TRAITEMENT PRÉVENTIF
L'influence considérable des causes prédisposantes, et surtout de l'hérédité, dans la production de la folio, atténue beaucoup l'efficacité du traitement préventif; néanmoins il ne faut pas regarder la prédisposition héréditaire comme fatale, même chez ceux qui, dès leur âge le plus tendre, présentent ces bizarreries de caractère, ces anomalies intellectuelles qui sont l'indice d'un vice congénital du système nerveux. Malgré des conditions aussi fâcheuses, on peut tenter avec succès de prévenir l'explosion de la folie, si l'on sait mettre en œuvre toutes les ressources d'une saine hygiène et d'une direction morale prudente.
17/| TlîAITEMENT PIlÉVENTIl'.
Pt'iidaiit leur cnlaiico, les sujets j)ré(iispusés scvoril conduUs avec- Icimelé et douceur; sans lutter violeiiinieni avec eux, un aura soin de ne pas les gâter par la salislaclion de tous leurs désirs; on les éloignera d'un travail intellectuel excessir, mais aussi on les prémunira contre l'oisiveté et la paresse, qui aident au développement des mauvais instincts; on se gardera bien d'éveiller dans leur cu'ui' les passinns de l'enfance, comme la jalousie, l'amour-propre, l'émulation, et pour peu qu'ils présentent dans leurs allures quelque chose d'anormal, on évitera de les mettre en contact avec d'autres écoliers dont l'ceil perspicace a bientôt saisi leur côté faible pour en faire l'objet d'incessantes railleries. Plus tard il importe de choisir pour eux une carrière qui n'exige pas des préoccupations intellectuelles trop vives et qui permette en même temps un exercice corporel suffisant : sous ce rapport, la vie agricole offre d'incontestables avantages, et l'on ne saurait trop vivement la conseiller. Dirons-nous encore ^ju'îl faut éviter pour ces sujets les émotions morales, les excès alcooliques et vénériens, les insomnies, les fatigues de toute sorte? Ces préceptes sont excellents sans doute, mais les individus prédisposés portent en eux-mêmes des germes qui rendent souvent leur exécution bien difficile ; tantôt dominés par une impressionnabilité nerveuse excessive, tantôt entraînés par l'ardeur et la mobilité de leurs idées, ils courent au-devant des émotions et se laissent aller à une existence irrégulière qui hâte l'explosion des troubles intellectuels. Comment d'ailleurs, à moins de circonstances bien exceptionnelles, éviter d'une manière absolue les ennuis, les préoccupations qui suivent tout homme à mesure qu'il avance dans la vie? Aussi, sans être illusoire, la prophylaxie de la foHe présente encore de ce côté bien des incertitudes et des impossibihtés.
Chez les femmes prédisposées aux vésanies par leurs antécédents héréditaires, leurs maladies antérieures, ou par
TRAITEMENT CUUATIF. 475
une susceptibilité nerveuse portée à l'excès, la grossesse, raccouclieqient, l'allaitenient, peuvent avoir sur le cerveau le retentissement le pJus funeste : aussi celles qui se trouvent dans de semblables conditions devront remplir avec le moins de rigueur possible les fonctions de la maternité, et le degré de la prédisposition devra régler à lui seul la latilude qui leur sera laissée à cet égard. Si on les marie, on se gardera de le faire d'une manière hâtive et l'on attendra que l'organisme ait atteint tout son développement; si elles deviennent grpsses, elles seront entourées pendant leur grossesse, et au moment de l'accouchement, de précautions infinies, eton ne leur permettra, d'allaiter que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Enfin le médecin, connaissant les inconvénients des grossesses trop fréquentes et des avortements répétés, ne craindra pas de formuler sur ce point délicat des conseils dont l'importance ne saurait être méconnue (1).
Quant au moyen d'atténuer chez les descendants les funestes effets de l'hérédité, il consiste essentiellement dans des croisements bien assortis. Lorsque dans un mariage l'un des deux sujets au moins jouit par lui-même et par ses ascendants d'une intégrité intellectuelle parfaite, il peut arriver qu'il contre-balance d'une manière heureuse, chez les enfonts, les fâcheuses conditions de l'autre parent, et des croisements successifs finissent ainsi par ramener la race à son type normal.
TRAITEMENT CLRATIF.
Le traitement, curatif de la fohe comporte l'emploi d'une foule d'agents thérapeutiques que nous distinguerons, selon
(1) Traité de la folk des femmes euceinles, des nouvelles accouchées el des nourrices, p. 390.
176 THAITEMENT CURATIF.
l'iisago, en agents moraux on iiitcllretucls et en agonis physiques. Ces doux sortes de iiiodilicalours concourent à un mcMue but, et leur action se conlond parfois si intimement qu'il est difficile de leur assigner une limite exacte. Le travail n'est-il pas un moyen de traitement à ia fois physique et moral? N'en est-il j)asde même de la douelu^ de l'isolement, des voyages?
C'est qu'en effet, chez l'aliéné plus que chez tout autre malade, la liaison entre l'état somatique et l'état intellectuel est si intime, que les indications, pour être complètes, doivent se tirer à la fois et de l'un et de l'autre. Dans la cure des maladies autres que la folie, le médecin ne doit pas se borner à faire chaque jour sa prescription, il faut qu'il surveille l'hygiène de son malade, qu'il donne une bonne direction à son genre de vie ; qu'il sache au besoin le consoler, l'encourager, relever ses forces morales, et amener ce calme d'esprit qui contribue si puissamment à la guérison des maladies du corps. Ces mêmes conditions doivent être remplies à un plus haut degré encore dans le traitement de la folie; ici tout doit concourir vers un but thérapeutique, la personne du médecin, les aides, les surveillants, la disposition des bâtiments consacrés aux malades, les soins de chaque jour, la direction morale tout aussi bien que les agents pharmaceutiques. A tous ces moyens il faut encore ajouter le temps et la persévérance; à part quelques heureuses exceptions, les résultats obtenus dans le traitement de la folie ne viennent qu'avec lenteur : ce n'est pas en accumulant les remèdes, en recourant avec insistance aux moyens énergiques qu'on accélère la guérison ; il est bon, en certains moments, de savoir s'arrêter, de laisser la maladie s'userd'elle-même, et après une sage temporisation, s'il existe un état trop longtemps stalionnaire, d'intervenir de nouveau, en choisissant son moment et se ménageant les chances les plus favorables.
Lo traitement curatif, avons-nous dit, s'appuie sur des (fge72ls moraux et sur Aes agents phi/siques.
Parmi les agents moraux, nous étudierons Yisolement, la direction morale et V intimidation, le travail, les voyages, V influence religieuse, la musique et les spectacles.
Les principaux agents physiques sont : les moyens pharmaceutiques, V alimentation, V alimentation forcée , puis certains agents mécaniques répondant à quelques indications spéciales selon que les malades ont des idées de suicide, sont onanistes, gâteux ou agités.
Enfin, comme complément de cette étude nous aurons à examiner dans un prochain chapitre les conditions que doit remplir un asile d'aliénés.
§ i" — j%;reiifs me
1" Isolement. — L'isolement de l'aliéné, et par ce mot nous entendons son séjour dans une maison spéciale, loin de sa famille, est une condition rigoureusement nécessaire, sans laquelle, dans l'immense majorité des cas, le traitement ne peut être entrepris avec quelque chance de succès.
L'aliéné qui reste au miheu des siens ne tarde pas à prendre en aversion tous ceux qui l'entourent. Chacun des incidents de la vie privée devient pour lui une cause d'inquiétude et d'agitation; la vue de sa maison, de ses enfants, de ses parents les plus proches, ranime ses idées délirantes et leur donne une fécondité nouvelle. Veut-on s'opposer à ses extravagances, lui faire suivre un traitement, il se révolte contre ces ordres et ces prohibitions, et se sentant maître chez lui, redouble de colère et s'oppose avec violence aux volontés qu'on veut lui imposer. Placez au contraire ce malade dans une maison étrangère, au milieu de visages inconnus : la vue d'objets nouveaux, l'émotion, la surprise, font une utile diversion et rompent la chaîne des idées déli-
MARCK. MAL. IIRNT. j .>
lantes ; les j)r('!()(Cupatioiis d'aflaires, les soucis du ménage, s'éloignent el s'etïacenl; en présence d'étrangers, le malade cherche à se maintenir et accepte, hien qu'avec répugnance, des conseils et des ordres, qui, venant de la part des siens, auraient provoqué de violentes explosions.
L'expérience démontre chaque jour le soulagement immédiat que l'isolement apporte dans l'état des aliénés; euxmêmes parfois le reconnaissent, ayant le sentiment du mal qu'ils l'ont chez eux et de l'impression douloureuse que leur cause la vue des personnes les plus chères : bientôt sans doute ce sentiment s'efface et est remplacé par l'ennui; mais l'ennui réveille les sentiments affectifs; il porte les malades à réfléchir, les force à envisager leur situation avec plus de sang-froid, et les rend plus attentifs aux exhortations qui leur sont adressées : aussi, privés de point d'appui, isolés du monde extérieur, ceux qui dans le sein de leur famille étaient ingouvernables, redeviennent bientôt souples et dociles.
Le séjour au milieu d'autres malades, que des préjugés tendraient à faire regarder comme nuisible, contribue au contraire à cette salutaire influence de l'isolement : si les ahénés n'ont pas conscience de leur état, la plupart se rendent néanmoins très bien compte de la situation mentale de ceux qui les entourent, elle rapprochement de leurs propres idées délirantes avec celles de leurs compagnons d'infortune est propre à iixer leur attention. Ajoutons qu'une règle commune, que des habitudes invariables imposées à toute une population, entraînent nécessairement les nouveaux arrivés, qui, sans même s'en douter, suivent le courant et laissent insensiblement substituer à leur volonté maladive la volonté du médecin qui les dirige. Eniin, dans une réunion de malades, les convalescents encouragent les autres, et la vue de ceux qui guérissent el qui sont rendus à leur famille rend à tous la confiance, surtout quand une direction morale intelligente sait faire ressortir aux yeux des plus opiniâtres
les faits capables de relever leur courage et de changer le cours de leurs idées.
Pour les alif''nés, l'isolement et la vie en commun sont deux conditions qui influent utilement sur l'état moral, et qui seules rendent applicables les moyens purement thérapeutiques. Ajoutons que la sécurité du malade et l'intérêt de la société rendent dans beaucoup de cas rigoureusement nécessaire l'isolement dans un asile spécial.
Un malade a des idées de suicide. Quel que soit le dévouement de ses proches, il est impossible que la surveillance s'exerce sur lui avec une rigueur suffisante, s'il vit dans sa maison, jouissant à peu prés de sa liberté et pouvant à chaque instant déjouer les soins de ceux qui l'entourent. Un asile construit avec les précautions voulues, des gardiens expérimentés, une surveillance incessante, pourront seuls donner quelque sécurité. Celui-ci a des idées de haine envers divers membres de sa famille; il les menace, il a des pensées homicides, il cherche à incendier. Celui-là est un maniaque violemment agité, qui crie, vocifère, brise tous les objets qui sont à sa portée, et dans sa fureur ne s'arrête devant aucun obstacle. La sûreté commune, la sécurité des malades eux-mêmes exigent impérieusement qu'ils soient retranchés de la société qui, tout en leur devant des soins, se trouve visà-vis d'eux dans le cas de légitime défense. 11 en est de même de ces aliénés dissipateurs qui en peu de jours dépenseraient follement leur fortune et celle de. leurs enfants, si l'on ne mettait un terme à leurs prodigalités incohérentes.
Le médecin rencontre ordinairement une assez vive opposition dans les familles toutes les fois qu'il conseille l'isolement. Il a beau mettre en avant l'impossibilité de soigner efficacement le malade dans son domicile et les accidents qui peuvent se produire; on recule, on temporise, on craint d'irriter le malade, de s'attirer pour plus tard des reproches et son aversion, et devant cette idée pénible de séparation,
on se laisse j^uider par un senlinKMil cl'afîection légitime, mais mal raisoniR'. L(?s familles bien |)la('é('s el dont les relations sont ('tendues, redoutent le scandale (jui résultera du placement d'un de leurs membres dans un asile, comme si les extravagances d'un aliéné qui reste chez lui et jouit d'une certaine liberté, n'attiraient pas bien vite l'attention du public et ne donnaient pas en peu de temps une notoriété coml»lète à un étal mental dont on s'cflbrce en vain de cacher l'existence. Le médecin doit combattre pied à pied toutes ces objections, et dans les cas urgents emporter d'autorité une décision qui trop souvent n'est prise que fort tard, après de longues discussions et des essais infructueux de traitement pendant lesquels la maladie mentale devient plus tenace, plus grave et perd une partie de ses chances de guérison.
L'isolement une ibis établi, doit-il être maintenu pendant toute la durée de l'affection? A quelques exceptions prés, le malade ne peut rentrer au milieu des siens que lorsque, la convalescence est complète; mais bien avant ce moment, jiour peu (jue le calme soit revenu, le médecin pourra permettre quelques visites des amis et de la famille. Sur ce point il est dillicile de tracer des règles de conduite absolues, car il faut avant tout se laisser guider par l'étal du sujet, par l'impression que lui causent les entrevues, par le résultat des premières tentatives qui doivent être faites avec beaucoup de réserve el de précaution, et qui dans tous les cas seront présentées au malade comme un encouragement, comme une récompense pour sa docilité et ses efibrts. Les visites seront éloignées et même défendues toutes les fois qu'elles ravivent d'anciennes idées délirantes; elles pourront au contraire être utiles pour réveiller les sentiments affectifs, quand la période aiguë de la maladie ayant cessé, il reste de la torpeur, de l'indift'érence, de l'apathie. Le médecin, dans cette appréciation délicate du degré d'isolement néces-
Ai'.EMS MORAUX. J8|
saire, .levra envisager avec réflexion toutes les .■irconslance. afl^erentes à chaque fait en particulier, et dans les cas douteux se guidera d'après les résultats d'une prudente expérimentation.
Je n'hésite pas à admettre qu'il existe quelques exceptions a cette lo. que nous venons de poser, de la nécessité de l'isolement dans le traitement delà Iblie. Lorsqu'un accès de folie ne se présente pas avec un appareil symptomatique trop lormidable, lorsqu'on espère qu'il sera de courte durée il est bon de ne pas agir avec trop de précipitation, d'autant plus que certaines natures molles, craintives, incapables de reaction, éprouventjorsqu'elles sont enlevées à leur milieu habituel, un tel état de prostration intellectuelle et morale que leur délire peut s'étendre et arriver promptement à k stupeur; d'un autre côté, quelques malades, obsédés par 1 Idée de sortir de l'asile où ils sont renfermés, ne pensant qu a ce desir, dirigeant de ce côté toutes les forces vives de leur esprit, se précipitant aux portes, aux fenêtres et partout ou ils voient une issue, éprouvent un soulagement très notable lorsqu'on les rend à la liberté. Ces cas,' sans aucun doute, sont exceptionnels,, mais le médecin ne doit pas io-norer qu'ils existent, et il doit s'efforcer de les discerner. "
A côté de l'isolement dans un asile spécial, je dois dire un mot de l'isolement dans une maison destinée à un seul malade et disposée d'une manière convenable. Ce mode de traitement sans doute est applicable, mais il nécessite des frais tellement considérables, que bien peu de personnes peuvent 1 accepter. Il ne donne pas d'ailleurs les avantages de l'ordre de la discipline, de la vie en commun que l'on rencontre' dans l'asile.
Quel que soit le mode d'isolement emplové, il est fort difficile de préciser le moment où l'on doit le faire cesser chez les convalescents. En général on pèche plutôt par trop de précipitation que par trop de lenteur. Dans les asiles d'indi-ent.
à liicèlre par cxoinple, lo médecin a liàlc (l(! nMidii; à la liberlt'; l'ouvrier soutien d'une lamille nombreuse qui le réclame à grands cris el dont il esl toute la ressource, et parfois une rechute est la consécjuence de cet acte imprudent d'humanité. Mai?, dans les cas ordinaires, le malade ne devra rentrer au milieu des siens (ju'après plusieurs semaines ou plusieurs mois d'une convalescence solide, et même il sera utile, pour ménager la transition', de recourir soit à un voyage, soit à un séjour dans un lieu intermédiaire.
2" Direction morale, intimidation, — La direction morale des aliénés exige une grande patience, beaucoup de tact, de bonté et de fermeté. Autant que possible il faut éviter de les tromper et de leur faire des promesses impossibles à réaliser. Si le malade est en état d'apprécier ce qui lui est dit, il importe, après l'avoir écouté avec attention, après lui avoir témoigné de l'intérêt, de lui indiquer dès les premiers jours SCS fausses conceptions, de lui rappeler les actes qui ont motivé son entrée dans l'asile, de lui faire comprendre avec les circonlocutions convenables qu'il e«t aliéné. Ceci étant fait, il est inutile de raisonner et de discuter ; la discussion prolongée irrite, donne plus de ténacité aux idées fausses, ou n'apporte dans l'esprit qu'une conviction passagère qui disparaît quand le médecin s'est éloigné. Mais pour obtenir de la confiance, de la docilité, pour imposer au malade certaines règles de conduite, pour le faire consentir à se soigner, il faut recourir à des moyens détournés, mettre en jeu chez lui l'amour-propre, l'espoir de la liberté, faire appel aux sentiments affectifs, saisir enfin le côté faible de chaque individu, et faire résonner les cordes qui vibrent encore. Avec les aliénés intraitables, le médecin doit, après quelques tentatives infructueuses, se tenir sur la réserve et affecter de l'indifférence; souvent ce dédain simulé les porte à faire d'eux-mêmes quelques démarches ou les rend plus
AGENTS MORAUX. 18â
sensibles aux avances qu'on leur fail plus tard inilirecternenl.
Leuret, tout en mettant en usage avec une rare habileté l'ensemble des moyens que nous venons d'indiquer, a plus que tous les autres insisté sur un procédé qui acquit entre ses mains une valeur singulière, je veux parler de l'intimidation. « Vis-à-vis de certains malades, dit-il, il faut user » de rigueur; au lieu de les dissuader et de les consoler, il » faut s'attacher à provoquer en eux de fortes émotions. Le » raisonnement seul ne peut rien sur eux ; il faut les attaquer » en face, ne leur faire aucune concession, les obliger à » reculer sans cesse, les forcer à parler sensément, et, dût- •» on d'abord n'obtenir d'eux que des paroles arrachées » de leur bouche et réprouvées par leur esprit, il faudrait » encore les contraindre à prononcer ces paroles, car c'est î déjà beaucoup que de les obliger à céder sur ce point. » C'est, ajoute-t-il, une médecine active, perturbatrice, diffi- » cile à exercer, mais puissante, et qui dédommage par les » succès qu'elle procure des soins qu'exige sa pratique (1) . » En vertu de ces principes, Leuret n'hésitait pas à conduire le malade sous la douche, à arracher, grâce à cet agent douloureux, des rétractations dont il faisait ensuite le point de départ de tous ses moyens d'action. On sait avec quelle persévérance, avec quel esprit ingénieux et fécond en ressources ce médecin attaquait et harcelait ses malades. Les observations qu'il a publiées font foi des succès importants qu'il a obtenus ; cependant c'est là une méthode dont il ne faut pas exagérer la valeur. Prise dans son sens absolu, elle laisse sur un plan trop secondaire les agents thérapeutiques de l'ordre physique et tend à faire considérer l'aliéné non comme un malade, mais comme un homme qui se trompe et dont il faut redresser l'erreur, bon gré, mal gré. On peut sans
(1) Mémoire sur le traitement moral de la folie, lu à l'Académie royale de médecine le 21 août 1838.
doute forcer l'aliéné à dissiinulin- une idée délii'anlo, un poul même ébranler chez lui une conviclion maladive, mais ce n'est pas là le guérir. Tant qu'il conservera l'aptitude à délirer, une fausse conception disparue sera bientôt suivie d'une autre, et le plus souvent même, une fois le médecin éloigné, cette conception reparaîtra sous la même forme et avec la même intensité. Et d'ailleurs quelle prudence ne faut-il pas employer dans l'usage des moyens violents de répression? Comment préciser la limite où il faut s'arrêter sur celte pente dangereuse ? Des efforts remarquables tentés par Leuret il reste cette conclusion pratique, que, pour certains monomaniaques, une révulsion morale utile et puissante peut être provoquée par l'intimidation, mais que l'action de ce moyen est très limitée et n'est applicable avec succès qu'à un petit nombre de cas récents dépourvus de toute complication.
3" Travail. — Le travail est pour les aliénés une ressource précieuse ; il les distrait de leurs idées délirantes, et donne à leur attention une direction utile, mais il suppose déjà une certaine amélioration dans l'état mental, car le maniaque vivement agité, le mélancolique plongé dans la stupeur, sont incapables de se livrer à une occupation suivie : ce n'est guère qu'à la période d'état ou à la période de déclin que le travail devient possible .
Tous les genres de travaux ne conviennent pas également à tous les aliénés : les sujets appartenant à la classe aisée et ayant des professions purement intellectuelles s'habituent difficilement au travail manuel, quel qu'il soit. Pour ceux-là la lecture, la rédaction de quelque mémoire, de quelques lettres, sont les seules occupations facilement acceptées. J'ai remarqué également que les ouvriers des villes se prêtaient difficilement aux travaux agricoles, tandis qu'ils se rendaient plus volontiers dans les ateliers où ils peuvent exercer leur profession. Sans doute le travail dans les atc-
liers est une chose salutaire, et le médecin doit vivement le recommander, surtout pour les femmes, en raison de leurs professions généralement sédentaires; mais à tous égards rien n'égale le travail horticole et surtout agricole. Il permet aux malades de vivre en plein air et avec toute l'apparence de la liberté ; il développe les forces musculaires, favorise les fonctions assimilalrices, et provoque le sommeil en fatiguant le corps. Institué vers 183/i par M. Ferrus, qui créa la ferme Sainte-Anne pour les aliénés de Bicêtre, le travail agricole a bientôt été appliqué sur une vaste échelle à Nantes, par M. Bouchet (1835), à Clermont (Oise), à Auxerre, et partout on lui a reconnu d'immenses avantages. Aussi la ferme doit être considérée comme une partie importante de tout établissement consacré aux aliénés, et les efforts des administrateurs tendent maintenant à donner à chaque asile cet indispensable complément : nous verrons que les colonies d'aliénés, telles qu'on a voulu les instituer, ne sont pas autre chose que cette idée poussée jusqu'à ses dernières limites.
Outre son efficacité thérapeutique, outre l'ordre et la discipline qu'il maintient dans un asile, le travail peut devenir pour le convalescent une ressource précieuse en lui permettant d'amasser un pécule qui excite son émulation et le met à l'abri de la misère pendant les premiers jours qui suivent sa sortie.
Enfin, à un point de vue économique plus général, un asile bien organisé peut, grâce aux résultats de son travail, subvenir en partie k ses besoins et diminuer les charges qu'il impose à la bienfaisance publique. C'est là un résultat qui ne peut être réprouvé ni par la morale, ni par l'humanité, pourvu qu'on conserve toujours au travail son caractère essentiellement hygiénique et (ju'on ne perde jamais de vue le but médical d'une pareille institution.
û" Vofjafjes. — Les voyages sont fort vantés dans le Irai-
180 ACEXTS MftRAUX.
tenienl do la folie. Ils rcnuiivelleiit les impressions, exrilenl rintérèt par la vue d'ohjels inconnus, et peuvent l'aire une salutaire diversion à des préoccupations maladives, mais ils sont impraticables pour les agités et pleins de daiip;er pour ceux qui ont des idées de suicide. On doit les réserver pour les sujets calmes, dont le délire tend à s'immobiliser et à rouler toujours dans le même cercle, dont les fonctions languissent : « J'ai constamment observé, dit Esquirol (1) , que les aliénés sont soulagés après un long voyage, surtout s'ils ont visité des pays éloignés, dont le site et l'aspect aient saisi leur imagination ; s'ils ont éprouvé les difficultés, les tracasseries, les contre-temps, les fatigues ordinaires aux voyageurs. » Les voyages agissent encore en excitant toutes les fonctions assimilalrices ; ils provoquent le sommeil, l'appétit et les sécrétions. Les convalescents qui craignent de rentrer dans le monde, où ils redoutent d'avoir à parler de leur maladie, sont moins inquiets après un voyage, qui est le- sujet de leurs conversations avec leurs amis et leurs parents.
5" Influence religieuse. — On a beaucoup parlé de l'influence religieuse dans le traitement de la folie, mais aucun moyen n'est plus dangereux et n'exige plus de prudence dans son emploi ; les sermons, les confessions, les pratiques de dévotion ne conviennent en aucune façon dans la période aiguë de la folie : ou elles laissent le malade indifférent, ou elles l'exaltent et donnent à ses idées délirantes une tournure religieuse qui ne fait qu'augmenter leur gravité. Mais, pendant la période de convalescence, chez les sujets ayant antérieurement des habitudes de piété, le médecin, surtout si le délire ne portait pas sur des objets religieux, autorisera sans crainte des })ratiques qui amèneront avec elles de la sérénité dans l'esprit et un sentiment réel de consolation et
(i) Esquirol, Des maladies mentales, Paris, 1838, t l", p. 139.
de satisfaction intime; on comprend combien le choix d'un prêtre sage et éclairé a d'importance en pareil cas.
(>" Musique et spectacles. — On a préconisé singulièrement l'influence heureuse de la musique et des spectacles, mais ce sujet a été envisagé avec un enthousiasme irréfléchi qui est bien loin de concorder avec les résultats de l'expérience. La musique n'a jamais guéri un seul ahéné, il en est même dont elle redouble l'anxiété ou qu'elle exalte visiblement : si l'on doit la permettre ou rencourager, c'est uniquement à titre de distraction et après s'être assuré qu'elle ne produit aucune impression fâcheuse. Dans quelques grands asiles, comme à Gand, à Quatre-Mares, j'ai vu fonctionner avec un succès remarquable des écoles de musique, qui ont le grand avantage d'occuper les aliénés, de fixer leur attention, d'exciter leur intérêt et leur émulation ; si la musique ne guérit pas, elle distrait, et par conséquent elle soulage. Elle apporte quelque allégement à la douleur physique et morale, elle est évidemment utile aux convalescents.
Quant aux représentations théâtrales dans lesquelles les aliénés sont appelés à jouer un rôle, ou dont ils sont simples spectateurs, c'est là une forme de distraction presque complètement abandonnée, et avec juste raison, car elle excite les maniaques et constitue un véritable supplice pour les mélancoliques, tant ces plaisirs sont peu en harmonie avec leurs dispositions morales. Esquirol s'est élevé avec force contre les abus auxquels ces représentations avaient jadis donné lieu à Charenton, et a démontré leur inutilité et leur danger (1).
(^ 8. — Agents physîfjiies «le ti-aîtcmont.
1" Agents pliarmaceuliques.
Un très grand nombre d'agents thérapeutiques sont mis
(1) Esquirol, p. 580, 586.
1S8 AIJKNTS l'HVSloUES.
en usago dans ic iraiteiiienl ûe la lolic; nous nous Ixirnf.Tons sur ce sujet à une énuniération succincte, de peur de tomber dans les généralités de la matière médicale.
1" Toniques. — L'état général de l'individu, (juclle (|ue soil la forme de la maladie mentale, doit fournir les premières indications thérapeutiques. Aux sujets cachectiques, offrant tous les symptômes de l'anémie ou de la chlorose, on donnera des toniques de toute nature, du quinquina, des préparations ferrugineuses, de l'huile de foie de morue, de l'iode, associés à une nourriture substantielle, et en ayant soin de varier les doses selon la tolérance des sujets. Dans une foule de circonstances, le retour de l'embonpoint et des forces physiques est suivi d'une amélioration notable dans l'état intellectuel, et démontre chaque jour la vérité de l'antique axiome : Saiigiiis moderator nervoriim.
T Emissions sanguines. — Il est infiniment plus rare de voir la pléthore dominer l'état pathologique de l'ahéné. Aussi la plupart des médecins sont-ils très réservés sur l'emploi des émissions sanguines, et dans de grands hôpitaux, des années entières peuvent s'écouler sans qu'il ait été pratiqué une seule saignée générale ; j'excepte, bien entendu, les cas de congestions cérébrales qui peuvent se développer dans le cours de la paralysie générale, et qui nécessitent parfois de larges pertes de sang. Habituellement la saignée exalte le maniaque et déprime lemélancohque, et sans la proscrire d'une manière absolue, je crois qu'il faut la réserver pour des cas exceptionnels. Quant aux émissions sanguines locales, employées avec réserve, elles rendent de grands services. Chez les maniaques jeunes, vigoureux, dont la face est vullueuse et l'œil brillant ; chez les mélancoliques qui ont la peau congestionnée , les lèvres livides et la respiration anxieuse, des ventouses scarifiées ou des sangsues placées à la nuque, aux apophyses mastoïdes ou au siège, amènent une détente très notable : chez les hémorrhoidaires qui ont cessé
AC.ENTS niYSIQUES. 1S9
(le perdre du sang, chez les Cenimes dont la menstruation est supprimée ou qui se trouvent à l'âge de retour, rien n'est utile comme ces hémorrliagies supplémentaires, que l'on détermine artificiellement chaque mois en plaçant pendant deux ou trois jours des sangsues en petit nombre et d'une manière successive au pourtour de l'anus ou à la partie supérieure des cuisses.
3" Balnéaiion. — Les bains s'emploient, mais sous des formes variées, dans la plupart des cas de folie; disons dès à présent qu'ils constituent à la fois et un moyen hygiénique et un moyen thérapeutique.
Comme moyen hygiénique, le bain entretient la propreté chez des sujets peu soigneux de leur personne, il délasse le malade agité, et facilite les excrétions de la peau. Comme agent thérapeutique, il diminue l'éréthisme du système nerveux, amène du calme, du bien-être, et rétablit le sommeil. Le bain, nous le verrons à propos de la manie, peut varier beaucoup sous le rapport de sa durée et de sa température : le bain tiède convient aux cas aigus dans lesquels la peau est souple ethalitueuse, tandis que le bain frais à 20 ou 22 degrés centigrades est appliqué avec plus de bonheur lorsque la maladie eststationnairc, et que le délire, inégal, irrégulier, s'accompagne d'une excitation passagère alternant avec des moments d'affaissement et de stupeur.
Je ne parle que pour mémoire des bains de surprise qui consistaient à précipiter dans l'eau les aliénés d'un lieu plus ou moins élevé, moyen bizarre imité du saut de Leucade conseillé dans l'antiquitéà ceux qui étaientdevenus fous d'amour, et qui, après avoir été employé dans la rage et dans la folie, est, avec juste raison, complètement tombé en désuétude.
Quant aiwpratiques hydrothérapiques, qui depuis un petit nombre d'années seulement sont entrées dans la pratique médicale, on ne peut méconnaître les immenses services
qu'elles rendent chatiue jour dans le liaitemcnt de presque toutes les lornies de maladies mentales. Elles rétablissent les digestions, donnent une nouvelle activité aux sécrétions de la peau, et mudilienl ces anomalies des fonctions nerveuses que l'on observe cbez la i»lupart des aliénés. Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'au point de vue spécial qui nous occupe , toutes les pralitpies liydrulliérapiques aient une égale valeur. Les frictions avec l'éponge mouillée, suivies de frictions sèches et d'un exercice à |)ied capable de favoriser la réaction ; plus tard, les affusions froides consistant en seaux d'eau projetés avec une certaine force sur les épaules, le dos et les membres inférieurs, pendant (jue les pieds sont plongés dans un pédiluve très chaud, sont des moyens qui joignent à une incontestable efTicacité une grande simplicité dans le mode d'exécution. Les bains de pluie et les diverses douches n'ont qu'un inconvénient, celui de nécessiter des appareils spéciaux. Quant aux sudations dans le drap mouillé, elles sont d'une application beaucoup plus difficile avec des malades agités ou indociles, et au moment de la réaction elles déterminent un tel redoublement dans l'activité circulatoire, qu'il peut en résulter, chez les individus prédisposés, un danger réel au point de vue des congestions cérébrales. Les bains de mer, souvent conseillés dans la période prodromique de la folie, et alors que les symptômes ne se sont pas encore nettement dessinés, m'ont toujours paru très dangereux; je n'hésite pas à conseiller la plus grande réserve dans leur emploi. J'ai vu plusieurs fois, chez des sujets névropalhiques, l'explosion des troubles intellectuels se produire à la suite de l'excitation très vivç et très profonde que détermine ce mode de balnéation.
La douche consiste en une colonne d'eau de diamètre variable, tombant d'une certaine hauteur sur la tête du malade. La douche est un puissant moyen perturbateur qui refroidit subitement la tête, ébranle profondément le système nerveux