‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 20 sur 172 · V% XVI'', XVII'" ET XYIIT' SIÈCLES · texte numérisé non relu

V% XVI'', XVII'" ET XYIIT' SIÈCLES

Il siillil (1(3 jeter un coup d'œil sur cette classification pour voir combien elle rapproche de maladies disparates, et combien les désignalions principales manquent de rigueur et de précision. Ainsi, les hallucinations forment une classe à part; mais ce symptôme était bien mal étudié et bien mal délimité, puisqu'on lui attribue l'hypochondrie et le somnambufisme à côté du tintouin et de la berlue. L'oubli et l'insomnie sont des symptômes et non des maladies, la rage est avant tout une affection virulente, tandis que d'autres maladies essentiellement nerveuses, comme l'extase, la catalepsie, la léthargie, se trouvent placées dans une classe à part et fort éloignée, les débilités.

Parmi les délires, la manie, la mélancolie, la démence, sont prises dans leur acception habituelle, on trouve même une bonne description de la mélancolie avec stupeur, melancolia attonita (1).

Malgré ses notables imperfections, la classification de Sauvages présente cependant un côté utile et fécond. En réunissant dans une même classe sous le nom de vésanies, des affections en apparence fort distinctes. Sauvages fait ressortir d une manière toute spéciale le hen commun qui les unit, c'est-à-dire le trouble intellectuel que l'on doit admettre comme élément distinct dans la plupart des affections nerveuses énumérées plus haut. En donnant de chaque variété morbide une description concise, mais exacte et remphe de faits pratiques, en réunissant tous les matériaux épars de la pathologie mentale, cet auteur a présenté à ses successeurs un cadre complet qu'ils devaient peu à peu remplir, et a rendu ainsi à la science un service considérable que nul ne doit méconnaître.

Lorry [1725-1777] (2) désigne sous le nom de mélancolie une simple disposition d'esprit, provenant de quelque vice

(1) Nosologie méthodique, \\ 359. ,

(2) A. G. Lorry, De 'inclanchoUa et morbis molancliolicis, 1765, 2 vol. in-8°.

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corporel, par suite de laquelle nous sommes fortement ébranlés par les objets extérieurs ou par des conceptions de l'imagination, (le telle sorte qu'il est impossible de résister aux idées ainsi conçues. A proprement parler, il s'agit ici non de la mélancolie telle que la comprenaient Arélée et Boerhaave, mais de l'impressionnaljilité nerveuse, du tempérament mélancolique. Partant de cette donnée, Lorry distingue deux espèces de mélancolie, la mélancolie des solides, la mélancolie des liquides ou mélancolie humorale. La mélancolie des solides, mélancolie nerveuse, spasme mélancolique, tient à la tension plus grande des fibres nerveuses, à leurs vibrations plus faciles et plus rapides; la mélancolie humorale est due à la présence de l'atrabile et des humeurs impures qui agissent sur toute l'économie. Dans ce cadre, l'auteur fait rentrer non-seulement l'élude de la manie, de la mélancolie déhrante, de l'iiypochondrie, des hallucinations, mais encore celle del'épilepsie, de l'extase, delacalalepsie, du tétanos, de la fièvre lente nerveuse; bien plus, il démontre que la mélancolie humorale peut compliquer toute espèce de maladie, qu'elle peut dégénérer en phthisie, en hydropisie. Les chapitres isolés dans lesquels Lorry traite de toutes ces affections, renferment parfois d'excellentes appréciations, et cet auteur a eu le mérite de saisir et de développer les connexions qui unissent entre elles les divers troubles fonctionnels du système nerveux ; on ne peut nier cependant que la théorie moitié solidisle, moitié humorale qui domine tous -écrits, ne jette une grande confusion dans l'ensemble du sujet.

Cullen [1712-1790] rejette toute théorie mécanique et humorale, et avec ses tendances sohdistes constitue la transition vers l'école moderne. Il attribue au système nerveux une grande importance, insiste sur ses deux grandes propriétés, l'irritabiUté et la sensibilité, et en fait le point de départ de toutes les maladies ; il donne sur la physiologie du système nerveux, sur l'état de veille et de sommeil, des

considérations générales auxquelles la science moderne n'a rien enlevé de leur valeur.

Gullen range les maladies mentales parmi les névroses dont elles forment la qualrième classe : ses aperçus sur le délire en général sont pleins de sens, il insiste sur le délire partiel de la monomanie, mais a soin de faire remarquer qu'il est bien rare de rencontrer des cas où la folie est strictement limitée. Il ne distingue d'ailleurs que deux formes de folie, la manie et la mélancolie, rapportant à cette dernière l'hypochondrie et quelques autres types. A propos du traitement il vante le travail et les bains, et autorise encore, mais avec une certaine réserve, les moyens violents de répression, Il est d'ailleurs digne d'intérêt de voir cet esprit éminent pressentir l'insuffisance des bases de la pathologie mentale, attesterlanécessité desconnaissances anatomo-pathologiques, reprocher à ceux qui ont ouvert des cadavres d'avoir fait sur ce point des recherches insuffisantes, et l'apporter avec un intérêt spécial les résultats bien incomplets encore de Meqr kel et de Morgagpi.

ARTICLE III

Il suffît de jeter un coup d'œil sur les derniers travaux de l'époque que nous venons de traverser pour constater les progrés qui se sont réalisés depuis le xv^ siècle dans la pathologie du système nerveux, mais la condition des aliénés était telle alors que la science ne pouvait avancer qu'avec beaucoup de lenteur et au milieu de grandes difficultés : ils vivaient épars dans les prisons, dans quelques maisons de refuge ou dans d'indignes cabanons; chaque médecin n'en observait qu'un petit nombre dans sa carrière et les éléments d'étude se trouvaient dispersés çà etMà. La réforme 'humanitaire inaugurée par Pinel devait par contre-coup influer

-^"^ IlISTORIOUrC.

huureuseinent sur rôliide dos vésnnios. La réunion des aliénés dans des asiles spéciaux fixa nécessairement sur eux l'attention des hommes de science et amena peu à peu à cette spécialisation de la médecine mentale qui, fictive et artificielle au point de vue de la pathologie pure, restera néanmoins dans la pratique qui lui doit ses résultats les plus sérieux.

El en effet, avant la révolution, l'état des aliénés, à Paris par exemple, était déplorahle. Ils étaient divisés en deux catégories, les curables et les incurables. Deux salles de l'Hôtel-Dicu étaient réservées aux curables, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Lasalle Saint-Louis, celle des hommes, contenait dix lits à quatre places et deux petits lits; la salle Sainte-Martine, pour les femmes, contenait six grands lits à quatre places et six petits lits. Quelques places dans ces salles étaient expressément réservées aux hydrophobes. Là on baignait les malades, on leur donnait des douches, on pratiquait des saignées de pied répétées ; la plupart d'entre eux étaient indéfiniment attachés sur leur lit, maltraités, privés d'air et d'exercice, et lorsqu'au bout de quelques jours de traitement ils n'étaient pas guéris, on les réputait incurables et on les distribuait selon leur sexe, soit à Bicêtre, soit à la Salpêtrière. Là, mal nourris, couverts de haillons et chargés de chaînes, ils étaient confinés dans des cabanons destinés jadis aux criminels, n'ayant pas plus de six pieds carrés et ne recevant de jour que par la porte; la paille du grabat où couchait l'aliéné était pourrie et rarement renouvelée. A la Salpêtrière, quelques-unes des loges étaient placées à 3 mètres en contre-bas du sol, au niveau des égouts; elles étaient glaciales et ruisselantes d'eau (1). Les jours de fêtes, les curieux étaient admis, moyennant rétri-

(1) Bapport au conseil génépal des hospices, par Camus, fructidor an X, p. 82.

De Pastoret, Rapport au conseil général des hospices, de 1804 à ISli,

Paris, 1816, p. H7. — Rapport de M. F. Barrol, 1860.

bution, à visiter ces malheureux qui étaient ainsi donnés en spectacle comme des bêtes rares. Dans toutes les villes de France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Savoie, la situation des aliénés n'était pas moins déplorable.

Ce fut alors qu'apparut Ph. Pinel [1755-182(1], Pinel qui inaugura une ère toute nouvelle dans l'histoire de la médecine mentale; on doit l'envisager et comme médecin et comme réformateur.

Comme réformateur, il protesta d'une manière éclatante contre les traitements odieux dont les aliénés étaient victimes, il eut le courage de faire tomber leurs chaînes [1792] et au milieudumouvement social qui se prononçait de toutes parts, il invoqua en leur faveur les lois de l'humanité. Aux mauvais traitements, aux violences brutales, il substitua des moyens de répression sagement combinés, vanta les effets de la fermeté unie à la douceur et à la patience, et posa ainsi les premières bases du véritable traitement moral. Enfin, en insistant sur la nécessité de créer pour les aliénés des hospices spéciaux, en étudiant le plan et la distribution intérieure de ces hospices, en cherchant à classer les malades, à approprier chaque quartier aux divers genres de délire, il fut le promoteur d'une immense réforme matérielle et morale qui ne devait que plus lard prendre tout son développement.

Gomme médecin, Pinel posa en principe que l'étude de l'aliénation mentale devait être déduite de la psychologie et d'une connaissance approfondie de la doctrine de Locke et de Condillac. Néanmoins il est facile de voir que la tournure de son esprit le porte principalement vers l'observation médicale. Ce serait, dit-il (1), faire un mauvais choix que de prendre l'aliénation mentale pour un objet particulier de ses recherches, en sehvrantàdes discussions vagues sur le siège

(1) PineJ, Traiié de la manie, intioducl. à la première édition, p. 1,

, IIISTOHIQUE.

de l'entendement et la nature de ses lésions diverses, car rien n'est plus obscur et plus impénétrable. Mais si l'on se renferme dans de sages limites, qu'on s'en tienne à l'étude de ses caractères distinctils manifestés par des signes extérieurs et qu'on n'adople pour principes du traitement que les résultats d'une expérience éclairée, on rentre alors dans la marche qu'on suit en général dans toutes les parties de l'histoire naturelle, et en procédant avec réserve dans les cas douteux , on n'a plus à craindre de s'égarer. » Ailleurs il vante la méthode analytique, recommande de s'en tenir strictement à observer les faits avant de s'élever à une histoire générale et bien caractérisée de l'aliénation mentale.

Ces principes d'une éternelle vérité, et qui n'étaient que des déductions de la méthode baconienne, renferment en eux tous les progrès réalisés de nos jours. Mais si Pinel a beaucoup fait pour les aliénés et pour leur avenir, on ne peut se dissimuler qu'il a fort peu ajouté aux notions de pathologie cérébrale que les anciens lui avaient léguées. Ses descriptions sont brillantes et animées, ses observations sont pleines d'intérêt, mais elles ne renferment rien que l'on ne retrouve dans les auteurs qui l'ont précédé. Il distingue quatre formes de folie : la manie, la mélancolie, la démence, l'idiotisme, mais il confond dans ces deux dernières classes des formes très diverses, depuis l'idiotie et le crétinisme jusqu'à la démence et la stupeur mélancohque. En jetant d'ailleurs un coup d'œil sur son livre et surtout sur la seconde édition, on voit bien vite qu'il s'est moins occupé de pathologie proprement dite que de la police intérieure et des règles à suivre dans les établissements consacrés aux aliénés, ainsi que des principes généraux du traitement.

Pinel corrigea de graves abus et revendiqua, au nom de la médecine, de malheureux malades regardés jusque-là comme des coupables et abandonnés à la brutalité de leurs

geôliers. 11 fut donc avant tout un réformateur, et tel est, au point de vue de l'aliénation mentale, son principal et incontestable titre de gloire.

Esquirol, son disciple [1772-1 SZjO], entra plus directement encore dans celle voie féconde, et donna à l'œuvre à peine ébauchée un développement jusqu'alors inconnu. Son remarquable talent d'observation , son tact exquis , sa nature aimable et bienveillante, son dévouement sans limites, sa vaste expérience, les élèves nombreux qu'il attira autour de lui et dont la plupart tiennent encore le premier rang parmi les aliénistes modernes, lui donnèrent une influence et une autorité dont il usa pour provoquer dans toute la France d'importantes améliorations en faveur des aliénés. Non-seulement il réforma la Salpêtrière et Charenton, mais encore il vit s'élever sur ses plans, dans les grandes villes, des asiles tels que ceux de Nantes, de Montpellier, de Marseille, etc., et donna dans ce sens une impulsion qui persiste encore et dont nous voyons chaque jour les heureux résultats.

Quant à l'influence exercée par ce médecin éminent sur la pathologie mentale proprement dite, elle ne fut pas moins sérieuse et durable. Bien qu'au début de sa carrière, il crut devoir prendre l'étude des passions comme base de l'étude de la folie, ainsi que le prouve sa thèse : Des passions considérées comme causes, symjjtûmes et moyens ciiraiifs de Valiénation\\ 805]. Esquirol fut avant tout un observateur, et cette tendance d'esprit se montre d'autant plus prononcée qu'il avance davantage dans sa carrière. Tout en semblant considérer la folie comme la conséquence d'un état normal poussé à l'extrême, tout en négligeant, au point de vue théorique, l'élément morbide qui sert de foiîd commun à toutes les formes de maladies mentales, Esquirol, dépourvu de toute préoccupation systématique, se consacra surtout à l'examen et à la description des symptômes, les analysa avec une grande sagacité, établit d'une manière irréfutable une foule

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de points de détail, et porta la lumière sur des parties qui jusqu'alors étaient restées confuses et indécises; en créant le mot de monomanie, il mit en relieri'existence d'un délire partiel et en déduisit d'impurlantes conséquences médicolégales; il sépara nettement l'idiotie delà démence et soupçonna l'existence de la paralysie générale. Au point de vue thérapeutique, tout en vantant les bienfaits de l'isolement et posant les bases de traitement moral qui devait naturellement se déduire, selon lui, de l'origine purement morale de la folie, il fut loin de négliger les méthodes médicales, et dans les observations vives et saisissantes que présente son livre, se rencontrent, heureusement associés, des moyens thérapeutiques répondant aux médications tirées à la fuis et de l'état physique et de l'état mental des sujets.

On a reproché à Esquirol de manquer de principes arrêtés, de largeur et d'élévation dans les vues; on a dit que, tout entier à l'observation des symptômes, il n'avait pas su les coordonner et en déduire une théorie générale, et s'était maintenu dans une voie mixte et indécise indigne d'un esprit supérieur. Ces reproches sont exagérés. Esquirol avait trop de sagacité , trop d'amour de la vérité et d'expérience , pour être doué en même temps de l'ardeur exclusive et de l'entraînement aveugle d'un chef d'école ; la voie qu'il a tracée est la seule qui ait fait réaliser à la médecine mentale des progrès sérieux, car toute généralisation est prématurée lorsqu'ehe ne s'appuie pas sur des fait§ précis d'observation , et ces derniers ne peuvent être établis qu'avec l'aide du temps et d'un travail prolongé.

On comprend d'ailleurs sans peine que de l'école d'Esquirol soient sortis des médecins offrant les tendances d'esprit les plus opposées, chacun d'eux pouvant prendre dans les idées du maître le côté qui plaisait le plus à la tournure de son esprit.

En 1820, Georget |1 795-18-28] publiait son livre, œuvre

PINEL, ESQUIROL lîT LEURS CONTEMPORAINS. 33

(\\m esprit distingué, dans lequel se trouve résumée la pratique du maître, et qui ofire une grande tendance aux recherches anatomo-pathologiques et à l'observation positive : Georget a fait à la folie l'application constante des lois de la pathologie et de la thérapeutique générales, et le premier il a isolé la stupidité. Leuret, au contraire, partant de la psychologie pure, regardait l'aliéné comme un homme qui se trompe et appliquait dans toute sa rigueur le traitement moral que nous aurons à étudier.

A côté d'Esquirol et de son école apparurent, surtout à l'étranger, d'autres travaux empreints d'un caractère systématique infiniment plus tranché et qui appliquèrent à l'étude de la foHe les idées théoriques opposées qui divisent le monde médical depuis que la science existe. Tandis que Broussais dans son Trcdté de rirrilatio)i et de la folie [1828] cherchait à localiser cette maladie et expliquait par un excès d'irritation tous les troubles de l'intelligence, en Allemagne, les médecins se refusaient à admettre que la folie eût sa source dans une altération organique. Pour Heinroth [1 773- 18Zi3] la fohe est une maladie de l'âme et se confond avec le péché; les déviations pathologiques, pour ce qui regarde les lésions des organes, sont secondaires. C'était l'idée de Stahl poussée jusqu'à son extrême logique. Stahl admettait l'âme comme présidant par sa force autocratique cà l'activité générale, comme réagissant en vertu de sa puissance curative et conservatrice contre la consomption inhérente à la matière : si le régime de l'économie est troublé, c'est que l'idée elle-même est troublée, et l'origine de ce trouble c'est la désobéissance à la mission que l'homme a reçue, c'est-à-dire toute tendance contraire aux lois morales (1). Cette théorie à laquelle Ideler donna tout son développement, devait naturellement trouver la cause des afï'ections

(1) V. Lasègue el Moreli loc. cil.

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