‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 38 sur 172 · FONCTIONS NERVEUSES · texte numérisé non relu

FONCTIONS NERVEUSES

stances le malade conserve la conscience de son existence, de son individualité, des lieux qui l'entourent, des personnes qui l'approchent. Il montre de la ruse, de la finesse, de la préméditation; il déploie pour l'exécution de ses projets une adresse, une persévérance que rien n'égale, se tient en garde contre ceux qui l'interrogent, et peut même dans certains moments dissimuler son délire. N'ayant pas conscience de son état maladif, il proteste contre sa réclusion, contre les moyens de traitement mis en usage, et réclame énergiquement sa liberté qu'on lui a enlevée iniquement et sans motif.

Par un contraste bizarre, tout en ne se sentant pas malade, l'aliéné se rend parfaitement compte de l'état de ses compagnons d'infortune : rien de plus curieux que les appréciations que les malades portent les uns sur les autres : ils plaignent leurs voisins, ils les prennent en pitié, ils se moquent de leurs erreurs. Il en résulte que dans les grands rassemblements d'aliénés, la confiance se développe bien rarement d'un sujet à l'autre : chacun d'eux vit isolé, à de rares exceptions près, et il faut employer les exhortations et une sorte de pression morale pour obtenir qu'ils se réunissent avec une certaine régularité dans un but commun de travail ou de plaisir. Cette tendance à l'isolement, cette absence de sociabilité qui rend tout complot, toute conspiration impossibles, malgré la facilité de l'exécution, sont un des traits les plus saillants de leur caractère.

Les sentiments affectifs sont abolis, exaltés ou pervertis chez les ahénés : on en voit qui restent indifférents, même vis-à-vis des personnes qui leur étaient les plus chères : aucune nouvelle, aucune catastrophe ne peut les émouvoir; tandis que d'autres présentent une exaltation maladive dans leurshaines ou dansleurs affections habituelles. Quant àla perversion des sentiments affectifs et des instincts, elle est plus commune encore. Les malades, sous le prétexte le plus futile,

SYMPTOMAïOI,OGIE.

conçoivent des sentiments de dcliance el d'aversion contre leurs enlanls, leurs parents, leurs amis, et témoignent à des étrangers et à des inconnus une confiance sans limites. Si beaucoup expliquent leur conduite en mettant en avant des motifs tout h fait délirants ou de fausses interprétations données des faits réels, quelques-uns, au contraire, constatent eux-mêmes et avec une vive affliction le changement qui se produit irrésistiblement dans leurs sentiments et s'étonnent de leur propre transformation.

La perversion des sentiments affectifs qu'il faut surtout étudier dans les actes et dans l'attitude du malade, peut exister pendant quelque temps en dehors de tout trouble apparent des facultés intellectuelles, mais c'est un symptôme prodromique très sérieux, et chez les convalescents tant qu'il persiste, on ne peut alTirmer la réalité de la guérison.

Les troubles de la sensiùilité p/njsique, soit générale, soit spéciale, peuvent être également rangés sous trois chefs distincts : ces fonctions sont abolies, exallées ou perverties.

a. — La sensibilité générale, comme chacun sait, offre diverses variétés : sensibilité de contact, de douleur, de température, d'activité musculaire (1), mais ce sont surtout les deux premières qui peuvent se trouver abolies (anesthésie, analgésie).

L'anesthésie est partielle ou générale : partielle, elle peut être bornée à une surface de quelques centimètres et se rencontre principalement à la partie postérieure des avant-bras, à la nuque, à l'épigastre ; générale, elle peut être étendue à toute la peau et aux muqueuses. Rien de plus facile que de la constater : il suffit de pincer la peau en la soulevant, de la piquer, de l'irriter à l'aide de décharges électriques, en examinant avec soin l'expression des gestes et de la physionomie. Il est bon toutefois de se mettre en garde conire

(1) V. Marcé, Des altérations de la sensibilité. Thèse d'agrégation, 1860.

PONCTIONS NERVEUSES.

certains aliénés qui, dominés par leurs idées délirantes, supportent sans sourciller, à titre d'épreuve ou d'expiation, tous les genres de douleur et en imposent quelque temps par leur complète impassibilité.

L'anestlîésie et l'analgésie s'observent chez les stupides, les mélancoliques, et même les maniaques et les monomaniaques dans leurs moments de paroxysmes. On les rencontre encore dans le cours de la paralysie générale et dès son début : ce dernier fait, que souvent j'ai eu l'occasion de constater, a été signalé pour la première fois par M. de Crozant : l'anesthésie par son étendue et sa profondeur contraste alors d'une manière saisissante avec le peu de gravité apparente des autres symptômes, et permet de pronostiquer une marche rapidement fatale. 11 faut, d'ailleurs, ne pas oublier que dans la folie, de même que dans l'hystérie et la plupart des névroses, l'anesthésie est un symptôme fugitif qu'il faut savoir saisir à temps et qui peut cesser d'un jour à l'au- ^ tre, sous l'influence d'un mouvement fébrile, ou d'une modification dans l'état actuel. C'est ainsi que chez ceux qui offrent une stupeur profonde associée, soit au déhre mélancolique, soit aux débuts d'une paralysie générale, l'anesthésie peut disparaître en quelques heures sous l'influence d'un accès d'agitation, pour reparaître ensuite, tandis qu'au contraire chez les maniaques la sensibilité revient ù l'état normal, lorsqu'un violent paroxysme a fait place à un calme relatif.

L'existence de l'anesthésie et de l'analgésie rend compte d'une foule de particularités symptomatiques constatées depuis longlem|)s chez les ahénés. Des déments, des idiots, des mélancohques ont pu supporter, sans donner le moindre signe de douleur, l'apphcation de vésicatoires, de sétons, de cautères, ou même des opérations chirurgicales longues et laborieuses, qui n'ont été suivies d'aucune réaction et ont guéri avec une simpHcité inaccoutumée. Les monomaniaques, les mélancoliques avec idées de suicide, offrent, surtout

SYMPTOMATOLOfJIE.

dans leurs moments de paroxysme, une analgésie complète qui seule peut expliquer ces aiïreuses mutilations (|u'ils commettent sur eux-mêmes, et dont l'histoire de la Iblie rapporte tant d'exemples. On en a vu se laisser consumer sur des brasiers ardents, s'amputer un doigt, se plonger un memlire dans l'eau bouillante, se détacher presque complètement l'avant-bras du bras à l'aide de ciseaux de petite dimension, et cela sans témoigner le plus léger sentiment de douleur. Des maniaques se brisent la jambe et marchent sans s'en s'apercevoir sur l'extrémité saillante du tibia fracturé. Esquirol a vu une idiote se percer la joue, et avec un doigt placé dans l'ouverture, finir par la déchirer jusqu'à la commissure des lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer un paralytique qui s'extirpa successivement à l'aide de tractions incessantes et avec une indifférence parfaite les ongles de ses dix doigts (I) . Chez les femmes aliénées, l'accouchement se fait habituellement sans douleur et pour ainsi dire à l'insu de la malade. Enfin, n'est-ce pas à l'obtusion de la sensibihté qu'il faut attribuer le peu de réaction que les affections viscérales déterminent en général chez les sujets atteints de fohe?

Tous ces phénomènes, si communs dans les affections nerveuses, n'avaient pas échappé aux observations du xvf et du xvir siècle, qui les expliquaient à leur façon. Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, chargé de poursuivre à outrance et de brûler les sorcières, confiait à une femme et à un chirurgien le soin de chercher sur le corps des filles et des garçons l'endroit où Satan avait mis sa marque. Ce point se reconnaissait à ce qu'il était insensible et qu'on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles; tous ceux qui présentaient ce signe étaient livrés aux juges. Les tortures, les supplices de toute sorte les trouvaient impassibles, et plus tard sur le tombeau du diacre Paris, les convulsionnaires

(1) Thèse d'à grégalion, p. 37-

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