‹ Traité pratique des maladies mentales (volume 2)Chapitre 94 sur 141 · IDIOTIE ET CRÉTINISME · texte numérisé non relu

IDIOTIE ET CRÉTINISME

Idiotie. — Définition. — Division. — Description. — Causes. — Analomie

pathologique. — Diagnostic. — Traitement. Crétinisme. — Définition et synonymie. — Description. — Causes. — Nature

et cause prochaine du crétinisme. — Traitement.

DE l'idiotie.

^ I er — Définition.

On désigne sous le nom à' idiotie l'arrêt de développement de l'intelligence lié à un vice congénital ou accidentel de l'encéphale : bien qu'il entraîne avec lui la privation du libre arbitre et l'absence de responsabilité morale, c'est, au point de vue nosologique un état bien différent de la folie.

L'idiotie a été désignée par Sagar, par Vogel, sous le nom à'amentia, àUmbecillitas ingemi; Sauvages l'appelait /«^-r^w/tas; Linné, morositas ; Ph. Pinel en fit un genre de folie, iju'il nommait idiotisme ou oblitération des facultés intellectuelles et affectives (1), mais il suffit de jeter un coup d'œil sur sa description pour voir que, sous le n<jm d'idiotisme, cet auteur confondait à la fois l'idiotie, la démence et la stupeur. Au

(1) Ph. Pinel, Trailé médico-philosophique sur Caliôiution mçnlale, 2^ édition. Paris, 1809, p. 181.

'|88 DE l'idiotie.

iiikI idiolismr (|iii avait (Irjà uno sij;nificalioii }^raiiiiiiali( alo à part, Esquirol substitua celui d'idiotie, et en inêiiie tr'injis il sépara bien notlomenl l'idiotie de la démence (1). « L'iiommc en démence, dit-il, est privé des l)iens dont il jouissait autrefois; c'est un riche devenu pauvre : l'idiot a toujours été dans l'infortune et dans la misère. L'état de l'homme en démence peut varier, celui de l'idiot est toujours le même. Celui-ci a beaucoup des traits de l'enfance, celui-là conserve beaucoup de la physionomie de l'homme fait. Chez l'un et l'autre les sensations sont nulles ou presque nulles, mais rhouinicen démence montre, dansson organisation etmême dans son intelligence, quelque chose de sa perfection passée ; l'idiot est ce qu'il a toujours été, il est tout ce qu'il peut être relativement h son organisation primitive. » Non-seulement Esquirol sépare l'idiotie de la démence, mais il la distingue encore de cet état aigu et passager que nous avons décrit sous le nom de mélancolie avec stupeur. « 11 est, ajoute-t-il, des individus qui paraissent privés de sensibilité et d'intelligence, qui sont sans idées, sans paroles, sans mouvement; qui restent où on les pose, qu'il faut habiller, nourrir à la cuiller. Ne sont-ce pas des idiots? Non, sans doute.... Dans tous ces cas, les facultés intellectuelles et sensitives s'exercent énergiquement, les apparences trompent, il n'y a pas d'idiotie. » L'idiotie diffère donc radicalement de la folie ; ce n'est pas une maladie, c'est une infirmité.

§ 9. — Divisions.

11 existe des nuances infinies dans les degrés de l'idiotie, depuis l'oblitération la plus complète de l'intelligence jusqu'à la faiblesse d'esprit désignée sous le nom d'imbécillité, jusqu'à ces déviations intellectuelles qui ne se révèlent qu'à une observation plus attentive encore, et que quelques auteurs avaient rangées parmi les monomanies instinctives.

(1) Des maladies mentales, t. II, p. 235.

IDIOTS COMPLETS. !lS9

Esquirol (1), se l'ondant sur l'état de la parole, admettait dans l'idiotie et rimbécillité cinq degrés distincts : « Dans le premier degré de l'imbécillité, la parole est libre et facile; dans le second degré, la parole est moins facile, le vocabulaire plus circonscrit. Dans le premier degré de l'idiotie proprement dite, l'idiot n'a à son usage que des mots, des phrases très courtes; les idiots du deuxième degré n'articulent que des monosyllabes ou quelques cris ; enfin dans le troisième degré de l'idiotie, il n'y a ni parole, ni phrase, ni mots, ni monosyllabes. »

A cette division iln peu complexe et fondée sur une base contestable, l'état de la parole, nous préférons, pour plus de simplicité dans la description, les trois classes admises par M. Dubois (d'Amiens) (2) : dans la première, il place ceux qui présentent le plus haut degré d'abrutissement et sont réduits à l'automatisme ; la seconde comprend les idiots qui ne possèdent que des instincts; enfin la troisième appartient à ceux qui possèdent des instincts et des déterminations raisonnées, c'est-à-dire les imbéciles.

Nous avons, en outre, à dire un mot des enfants arriérés et des intelhgences anormales qui, tout en restant en dehors de l'idiotie, s'y rattachent logiquement.

§ 3. — Description.

1° Idiots complets. — Au degré le plus avancé, les idiots sont des êtres inertes, sans sensibilité, sans idées morales, dépourvus même de l'instinct de la bête. Le regard est hébété et sans expression, ils n'ont ni goût ni odorat, ne savent même pas manger seuls, et il faut porter leurs aliments jusque dans la bouche et dans l'arrière-gorge pour provoquer la déglutition. D'autres mangent avec moins de difTi-

(1) Dc% maladies mentales, t. II. p. 340.

(2) Mémoires de l'Acad. royale de mcdecinc. Paris, 1837, t. V, p. 553.

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cullû, mais avalenl indistincleuiunl luus les olijets qui se Irouvenl à leur portée, de la terre, des cailloux, du linge, dos matières fécales; la salive s'é(;(>ide à travers les lèvres pemlantes, les évacuations sont involontaires, les mouvements incertains et sans précision; le regard est vague et ne peut être dirigé. Beaucoup sont sourds, aveugles et muets; tout au plus peuvent-ils faire entendre un son rauque et inarticulé à l'aide dufjuel ils manifestent quelquesuns de leurs besoins. La jilupart sont rachitiques, couverts de scrofules, et à côté de vices de conformation de toute nature, présentent des paralysies partielles, des mouvements convulsifs isolés, de la chorée, et fort souvent de l'épilepsie. Ces êtres dégénérés, hideux à voir, vivent d'une vie purement végétative, et leur spontanéité ne se traduit que par des manœuvres de masturbation ou quelques tics bizarres, quelques habitudes automatiques tju'ils répètent machinalement, à l'instar de la brute. Il n'est pas rare d'observer chez eux, en même temps que ces symptômes de dégradation, un arrêt de développement qui poite non-seulement sur le système nerveux central, mais encore sur toute l'organisation : la seconde dentition ne se fait pas, et ils conservent leurs dents de lait indéfiniment ; aucun signe de puberté, aucun développement de la taille , à vingt ans, ils ont l'aspect et les allures d'un enfant de quatre ans. A ce degré, l'idiotie n'est pas compatible avec une longue existence. La plupart de ces malheureux succombent jeunes, et ])eu d'entre eux dépassent l'âge de vingt-cinq à trente ans.

2" Idiots an deuxième degré. — Kntre les idiots d'un degré aussi avancé et les sujets atteints de simple imbécillité, il existe toutes les nuances possibles, autant sous le rapport du développement physique que du développement intellectuel : aussi observe-t-on de grandes variétés parmi les individus de la seconde catégorie. En général, ils ont à leur disposition quelques mots, quelques monosyllabes, quelques

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phrases plus ou moins nettement articulées ; ils mangent seuls, vont quelquefois chercher leurs aliments, rejettent ceux qui ne leur conviennent pas, manifestent quelques désirs; ils reconnaissent ceux qui vivent autour d'eux, témoignent de la gratitude envers ceux qui leur donnent des soins. Le cercle de leurs notions intellectuelles est très restreint : pour en avoir une idée approximative il suffît de demander à un idiot son nom, son âge, la date et le lieu de sa naissance, de le faire compter, en commençant par les calculs les plus simples, de l'interroger sur les couleurs, les jours, les mois; de cette façon on arrive bien vite à voir quelle est la portée de son esprit.

On a dit, et avec raison, que chez ces êtres dégénérés les facultés de juger, de raisonner, de comparer, étaient nulles et étaient remplacées par dés instincts. Chez quelques-uns, c'est l'instinct musical qui domine : on a vu des idiots incapables d'énoncer une idée suivie, de retenir la moindre notion, danser en mesure, répéter les airs même compliqués qui sont chantés devant eux; d'autres sont remarquables par leur esprit d'imitation; ils exécutent machinalement, instinctivement ce qu'ils ont vu faire par d'autres sans avoir aucune conscience de la valeur et de la signiiication de l'acte commis: un idiot égorgea un homme après avoir vu égorger un cochon; un autre était parvenu à imiter, avec une rare perfection, les attaques d'épilepsie. Il en est chez lesquels prédomine l'instinct génital ; ils courent après toutes les femmes et se masturbent en public sans aucun sentiment de pudeur. Dans les réunions d'idiots adultes, les tendances à la pédérastie sont telles qu'elles nécessitent la plus grande surveillance. Enfin, la plupart d'entre eux sont voleurs, gloutons, paresseux, irascibles; dans leurs moments de colère, ils poussent des cris violents, cherchent à frapper les autres, mais plus souvent se mordent, se déchirent et se frappent eux-mêmes comme certains animaux.

Clioz les idiots de celte catégorie, le (Irvelopperncnl pliysiqiu; est plus complet (jue chez ceux de la dernièie classe; les difTormilés de la tète sont moins constanles, leur taille est plus élevée, leurs forces musculaires plus considérables, et leur vie peulse prolonger longtemps. Beaucoup ce[»eii(lant présentent des vices de conformation plus ou moins accusés, portant sur des organes autres que le cerveau. La surdi-mutité, le strabisme, les divisions congénitales du voile du l)alais, les anomalies de la dentition, le développement inégal des deux moitiés de la face, les courbures du rachis, se rencontrent chez eux avec une grande fréquence; quelquesuns sont choréiques, balancent leur tête, leurs bras, leurs jambes d'une manière monotone, uniforme; d'autres sont paralytiques : tantôt ce sont des paralysies du mouvement limitées à un membre, aux deux extrémités inférieures ou à une moitié du corps, et s'accompagnant d'atrophie et de contracture des muscles ; tantôt c'est une obtusion de la sensibilité qui les rend impassibles aux coups, aux blessures, aux complications traumatiques les plus graves. Esquirol parle d'une idiote qui se perça la joue avec le doigt; on en voit tous les jours qui se mutilent à plaisir sans éprouver la moindre douleur. Enfin, l'hystérie chez les femmes, l'épilepsie chez l'homme, compliquent fréquemment l'idiotie et viennent aider encore à l'oblitération des facultés intellectuelles.

3° Imbéciles. — Les imbéciles sont en général bien conformés, leur taille est élevée, leurs muscles sont vigoureux ; leur tête qui présente souvent, mais à un degré moins prononcé, toutes les anomalies que nous signalerons plus loin chez les idiots, est, chez d'autres sujets, remarquable par la rémilarité de la forme et l'harmonie des traits. Les imbéciles ont l'usage complet de la parole ; tout au plus présentent-ils dans l'articulation des consonnes quelques vices de prononciation suffisants pour mettre sur la voie du diagnostic dés les premières fihrases qu'ils prononcent. Ils ont des facultés

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