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I MONOMANIES INTELLECTUELLES

le délire primitif a reparu, de même que la raison revient chez l'homme sain d'esprit, après le déhre produit par des liqueurs enivrantes.

A part les moments de paroxysmes, les monomaniaques peuvent ne présenter aucun trouble somatique; sans doute ils ont quelquefois de l'insomnie, des accidents nerveux de toute sorte, de la chloro-anémie, de la pléthore ; sans doute aussi les recrudescences dans le déhre peuvent être dues cà des troubles de la digestion, de la menstruation, de la circulation cérébrale, mais il n'existe pas ici, comme dans la manie ou la mélancohe, un état général, soit d'éxcitation, soit de dépression, qui domine nécessairement l'état mental. I^ne fois la période aiguë passée, le monomaniaque vit comme les autres hommes, sa santé physique peut être par- 'faite, et son déhre ne réagit plus que de temps à autre sur l'organisation.

Ii° Pronostic. — D'une manière générale, la monomanie est beaucoup plus grave que la manie ou la mélancolie, et i c'est là un fait qui étonne, car un délire hmité semble comporter un pronostic moins grave qu'un déhre qui envahit à la fois toute l'intelligence ; cependant lorsque la monomanie ( st récente, lorsqu'elle est peu étendue et n'a pas encore eu le temps de se systématiser, lorsqu'ehe a débuté brusquement et n'est pas le résultat de préoccupations datant déjà d'une époque éloignée, ehe est susceptible de guérison ; cette guérison survient progressivement et peut être complète, mais pas plus que dans les autres formes de la folie elle n'est exempte de rechutes.

Quand la monomanie ne guérit pas, elle se prolonge indéfiniment, pour ainsi dire, au milieu d'alternatives de calme ot d'agitation, et de péripéties sans nombre; les idées conservent à quelques nuances près, le même caractère qu'au début de la maladie ; à la longue cependant, ehes perdent un peu de leur activité. Elles deviennent moins nombreuses, moins

fécondes el, s'enchaînent avec moins de vigueur : le malade n'invente plus rien, il emploie les mêmes expressions et tourne toujours dnns le même cercle ; son délire est stéréotypé, selon l'expression de M. Falret.

Ceci dénote déjà un léger degré d'affaiblissement intellectuel. Quant à la démence proprement dite, elle arrive fort tard et jamais elle n'est complète : on voit des monomaniaques incurables qui, au bout de vingt années, conservent encore une certaine vigueur d'esprit, comme si chez eux l'exercice régulier d'un certain nombre de facultés retardait les progrès de l'affaissement de l'ensemble de Tintelligence.

5" Diagnostic. — Comment distinguer les mononianiesdes ; deux formes de maladies mentales étudiées jusqu'ici, de la manie et de la mélancolie? Dans la manie, il existe un état général , d'excitation qui se traduit non-seulement par un délire géné- ' ral, incohérent, mais encore par une suractivité de toutes les ' fonctions organiques : la mélancolie se caractérise à son tour par un état général tout opposé, par de la dépression pouvant aller jusqu'àla stupeur et envahissant l'économie entière. Tout dans l'attitude du malade, dans ses gestes, dans ses paroles, révèle ces deux états opposés, excitation, dépression, dont on n'a pas encore saisi la cause organique, mais qui semblent correspondre à un trouble matériel du système nerveux. Dans les monomanies, rien de semblable ; le malade n'est excité ni déprimé, il vit en apparence comme tout le monde, conserve un degré normal d'activité, et souvent dans ses allures rien ne trahit, au premier abord, l'existence d'un trouble intellectuel. Un homme peut avoir une idée fixe de nature mélancolique, il peut croire, par exemple, qu'il est ruiné : Si, tout en ayant cette conviction fausse, tout en conformant sesactions à ses préoccupations délirantes, il peut encore aller et venir et porter son attention sur les choses usuelles de la vie, il reste atteint de monomanie triste. Si, au contraire, l'idée fausses'étend, envahit toute l'intelHgence, amène

MONOMANMES INTELLECTUELLES. «ÎOJ

la dépression, i'inerlic, la stLip(3ur, c'est de la mélancolie.

Cet élément de diagnostic est le premier qui se révèle au coup d'œil de l'observateur. En interrogeant ensuite le malade, on constate que son délire, tout en ayant une certaine extension, n'entrave pas les opérations intellectuelles. Il n'est ni incohérent comme celui du maniaque dont les idées sont multiples, rapides, inachevées; ni confus comme celui du mélancolique qui se borne à des idées monotones, vagues, mal raisonnées. Loin de là, le délire des monomanes est logique et parfaitement systématisé : tout s'enchaîne et se coordonne, et l'on voit bien vite qu'il n'y a plus ici de lésion générale qui exalte ou obscurcisse le fonctionnement intellectuel : tout en donnant des résultats vicieux en raison de la fausseté des points de départ, les lois qui régissent la formation de la pensée restent les mêmes qu'à l'état normal.

Une fois celte question résolue, il reste d'autres points à préciser, et d'abord quelle est l'étendue du délire? Pour éclairer ce côté du diagnostic, il faut bien se garder d'un seul examen ou d'un examen superficiel. Tel malade raconte de lui-même ou ses idées fixes ou ses préoccupations délirantes. Tel autre, et cela se rencontre surtout chez les hallucinés, se tient en garde contre le médecin qui l'interroge, dissimule ses impressions maladives et ne donne son secret que poussé à bout et dans un moment d'oubli. Ces malades ont des phrases spéciales qui ne trompent guère le médecin exercé : leurs accusations sont vagues et toujours semblables : on les tourmente, on les persécute, on ne cesse pas un instant de les poursuivre. Un mot de ce genre saisi dans un interrogatoire met bien vite sur la voie et permet de découvrir une trame dont on ne soupçonnait ni l'étendue ni la complexité.

6° Formes principales des monomanies. — Toute classification ou même toute énnmération complète des monoma-

bËS MONOMAMGS.

nies intellectuelles est impossible. Elles sont si nombreuse*? et si diverses, surtout dans la classe de lu société dont l'esprit est cultivé, qu'on peul dire ici plus f|ue jamais qu'il n'existe pas deux sujets atteints d'un délire identique. Toutefois les conceptions délirantes présentent, en général, l'empreinte du milieu dans lequel vit le malade, et varient singulièrement selon les époques, les préjugés sociaux, les idées régnantes. Dans les temps antiques, les lypémaniaques se croyaient poursuivis par la colère des Euménides ou des dieux infernaux, ou atteints par les flèches de Diane : au moyen âge, la croyance aux sorciers, aux esprits diaboliques, aux revenants, donnait aux monomanies un aspect caractéristique. De nosjours, des formes gouvernementales nouvelles, une surveillance plus grande exercée sur tous les citoyens, et, dans un autre ordre d'idées, des découvertes merveilleuses en chimie, en physique, ont substitué aux idées superstitieuses du moyen âge la crainte des persécutions de la police et cette croyance, si commune chez les hallucinés, qu'on les tourmente à l'aide delà physique et de l'électricité. La forme du délire change donc avec les siècles, mais au fond les élé^ ments du déhre restent les mêmes. - En relatant plus haut deux observations de monomanie, l'une caractérisée par des idées de persécutions, l'autre par des répugnances maladives, par des scrupules, par des craintes de contamination portées jusqu'au déhre, nous avons déjà fait connaître deux formes, la première très fréquente, la seconde assez rare, de monomanie intellectuelle. Mais il en est d'autres encore qui doivent être signalées.

La monomanie religieuse si commune au moyen âge, devenue plus rare de nos jours, se rencontre en général chez des sujets d'un esprit faible et borné, élevés dans des habitudes de dévotion peu éclairée, adonnés outre mesure à des études théologiques : un zèle outré dans les exercices

^ MONOMANIES iNtELLËCTUELLËS.

.^li'nieux, des scrupules incessants à propos des actions les )liis simples de la vie, caraclérisenl les débuts de cet état iiental qui ne tarde pas à se compliquer d'hallucinations le divers sens : les malades entendent la voix de Dieu ou les saints qui leur transmettent des ordres, ils ont des ("vélations célestes et conforment leur genre de vie aux ègles de l'ascétisme le plus désordonné. Rien de plus îrave que cette forme de délire. Moins que tous les autres, •es aliénés sont accessibles à la persuasion ou à l'inlimidal ion : mis en présence d'autorités religieuses compétentes, Is discutent avec ardeur et placent bien vite leurs convieions délirantes au-dessus des conseils plus sages qui leur lont donnés; contraints de vivre autrement qu'à leur guise, lilsse posent en martyrs et sont presque toujours inébranlal'jles : c'est plus particulièrement dans cette catégorie d'aliénés qju'onobserve le refusobstiné d'aliments, lesidées desuicideet oThomicide, les mutilations graves, les supplices volontaires. ai\ussi, a-t-on dit non sans raison, que les théomanes étaient iles aliénés toujours dangereux et que chez eux l'incurabihté litait presque la règle. En outre, de tous les délires le déhre l'eligieux est celui qui se transmet le plus volontiers par la lîontagion : il suffit de rappeler ici ces épidémies nerveuses :^iu moyen âge, si complexes au point de vue nosologique, (}ui envahissaient non-seulement tout un couvent, toute une é/ille, mais encore des contrées entières, et prenaient les ^ispects les plus variés. Dans la démonolàtrie, les hallucinés Ijcroyaient assister au sabbat et adorer le démon ; dans la dé- \imonopathie ils sentaient, eux, les souffrances causées par îfta présence du diable. Les zoàntJiropes, dont on trouve des grâces dans l'histoire de Nabuchodonosor, les lycanthropes, \es cynanthropes se croyaient transformés en loups, en ')2hiens. La nuit, après avoir laissé croître leurs ongles, leurs /dieveux et leur barbe, ils parcouraient en hurlant les camîpagnes, et au sortir de leurs hallucinations s'accusaient

devant les IribuTiaux de crimes atroces, de meurtres, d'actes d'anthropophagie, qu'ils n'avaient jamais commis que pendant le déhre de leurs rêves.

Dans la monomanie ambitieme, les malades, se disantissus d'une illustre origine, se forgent une histoire qui étonne par- 1 la minutie et la précision des détails ; ils racontent leur édu- I cation, leur entourage, groupent autour de leur idée première tousles noms, tous les incidents qu'ils ont pu recueillir, fatiguent de leurs réclamations les magistrats, les autorités,, et finalement, séquestrés dans un asile, se considèrent comme' spoliés et ne cessent de protester contre leur détention arbitraire et contre les embûches dont ils sont victimes. Les anciens auteurs, en décrivant la monomanie ambitieuse, ne manquaient pas de signaler ces aliénés qui, rois, papes, empereurs, poètes et musiciens distingués, parlent sans cesse-' de leurs millions, de leurs diamants, de leurs palais, formenti des projets gigantesques, distribuent autour d'eux des distinctions et des honneurs. L'expérience a prouvé que dans< la majorité des cas, cette forme de déhre se rattachait, non u la monomanie, mais à la paralysie générale. Mais c'est lâunn point important sur lequel nous aurons à revenir plus tardJ.

Les raonomaniaques inventeurs, ceux, par exemple, quiii croient avoir trouvé le mouvement perpétuel, se rencontrent de temps à autre épars dans les asiles d'aliénés. Borné d'abordt à cette idée prédominante, le déhre chez ces malades m tarde pas à s'étendre. Gourant de porte en porte, entraîné?) dans des démarches incessantes, mais toujours rebutés et' découragés, ils se regardent comme victimes et comme per-'sécutés,et bientôt en proie à des illusions et à des hallucina+ lions, ils trouvent dans cette complication un nouvel alimen* pour leur délire. "ni Dans la monnmanie triste^ les malades sont dominés pa« une idée délirante de nature mélancolique qui s'implantM au miheu de l'intelligence, mais en resinnt limilée et saiill

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se généraliser. J'ai eu roccasion d'observer quelques monomaniaques qui, à la suite d'une perle d'argent peu importante, étaient convaincus qu'ils étaient ruinés et conformaient leur genre de vie à cette nouvelle position, tout en conservant sur beaucoup de points des appréciations exactes ; d'autres, vivement frappés d'une contrariété, d'une situation morale pénible ou délicate, craignent d'avoir manqué à l'honneur, et rien ne peut rassurer leur esprit ébranlé. Il en est enfin qui sont en proie à des terreurs imaginaires, à des hésitations, à des incertitudes, à des scrupules qui influent sur toutes leurs déterminations, sans cependant entraver leur activité intellectuelle. La monomanie triste peut facilement conduire aux idées de suicide et à des actes dangereux; en se généralisant elle se transforme en mélancolie.

La monomanie érotique, ou érotomanie , qu'il faut bien se garder de confondre avec le satyriasis, est caractérisée par un amour excessif, tantôt pour un objet connu, tantôt pour un objet imaginaire. L'intelligence seule se trouve alors atteinte, il n'y a aucune intervention des désirs vénériens. « L'érotoraanie, dit Esquirol, est à la nymphomanie et au satyriasis ce que les affections vives du cœur, mais chastes et honnêtes, sont au Hbertinage eff"réné ; tandis que les propos les plus sales, les actions les plus honteuses, les plus humiliantes, décèlent la nymphomanie et le satyriasis, l'érotomaniaque ne songe pas même aux faveurs qu'il pourrait attendre de l'objet de sa folle tendresse, quelquefois même son amour a pour objet des êtres inanimés. Alkidias, de Rhodes, est pris de déhre érotique pour la statue de Gupidon de Praxitèles; Variola raconte la même chose d'un habitant d'Arles qui vivait de son temps. »

L'érotomanie reconnaît pour causes prédisposantes toutes celles qui président en général au développement de la foHe : on a noté qu'elle se rencontrait [irincipalement chez les âmes tendres, contemplatives, exaltées par la lecture des romans,

MAIICÙ. — MU.. MIÎNT. 0/i

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parles récits d'aventures amoureuses et chevaleresques. Elle est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, surtout chez les filles elles veuves qui vivent chastement : on l'observe à tous les âges, depuis la puberté jusqu'à la vieillesse; Esquirol a rapporté une curieuse observation d'érotomanie survenue chez une femme de quatre-vingts ans. Dans plusieurs circonstances, chez des femmes ayant dépassé Fàge critique, on a observé que celte monomanie coïncidait avec le retour inattendu de la menstruation ou un étal fluxionnaire des seins qui sécrétaient une petite qiianlilé de coloslrum. (Guislain.)

L'érolomane est uniquement absorbé par la pensée et la contemplation de l'objet de son culte ; il cherche à se parer, à s'embellir, à se couvrir de bijoux, sa voix a une intonation émue, ses gestes respirent une langueur amoureuse; des hallucinations et des illusions se joignant bientôt à son délirCj il entend la voix de l'objet aimé, il cause avec luij il entend ses paroles d'encouragement, il remarque et interprète dans un sens favorable ses traits et ses gestes, il célèbre sa passion en vers, en prose, abandonne ses affaires et ne recule devant aucune extravagance pour suivre ou entrevoir la personne aimée. Dans d'autres circonstances, l'érotomanie se traduit beaucoup moins par les actes extérieurs et revêt celte forme, moitié amoureuse, moitié contemplative, qui entre pour une certaine part dans les élans mystiques de la vie religieuse.

L'érotomanie, dont l'immortel auteur de don Quichotte a donné une description si parfaite, s'accompagne d'insomnies, de paroxysmes d'agitation, et offre tous les caractères symptomatiques des monomanies; c'est d'ailleurs une forme qu'il est rarement donné d'observer à l'état de simplicité.

La monomanie hypochondriaqiie , hypochondrie délirante , ou nosomanie, peut être définie : une forme de monomanie dans laquelle le sujet présente de fausses concep-

MONOMANIE IIYPOCHONDRIAQUE. 371

tiens et des préoccupations délirantes au sujet de sa santé.

Cette définition s'éloigne tellement de l'acception attribuée ordinairement au raothypochondrie, que quelques mots d'explication sont nécessaires pour la justifier.

Sous le nom d'hypochondrie, Sauvages, Cullen et plus récemment Frank, Georget, Brachet, MM. Falret, Dubois (d'Amiens) et Michéa ont confondu deux maladies parfaite* ment distinctes; l'une, l'état hypochondriàque, l'hypochondrie deWillis, d'Hoffmann, d'Hygmore, n'est pas autre chose qu'une sorte d'état nerveux s'accompagnant, au milieu de symptômes très complexes, d'une tendance de l'esprit à exagérer le mal ressenti; l'autre est une véritable forme d'aliénation mentale, avec illusions, hallucinations et conceptions délirantes. Toutes deux ont un caractère commun : la tendance ' à se préoccuper de la santé; mais dans un cas cette tendance est un phénomène accessoire qui ne s'élève jamais jusqu'au défire; dans l'autre, elle devient le point de départ d'un état complet de fohe et donne au délire une tournure spéciale qui le rattache complètement à la classe des raonomanies.

Ces deux états morbides s'associent souvent l'un à l'autre, ce qui rend leur confusion plus facile encore ; mais, ainsi que l'a dit M. Beau (1) qui a jeté une vive lumière sur ce point de nosologie, on doit comprendre les rapports de l'hyr pochondrie et de la nosomanie de la même manière à peu près que l'on comprend ceux de la rage et de l'hydrophobie. En effet, on sait que la rage a l'hydrophobie pour symptôme, mais on sait aussi que l'hydrophobie, peut exister sans être liée à la rage, et que même la rage ne s'accompagne pas toujours et nécessairement d'hydrophobie. Eh bien! on peut en dire autant de l'hypochondrie et de la nosomanie.

Pour rendre notre pensée plus complète, nous dirons quelques mots de X hypochondrie simple, de Y état hijpochon-

(1) ArcUvQi générales de médecine, 4"= série, 1840, t. VIII, IX, X, XI» Traité expérimenlal et clinique d'auscuUationy p. 478.

driaque, avant d'aborder l'étude de la monomanie hypochondriaque, ou hypochondrie délirante.

L'état hypochondriaque dont les principaux traits se retrouvent dans Boerhaave, Lorry, Cullen, Sydenham, Willis et surtout dans Hygmore (1), qui a été décrit depuis sous le nom d'état nerveux (Sandras), denévropathie protéiforme (Cerise), se manifeste au début par des symptômes gastrointestinaux : appétit capricieux, digestions pénibles accompagnées de renvois gazeux, bouche pâteuse, vomissement, malaise épigastrique, coliques sourdes, constipation habituelle. M. Beau (2), qui réunit tous ces symptômes sous le nom de dyspepsie, et qui a noté en même temps chez ces malades la fréquence des bruits artériels anémiques, n'hésite pas, par une déduction qui me semble exagérée, à trouver dans ces caractères la définition de l'hypochondrie qu'il appelle : une dyspepsie flatulente, se liant à l'existence de bruits artériels avec prédominance de différents symptômes nerveux, parmi lesquels il y a assez souvent de la nosomanie.

Après une période intermédiaire dans laquelle prédominent surtout les troubles de la nutrition et les symptômes de l'anémie, dyspnée, palpitations cardiaques, diminution des forces musculaires, pâleur de la face, on ne tarde pas à voir survenir les phénomènes nerveux de l'hypochondrie, l'analgésie, l'anesthésie, la toux nerveuse, la dysphagie, et' enfin ces névralgies intercostales qui, s'élendant au dos, à la poitrine, et surtout aux hypochondres, avaient attiré de tout temps l'attention des médecins par leur constance, par leur ténacité, et avaient fini par imposer à la maladie son nom d'hypochondrie. A cette série de symptômes se rattachent encore les modifications de l'état moral, la tristesse, la tendance à voir tout en noir, à exagérer les souffrances, à en

(1) Hygmori, Exercitaliones duœ : 1° de passione hyslericd; '2° de affectione hypochondriacâ. Amstelodami, 1666, in-l2.

(2) Beau, Traité d'ausctiltation. Paris, 1856, p. /J97.

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parler sans cesse. Mais cette exagération n'est pas du délire; elle peut sans doute y conduire, mais elle laisse au malade la libre conscience de ses actes, et n'impose à son esprit aucune fausse conception.

Je n'ai pas à insister ici sur les relations de l'état hypochondriaque avec la pléthore abdominale et l'existence habituelle d'un écoulement sanguin hémorrhoïdaire, survenant à des époques périodiques, véritable menstruation qui en offre à la fois et les dangers et les avantages ; je ne fais également que mentionner les lésions organiques, comme la cirrhose, les cancers du foie, les dégénérescences des viscères abdominaux, qui ont été signalées comme une des terminaisons de l'hypochondrie. Les indications que nous venons de donner suffiront pour rappeler à l'esprit la différence qui existe entre l'état hypochondriaque et la monomanie hypochondriaque qui rentre plus particulièrement dans le sujet de nos études.

Les causes prédisposantes de la monomanie hypochondriaque^ parmi lesquelles domine l'hérédité, ne sont pas autres que celles que nous avons assignées à la folie en général, et cette analogie est une preuve nouvelle des connexions qui unissent ces deux états pathologiques. Les causes occasionnelles n'ont, dans tous les cas, qu'une valeur secondaire ; lorsqu'elles exercent leur action indépendamment de toute prédisposition, elles ne déterminent que des états peu graves au point de vue du pronostic. C'est ainsi que chez les gens du monde, la lecture inconsidérée des livres de médecine; chez les étudiants, les premières études médicales, amènent des préoccupations hypochondriaques passagères qui leur font éprouver successivement tous les maux qui passent sous leurs yeux.

La nosomanie peut prendre naissance dans une préoccupation purement imaginaire, mais souvent aussi elle procède d'une maladie réelle qui, exagérée et amplifiée par un car-

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veau malade, devient le point de départ d'une foule de conceptions délirantes : pour quelques-uns, le délire s'organise autour du moindre bouton, de la tumeur la plus insignifiante ; chez d'autres, ce sont des douleurs d'estomac, des angines chroniques à forme granuleuse, des affections des organes génito-urinaires qui, légères par elles-mêmes et incapables de compromettre la santé, concentrent toute l'attention des malades et exercent sur l'intelligence le retentissement le plus fâcheux.

Quelle que soit son origine, la monomanie hypochondriaque présente plusieurs périodes dans son développement.

1° A la première période, ce n'est encore qu'une idée fixe : les malades ne délirent pas, ils conservent le libre exercice de leurs facultés intellectuelles; ils peuvent travailler et remplir les devoirs de leur profession, et leurs appréciations sur les choses de la vie restent saines et justes; mais l'idée qui les obsède commence à influer sur leurs actions. Sontils préoccupés de leur gorge, de leur nez, de leur larynx, ils • se tâtent, s'inspectent et s'examinent sans cesse; ils prennent une foule de précautions pour leur santé, courent de mé- • decin en médecin, de remède en remède, crédules, dociles, , faciles à décourager et à tromper, inventant des théories ' médicales et lisant les livres de médecine avec une ardeur* que rien ne lasse. Parmi ces monomaniaques, les syphilo-phobes, si bien connus de M. Ricord, ne sont ni les moins » curieux ni les moins rares : ce sont des individus, souvent aff'aiblis etépuisés, qui, n'ayant jamais présenté de symptômes ■ syphilitiques, ou bien ayant eu dans un passé lointain desaccidents vénériens qui leur reviennent en mémoire, sont; dominés par la terreur de la vérole. Chaque matin, ilsrecherchent à l'extrémité de la verge la gouttelette de mucus, indice de leur blennorrhée; la moindre rougeur, la moindre tache les met en éveil, et leur activité intellectuelle se concentre peu à peu autour de cette idée iixe. La plupart,

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lorsqu'on les examine avec soin, présentent, outre ces préoccupations maladives, une grande impressionnabililc, de l'insomnie, des douleurs erratiques, et cet ensemble de symptômes nerveux que nous avons- signalés à propos de l'état liypochondriaque.

La première période peut, chez certains sujets, guérir sans laisser de traces fâcheuses après une durée de quelques mois; mais elle peut aussi se prolonger pendant des mois, des années et même indéfiniment. Tant que l'état est stalionnaire, tant qu'il ne s'agit que d'une idée fixe, on ne peut dire, au moins d'une manière générale, que l'individu soit aliéné; mais bien souvent cette limite est franchie, et des irradiations délirantes s'étendent et sur les actes et sur il'intelligence.

12° A la deuxième période, des illusions et des hallucinations de tous les sens, et surtout de la sensibilité générale, viennent donner un nouvel aliment aux fausses conceptions; les malades ne savent où trouver des expressions pour ! peindre les sensations qu'ils éprouvent : on leur coule du plomb fondu dans les veines, leurs nerfs sont tordus et déchirés, ils sentent des tisons ardents qui brûlent leur estomac; rien n'égale la richesse de leurs images et la vivacité et la subtihté de leurs descriptions. Le médecin doit bien se garder de regarder toutes ces souffrances comme purement imaginaires, car elles correspondent à des illusions qui font bien réellement percevoir aux malades toutes les sensations qu'ils décrivent : on les voit d'ailleurs, à ce degré, passer leur vie dans la contemplation et l'examen scrupuleux de leur personne; ils se tâtent le pouls, écoutent les battements de leur cœur, examinent leur langue, passent en revue l'urine, le sperme, les matières fécales, la sueur, les crachats, et, absorbés par ces soins, négligent leurs affaires les plus importantes, se séparent de leur famille et ^le leurs affections les plus tendres et bientôt même se laissent aller à des actes

'^''J DES MOiNOMANlES.

empreints d'un profond délire. Ils refusent de se lever, s'astreignent à un régime extraordinaire, prennent des tics et des habitudes bizarres qu'ils justifient toujours par le soin de leur santé et par le soulagement qu'ils disent en ressentir. Tel se masturbe pour calmer ses nerfs, tel autre se désbabille et cherche à rester nu pour tempérer l'ardeur qu'il ressent dans ses entrailles. J'ai connu un hypochon-driaque qui, poursuivi par des odeurs fétides dues à des i hallucinations de l'odorat, croyait que ces odeurs prove- i naientde son corps gangrené : il fuyait la société, changeait j à chaque instant de logement, convaincu qu'il empestait: tout autour de lui, et chaque nuit étalait à ses fenêtres le linge qu'il avait porté pendant le jour, afin de détruire les> exhalaisons qui s'en échappaient. Celui-ci refuse de parler: parce qu'il n'a pas de larynx, celui-là marche sur ses talons ~ ou se laisse porter parce que ses jambes seraient incapablesde soutenir le poids de son corps. On en voit qui manient ^ à plaisir leurs matières fécales et cherchent minutieusement, au miheu de leurs excréments, les vers, les crapauds,, les grenouilles qu'ils sentent remuer dans leur corps et aux-quels ils attribuent tous leurs maux. Certains d'entre eux, dans? un but thérapeutique, se laissent aller à des excès alcooliqueseffrénés, d'autres s'imposent des jeûnes prolongés, ouut même en arrivent à un refus absolu d'aliments. J'ai insisté (1)1 sur une forme particuHère de monomanie hypochondriaque ! dans laquelle les sujets, gastralgiques au début, s'apercevant;! qu'en diminuant la quantité d'aliments ingérés, ils atté-i nuaient leurs douleurs d'estomac, arrivent à cette convictionii; qu'ils ne peuvent pas manger, qu'ils ne doivent pas manger, et finissent par succomber dans le marasme si l'on n'intervient pas énergiquement près d'eux. Quelques hypochon-

(1) Note sur une forme de délire hypochondriaque consécutive aux dyspepsies et caractérisée principalement par le refus d'aliments {Ann.-méd. psychol., im, p. 15).

MONOMANIE lIYPOCliONDRlAQUE. àii

tiriaques répctenl que leur estomac est bouché, que l'intestin est renversé, qu'ils ne peuvent ni manger, ni boire, ni urmer, ni aller à la selle.

3" A sa troisième période, la nosomanie n'est plus limitée à la sphère individuelle; elle s'étend au delà, et le déhre hypochondriaque s'associe à des idées mélancohques ou à des idées de persécution. Non-seulement l'hypochondriaque est affecté de mille maux, mais encore il est ruiné, il est perdu, il est déshonoré, on le montre partout au doigt; les sensations maladives qu'il éprouve, les illusions qui le tourmentent, il les attribue à des poisons, à des substances malfaisantes qui sont mêlées à ses ahments, d'où ses idées de haine envers ses parents, ses amis, son médecin, qui deviennent quelquefois victimes de sa vengeance, ainsi que la science en possède plus d'un malheureux exemple. Enfin, les hypochondriaques , sous l'influence du dégoût et du découragement qui les poursuivent, peuvent arriver aux idées et aux tentatives de suicide. On a dit que ces malades, tout en répétant incessamment qu'ils désirent la mort, qu'ils veulent se tuer, reculent toujours devant une tentative sérieuse : cette assertion est exagérée, et l'on voit des hypochondriaques réaliser à la fin leurs menaces et finir par le suicide.

La nosomanie se termine de la même façon que tous les délires partiels : lorsqu'elle se présente à l'état aigu et qu'elle s'accompagne d'une vive excitation, elle peut guérir dans un espace de temps assez limité ; lorsqu'elle passe à l'état chronique, elle acquiert une extrême gravité. Si elle ne franchit pas le premier degré, les malades conservent longtemps la libre direction de leurs actes, et, tout en faisant le tourment de ceux qui les entourent, continuent à gérer leurs affaires et à vivre dans la société. Mais, arrivée à une période plus avancée, l'hypochondrie s'associe à la mélancolie, aux déhres partiels de toute nature, finit par la démence, et alors, au miUeu môme de l'affaiblissement intellectuel, se retrouve

encore la trace des idées délirantes spéciales qui avaient signalé le début de l'affection.

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