‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 144 sur 172 · MANIE, MÉLANCOLIE, DÉLIRE PARTIEL · texte numérisé non relu

MANIE, MÉLANCOLIE, DÉLIRE PARTIEL

moments de calme, l'impressionnabilité est portée à un haut degré, et le délire érolique, sans être constant, se présente avec une grande fréquence. Les jeunes filles, même les plus réservées, se prennent de passion pour leur médecin, pour le premier individu qu'elles aperçoivent; le son de la voix, le bruit des pas d'un homme, les jettent dans une excitation inexprimable; leurs préoccupations délirantes roulent sur des idées de mariage; elles ont l'œilhumide et noyé, les allures provoquantes, et oiïrent un singulier mélange de retenue et de passion; souvent il leur arrive de parler de leur mari, de leurs enfants, ou bien de se croire enceintes et sur le point d'accoucher.

A part ces nuances symptoraatiques, parmi lesquelles l'accès convulsif seul est caractéristique, la manie hystérique présente la même marche et la même terminaison que l'accès de manie ordinaire. J'ai vu dans plusieurs caslaguérison s'opérer avec une grande netteté, mais souvent aussi l'agitation ne cesse que pour faire place à des symptômes nerveux protéiformes dans lesquels l'intelligence reste plus ou moins gravement compromise.

Le délire général mélancolique est rare, mais ce qui est infiniment plus commun, c'est le délire partiel avec ou sans hallucinalions. Certaines malades ont des troubles du goût et de l'odorat, sont poursuivies par des idées d'empoisonnement, et en arrivent envers ceux qui les entourent à des sentiments de haine et de vengeance. D'autres sont tourmentées par des scrupules, s'accusent de crimes qu'elles n'ont pas commis et forment des projets de suicide. Tous ces étals sont susceptibles de guérison et sont remarquables en général par leur mobilité.

Il n'en est pas de même du délire hypochondriaque lorsqu'il vient compliquer l'hystérie. Cette association de l'hystérie et de l'hypochondrie est toujours assez grave au point ile vue du pronostic, et indique une lésion profonde du

'^^^^ l)K l'hySTÉUIE.

système nerveux. Elle est loin d'être. fréquente : si dans les ouvrages de Sydenham on trouve une conl'usion incessante entre l'hystérie et l'hypocliondrie, c'est que ce médecin éminent décrivait sous le nom d'hypochondrie et la nosomanie et l'état nerveux que nous avons désigné sous le nom de mal hypochondriaque. La même confusion se retrouve dans F. Hoffmann, dans Louyer-Villermay qui rattachent à l'hypochondrie des phénomènes généraux tenant à la surexcitation nerveuse, mais différant totalement du délire hypochondriaque. Or, si ces phénomènes de surexcitation nerveuse se retrouvent souvent associés à l'hystérie, il n'en est plus de même de l'hypochondrie délirante, puisque M. Landouzy dit n'avoir jamais rencontré cet état associé à l'hystérie, et que, d'après les observations de M. Briquet, il y a tout au plus une hystérique sur cent qui ait été nosomane, et encore même l'hystérie s'était-elle développée postérieurement à la monomanie. Bien plus, ce dernier auteur fait remarquer que les hystériques s'inquiètent en général fort peu de leur santé : « J'ai vu, dit-il, des hystériques avec anesthésie et faiblesse des membres telle que cela équivalait à une paralysie soit partielle, soit générale, d'une durée de plusieurs mois, ne pas même penser à la manière dont leur maladie se terminerait. »

L'hypochondrie délirante n'offre chez les hystériques aucun caractère remarquable ; on retrouve chez ces malades d'incessantes préoccupations sur leur état ; elles se plaignent de toutes sortes de souffrances et de sensations pénibles, tout à fait différentes des malaises ordinaires de l'hystérie ; elles sont à la recherche des médicaments nouveaux, changent à chaque instant d'hôpital et de médecin et présentent en un mot tout l'ensemble symptomatique que nous avons décrit à propos de la nosomanie.

Les hallucinatiom chez les hystériques ahénées sont assez communes : sur \h cas de folie hystérique, 9 étaient accom-

IMPULSIONS IRRÉS1STII5LES. 00/

pagnés d'hallucinations et d'illusions (1); sur ce chiffre, 6 Ifcmmes, jeunes ou vieilles, se croyaient entourées d'hommes qui voulaient cohabiter avec elles et les provoquaient. Une de ces malades était persuadée qu'elle était suivie en tous lieux par un avocat qui ne lui avait jamais parlé. Il l'avait fait divorcer et voulait se marier avec elle. Quelques hallucinées accusaient des ardeurs extrêmes dans les parties sexuelles, et faisaient de leurs rêves les peintures les plus voluptueuses.

A côté de ces formes déhrantes, on observe assez souvent chez les hystériques des troubles psychiques isolés, des hallucinations, des impulsions irrésistibles .

Ainsi l'on voit persister, après des accès de folie, des hallucinations isolées, compatibles avec l'état de raison, et qui peuvent exister pendant un temps assez long sans amener aucun acte insensé. Une jeune hystérique que j'ai soignée, convalescente d'un accès maniaque intense, conserva pendant plus de deux mois après la cessation du délire, une hallucination de la vue qui avait pris naissance au milieu même du paroxysme : elle voyait incessamment devant elle la figure de la mort, et cette apparition, dont elle reconnaissait parfaitement la nature, la jetait dans un trouble et un malaise moral insurmontables.

Les impulsions irrésistibles des hystériques sont loin d'avoir le caractère violent et dangereux des impulsions des épileptiques. Elles consistent plutôt en une tendance anxieuse et instinctive à commettre des actes extravagants ou ridicules. Itard (2) cite le fait d'une dame qui, au miheu d'une conversation qui l'intéresse vivement, tout à coup, sans pouvoir s'en empêcher, interrompt ce qu'elle dit ou ce qu'elle écoute, par des cris bizarres et par des mots encore plus extraordinaires, qui font un contraste déplorable avec

(1) Brierre de Boismont, Des hallucinalions, j>, 218.

(2) Lésions des mouvements volontaires {Archives de médecine, 1825).

DJi L IlYSTÉIllE.

son aspect et ses manières distinguées. Ces mots sont pour la plupart des jurements grossiers, des épithètes obscènes, et, ce qui n'est pas moins embarrassant pour elle que poulies auditeurs, l'expression toute crue des jugements ou des opinions peu favorables qu'elle se kùL de quelques-unes des personnes de la sociélé. M. Briquet rapporte le fait d'une demoiselle hystérique fort pieuse, hallucinée, entendant des voix dans les diverses parties de son corps, et qui assez fréquemment et toujours involontairement, puisqu'elle en est elle-même scandahsée, laisse échapper des injures contre la Divinité (1). Dans ces observations et dans les observations analogues, il y a plus qu'un simple spasme musculaire, quoiqu'on aient dit quelques auteurs.

On voit encore des hystériques qui, sans être complètement aliénées, sentent un besoin irrésistible de parler, de faire de grands éclats de voix, de tout bouleverser autour d'elles, de briser les objets qui leur tombent sous la main, et cela tout en comprenant combien une pareille conduite est absurde et déplorable : elles sentent en elles quelque chose qui les pousse malgré leur volonté, et dont il faut savoir tenir compte, sinon comme excuse, du moins comme atténuation, dans l'appréciation médico-légale de leurs actions.

Quant à la démence, elle peut survenir comme suite éloignée des troubles intellectuels développés chez les hystériques, mais jamais elle n'est la conséquence directe de l'hystérie et de ses accès convulsifs; jamais non plus la paralysie générale n'a été observée comme terminaison ultime de cette névrose convulsive. Sans doute des accès convulsifs répétés amènent à la longue quelques altérations dans l'intelhgencc, la mémoire est moins sûre et moins fidèle, il y a moins d'aptitude au travail et de liberté dans l'esprit, mais de là à la démence, il y a loin encore; sous ce rapport une

(1) Briquet, Traite de l'hyslcrie, p. 321.

DÉMEiNCE. — FOLIE HYSTÉRIQUE ÉPIDÉMIQUE. 569

dilîérence considéraJjle sépare l'hystérie de l'épilepsie, et la cause en a été cherchée dans les particularités mêmes qui caractérisent les accès convulsifs. Dans l'accès hystérique, a-t-on dit, l'afflux sanguin vers la tête est moins considérable et la circulation cérébrale est moins profondément modifiée : dans l'accès ôpileptique les alternatives de pâleur et de rougeur, l'injection livide des traits pendant la période tétanique, indiquent une pléthore locale qui peut favoriser le développement ultérieur des lésions organiques. Cette explication, malgré ce qu'elle a de vraisemblable, est loin de résoudre la question, et l'on se demande encore avec Esquirol comment il se fait que les convulsions hystériques qui sont si intenses, qui persistent pendant plusieurs heures et même pendant plusieurs jours, ne jettent pas dans la démence comme les accès épileptiques et surtout comme les vertiges (1).

Enfin la folie hystérique, lorsqu'elle se développe dans une grande réunion de sujets, au milieu d'imaginations ardentes, exaltées par le jeûne, le mysticisme, et promptes à s'impressionner, devient facilement épidémique et offre alors une association étrange et irrégulière de toutes les névroses de l'intelhgence et du mouvement, au milieu de laquelle cependant les phénomènes hystériques tiennent une place importante. Il suffit de parcourir le livre de M. Calmeil(2) pour se faire une idée de ces épidémies extraordinaires qui ont régné de tout temps, et se sont prolongées jusqu'à l'époque moderne, après avoir sévi au moyen âge avec une intensité peu commune. Les convulsions hystériques, les hallucinations, les idées délirantes relatives à la possession diabolique, l'extase, la catalepsie, se propageaient par imitation d'un sujet

(1) Esquirol, Des maladies mentales, t. p. 289.

(2) De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, ntsloriquc et judiciaire, iSltà.

DE l'hystérie.

à un autre, cl envahissaient des couvents, des monastères des populations entières, qui présentaient aux yeux étonnés; des théologiens et des juristes les spectacles les plus étranges, auxquels ne manquaient pas les explications surnaturelles. Nous ne saurions, sans sortir des limites de ce travail, donner même une simple indication de ces diverses épidémies. Rappelons seulement la démonopathie avec accidents hyslériformes des moinesses de Cambrai (l/i9J), l'hystéro- démonopathie des religieuses d'Uvertet, de Brigitte, des filles de Nazareth, des juives converties à Rome, des orphelins d'Amsterdam (1550-1563); l'hystéro-démonopathie des filles de Sainte-Ursule à Aix, qui accusèrent le curé Gaufridi du crime de sorcellerie et le tirent condamner au feu (1611), En 16/i2, les religieuses de Louviers stimulées par le zèle ardent et la piété mystique et contemplative du curé Picard, s'exténuèrent par des jeûnes excessifs et bientôt furent prises de convulsions, de transports de fureur, et de démonopathie. Le curé Picard, mort sur ces entrefaites, fut accusé de magie, de sacrilège, et son corps fut brûlé en place publique.

Chez les ursulines de Loudun ('J6;^2), l'épidémie commença par des hallucinations suivies bientôt d'idées de possession et des convulsions les plus étranges : telle religieuse, couchée sur le ventre, les bras tordus sur le dos, les jambes, relevées vers l'occiput, défie de la sorte le prêtre qui la poursuit avec le saint-sacrement. Telle autre, courbée en arrière, pliée en double, affecte de marcher la nuque posée sur les talons. Quant à leurs cris, ajoute un témoin oculaire, c'étaient des hurlements de damnés, de loups enragés, de : bêtes horribles. Il n'y avait rien en cela, non plus que dans ; tout le reste, qui fût humain... Chez toutes, les exorcismes . développaient des convulsions hystériques, de la catalepsie et des scènes de somnambulisme. On connaît l'histoire du curé Urbain Grandier qui, accusé par ces ahénées d'avoir

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