‹ Traité pratique des maladies mentalesChapitre 6 sur 69 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Définition de la folie. — Ainsi que nous venons de le voir, la lolie, à de rares exceptions près depuis Hippocrate, a été considérée par tous les médecins qui Tout étudiée, comme le résultat d'un troi>ble des fonctions du cerveau. Aussi peut-on la définir avec Esquirol : une affection cérébrale, ordinairement chronique, sans fièvre, caractérisée par des désordres de la sensibilité, de Tintelligence et de la volonté. Ajoutons que, quelque partiels que soient en apparence ces désordres, ils affectent le fonctionnement cérébral tout entier, de telle sorte que : P ou le malade n'a pas conscience de son état, ce qui est le cas le plus fréquent; 2° ou tout en en ayant conscience, sa volonté est impuissante à modifier le cours anormal de ses opérations psychiques. Dans les deux cas, suivant la remarque de Marcé, il ne s'appartient plus, il est dominé par une force qui enchaîne sa liberté morale, le rend irresponsable de ses actes, en un mot en fait un aliéné.

Physiologie pathologique. — Les désordres des fonctions psychiques qui constituent la folie sont le résultat d'une affection cérébrale, parce que les fonctions psychiques ont pour organe le cerveau, pour substratLim anatomique la substance grise corticale. C'est là une hypothèse qui n'est plus guère contestée par personne, et dont la probabilité repose sur un grand nombre de preuves fournies parl'anatomie, la pathologie et surtout les expériences physiologiques.

L'anatomie comparée démontre que, dans la série animale, le niveau intellectuel est d'autant plus élevé que le

2i CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES I^IALADIES MENTALES

cerveau est plus développé. Il résulte (robservations accumulées que, chezriiomme lui-même, il existe une corrélation analogue entre le développement cérébral et le développement intellectuel. Les hommes les plus intelligents ont les plus lourds cerveaux, les plus riches en circonvolutions, et par conséquent en substance grise et en cellules nerveuses. Certains cerveaux volumineux appartiennent, il est vrai, à des imbéciles, mais on constate facilement qu'ils sont moi'phologiquement et histologiquement défectueux. Le poids du cerveau des races civilisées dépasse de près d'un tiers le poids du cerveau de certaines races sauvages. On a pu constater enfin que, dans le cours des siècles, le perfectionnement intellectuel chez une nation cultivée, s'accompagne d'un accroissement continu de la masse et du volume encéphaliques (1).

L'exercice normal des facultés intellectuelles et morales est subordonné à l'intégrité de l'organe cérébral. L'anatomie pathologique ne nous permet pas, à la vérité, de faire, dans la plupart des cas, un diagnostic rétrospectif des divers troubles de l'intelligence, mais les données qu'elle fournit n'en sont pas moins éminemment propres à démontrer les rapports étroits qui existent entre l'intelligence et son organe, puisque les lésions de celui-ci sont toujours l'indice d'un affaiblissem.ent des facultés, d'un amoindrissement de la fonction d'autant plus grand que les lésions sont plus étendues et plus profondes. Il suftlra de rappeler l'influence lentement et progressivement destructive qu'exercent sur l'intelligence les processus atrophiques, sclérosiques, inflammatoires et nécrobiotiques de l'encéphale.

Gomme un muscle, le cerveau en activité développe de la chaleur (Lombard, Broca) ; et cette élévation de température est inégalement répartie entre les différentes régions corticales, suivant la nature du travail opéré (Schiff). Selon P. Bert, l'hémisphère gauche, qui fournit la plus grande somme de travail psychique, a une température supéi'ieure à celle du droit, et pendant l'effort intellectuel, il y a en plus un excès de température en faveur du lol)e fi-ontal gauclie.

(1; J'. l;rocii, Mcinoirca d'(niUiro)i<)lo(jic. .'{ vol. iii-w, Taris.

PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE io

I.f3 travail intcllccLiicl est accompagné de mofliCications chiuiiqucs dans la composition intime des cellules nerveuses; et on retrouve dans les urines une quantité de phosphates et de sulfates excrétés en proportion du travail intellectuel opéré (Byasson).

Flourens, en prouvant que Tablation totale des hémisphères cérébraux supprime toute manifestation intellectuelle, avait cru démontrer en même temps que le cerveau est un tout homogène dont chaque partie jouit de toutes les attributions fonctionnelles de l'ensemble, peut suppléer toutes les autres et remplir à .elle seule toutes les fonctions intellectuelles. Les expériences récentes d'une foule de physiologistes, en infirmant ces vues, ont jeté une vive lumière sur la physiologie de l'encéphale. Elles ont prouvé — et l'anatomie en montrant dans les diverses parties du cerveau l'existence de différences de structure, a ajouté à la démonstration — que le cerveau n'est pas un organe simple, mais un agrégat d'organes extrêmement nombreux, intimement unis, mais jouissant de fonctions propres. Associés entre eux pour des rôles analogues, ces organes forment des territoires plus ou moins étendus dévolus aux principales fonctions psychiques.

Nous ne rappellerons que sommairement ces découvertes connues de tous. Chacun des hémisphères présente trois régions principales : 1° une région moyenne, psychomotrice, formée par la juxtaposition de plusieurs centres secondaires qui président à la motilité des différents groupes musculaires du côté opposé du corps; 2° une région posté ro-inférieure ou jmjcho-sensHive comprenant des centres extrêmement nombreux dont la lésion isolée détermine l'abolition d'un groupe spécial de perceptions visuelles, auditives, etc. ; 3'' une région antérieure ou frontale dont les fonctions sont encore imparfaitement déterminées ; dont la destruction , selon Ferrier (1), entraîne une sorte de dégénérescence mentale pouvant en dernière analyse se réduire à la perte de l'attention, et selon Goltz (2), produit des phénomènes d'excitation géné-

(1) D. FciTicr, les Fonctions du cerveau; Paris, 1878.

(2) J. Soury, les Fonctions du cerveau, doctrines de F. (ioltz (Encéphale, 1886).

raie exagérée, la perte de contrôle ou de domination sur soi-même, Texagé ration de certains mouvements réflexes incoercibles par défaut de fonction d'arrêt, d'inhibition. D'où le nom de moteurs-modérateurs doimés à ces centres, désignation qui semble justifiée.

Du fonctionnement harmonique de ces diverses régions, de leur action réciproque, successive ou simultanée, résulte l'activité normale de Tintelligence, la conscience, la mémoire, la réflexion, la sensibilité morale, la volonté, qui ne sont, en dernière analyse, que le côté subjectif des substrata sensitifs et moteurs, et qui dans leur plein développement quand le cerveau est intact, s'amoindrissent en raison des pertes de substance ou de l'étendue des destructions que subit l'organe, ou se pervertissent quand l'innervation centrale est elle-même troublée.

Qu'un centre sensoriel, — celui de certaines perceptions visuelles, par exemple — soit détruit, et ces perceptions ne peuvent être ni perçues de nouveau, ni ravivées; c'est ainsi que la mémoire peut disparaître pièce à pièce. Que certains centres de la sensibilité tactile ou musculaire soient annihilés, et la personnalité consciente pourra s'en trouver lésée, diminuée. Que le centre auditif soit anormalement excité, qu'il entre spontanément en action, à l'insu delà conscience, et une hallucination aura lieu.

Nous venons de voir que le cerveau, en tant qu'organe de mouvement et de sensation, est composé de deux moitiés, chaque hémisphère répondant au côté opposé du corps. En tant qu'organe de l'intelligence proprement dite, de l'idéation, il est double, chaque hémisphère étant complet par lui-même. D'après les expériences de Longet, Muller, Viilpian, l'ablation d'un hémisphère ne modifie pas sensiblement l'état intellectuel des animaux opérés. Il existe d'assez nombreuses observations d'hommes doués d'une intelligence ordinaire et même supérieure, et qui pourtant n'avaient qu'un hémisphère cérébral de sain (1). Cela semble en contradiction avec ce que nous avons dit plus haut relativement au parallélisme qui existe entre l'état de Tintelligence et l'état de Forgane cérébral, mais la contradiction n'est qu'apparente, car les

(1) Colard, fJtio/c sur Cairophic parlicl/c du cerveau; Paris, l8C8.

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