II. — Monomanic sensoriale
En faisant plus haut l'histoire des hallucinations, nous avons déjà tracé en grande partie la description de la monomanic sensoriale ; aussi nous nous contenterons d'en rappeler ici les traits principaux.
Les hallucinations se rattachent à la monomanie de deux manières distinctes : tantôt elles apparaissent dans le cours de la maladie, et tout en étant un effet du délire, contribuent à l'entretenir et à l'accroître en lui apportant un nouvel aliment; tantôt, au contraire,, elles surviennent d'emblée ou après une période prodroftiique très courte, et servent de point de départ à tous les actes du malade, à toutes ses fausses conceptions. Ces deux variétés finissent par se confondre dans la même symptomatologie, mais à leur origine elles sont bien distinctes.
Au début de la monomanie sensoriale les malades éprouvent en général quelques doutes sur la nature de leurs sensations maladives ; mais dès qu'ils croient à la réalité de leurs hallucinations, ils cherchent, par une conséquence logique, à trouver autour d'eux la cause de ce qu'ils éprouvent : les voix qui frappent leurs oreilles, les douleurs qu'ils ressentent, les odeurs qui affectent désagréablement leur odorat, ils les attribuent à des personnages cachés qui cherchent à leur nuire et à les tourmenter, et pénètrent chez eux à l'aide de doubles clefs ou par des voies secrètes. On les voit chercher dans leur chambre, dans leurs meubles, dans les rideaux, dans les appartements voisins, ces ennemis mystérieux et insaisissables : ils regardent sous les lits, se barricadent chez eux et s'arment de toutes pièces, combattant le sommeil afin de surveiller de plus près leurs adversaires. Ils causent à haute voix, regardent en l'air, répon^
MONOMANIE SENSORIALE. ^jy
(lent à un interlocuteur imaginaire et prennent mille précautions, changeant d'appartements, de villes, de pays pour échapper à leurs persécuteurs; après quelques jours de répit causés par le changement de lieux et la vue de nouveaux objets, ils éprouvent bientôt les mêmes phénomènes morbides qu'ils traînent avec eux dans leur vie vagabonde.
Leurs actes délirants varient d'ailleurs à l'infini, selon la nature même des hallucinations. Entraîné par des idées de haine contre ceux qu'il accuse de le tourmenter à l'aide de la physique et de secousses électriques, l'halluciné peut commettre les actes de violence les plus graves. J'en ai vu un démohr à coups de barres de fer le plafond de sa chambre pour découvrir et punir rudement ceux qui le poursuivaient de leurs injures. Quelques-uns tuent ou se donnent la mort, parce qu'ils entendent une voix qui leur en donne l'ordre. Parfois les idées de meurtre ou de suicide se rattachent à des hallucinations d'un autre ordre. Un commerçant aperçoit en plein jour des assassins qui mutilent son épouse; dans son désespoir il s'empare d'un couteau et se fait une plaie qui intéresse le pharynx. Cet homme est séquestré à Gharenton; sa blessure se cicatrise; un matin, il croit voir sa femme prodiguer à un surveillant les dernières faveurs; le soir, il se précipite en furieux sur son rival que les secours les plus prompts mettent difficilement à l'abri de sa vengeance (Calmeil). J'ai donné des soins à un halluciné qui, la nuit, pour se débarrasser de ses ennemis cachés autour de lui, mit le feu à la maison et failht périr dans l'incendie. — Chez d'autres, les actes, tout étant moins graves, étonnent par leur bizarrerie : celui-ci reste immobile sans qu'on puisse le décider à exécuter un mouvement ; une fois guéri, il raconte qu'une voix lui disait : « Si tu bouges, tu es mort, d Celui-là refuse obstinément de prendre des aliments qui lui sont offerts parce que l'odeur et la saveur lui indiquent qu'ils sont empoisonnés. Les habitudes singuhères, inexpli-
DES MOJNÛMANIES.
cables, que l'on observe chez certains aliénés et qui paraissent exorbitantes, eu égard à leur état mental, ne se rencontrent guère que chez des mononianiaques hallucinés. Une dame hallucinée, mais vivant encore dans le monde, causant bien de toute chose, se laissait constamment aller à ses besoins naturels au milieu de sa chambre, de son salon ; elle finit par avouer que dans tous les lieux d'aisances on avait organisé un système de lorgnettes et d'appareils électriques qui lui occasionnaient des sensations étranges, et que pour rien au monde elle ne voulait s'y exposer de nouveau.
Le chapitre des hallucinations contient tout ce qui a trait au pronostic, au diagnostic et au traitement de la monomanie sensoriale : à l'état aigu elle est curable ; à l'état chronique, quel qu'ait été son mode de développement, elle doit être considérée comme une des formes les plus graves du délire partiel, autant par elle-même que par les actes dangereux auxquels peuvent se livrer d'un instant à l'autre les sujets en apparence les plus inoffensifs. Quand cette forme de monomanie passe à l'état chronique, quand la démence arrive, on voit habituellement les troubles sensoriaux devenir plus rares, perdre peu à peu leur précision et leur netteté, et les idées délirantes restent seules confuses, affaibhes, ainsi que le comporte l'affaiblissement croissant de l'intelligence.