FOLIE HYSTÉRIQUE ÉPIDÉMIQUE
attiré le démon dans leur corps, finît par succomber après une procédure dont la lecture révolte le bon sens et soulève l'indignation.
De 1731 à 1732, on vit se produire dans le cimetière de Saint-Médard, sur le tombeau du diacre Paris, janséniste qui venait de succomber aux austérités d'une pénitence meurtrière, les phénomènes les plus étranges. Au début, il suffisait de toucher la pierre du tombeau pour obtenir des guérisons miraculeuses; bientôt des accidents convulsifs se manifestèrent chez les patients, et l'on vit le sol du cimetière disputé par une multitude de filles, de femmes, d'infirmes, qui se débattaient dans des convulsions; aux convulsions succédèrent des hallucinations, des accès d'extase et de catalepsie et une partie des accidents propres à la démonopathie. Obsédés par des idées religieuses, les sujets se livraient à des jeûnes prolongés, à des mortifications de toute nature qui exaltaient encore chez eux la surexcitation nerveuse. On les vit, surtout les femmes, se soumettre, comme par inspiration, à des supplices de toute nature, afin de prouver que le Tout-Puissant pouvait les rendre invulnérables et impassibles : elles se heurtaient la tête contre les murs, se faisaient écarleler par des hommes vigoureux sans manifester aucune douleur; quelques-unes se couchaient sur le dos, se couvraient la poitrine d'une planche et supportaient le poids de toutes les personnes qui voulaient bien y monter. On a vu, dit un témoin oculaire, plus de vingt hommes rassemblés tous à la fois sur cette planche, cepen- ■dant non-seulement la convulsionnaire n'était pas oppressée, mais souvent elle ne trouvait pas que cela fût encore assez pesant pour faire cesser le gonflement qu'elle ressentait dans les muscles. Quelques-unes se faisaient frapper avec des pavés, avec des chenets en fonte, avec des bûches, et témoignaient le contentement qu'elles éprouvaient, en suppliant de redoubler les coups. Il fallut, pour mettre fin à tous ces
m l'uystéiue.
scandales, faiiu funner lo cimetière de SuinL-Médard et dis^ perser à la Bastille, à Bicûtre, et dans beaucoup d'autres lieux de dépôt, les convulsionnaircs les plus renommés.
Ces diverses épidémies nerveuses sont devenues plus rares et ont pris moins d'extension à mesure que les populations, éclairées par une éducation plus rationnelle, mieux dirigées ij dans leurs aspirations religieuses, ont offert moins de tendance aux croyances superstitieuses et surnaturelles. 11 ne faut pas oublier toutefois que l'esprit humain reste le môme à travers toutes les générations, et que les bienfaits de la civilisation et des lumières restent impuissants en présence des faiblesses de notre organisation. De temps à autre, même de nos jours, nous voyons se reproduire des affections nerveuses épidémiques en tout semblables à celles dont le moyen âge nous a transmis l'histoire. En 18/i8, la maison des détenues du Bon-Pasteur, à Amiens, vit éclater, non-seulement parmi les condamnées, mais encore parmi les religieuses et les infirmières, des phénomènes nerveux insolites consistant en troubles notables de la mémoire et de l'intelhgence, délires de formes variées, symptômes d'extase et de catalepsie, douleurs violentes à l'épigastre et au sommet delà tête. A Jossehn, en Bretagne, régnait, il y a peu d'années une épidémie de convulsions hystériques. Vers la même époque, les journaux poHtiques rapportaient avec quelques détails l'histoire d'une affection nerveuse épidémique sévissant en Suède sur les enfants de toute une localité et s'accompagnant d'accès d'extase et de convulsions ; les sujets, au miheu de leurs hallucinations, racontaient qu'ils étaient possédés du diable et qu'ils assistaient chaque nuit aux scènes du sabbat. Enfin j'ai vu moi-même à Bonneville, en Savoie, des possédés venant de Morzine, où une épidémie de démonomanie, décrite par M. Arthaud dans la Gazette médicale de Lyon, règne depuis plusieurs années et se dissipe à peine en ce moment, sous l'inlluence de la dis-
persion des malades dans loiUes les localités voisines. Les femmes que j'ai inlerrogées pendant leur convalescence, m'ont raconté que chez elles les convulsions débutaient par une ardeur douloureuse à l'épigaslre, que la vue d'un prêtre, d'un signe religieux, suffisait pour occasionner des crises violentes, qu'elles étaient convaincues que le diable s'était logé en elles. A ces récits exacts se mêlaient, comme il arrive toujours en pareil cas, des narrations fantastiques, s' expliquant ou par des hallucinations ou par l'état exalté de ces imaginations frappées de terreur : elles avaient entendu dire que des possédés pouvaient grimper sans aucune aide le long des maisons, qu'un enfant de six mois avait parlé et prophétisé. Des traits analogues se retrouvent dans l'histoire de toutes les épidémies de démonomaniaques.
Que dire enfin des tables tournantes, des spiritistes, et de toutes ces ineptes fantaisies qui trouvent toujours des charlatans pour les exploiter, et des esprits crédules pour les accepter avec ardeur? Sachons rester modestes, même en présence des énormités du moyen âge, et n'oublions pas qu'en tout temps et en tout heu, la raison et le bon sens sont soumis à d'outrageuses violations.
g 6. — Traitement,
On donnera aux hystériques une vie calme, occupée, régulière, exempte autant que possible d'émotions morales. Le mariage qu'on leur conseillait autrefois d'une manière banale ne fait qu'aggraver encore la prédisposition aux troubles nerveux, soit par les préoccupations qu'il amène, soit par les grossesses, les accouchements, les ahaitements qui sont tout autant de périodes dangereuses à traverser pour les sujets impressionnables ou ayant des antécédents héréditaires fâcheux. Par un examen clinique attentif on recherchera si chez ces malades il existe de l'anémie, de la pléthore ou quelque affection locale éloignée sous l'in-
DE l'hystérie.
fluonce de laquelle la maladie ait pu se développer sympallnquemcnt. Aulanl l'anériiie est fréquenle et nécessite comme traitement fondamental l'emploi des toniques et des ferrugineux, aulanl il esl rare de procurer un soulagement durable à l'aide des émissions sanguines; cependant dans les cas où la menstruation fait défaut, où l'hystérie est essentielle, et se rencontre chez des femmes brunes, colorées et sangumes, des sangsues, des ventouses scarifiées ont diminué la violence des accès convulsifs et du déhre.
A côté de cette médication générale, signalons les moyens destinés à agir directement sur l'élément nerveux : parmi eux les bains tièdes et les bains frais prolongés tiennent une place importante, il en est de même des pratiques hydrothérapiques employées avec prudence : aucun moyen n'exerce une action sédative plus puissante sous quelque forme que l'hystérie se présente, et l'on peut sans crainte les conseiller dans la grande majorité des cas.
^ L'opium rend à lui seul plus de services que tous les antispasmodiques dans le traitement de l'hystérie : employé à dose continue et progressivement croissante, depuis 5 centigrammes jusqu'à 30 et hO centigrammes d'extrait thébaïque donnés chaque jour, il émousse la sensibilité nerveuse et améliore d'une manière générale tout l'ensemble symptomatique de la maladie, les malades le supportent bien et éprouvent seulement, lorsqu'on donne des doses trop élevées, des nausées et de la constipation, accidents auxquels il est toujours facile de remédier.
Quand les attaques convulsives deviennent pénibles par leur fréquence et leur durée, on essaye de les suspendre en exposant les malades au grand air, en leur projetant de l'eau froide à la figure, en leur faisant respirer de l'élher. Un moyen beaucoup plus efficace consiste à faire avaler de gré ou de force deux ou trois verres d'eau fraîche : les premières gorgées semblent augmenter l'état de spasme et sont quel-
qiiefois rejelées; mais bientôt la contraction cède à une nouvelle quantité de liquide subitement ingéré, la déglutition s'opère et l'attaque cesse. Sans parler des moyens au moins bizarres vantés par la médecine antique, on a encore préconisé la compression abdominale, l'application subite d'un corps froid à l'épigastre, les révulsifs, la ligature des membres, la titillation de la luette et des fosses nasales. Mais dans les attaques convulsives d'hystérie et d'hystéroépilepsie qui, par leur violence et leur incessante répétition, semblent devoir compromettre la vie des malades, rien n'égale l'efficacité des vapeurs de chloroforme; il m'est arrivé plusieurs fois d'arrêter instantanément les plus violentés convulsions à l'aide de ce moyen qui, d'après M. Briquet, réussirait neuf fois sur dix.
Les diverses formes de fohe qui peuvent s'associer à l'hystérie ne réclament pas d'autre traitement que celui que nous avons indiqué en traitant de la pathologie spéciale ; tout au plus nécessitent-elles un usage plus fréquent des antispasmodiques, comme l'éther, la valériane, le chloroforme qui exercent une certaine action sur l'activité infatigable de ces malades , et contribuent à modérer leur agitation.
Quelle que soit d'ailleurs la forme de vésanie, l'isolement est une des premières indications à remplir. Les hystériques avec leur nature impressionnable, avec leurs antipathies et leurs affections désordonnées, éprouvent toujours un grand bien-être lorsqu'on les enlève à leur miheu habituel pour leur donner la solitude et le calme.
Lorsque la folie hystérique se présente sous la forme épidémique, il importe d'arrêter à tout prix la marche envahissante de la maladie : on a vu dans des cas de ce genre une intimidation salutaire couper court à tous les accidents. Boerhaave arrêta une épidémie de convulsions qui s'était développée dans un pensionnat de jeunes filles, à Leyde, en