‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 92 sur 172 · DIVISION · texte numérisé non relu

DIVISION

a'une cascade ou entendre le bruil du tonnerre lointain- Dans les faits de cette nature, tout se passe dans l'appareil sensorial, l'intelligence ne participe en rien à la production du phénomène ; aussi ces illusions, que M. Michéa appelle avec raison seiuoriales (1), n'appartiennent pas à la pathologie mentale tant que le jugement les rectifie et les apprécie à leur juste valeur.

V Illusions intellectuelles. — Quant aux illusions proprement dites, elles supposent nécessairement l'intervention de l'intelligence qui imprime le cachet du délire à la sensation qu'elle transforme. Théodoric, poursuivi par ses remords, prend pour la tête du sénateur Symmaque la tête d'un poisson servi sur sa table; un malade en proie à des idées de persécution entend deux inconnus parler dans la rue, transforme leurs paroles, et distingue nettement leurs menaces, leurs injures et les complots qu'ils forment contre lui : voilà de véritables illusions. L'intervention de l'intelHgence dans la production de cet ordre de faits se prouve sans peine par ce qu'on observe chez les personnes impressionnables; pour elles les sentiments de l'càme, selon leur nature, communiquent aux objets environnants une teinte de gaieté ou de tristesse : leur esprit est-il sous l'influence de la crainte ou de la prévention? Un objet mal dessiné, une branche d'arbre, un bruit confus, peuvent surtout, au milieu de l'obscurité, réveiller l'idée d'un malfaiteur qui s'approche, qui attend au passage, qui brandit une arme menaçante. De même dans l'illusion morbide, toutes les impressions faites sur les sens reçoivent le coloris du délire, mais peut-être M. Falret (2) est-il allé trop loin, en faisant une très faible part à la sensation transformée et en admettant que l'idée délirante pouvait se substituer en entier à l'impression produite par les sens. Les malades qui ont des illusions

(1) Michéa, kc. cil., p. 125.

(2) Quvv. ciU', p. 100-116.

DES ILLUSIONS

raconlenl avec tanl de nellelé ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu'ils sentent, que bien ccriainement l'impression sensorialc, quoique consécutive à la réaction cérébrale, joue, flans la production de ce phénomène, un rôle qui né manque pas d'importance.

Les illusions ne doivent pas être confondues avec des interprétations vicieuses attachées à des sensations normalement perçues. Un individu poursuivi parla peur de la police entend marcher derrière lui; il se trouble, s'inquiète, croit que des agents le poursuivent, et s'enfuit pour leur échapper. C'est là ce que M. Falret appelle une illusion mentale (1); mais en réalité c'est une véritable conception délirante survenue à la suite d'une sensation normale.

§ 3. — Description.

Tous les sens peuvent être le point de départ d'illusions.

1° Ouïe. — Non-seulement l'aliéné transforme, comme nous l'avons dit, une parole en une autre, mais un bruit inarticulé, un son confus, deviennent une parole distincte, une phrase ayant un sens bien arrêté. Esquirol se promenait un jour dans le parc de Saint-Cloud avec un malade qui se croyait trahi par sa femme et par les siens. Chaque fois que ce dernier entendait le bruit des feuilles agitées :« Entendez-vous, disait-il, comme ils répètent : Lâche ! jaune? » On voit souvent les malades rendus très anxieux par le roulement des voitures, par le bruit du marteau, par le chant des oiseaux, dans lequel ils reconnaissent des injures et des personnahtés ofl^nsantes. L'illusion peut porter sur la quahlé et le timbre de la voix, sur sa direction; elle peut multiplier les sons, les rendre plus éclatants, et offrir, en un mot, une foule de variétés symptomatiques.

2° Vue. — Les illusions de la vue sont les plus nombreuses ; elles sont relatives à la configuration, à la couleur, à la po-

(1) Falret, op. cil., p. 107.

' DESCRIPTION. -i'-l

il sition, à la grandeur et au nombre des objets. Esquirol parle d'nne femme maniaque qui prenait des nuages pour des ballons montés par l'aéronaute Garnerin. Certains malades, sous l'influence d'un empoisonnement par les narcotiques (1) ou d'un état congeslif, voient tous les objets colorés en rouge : l'hostie blanche que le prêtre élève à la consécration semblait quelquefois, à sainte Catherine de Sienne, avoir la couleur du feu, de la chair ou du sang. Quelques maniaques, pendant leurs accès, voient tous les objets renversés, et, lorsqu'ils tentent de hre, les lettres voltigent et se déplacent sous leurs yeux; d'autres aperçoivent ceux qui les entourent avec des dimensions extraordinaires, soit en grandeur, soit en petitesse. Une des illusions de la vue les plus communes, mais aussi les plus tenaces chez les aliénés, est celle qui leur fait trouver dans le visage, dans les gestes de leurs interlocuteurs, soit une expression spéciale, soit des ressemblances telles qu'ils en arrivent à prendre pour un ami ou un parent tel compagnon d'infortune qu'ils n'auront jamais connu. J'ai vu une aliénée mélancolique qui, malgré les dénégations les plus réitérées de son entourage, se désolait de voir son fils avec un visage vieilli, amaigri et profondément altéré. Pour quelques malades, ce changement est tel, qu'ils refusent de reconnaître leurs proches, et, tout en admettant quelque vague ressemblance, ne peuvent croire à une identité complète.

3° Odorat et goût. — Les illusions de l'odorat et du goût ^ont de toutes les moins complexes : elles se présentent fréquemment au début des diverses formes de folie, et souyent sont accompagnées d'un état bilieux ou saburral de la langue qui prédispose à leur formation en aidant à dénaturer le goût des mets et des boissons. Le refus d'aliments est la conséquence la plus sérieuse de ces illusions, qui cèdent souvent assez vite à l'emploi des évacuants.

{^) Michéa, Délire des senxalinns, p. 133.

DES ILLUSIONS

/r Semibilué générale. — Les illusions du toucher et de la sensibilité générale peuvent être variées et multiples : les douleurs rhumatismales, les névralgies, font croire aux aliénés qu'on les brûle, qu'on les martyrise. Un malade observé par Esquirol, souffrant d'une violente douleur dans le genou, saisissait avec la main la partie douloureuse, et avec l'autre main fermée frappait à grands coups son genou en répétant : « Ah ! scélérat, tu ne t'en iras pas ! Ahî scélérat! » 11 croyait avoir un voleur dans le genou.

On range encore parmi les illusions du toucher certains faits qu'une analyse rigoureuse doit faire regarder comme une simple conception délirante, car leur point de départ ne diffère en rien de ce qu'on observe chaque jour en dehors de la folie : ce n'est pas un trouble anormal des fonctions nerveuses, mais uniquement la paralysie ou l'exaltation de l'un de ces modes de sensibilité qu'une physiologie plus avancée a fait distinguer dans la sensibilité générale. Un aliéné, par exemple, pousse des cris au plus léger contact, s'écriant qu'on le torture, qu'on veut le tuer, qu'il est entouré d'assassins. Sans doute ce dernier trait constitue une erreur de jugement et atteste l'état maladif de l'intelligence; mais chez ce même malade, il n'y a pas toujours illusion des sens; un examen chnique attentif fait bien souvent découvrir une notable hypereslhésie cutanée devenue le point de départ de l'erreur "du jugement.

Une aliénée très affaiblie par une couche et par des évacuations sanguines, raconte Esquirol, se disposait un jour à prendre un lavement; or, sitôt qu'elle eut la seringue entre ses mains, elle la rejeta avec horreur : le même fait se renouvela plusieurs fois. Cette dame lui assura depuis qu'elle l'avait crue remplie de mercure, et s'était persuadé qu'on voulait faire de son corps un baromètre : voilà un fait que l'on peut envisager comme ayant pour point de départ l'exaltation de ce sens d'activité musculaire enircvu par

Darwin, et décrit depuis par MM. Belfied-Lefévre, Bellion, Landry, Duchennc (1) ; ce n'est pas en réalité une perversion, une illusion de la sensibilité générale. J'ai cité ailleurs (2) l'observation analogue d'une dame non aliénée qui trouvait qu'un gobelet d'étain ne lui pesait pas plus qu'une plume; mais chez cette dernière le trouble de la sensibilité existait seul, tandis que chez la malade d'Esquirol, le jugement était son comphce et venait ajouter une explication délirante, qui seule en réalité est du domaine de la folie.

Illusions internes. — A côté de ces illusions, il en est d'autres qu'on appelle plus particulièrement illusions internes, et qui se développent à la suite de douleurs réelles siégeant dans les cavités splanchniques.

Une femme qui ressentait une grande pesanteur et une grande gêïie dans les parties génitales s'imagina qu'elle avait un loup dans son corps; l'examen fit constater un prolapsus utérin, et un pessaire soigneusement appliqué fit disparaître cette illusion, bien que la malade n'ait pas guéri complètement. Esquirol a fait, à la Salpêtrière, l'ouverture du corps d'une femme lypémaniaque, laquelle avait cru, pendant plusieurs années, qu'elle avait un animal dans l'estomac; elle avait un cancer de cet organe. J'ai recueilli l'observation d'une aliénée qui, arrivée au cinquième mois de sa grossesse , prenait l'enfant dont elle sentait les mouvements pour un serpent qui s'était développé dans son ventre, et qui devait, au moment de l'accouchement, s'élancer sur les assistants pour les dévorer. Enfin, la science renferme un certain nombre de faits analogues dans lesquels des lésions viscérales ou des phénomènes purement physiologiques sont devenus l'origine d'illusions de toute sorte. Chez les hypochondriaques, le moindre malaise gastrique ou inlesLinal, les digestions pénibles, les borborygracs sont autant de phé-

(l) De Vélcclr'mlinn localisée,'!" pJition. Paris, 1861. i.j (2) Voy. Des aHéralionsde la s'nsibi'ilé, llicvo d'agrégation, p. IH\.

MAUCli. — MAL. tlI-NT. .1 <j

Page 1