malgré les progros réalisés dans les idées générales et dans les méthodes, on voit que depuis le xv® siècle, époque oii elle reprit sa place dans les cadres de la pathologie, l'aliénation mentale avait plutôt aspiré que réussi à marcher dans la voie des perfectionnements. La faute en fut sans doute plus aux choses qu'aux hommes ; à la façon barbare dont étaient universellement traités les aliénés ; à l'absence d'établissements consacrés à les recueillir et où le clinicien eût trouvé un milieu fécond en observations et favorable aux progrès de la clinique. 11 ne fallait rien moins qu'une révolution qui relevât les aliénés h la fois à la dignité d'hommes et de malades, et permit de les soigner et de les observer dans des conditions satisfaisantes pour l'humanité et fructueuses pour la science. Ce fut Philippe Pinel, un français, qui eut le mérite de la provoquer.
Avec Pinel (1745- 182G), en effet, commence une ère nouvelle, grâce surtout aux réformes humanitaires dont il fut l'initiateur. Cliargé sucessivement du service des aliénés à Bicètre et à la Salpètrière, il trouva ces malheureux enfermés dans d'étroits cabanons, souterrains, humides, privés d'air et de lumière, avec un peu de paille pourrie en guise de lit et des haillons pour vêtements. I^a plupart étaient chargés de chaînes de fer ou garrottés, livrés ainsi sans défense k la brutalité de leurs gardiens qu'on choisissait parmi les malfaiteurs. Les jours de fête, on les donnait en spectacle aux curieux, moyennant rétribution.
Au nom de l'humanité, Pinel éleva d'énergiques protestations contre ces odieux traitements, et parvint h faire entendre sa voix et à faire agréer ses plans de réforme. Son premier soin fut do faire tomber les chaînes (1792) et de rendre aux malades un peu de liberté, d'air et de lumière, otaussitiM., dit-il, les mémos aliénés qui, réduits
aux chaînes pendant une longue suite d'années, étaient restés dans un état constant de fureur, se promenaient ensuite tranquillement avec un simple gilet de force et s'entretenaient avec tout le monde, tandis qu'auparavant on ne pouvait en approcher sans le plus grand danger.
Ses soins se portèrent ensuite sur l'organisation générale des hospices d'aliénés. Il recommande de créer des établissements spéciaux ; indique quels en doivent être les plans, la distribution intérieure; recommande le classement rationnel des malades suivant l'état mental et le genre de délire ; en un mot jette les bases du véritable traitement moral de la folie. « Tenir, s'écrie-t-il, dans un état habituel de réclusion et de contrainte les aliénés extravagants; les livrer sans défense à la brutalité des gens de service, sous prétexte des dangers qu'ils font courir ; les conduire en un mot avec une verge de fer, comme pour accélérer le terme d'une existence qu'on croit déplorable, c'est là sans doute une méthode de surveillance très commode, mais aussi très digne des siècles d'ignorance et de barbarie ; elle n'est pas moins contraire aux résultats de l'expérience qui prouve que cet état de manie peut-être guéri dans un grand nombre de cas, en accordant à l'aliéné une liberté limitée dans l'intérieur de l'hospice, en le livrant à tous les mouvements d'une effervescence non dangereuse, ou du moins en bornant la répression au gilet de force, sans omettre les autres règles du traitement moral dont son état est susceptible, llien n'est plus constaté que l'influence puissante qu'exerce le chef d'un hospice d'aliénés lorsqu'il porte dans sa place le sentiment de sa dignité et les principes de la philanthropie la plus éclairée. »
Les efforts de Pinel portèrent encore sur la réforme du traitement médical alors appliqué aux aliénés. A Paris, on les divisait en deux catégories, les curables et les incura1)les. Los premiers étaient conduits à l'Hùtel-Dieu où ils étaient immédiatement soumis à un traitement particulier : on leur administrait force bains et douches, on leur pi'aji(jiiait des saignées répétées, et on les tenait fixés sur leiii's lits dans une immobilité forcée. Après un ou deux mois de ce régime, les malades tombaient dans une stupeur profonde ou dans la démence incurable et on
les reléguait à Bicêtre et à la Salpêtricre. Pinel obtint la suppression de ce traitement bai-bare et l'admission immédiate des malades dans les hospices spéciaux où ils pourraient recevoir les soins appropriés à leur état.
Comme savant, Pinel est assurément moins remarquable que comme réformateur, et n'a provoqué aucune révolution scientifique. Il reconnaît quatre formes d'aliénation mentale : la manie, ou délire général avec agitation et fureur ; la mélancolie, la démence et l'idiotisme ; il confond avec les deux dernières le crétinisme et la stupeur mélaacolique. — Tout en se demandant s'il est possible qu'un médecin puisse traiter toutes les altérations ou les perversions des fonctions de l'entendement humain sïl n"a profondément médité les écrits de Locke et do Condillac, il se montre lui-même moins soucieux de ce précepte que des données de la clinique, et son Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale (1) est plus l'œuvre d'un médecin que d'un philosophe. Ce livre, malgré ses imperfections, n'en fait pas moins époque dans la science par les vues élevées qu'il renferme et les sages préceptes qu'on y trouve pour la première fois formulés relativement au traitement général et individuel, moral et médical des malades atteints d'aliénation mentale.
Esquirol (1772-1840) son disciple, grâce à la grande autorité que lui valurent son caractère, son talent, sa vaste expérience et ses admirables travaux, donna à l'œuvre de Pinel une impulsion irrésistible. Persuadé qu'une maison d'aliénés est un instrument de guérison et l'agent thérapeutique le plus puissant contre les maladies mentales entre les mains d'un médecin habile, il réussit à provoquer dans la France entière d'importantes réformes en faveur des aliénés, perfectionna divers établissements de la capitale, et vit s'élever sur ses plans un certain nombre d'asiles de grandes villes.
C'est en ces termes, d'une tristesse indignée, qu'il signalait en 1818 au ministre de l'intérieur, les résultats d'une enquête dont il l'avait chargé sur le sort des aliénés : « Je les ai vus couverts de haillons, n'ayant que la
(1) N.-H. V\\\q\, Traite' medico-phU.osophiquc sur l'alicnation mentale : <i' édition 1809,
paille pour se garantir de la froide humidité dli pavé sur lequel ils sont étendus. Je les ai vus grossièrement nourris, privés d'air pour respirer, d'eau pour étancher leur soif, et des choses les plus nécessaires à la vie. Je les ai vus livrés à de véritables geôliers, abandonnés à leur brutale surveillance. Je les ai vus dans des réduits étroits, sales, infects, sans air, sans lumière, enchaînés dans des antres où l'on craindrait de renfermer les bêtes féroces que le luxe des gouvernements entretient à grands frais dans les capitales. Voilà ce que j'ai vu presque partout en France ; voilà comment sont traités les aliénés presque partout en Europe. » On voit que, sauf à Paris, les revendications de Pinel étaient partout restées lettre morte.
Les écrits d'Esquirol lui valurent une immense notoriété, et furent traduits dans toutes les langues. Bien que, comme Pinel, il ait pris pour base de ses premières recherches les données de la psychologie pure (1), son remarquable talent d'observation ne tarda pas à Tentraîner dans une direction exclusivement médicale. Aussi fit-il faire de nombreux progrès à la pathologie mentale. Quelques*unes de ses descriptions sont demeurées classiques, et sur de nombreux points de détail, la science a été définitivement fixée par ses travaux (2). Aux formes mentales admises par Pinel, il ajouta le délire partiel et créa la monomanie, qui aujourd'hui rayée des formes de la folie, constituait pour l'époque un progrès scientifique réel. Il sépara nettement l'idiotie de la démence dont cependant il ne sut pas éliminer la stupeur mélancolique. S'il ne décrivit pas la paralysie générale, il l'entrevit tout au moins, comme le prouvent de nombreux passages de ses écrits. Il reconnaissait la valeur pronostique de l'hésitation de la parole, et annonçait la mort prochaine des monomaniaques qui présentaient ce symptôme. Il constatait que la moitié des monomaniaques devenaient paralytiques et succombaient après avoir présenté une séi-ie de phénomènes qu'il décrit en quelques lignes où l'on trouve résumées une description des deuxième et troisième périodes de la paralysie générale.
(1) Es([uiioI. TX's passions conshiviccs comme causes, symptômes et moijcns ciirali/'s de l'alic'nation: 1805.
(2) Ksquirol, /v^s maUiflies meji/afrs: Pnris, 1^38.
Quoique clicf (rune brillante école, ICsquirol n'a fondé aucnn sysicmc, et aucune idée générale ne domine ses éludes de pathologie mentale. Cette abstention, dans une science où tout était à l'aire, est, bien qu'il s'en excuse, tout à son éloge. Pour n'avoir pas suivi cette ligne de conduite prudente, Leuret, un de ses élèves, qui partant de la psychologie pure, regardait l'aliéné comme un homme qui se trompe, tomba dans des exagérations bientôt frappées de discrédit (1).
Un autre, Georget (2) enlevé prématurément à la science se tourne au contraire exclusivement vers l'observation clinique et les recherches anatomo-pathologiques. Le premier, il a isolé la stupidité jusqu'alors confondue avec la démoïice.
En môme temps que florissaient en France les Pincl et lesEsquirol, se fondait en Allemagne une école psychiatrique sur les bases exclusives de la psychologie et dont Langermann, puis Ideler et Heinroth furent les principaux représentants.
Heinroth (1773-1843), procédant de Stahl et exagérant ses doctrines, ne voulut voir dans la folie que le résultat delà perversité et de l'immoralité, l'erreur, le p(khé, une maladie de ITime à laquelle les organes et le corps sont tout càfait étrangers; qui ne peut être héréditaire, puisque l'ame ne l'est pas, et dont les meilleurs préservatifs sont dans la crainte de Dieu et l'observation des précoptes de la religion.
Ideler moins excessif, n'identifie pas la folie avec le pé(îhé. Pour lui, elle ne prend pas sa source dans l'immoralité, mais dans un trouble de la sensibilité morale, dans une déviation des passsions : « La folie, dit-il, n'est que la passion sans présence d'esprit et sans responsabilité ». Aussi, préconise-t-il l'éducation comme le meilleur moyen de prévenir la folie.
Ces théories exagérées ne tardèrent pas à entraîner en Allemagne môme une réaction très vive, et à côté de l'école psychiatrique se fonda Vccolo somalifjiie qui, avec Nasse, .lacobi, Shrœder van derKolk, Griesinger, plaça les
(1) Lcuvct, Du Irailemcnl moral de la Folie; 1840.
(2) Gcorgct. Discussion mr/dico-lcf/ale sur la /'olic: if^2iK
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causes et roriginc de la folie dans les lésions du cerveau ou des autres viscères. Jacobi exagérant la doctrine, ne voit dans la folie qu'un phénomène morbide sympathique dont la cause doit être recherchée dans la lésion d'un organe éloigné.
En France, suivant en cehi l'exemple fécond du maître, les élèves d'Esquirol s'attachèrent presque exclusivement à l'observation clinique ; à Charenton, Bayle, Délaye, Fovillepère, et M. Calmeil, découvrent la paralysie générale et en décrivent les symptômes et les lésions (1). A la Salpètrière, Trélat écrit sous ce titre : La folie lucide, un des plus riches recueils d'observations qui existent ; Félix Voisin, étudie l'idiotie; J.-P. Falret(2) combat l'existence de la monomanie et forme des élèves tels que Morel et Lasègne; M. Baillarger fait une étude approfondie des hallucinations, élucide de nombreux points de clinique litigieux ou ignorés, et forme, lui aussi, de nombreuses générations (r(''lèves parmi lesquels Marcé (1828-1804), l'auteur du Trailé de la [(Aie des femmes en couches (3) et du Traité pralitjue des maladies mentales (4) oii se trouve condensé l'enseignement du maître et qui donne un inventaire exact de la science au moment où il fut composé.
Moreau (de Tours) (1804-1884), par ses recherches sur le délire et sur les causes de l'épilepsie contribua à l'œuvi-e commune. 11 montra que cette dernière, par la diversité de son origine, n'est qu'une des formes les plus graves de la dégénérescence. Le premier il mit au jour la relation qui existe entre l'épilepsie des enfants et l'alcoolisme ou la phtisie des parents. Mais son œuvre maîtresse est son livi'C : la Ps'jcholofjie morbide da)is ses rapports avec la philosophie et l'histoire, paru en 1859; livre dont la hardiesse et l'originalité soulevèrent des tempêtes dans le monde de la science et des lettres. 11 avait pour but de proiiverque « les dispositions qui font qu'un liomme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses pen-
(1) Calmeil, /Je Ui l'aral'/.sic co)i!^i<lcrcc chez les allcnc's; l'aris, 1S23 01 Tifiild des Maf.at/lcs in/lam)naloires du cerveau; l'aris, IH-'iO.
(■Jj Falrct, Des Maladies mentales et des Asiles d'aliénés: l'aris, iSfil.
(:{) Marcé, 2" rai te' de la folie des femmes enceintes, des îiouvelles aerouche'es et des nourrices; Paris. 18.')8.
(4) Marc6. Traite' pratique des maladies mentales; l'aris, 18C-2.
sées et de ses conceptions, par son excentricité ou par Fénergic de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur source dans les mômes conditions organiques que les divers troubles moraux dont la folie et Tidiotie sont l\^.xpression la plus complète. »
B.-A. Morel (1800-1873) est l'un des contemporains dont l'œuvre a été la plus féconde peut-être pour la pathologie mentale. C'est lui qui a le premier mis au jour le rôle prépondérant que jouent l'hérédité et la dégénérescence dans la genèse des maladies mentales. L'importance qu'ont prise ces questions à l'heure présente, nous engage à citer les quelques lignes suivantes, où l'auteur a résumé luimême sa doctrine : « En observant l'enchaînement et la dépendance réciproque des phénomènes pathologiques transmissibles par l'hérédité, je suis arrivé à créer la grande et importante variété des aliéiialions héréditaires. J'ai prouvé que depuis la plus simple anomalie dans les lois de la sensibilité morale, désignée sous les noms de folie morale, manie raisonnante, jusqu'à ces états appelés plus ou moins improprement imbécillité, idiotie, créti-
nisme, il existe des degrés divers de la même affection
Mais je ne m'en suis pas tenu au fait exclusif de l'hérédité. J'ai démontré que les influences du climat, du sol, de l'hygiène, que certains milieux comme ceux des grands centres industriels, que des habitudes désastreuses, comme celle de l'ivrognerie, pouvaient soit dans leur isolement, soit dans leur alliance avec l'hérédité, constituer des variétés aux caractères parfaitement définis de Tordre intellectuel et moral, aussi bien que de l'ordre physique. Ce sont ces derniers caractères que je désigne sous les noms de sig)ies 2)hysiques externes, de stigmates de V hérédité » (1).
Morel eut encore le mérite d'introduire en France les idées de Gardiner Hill et de Conolly, connues sous le nom de no-restraint, sur l'inutilité et le danger des moyens de contrainte dans le traitement de l'aliénation mentale.
(1) B. A. Morcf. Etudes cliniques: Nancy, 1801-5-2. — Traité des dégénérescences de l'espèce humaine: Paris. 1857.'— Traité des maladies mentales: Paris. 1860,
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cil. Lasègiie (181(3-1883) fut, lui aussi, uii novateur. Le premier il isola et décrivit sous le nom de Délire de persecution, une forme d'aliénation mentale aujourd'hui bien étudiée et bien connue dans son évolution, et qui était autrefois confondue dans les mélancolies ou classée au nombre des monomanies. A diverses reprises, il a pris, et avec succès, la paralysie générale et l'alcoolisme pour sujet de ses travaux. On lui doit, en collaboration avec M. Jules Falret, le premier travail d'ensemble sur la folie à deux. lia donné de la pathogénie de l'épilepsie essentielle une théorie ingénieuse et déjà appuyée de nombreuses observations, théorie basée sur les déformations de la base du crâne. Enfin, sous le nom de cérébraux, qui a fait fortune, il a isolé un groupe de délirants qui, atteints par maladie spontanée ou par traumatisme dans leur virginité cérébrale, restent soumis pour le reste de leur existence à des crises subites, transitoires et irrégulières, à des vertiges épileptoïdes et à des délires à courts accès. Un pareil bagage scientifique suffirait à illustrer plusieurs carrières. Lasègue eut encore ce mérite, de s'efforcer d'arracher l'étude de la folie aux compromissions de la psychologie. « 11 y a, disait-il, au congrès de médecine mentale de 1.^78, un proverbe qui dit que toute branche détachée du tronc est destinée à périr. Cela est vrai pour la branche de la médecine mentale ; elle a besoin de se rattacher au tronc de la médecine générale, sous peine de ne pas vivre. »
C'est la tàcbe(iuc semble s'être assignée la génération actuelle, mais l'avenir seul dira si elle y a réussi.