‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 37 sur 172 · DÉBUT DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

DÉBUT DE LA FOLIE

Contrairement à l'opinion qui a cours dans le monde, il est rare que la folie débute subitement. On a vu sans doute une vive émotion de joie ou de terreur déterminer en peu d'heures l'explosion d'un accès de manie ou de mélancolie, mais dans l'immense majorité des cas on constate plusieurs semaines, plusieurs mois avant l'invasion, une modification progressive dans les idées et dans les sentiments; le malade sent en lui des idées bizarres, des penchants insolites dont il a conscience et qu'il ne peut réprimer qu'incomplètement. « Autour » de lui on remarque qu'il se manifeste quelque chose d'ex- » traordinaire dans ses goûts, ses habitudes, ses affections, » son caractère, son aptitude pour le travail; il était gai, » communicatif ; il est triste, morose et fuit la société ; il était » econoiTie, rangé, il est devenu prodigue et fastueux; depuis » longtemps il se privait des plaisirs de l'amour, il est pris de » désirs insatiables et recherche les approches de l'autre sexe > ou se livre avec fureur à une pratique honteuse ; il était » confiant, il est défiant et jaloux ; la femme voit avec indif- » férence son mari et ses enfants ; le négociant néglige ses » affaires; l'extérieur de la candeur et de la modestie a » fait place à un air de hardiesse qui étonne surtout chez les » femmes (1). » Au miheu de ces modifications du moral et de l'intelligence, on ne larde pas cà voir poindre des idées in-

(1) Georget, Dicl. de médecine, en 30 vol., article Folie.

DÉBUT IJiî LA rOLIB.

exactes, des préoccupations exagérées, qui plus fard donneront au délire son cachcL spécilii. Puis viennent les insomnies, le manque d'appétit, les digestions difficiles, la constipation.

Cette période d'incubation peut, au point de vue de la médecine légale et de la liberté morale de l'individu qui va être frappé de folie, devenir* l'objet de doutes nombreux et de contestations très embarrassantes; elle est le plus souvent méconnue des familles qui déplorent ces modifications inexplicables du caractère et des babitudes, et ont parfois recours à des mesures de rigueur, lorsqu'enfm une émotion un peu vive, un léger accès de colère ou toute autre cause insigni-^ fiante pour un individu bien portant^ amènent subitement l'explosion de la folie et en imposent sur la cause véritable et sur le point de départ de la maladie.

L'explosion de la folie, outre qu'elle se manifeste par le désordre des pensées et des actes^ et par l'apparition d'idées très nettement délirantes, peut s'accompagner encore du côté de l'appareil nerveux de sensations physiques dont les sujets rendent très bien compte^ et qui prouvent que, même au début dés vésanies, il existe bien évidemment une modification organique du système nerveux dont nous ignorons encore la nature. M. Moreau (1),- qui a insisté tout particu* lièrement sur ce point important, a décrit, avec soin les diverses sensations éprouvées par les malades : ceux-ci ont la tête pesante, douloureuse et comme serrée dans un étau ; ceux-là éprouvent, soit au front, soit à l'occiput, une douleur vague indéfinissable. Un malade disait avoir ressenti quelque chose de vraiment extraordinaire: il lui semblait que sa tête étâit traversée par un double courant d'eau chaude et d'eau froide, que son crâne se gonflait, s'élargissait au point de remplir toute la chambre. 11 en est qui ont des soubre-

(1) Mémoires sur les p7-odroines de la folie. {Ann. méd.-psych., 1852, p. 186.)

FONCTIOMS NERVEUSES.

sauts nerveux, des secousses niialogues tiux secousses électriques, des vertiges, des boutrées de chaleur au visage; ces sensations anormales se portent même quelquefois de la périphérie vers les centres nerveux et présentent quelque analogie avec l'aura épileptique. Tel malade sent une vapeur chaude qui des reins remonte dans le dos, puis derrière la tête ; tel autre éprouve à l'épigastre une vive douleur qui s'irradie vers la tête, ou bien un refroidissement des extrémités gagnant peu à peu les parties centrales ; presque toujours c'est au milieu de ces impressions physiques inaccoutumées, de ces troubles de la sensibiHté générale que surgissent les premières idées bizarres, les premiers troubles intellectuels.

ARTICLE IJ

SYMPTOMATOLOGIE-

La rapidité avec laquelle la fohe progresse et se développe, présente, selon les formes, de vésanies, une foule de dissemblances. Contentons-nous ici d'envisager à un point de vue général les symptômes de la maladie arrivée à son complet développement.

§ f. — Fonctions nerveuses.

Facultés intellectuelles. — Nous avons vu plus haut que les facultés intellectuelles présentaient des lésions partielles et. des lésions générales; que les lésions partielles étaient des conceptions délirantes, des impulsions irrésistibles et des hallucinations; que les lésions générales étaient l'excitation, la dépression et l'affaiblissement. La description de ces éléments pathologiques trouvera naturellement sa place à propos de la manie, de la mélancolie, de la monomanie et de la démence que chacun d'eux sert à caractériser. Disons seulement qu'à part les cas extrêmes, il ne faut pas croire que dans l'ahé-

SYMPTOMATOLOGIE.

nation mentale l'association des idées, le jugement, le raisonnement, ne conservent aucune trace de leur fonctionnement normal; le plus souvent les pensées s'enchaînent avec une logique rigoureuse, mais le point de départ étant faux, lesconséquenccs, quoique déduites logiquement, doivent revêtir le môme caractère. Une conception délirante, ainsi que l'a dit M. Falret (1), se déduit d'une conception délirante par là même loi qu'une idée raisonnable engendre une autre idée raisonnable. C'est ainsi que peu, à peu dans la monomanie, l'aliéné arrive à systématiser son délire et en faire un ensemble très logiquement coordonné, mais péchant par la base; c'est aussi de cette façon qu'il arrive à trouver des explications plausibles, à donner la raison de tous ses actes même les plus monstrueux.

De la conception délirante, dit à son tour M. Parchappe, comme d'un premier anneau, en passant par l'illusion des sens et l'erreur du jugement, se déroule toute la chaîne de sentiments, d'expressions passionnées, de jugements et de volitions qui aboutit régulièrement aux actions les plus insensées (2).

L'incohérence elle-même, à moins qu'il n'y ait afîaiblisseraent intellectuel, est souvent plutôt apparente que réelle ; elle tient à la suppression des idées intermédiaires, à la multiplicité des idées qui se pressent et s'accumulent sans se compléter, comme dans la manie, ou même parfois à des conceptions délirantes, dont la connaissance aide à expliquer les phrases en apparence les plus décousues. Ainsi, rien n'est plus faux en général que l'opinion que les gens du monde se font de l'état intellectuel d'un aHéné. Pour eux l'ahéné a les discours sans suite, les gestes pleins d'extravagance, et tout dans ses allures dénote l'homme privé de raison. Or, il est loin d'en être toujours ainsi : dans une foule de circon-

(1) De la non-existence delà monomanic. {Archiv. méd., août 1854.)

(2) Symptomatologio de la folie. {Ann. rnéd.-psychoL, 1851, p. 2il.)

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