‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 96 sur 172 · DÉBUT · texte numérisé non relu

DÉBUT

SQrce^ Les statistiques fournies par Esquirol et par ses contemporains s'accordent à démontrer que la manie est plus fréquente chez l'homme que chez la femme. Les statistiques modernes établissent, au contraire, d'une manière irréfutable, la prédominance de la manie chez le sexe féminin. Cette différence, qui étonne tout d'abord, s'explique naturellement par la fréquence toujours croissante de la paralysie générale qui, chez l'homme, tend peu à peu dans les statistiques à se substituer à toutes les autres formes de vésanies,soit que cette maladie, mieux connue et mieux étudiée, offre plus de facilité dans son diagnostic, soit qu'en réalité sa fréquence ait augmenté.

Les saiso7îs ne sont pas sans influence sur la production de la manie. Pendant le semestre de mars à août, c'est-à-dire pendant le printemps et l'été, il se développe deux fois plus de manies que, dans le reste de l'année (Esquirol).

Vinsolation développe l'accès maniaque d'une manière |i peu près exclusive.

Enfin, chez les nouvelles accouchées^ on observe plus particuhèrement la forme maniaque, puisque, sur lili malades, j'ai trouvé 29 cas de manie, 10 cas de mélancolie, 5 cas de folie partielle. Il n'en est plus de même chez les femmes enceintes et chez les nourrices, qui donnent un nombre égal, ou même supérieur, de mélancoliques.

Les névroses, comme l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, favorisent la production de lu manie, et lui communiquent un aspect particulier que nous aurons à décrire plus tard.

§ 4. - Début.

La manie éclate quelquefois subitement à la suite d'une vive émotion, d'un excès alcoolique, d'une insolation prolongée, et elle atteint alors en quelques heures son plus haut degré. Ce cas n'est pas le plus commun ; plus fréquemment, on

DE LA MANIK.

observe une période proclromiqiic qui peut durer plusieurs mois, plusieurs semaines ou plusieurs jours, et qui est caractérisée par de la céphalalgie, de la tristesse, de l'abattement, des pressentiments sinistres, de l'angoisse respiratoire. Le sommeil fait défaut, ou bien il est léger et interrompu par des rêves et des cauchemars. A ces phénomènes nerveux viennent se surajouter des troubles gastriques ; il y a de l'inappétence, de la soif, de la constipation; la bouche est pâteuse, la langue recouverte d'un enduit saburral épais : ce qui faisait dire à Pinel que le siège primitif de cette aliénation était dans la région de l'estomac et des intestins (1). Bientôt le caractère s'altère; les sujets deviennent irritables , impatients, et déploient une activité excessive contrastant avec des moments de dépression profonde, pendant lesquels ils restent sombres, préoccupés d'eux-mêmes, en proie à des terreurs paniques. Peu à peu ces momenis disparaissent pour faire place aune excitation permanente. Les idées abondent avec exaltation, le corps est sans cesse en mouvement, et de là au délire maniaque il n'y a plus qu'un pas à franchir.

§ 5. — Description.

Première période.

En peu de jours, quelquefois en peu d'heures, l'agitation arrive à son degré le plus élevé, et se traduit par l'extravagance des actes et par la suractivité du corps et de l'esprit. Les idées se pressent, s'enchevêtrent, se multiplient à l'infini. L'attention, maintenue un instant par une brusque interpellation qui amène une réponse juste et raisonnable, s'échappe bien vite pour courir ailleurs. La vue d'un objet, un mot prononcé au hasard, une simple consonnance, un souvenir,

(1) Pliicl, ouvr. cilé, p. 142.

suflisent pour changer la direction des pensées' qui n'ont plus ni suite ni liaison, et se traduisent par des phrases tronquées, incomplètes, pleines de réticences et d'ellipses; incohérence plutôt apparente que réelle et qui lient uniquement, comme le dit M. Falret (1), à ce que le travail de la pensée est plus rapide que sa manifestation, et à ce que beaucoup de chaînons intermédiaires échappent à l'observateur : il y a presque toujours dans ce pêle-mêle apparent un ordre caché qu'il faut rechercher, et qu'une observation approfondie fait souvent découvrir.

Chaque faculté intellectuelle contribue pour sa part à ce désordre de l'intelligence. Les facultés de mémoire, d'association des idées et d'imagination, se trouvent démesurément surexcitées aux dépens des facultés de jugement et de réflexion. La mémoire rappelle à l'esprit une foule de souvenirs qui semblaient oubliés; l'imagination acquiert une telle activité, qu'on voit des sujets d'une intelligence médiocre s'élever pendant les paroxysmes d'un accès de manie à une éloquence, à une hauteur de pensées, à une richesse d'images que jamais on n'aurait soupçonnées. Quelques-uns même parlent ou écrivent en vers avec une facilité inattendue, et chez les imbéciles en proie à un accès de manie, la surexcitation intellectuelle due à l'acuité momentanée du délire permet à peine de soupçonner la nullité habituelle de l'intelligence. Parmi toutes les pensées du maniaque, il en est, surtout au début, qui sont logiques et naturelles, tout en étant énoncées avec une exaltation et une volubilité maladives; mais dès que surviennent les illusions et les hallucinations, les conceptions deviennent presque exclusivement délirantes, et, au milieu de ce désordre, on voit prédominer telle ou telle série de manifestations intellectuelles qui finit par donner au délire une

(1) Leçons cliniques de médecine menlale, p. 233.

DIS LA MANIE

couleur parliculière : c'est ainsi quo chez un sujet les idées religieuses, chez un autre des idées erotiques, chez un troisième des pensées de richesses, chez un dernier, enfin, une idée quelconque pi'ise dans les plus récents souvenirs, deviennent autant de centres autour desquels se groupent confusément les autres conceptions délirantes.

L'aspect et les allures du maniaque sont en rapport avec l'excitation intellectuelle. La loquacité est inlarissable, le ton emphatique et déclamatoire ; les mots grossiers, les injures, les paroles obscènes, se trouvent mêlés à tous les discours, même dans la bouche des femmes les plus réservées et les plus scrupuleuses. La voix acquiert une raucité qui tient aux vociférations ou même à un état nerveux spécial, car on l'observe dès le début de l'accès. Le regard est fixe et brillant; le faciès, animé, vultueux et comme transformé, présente une expression qui diffère tellement de l'état normal, qu'au moment de la convalescence, alors que les traits reprennent leur aspect naturel, on est involontairement frappé de ce contraste. Les mouvements sont brusques, tumultueux, incessants; les malades crient, courent, rient, chantent, brisent, déchirent, se déshabillent, et tout cela sans but, sans discernement, par suite d'un besoin automatique d'activité : se trouvent-ils en présence d'un obstacle, loin de chercher à l'éviter, ils le renversent ou le brisent. Les forces musculaires participent à la suractivité générale, elles sont doublées et triplées ; on voit des femmes frêles, délicates, soulever des poids considérables, briser les objets les plus résistants, et pendant des mois et des années entières crier et s'agiter nuit et jour, sans éprouver la moindre fatigue.

Les sens offrent au début une grande exaltation ; la vue, l'ouïe acquièrent une finesse extrême, et ainsi s'explique la vive impression produite sur les malades par la lumière et le bruit. Bientôt même cette hyperesthésie fait place à des illusions que l'on rencontre chez un tiers des malades à peu

DESCRIPTION. Î^S'ii

près. Les illusions, beaucoup plusiréquenlos que les hallucinations, en raison même du peu de fixité qui existe dans les idées, envahissent tous les sens, mais surtout le sens de la vue : certains maniaques voient les objets tantôt très petits, tantôt plus grands que nature; parfois ils les aperçoivent renversés, et les hommes autour d'eux ont les pieds en l'air et la tête en bas. Ils prennent une fenêtre pour une porte, des nuages pour un char, et éprouvent, en un mot, toutes les variétés d'illusions. Quant aux hallucinations, elles

isont également très communes pour le sens de la vue; les hallucinations de l'ouïe, un peu moins fréquentes, font entendre au malade des paroles contradictoires et incohérentes comme son délire.

La sensibilité générale est diminuée ou même abolie complètement. Tout le monde a rapporté, après Pinel, l'histoire de ce maniaque qui se roulait avec délices dans la neige. Et en effet les maniaques, excités comme des soldats qu'anime le feu de la bataille, ne sentent ni les coups ni les blessures, et restent indifférents à l'action des agents extérieurs; mais malgré l'oblusion de la sensibihté et sans que les malades en aient conscience, le froid et l'humidité exercent sur eux une fâcheuse influence au point de vue du dévelop-"

. pement des affections phlegmasiques et catarrhales. Aussi faut-il les vêtir chaudement, les préserver du froid et les

• entourer des meilleures conditions hygiéniques.

I Les fonctions digestives s'exercent, chez les maniaques,

) avec énergie : quelques sujets mangent beaucoup et ne semblent jamais rassasiés ; d'autres prennent leurs repas avec beaucoup d'irrégularité, et, après un ou deux jours de diète, dévorent leurs ahments avec une précipitation effrayante; chez tous, la digestion se fait avec rapidité, et les symptômes d'embarras gastrique que l'on constate au début de la maladie se dissipent bien vite sous l'influence de moyens appropriés ; la constipation, plus rare que dans la mélancolie,

DE LA MAMli.

mérite néanmoins d'èli'e surveillée de prés. Toutes les fois que l'agitation est très vive, l'excrétion de l'urine et des matières fécales est involontaire, non par suite d'un affaiblissement de la contractilité des sphincters, mais par oubli, quelquefois par calcul, plus souvent encore par suite de l'anesthésie des muqueuses vésicale et intestinale qui ne sentent plus le contact des matières à excréter.

Du côté des fonctions génitales, on observe souvent de l'excitation, qui survient tantôt pendant la période prodromique de l'accès maniaque, tantôt pendant le cours même de l'accès. Cette excitation est plus commune peut-être chez les femmes : la vue d'un homme, le bruit de ses pas, le son de sa voix, suffisent pour les entraîner à des paroxysmes d'agitation avec gestes obscènes et expression ardente des yeux. Presque tous les maniaques èrotiques sont portés à l'onanisme, et déjà nous savons combien cette complication est grave au point de vue de la guérison.

Malgré les affirmations de Georget (1) et de J. Frank, un pouls fréquent, tendu, précipité, ne peut pas être donné comme un signe caractéristique de la manie. Sans doute, au début de la maladie, on constate le plus généralement une accélération très sensible du pouls coexistant avec la céphalalgie, la chaleur et la sécheresse de la peau, l'état saburral de la langue ; mais cet appareil symptomatique, qui rend parfois très difficile le diagnostic différentiel de la manie et des maladies aiguës compliquées de déUre, se transforme au bout de peu de jours. Le pouls lui-même se modifie et perd sa fréquence, mais les auteurs ne sont pas d'accord sur les caractères qu'il faut alors lui assigner. Si MM. Leuret et Mitivié ont établi qu'après les hallucinés, les maniaques offraient, en un temps donné, plus de battements artériels que les autres sujets en délire, d'un autre côté, il sem-

(1) Georget, De la folie, p. 136.

blerait résulter des recherches de Jacobi, que dans près de la moilié des cas (20 sur 50), au milieu même des plus vives exacerbations, la fréquence du pouls ne dépasse pas le chiffre normal des pulsations, ou même s'abaisse audessous de ce chiffre, pour s'accélérer de nouveau pendant les périodes de rémission. Ce dernier résultat a lieu d'étonner; car dans les moments d'agitation, lorsque les mouvements sont brusques et désordonnés, il existe incontestablement une accélération mécanique et passagère du pouls, bien distincte de l'état fébrile, et que j'ai souvent constatée. Outre ce point, ce qui m'a le plus frappé, ce sont les variations extrêmes et souvent instantanées du pouls chez les maniaques.

La température de la peau et le nombre des respirations sont toujours proportionnels à l'état des pulsations cardiaques.

La transpiration cutanée chez les maniaques est abondante et souvent fétide; elle exhale, d'après quelques auteurs (1), cette odeur de souris qui a été déjà observée dans la fièvre typhoïde, et qui pourrait bien n'être «juc le résultat de la malpropreté, car l'usage fréquent des bains la rend insensible. M. Calmeil a observé des maniaques qui rendaient chaque jour des flots de salive infecte, soit au milieu, soit vers la fin de la maladie.

De la fureur. — La fureur est plutôt un épisode qu'une complication de la manie, c'est la colère du maniaque. La fureur est plus fréquente et plus durable chez les femmes que chez les hommes : un mot blessant, une simple contrariété suffisent chez certains sujets pour la provoquer; une direction inintelligente, de mauvais traitements la rendent habituelle. Aujourd'hui, avec les moyens de douceur auxquels on a recours, la fureur est assez rare ; mais rien n'était

(1) Cuislain, p. 211

DE LA MANIfi.

plus commun jadis chez les malheureux aliénés (|uV)n charyeail de chaînes, et qu'on exposail, dans des cachots à la risée des visiteurs : (luelquelbis la l'urcur est provoquée par une hallucination, ou jjien encore elle survient sans cause appréciahle et comme par une impulsion iirésistihle. Los personnes habituées à vivre avec cerlains aliénés reconnaissent à cerlains signes prodromiques l'invasion de la fureur. Tel malade, dit M. Galmeil, accélère tout à coup sa marche^ profère subitement un mot, une phrase, qu'il ne prononcé jamais dans un autre moment; tel autre fronce les sourcils, roule ses yeux dans les orbites, éprouve un violent tremblement des bras, une rougeur subite de la face, des battements insolites dans les artères, et aussitôt la fureur se déclare; les yeux étincellent, les sujets poussent des cris terribles', exercent leur rage sur les meubles, sur les arbres, écrasent tout ce qui tombe sous leur main, mordent ceux qui les approchent lorsqu'on leur a enlevé l'usage de leurs mains, se roulent à terre, se déchirent eux-mêmes, se précipitent contre les murailles. Rien n'est terrible comme la fureur des épileptiques au sortir de leurs accès convulsifs.

Deuxième période.

La deuxième période, ou période d'état de la manie, peut persister pendant des semaines et des mois entiers, selon la durée totale de l'accès. Alors il y a de l'amaigrissement ; la figure devient terne et livide, et l'excitation persiste, conservant tous les caractères que nous venons de lui assigner, mais avec des moments de rémission et d'exacerbalion. Chez les femmes, l'époque menstruelle est presque toujours marquée par le retour de l'agitation, et cette influence si remarquable et si constante doit toujours être prise en grande considération par le médecin dans la direction du traitement. 11 en est de même de la conslipalion, des froids

DESCRIPTION. ^o/

très vifs, des grandes chaleurs, des changements de température et des conditions qui inilucnt d'ordinaire sur la inarche de la folie.

Troisième période.

Après une période d'état de durée variable, l'accès maniaque entre enfin dans la période de déclin.

Cette troisième période, qui s'annonce par le retour du sommeil, par une diminution progressive dans l'intensité du délire et de l'agitation, peut présenter des inlervalles lucides, pendant lesquels les malades deviennent tout à coup calmes, raisonnables, apprécient parfaitement leur position et semblent sortir d'un long rêve. Les intervalles lucides, se prolongeant quelquefois pendant plusieurs heures et même pendant une journée, pourraient donner à un médecin inexpérimenté l'idée d'une guérison subite. Il n'en est rien ; l'agitation reparaît bientôt avec tous ses caractères, tantôt progressivement, tantôt subitement, au réveil par exemple, alors même que le malade s'était endormi dans une lucidité parfaite. Toutefois, lorsqu'ils se multiplient et se prolongent, les inlervalles lucides annoncent un déclin notable dans l'intensité de la maladie, et permettent de porter un pronostic favorable.

L'intervalle lucide peut manquer, bien que la manie entre franchement dans sa période de déclin; l'amélioration s'opère alors de diverses façons. Tantôt l'agitation et l'incohérence des idées disparaissent simultanément et d'une manière régulièrement progressive; tantôt, au contraire, les pensées redeviennent logiques et bien coordonnées, les allures sont convenables, mais on voit persister pendant des semaines entières cette légère excitation que nous décrirons tout à l'heure comme une des formes de la manie, et qui se traduit principalement par une activité inaccoutumée de la pensée; dans d'autres cas, les malades, tout en arrivant à un calme

DE LA MANIE

complet, restent incohérents et pendant quelque temps déraisonnent à froid ; ce n'est qu'à la longue que l'ordre et 1 liarmonie se rétablissent dans leurs pensées.

Il n'est pas rare, même au milieu d'une convalescence complète à tous égards, d'observer un état particulier de mélancolie, d'impressionnabilité nerveuse .jui exige de grandes précautions, surtout quand le sommeil reste inquiet et agité par de mauvais rêves. Quant au sentiment de faiblesse, de courbature , que certains maniaques éprouvent lorsqu'ils touchent à la guérison, il est d'un excellent pronostic; il en est de même de la réapparition des migraines des douleurs névralgiques, des dyspepsies et de tous les malaises de l'état normal qui avaient disparu pendant la durée même de l'accès. Ajoutons enfin que c'est principaiement au déchn des accès maniaques que l'on a observé ces phénomènes critiques, dont nous avons déjà cherché à établir la valeur et l'interprétation (1).

S 6. — Hardie et durée.

La manie est loin de présenter toujours une parfaite régularité dans la succession de ses trois périodes, même lorsque sa marche est continue : « Elle varie, dit Esquirol, dans la succession des symptômes, dans leur durée, dans leur terminaison. Tantôt, dés le début, la manie arrive à sa plus haute période, et persiste ainsi jusqu'à la fin de l'accès, qui cesse tout à coup; le malade alors paraît sortir comme d'un rêve ; il lui semble que l'obstacle qui l'isolait du monde extérieur s'est déchiré ou est tombé devant ses yeux. Tantôt la diminution progressive du nombre et de l'intensité des symptômes fait pressentir la solution prochaine de la maladie; tantôt ce n'est qu'après des aKcrnatives de rémissions

(1) Voy. p. 8G.

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