MONOMANIES IMPULSIVES
On a nié l'existence des monomanies instinctives : on a ait que le mouvement impulsif n'existait jamais seul, qu'il était toujours lié à quelque hallucination, cà quelque idée délirante, et qu'elles pouvaient toutes rentrer dans la classe des monomanies intellectuelles ou des monomanies sensoriales (1). On a dit encore que ces impulsions étaient le plus souvent associées à des vertiges épileptiques, et qu'il fallait les regarder, non comme une forme particulière de vésanie pure, mais comme un de ces troubles intellectuels spéciaux à l'épilepsie. Ces objections ne manquent pas de valeur, cependant elles me paraissent insuffisantes pour supprimer la classe des monoraanies instinctives. Si dans les observalions que possède la science, le mouvement impulsif a souvent, en effet, été accompagné d'une idée fausse, d'une hallucination, le fait de l'irrésistibihté, de l'impulsion, reste tellement prédominant au milieu de tous les autres symptômes qu'il donne cà la maladie un cachet qui frappe au premier coup d'œil. Quant à affirmer que chaque accès de violence impulsive a été précédé d'un vertige épileptique assez passager pour échapper à l'observateur, c'est généraliser outre mesure une vérité mieux étudiée, il est vrai, de nos jours. Quoi qu'on en dise, il existe incontestablement des monomanies instinctives dégagées de toute complication.
2" Causes. — On retrouve dans les monomanies instinctives toutes les causes qui président en général au développement de la folie : antécédents héréditaires fâcheux, bizarreries de caractères, affections nerveuses antérieures. Les causes occasionnelles ont une certaine importance ; ainsi c'est au moment de la puberté, pendant les époques menstruelles, pendant la grossesse ou l'allaitement, au moment de l'accouchement et pendant les premiers jours qui le suivent, que se développent le plus volontiers les impulsions
(1) Bariod, Thi'sc, De la non- existence delà monomanie inslinoUve.
irrésistibles; une cinolion morale, Tesprii d'imitation, agissent dans le même sens. En 1825, une femme, Henriette Cornier, entraînée par une impulsion de cette nature, ainsi ((ue Marc le démontra, commit sur une enlant de dix-huit mois, un meurtre qui eut dans toute la France un grand retentissement; dans l'année qui suivit, Esquirol recueillit quatre observations d'impulsions homicides, remontant toutes à la vive impression produite par les commentaires de toutes sortes dont ce procès avait été l'objet.
y Symptomatolugie. — L'accès impulsif est en général précédé d'une période de durée variable, pendant laquelle les sujets sombres, mélancohques, vivant à l'écart, présententi un notable changement dans leur caractère et leur manière de vivre : déjà ils subissent l'influence de l'idée maladive, ils^ luttent contre elle, ils cherchent à la repousser; au momenti de l'accès, l'angoisse est inexprimable : ils éprouvent dui tremblement, de la céphalalgie, de la constriction épigastrique; les artères battent avec force, des bouffées de chaleur montent au visage, le regard devient fixe et farouche; une fois l'acte accompli, il se produit une sorte de détente : tantôt les sujets ne conservent aucun souvenir de ce qui s'est : passé, tantôt ils tombent dans un état d'affaissement et de stupeur ; quelques-uns ont horreur de leur crime, se lamentent, se désespèrent, vont se mettre entre les mains de la justice et racontent eux-mêmes les sensations qu'ils ont éprouvées avant l'accomplissement du crime.
La foHe impulsive peut guérir après avoir duré plusieurs semaines, plusieurs mois, et ne laisser après elle aucune trace fâcheuse, mais les rechutes sont possibles, et ceux qui ont résisté une première fois succombent plus tard. Parfois même la reproduction des accès est réguhèrement intermittente, et pendant les intervalles de calme, les malades rendent compte avec une lucidité parfaite des mouvements étranges qu'ils ont ressentis.
MONOMANIES IMPULSIVES. àbô
li° Formes diverses de monomanie instinctive. — C'est surtout à la monomanie impidsive homicide et suicide que ces données générales sont applicables. Dans la monomanie homicide, les malades ne s'adressent pas à des inconnus, à des ennemis; loin de là, ce sont leurs enfants, leurs parents, les êtres les plus chers, qui deviennent les victimes de leur violence ; la vue d'un couteau, d'un poignard, d'une arme quelconque, réveille l'impulsion avec une énergie nouvelle, et si, au début, les malades s'enfuient effrayés lorsqu'ils sont en présence de l'objet de leur délire, trop souvent ils finissent par succomber à l'irrésistibilité du mouvement qui les domine.
Dans une maison respectable d'Allemagne (1) une mère de famille rentre chez elle; une domestique contre laquelle on n'avait jamais eu le moindre sujet de plainte paraît dans une grande agitation ; elle demande à parler seule à sa maîtresse, se jette à ses genoux et lui demande en grâce de quitter sa maison. Sa maîtresse, étonnée ■d^une semblable demande, veut en connaître le motif, et elle apprend que toutes les fois que la malheureuse domestique déshabille l'enfant de cette dame, elle est frappée de la blancheur de ses chairs, et éprouve le désir presque irrésistible de l'éventrer; elle craint de succomber et préfère s'éloigner. Cet événement s'est passé dans la famille de M. de Humboldt.
Le 7 octobre 1826, dit Georget (2), la femme d'un cordonnier, nommé N..., vint me demander des conseils pour un état qui la mettait au désespoir : elle' avait l'apparence de la santé, elle dormait bien, avait bon appétit, ses règles étaient régulières, elle n'éprouvait aucune douleur, la circulation n'offrait rien de particulier; mais la femme N... se plaint d'avoir des idées qui la portent à immoler ses quatre enfants, quoiqu'elle les aime, dit-elle, plus qu'elle-même;
(1) ^\&xc,Comullal. méd.- légale pour H. Cornier. Paris, 18A0, t. II, p. 71.
(2) Georget, Discussion médico-légale sur la folie. Paris, 1826»
elle craint alors de faire un mauvais coup, elle pleure, se désespère, elle a envie de se jeter par la fenêtre; dans ces moments elle devient rouge, elle ressent une impulsion irrésistible et non motivée, ce qui lui donne un saisissement et un tremblement général.
Elle n'a pas de mauvaises idées contre les autres enfants; elle a soin de fuir les siens, de se tenir hors de chez elle, de rester chez une voisine, de cacher couteaux et ciseaux; on ; n'observe aucune autre lésion mentale. Cette femme ne peut I plus travailler dans une manufacture où elle était occupée, attendu qu'elle a besoin d'être aidée par deux de ses enfants, et qu'elle ne veut pas les avoir si près d'elle; elle ne reste point oisive ; lorsqu'elle n'a rien à faire, elle monte et descend les escaliers un grand nombre de fois pour faire diversion à ses idées. Cet état dure depuis le 8 septembre 1826. Trois mois auparavant, la malade avait éprouvé une vive contrariété étant dans ses règles; celles-ci continuèrent à couler et sont revenues avec régularité; elle n'a pas eu l'esprit j frappé par le récit de crimes extraordinaires, mais elle avait eu un accès trois mois auparavant. M. Lallemand, chirurgien en chef de la Salpêtrière, a ordonné des bains, la valériane et un vésicatoire entre les épaules.
L'impulsion au suicide se rencontre exactement avec les I mêmes caractères que l'impulsion homicide et lui est bien \ souvent associée; sans cause, sans chagrin d'aucune sorte, les sujets éprouvent de véritables accès pendant lesquels \ le penchant au suicide se présente à leur esprit avec une violence irrésistible qui s'accompagne de tous les troubles somatiques que nous avons énumérés. Comme ils ont de leur état une conscience parfaite, ils tremblent en passant sur un pont, en se trouvant sur un lieu élevé, en se faisant la barbe, se lamentent sur leur sort et sur celui de leur famille, et vivent dans un état d'anxicicct d'angoisse qui émeut lorsqu'on les entend raconter leurs souflVances.
MONOMANIES IMPULSIVES. — KLEPTOMANIE. oSO
Faut-il admettre comme forme spéciale de monomanie inslinctive une propension irrésistible au vol, ou kleptomcmie? Plusieurs des observations de ce genre citées par Esquirol se rapportent évidemment aux débuts de la paralysie générale et ne sauraient être invoquées ici. Mais en dehors de ces laits, en dehors de ceux qu'on observe chez des imbéciles et des déments, on en cite d'autres qui présentent comme lésion intellectuelle isolée , une propension irrésistible au vol. Marc (1) a rapporté les observations suivantes : Une jeune demoiselle, née de parents riches et de noble extraction, douée d'un bon caractère et d'un esprit sain, éprouvait habituellement le besoin de s'emparer des objets de toute espèce qui frappaient sa vue. Elle tenait en réserve un grand nombre de mouchoirs, de dés, de tîchus, de bas, de gants qu'elle avait enlevés à ses compagnes. Ses larcins venaientils à être découverts, elle ne cherchait pas aie dissimuler; elle témoignait par ses larmes le repentir et la honte que sa I onduite lui faisait éprouver; elle promettait de résistera l'avenir à cet odieux penchant; retirée dans sa chambre, elle ( priait Dieu avec ferveur de la soutenir dans ses résolutions; mais l'occasion venait bientôt les détruire, et le maître delà pension où elle était alors fut enfin obligé de la renvoyer à ses parents.
Un employé du gouvernement, à Vienne, avait la singulière habitude de ne voler que des ustensiles de ménage ; il loua deux chambres pour les y déposer; il ne les vendait point et n'en faisait aucun usage.
Victor Amédée, roi de Sardaigne, prenait partout des objets de peu d'importance.
Lavater parle d'un médecin qui ne sortait pas de la chambre d'un de ses malades sans lui dérober quelque objet, et qui ensuite n'y pensait plus. Le soir, sa femme vi-
(1) De la folie considérée dann ses rapports avec les questions médico-judiriaires. Paris, 1840, t. H, p. 255.