DBS MALADIES NERVEUSES ÉPIDÉMIQUES
Nature de ces maladies. — Les affections dont nous avons eu à nous occuper dans les chapitres précédents étaient en quelque sorte individuelles et le plus génévalemeni sporadiqueSy isolées, sur certains sujets seulement, et dans des conditions toutes personnelles du système nerveux. Nous avons, à la vérité, noté que, dans quelques faits exceptionnels, elles se développent de proche en proche par imitation; mais nous avons fait remarquer en même temps (|ue cette propagation se restreint dans les limites extrêmement étroites, et n'a lieu qu'au milieu d'autres raisons suflisantes de prédisposition individuelle.
Ici le champ de robser>'ation s'étend des individus aux masses, ou du moins aux agglomérations plus ou moins considérables et plus ou moins bien circonscrites dans un temps et dans un espace donnés. L'histoire de la médecine offre quelquefois les maladies nerveuses avec des conditions d'existence, avec une puissance d'expansion et de développement toutes différentes. Il y en a de véritables épidémies.
Je mettrai à ce sujet de côté, comme j'ai l'intention de le faire dans l'ensemble de ce traité, toutes les questions qui intéressent particulièrement la psychologie. A ce point de vue, j'aurais pu, l'histoire des civilisations à la main, faire voir comment, dans révolution du progrès, une idée échoit aux hommes et mûrit par la succession des travaux et des temps*, comment les esprits clairvoyants et les cœurs dévoués se consacrent à la développer et à la propager dans la mesure du mouvement contemporain possible. J'aurais montré comment les brouillons, les ambitieux
de vainc gloire, les exaltés, poussent leur siècle au delà des limites du possible, comment le vulgaire se laisse impressionner; et comment enfin au milieu des luttes, entre les retardataires et les utopistes, toute la masse des hommes est lancée aveuglément sur la voie nouvelle. En religion, en politique, en industrie, nous verrions chaque fois l'idée nouvelle se répandre comme une épidémie. Bonne et civilisatrice, ou malfaisante et fausse» elle suit invariablement la môme marche, et le principe est en définitive toujours jugé par ses résultats.
Mais cette étude, quelque intéressante qu'elle paraisse, nous entraînerait hors de notre sujet ^ nous voulons parler seulement des cas, encore assez nombreux, où les maladies dont nous traitons ont pris un caractère général épidémique.
Il ne s'agit plus, par conséquent, de certains sujets pris de la maladie nerveuse au speclacle émouvant d'une attaque d'aiïection semblable. Vépidémie se répand partout, attaque des réunions d'individus, quelquefois môme des populations entières, et se développe en toutes sortes de sujets, diiïérents de prédisposilions, de tempéraments, d'habitudes, et souvent d'éducation, d'âge et de sexe.
Sous ce rapport, l'histoire a conservé le souvenir de faits morbides du plus haut intérôt. Tantôt ce sont les médecins qui ont noté et examiné les épidémies au point de vue de leur science ; d'autres fois, les philosophes les ont étudiées au point de vue des révélations de la pensée, ou de la marche de la civilisation et du progrès des institutions civiles. Puis vient le témoignage des contemporains vulgaires qui ont raconté les faits sans remonter aux causes, ou des hommes habiles, qui en ont tiré parti pour conduire les populations dans le sens de leurs idées. Des écrivains de toutes ces classes ont tenu registre des épidémies nerveuses, et rien n'est mieux prouvé que la réalité de ces aiïections et l'immense empire qu'elles ont exercé sur Tespéce humaine à tous les degrés de la civilisation.
Je me garderai bien d'entreprendre ici la description historique de toutes ces épidémies. Ce serait vouloir raconter une i une toutes \%s perversions de fonctions à la fois intellectuelles et physiques, toutes les aberrations de vie^ de mouvement^ et de sensibilité dont l'espèce humaine est susceptible, depuis la bou*
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limie répandue en Italie et en Hongrie vers le milieu du xvi* siècle, ouïe hoquet observé dans le couvent de Monterey en 17S7et rapporté par le docteur don Joachim de Villalba dans son Épidénùologie d'Espagne^ ou Yhéméralopie décrite par Fournier (1), jusqu'aux fureurs des flagellants massacrant tous les juifs en 1348, à la suite de la peste noire ; jusqu'aux possessions des religieuses de Loudun en 16S0, jusqu'aux convulsionnaires de Saint-Médard en 172i, jusqu'aux crucifiements des femmes de Fareins en Dombes en 1786, 1787 et 1788, jusqu'aux exaltatiens religieuses du comté de Cornouailles en 1814.
H n'est guère de siècle historiquement connu où l'on n'ait eu à enregistrer quelque épidémie de ce genre. Tout le monde connaît l'histoire des filles de Prœtus et des femmes d*Argos qui se croyaient métamorphosées en vaches, au rapport de Pausanias ; des filles de Milet qui voulurent se pendre toutes, d'après ce que dit Plutarque. Depuis ces temps reculés, Thistoire est pleine iiépidémies ou religieuses^ ou psychologiques, ou convulsives^ Q^névropathiques de toutes formes. J'ai eu occasion moi-même, en 18i8, d'en examiner une, observée par M. le docteur Andrieux dans la maison dite du Bon-Pasteur, a Amiens. Elle présentait toutes sortes de phénomènes insolites, aussi bien chez une religieuse et quelques infirmières, que sur les femmes détenues, qui en avaient été frappées.
FoRVESy Marche, Symptômes eim général. — Chacune de ces épidémies, plus ou moins généralisée, soit à cause de sa nature essentielle, soit a cause de sa dépendance de l'alimentation des contrées atteintes, soit a cause de ses liaisons plus ou moins intimes avec l'ignorance des populations envahies, avec les croyances qui les animaient, avec le milieu moral, politique, social, dans lequel elles se trouvaient, chacune de ces épidémies, dis-je, a pris une forme^ une marche^ une expression sympto^ maiiqu€f qui la distinguaient parfaitement de toutes les autres maladies même nerveuses. Avec un peu plus, un peu moins de fixité, toute épidémie de ce penre se rapproche de la chorée, du tétanos^ de V hystérie^ des épilepsies, des tremblements, des conrulsions, des fièvres nerveuses continues ou périodiques, des
(I) Jamfnaî de mtdûcinf, par Vandcrmoniif, 1756,
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manies ou plutôt des délires nerveux j mais en même temps elles en diffèrent toutes par des points notables assez importants, outre le caractère épidémique, pour qu'il soit impossible de les faire entrer régulièrement dans le cadre dont elles se rapprochent le plus.
Il résulte delà qu'il y a tout à la fois et impossibilité de faire une histoire générale de ces épidémies, et impossibilité de les relier à Thistoire pathologique des aifections nerveuses qui leur semblent les plus congénères. C'est pour cela que nous avons pris le parti, non pas de les décrire ici, mais de présenter au lecteur, en ce qui les regarde, quelques-unes des réflexions les plus saillantes que ce sujet comporte, à défaut d'une description minutieuse et individuelle qui ne pourrait avoir qu'un intérêt de curiosité.
Il serait difficile d'ailleurs, pour ne pas dire impossible, d'as« signer à chacune de ces épidémies un rang dans les affections nerveuses, en raison de quelque symptôme qui la caractériserait. Presque toujours elles présentent ou à la fois ou successivement des désordres des facultés intellectuelles et des fonctions nutritives, avec des troubles du mouvement ou de la sensibilité. On serait donc obUgé, pour les classer convenablement, de les ranger souvent hors de la place qu'on leur aurait assignée dans d'autres moments de l'invasion. Par exemple, dans Vépidémie de la maison du Bon-Pasteur, à Amiens, les malades ont offert un trouble notable de la mémoireet de l'intelligence; puis, en même temps, ou au moins en peu de temps, pendant le cours de la maladie, des douleurs excessivement vives sur le haut de la tète ou a l'épigastre, une sorte de paralysie générale, de la catalepsie et du délire excessivement variés. Tout le monde sait quelle multiplicité de désordres variés présentèrent partout les prétendus possédés y les religieuses de Loudun^ les Iremblews des CévenneSy les lycanthropes de tous les temps et les choréi^ ques du xiv* siècle.
En tout cela, la forme, la complication, la marche, l'ensemble de la maladie, prouvent la nature d'une affection nerveuse : les phénomènes rapprochent plus ou moins cette affection des formes sporadiques que nous aurons à décrire; mais les symptômes en sont tellement multiples, mêlés et confus, qu^on y trouve
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quelque chose de (ou tes les aflcctions nerveuses, sans rien qui conslîtue spécialement une espèce comme celles que nous connaissons.
Contentons-nous donc de jeter un coup d'œii général sur ces épidémies.
Causes. — Il me semble superflu de rappeler, à propos de ces maladies, \q% prédispositions individuelles dont nous aurons si souvent a noter la présence. Une fois pour toutes, quand une épidémie nerveuse se montre, on en est saisi d*autant plus sûrement et plus fortement qu'on se trouve naturellement ou accidentellement mieux préparé à en recevoir le germe. Les épidémies nerveuses amenées par des vices généraux d'aliîneniation^ tels que Tergotisme, certaines pellagres, frappent surtout ceux qu'une alimentation vicieuse aura d'avance détériorés. Celles que provoquent les révolutions inorales, religieuses ou politi-queSj exercent leur action surtout là où l'exaltation habituelle de l'esprit, la misère et l'insuflisance de l'éducation auront préparé un milieu plus apte à les recevoir.
Il y a là une loi générale pour toutes les maladies. Celles*ci n'y échappent pas plus que les autres.
MaiS| ce principe posé, nous avons a rechercher quelles sont, d'après Thistoire, les causes occasionnelles les plus ordinaires, ou du moins les mieux connues, des épidémies nerveuses.
On ne peut pas contester que pour certaines, X alimentatiofi joue un grand rôle au point de vue de l'étiologie.
Sans parler des coliques du Dcvonshire et des paralysies des mêmes contrées, dues, comme on le sait très bien aujourd'hui, au plomb avec lequel on adoucissait le cidre qu'on y boit généralement, on connaît l'histoire des accidents nerveux causés épidémiquement par TergoL du seigle, tous ceux que provoquent le chanvre indien et l'opium introduits dans le régime habituel. Il me semble impossible de refuser aussi, à notre point de vue, une mention spéciale à la nourriture insufiisante des pays où règne la pellagre, maladie cerlainemem plus grave par la cadiexieet par la paralysie avec contracture qui la terminent que par l'aCTection cutanée qui en signale le début et les progrès. Cest à la même cause qu'il me parait encore raisonnable d'attribuer les tremblements endeuiiques dans certaines contrées, en
raison des vins ou des cidres qu'on y boil. Ces exemples me piraissent suffisants pour engager, en cas d'épidémie nerveuse constatée, les médecins a porter un œil attentif sur l'alimentation et sur les abus de régime des populations envahies. •
On a noté, à côté d'épidémies de cette sorte, de grands phé^ nomènes ou météorologiques ou souterrains^ et on les a signalés tantôt comme indices précurseurs, et tantôt comme causes. Je ne partage pas du tout l'opinion des croyants de la première classe, et je crois qu'il faut une réserve excessive en ce qui regarde même les faits de la seconde. Mais j'ajoute que les grands tremblements de terre, les mémorables éruptions des volcans, les désastres quelquefois produits par les accumulations et par les combinaisons subites de l'électricité dans ses plus formidables manifestations, ne peuvent pas sérieusement être considérés comme des causes do peu de pouvoir sur la machine humaine. Je ne répugne pas du tout à admettre que leur influence physique et morale exerce une action notable sur les habitants des contrées dans lesquelles ces phénomènes se montrent. Je crois que, sans être taxé d'un excès de crédulité, on en peut tenir compte.
Mais de toutes les causes appréciables des épidémies nerveuses, la plus fréquenlcet la plus active sans aucun doute se trouve dans Vinfluence des idées. Quelle que soit cette influence, morale, religieuse ou politique, non -seulement elle s'exerce sur les opinions des hommes, mais en même temps et presque toujours elle se manifeste par les désordres nerveux les plus frappants. Au XIV* siècle, celle influence se signale par les transports et les convulsions des flagellants après la peste noire, et par une chorée qui parcourt presque toute l'Allemagne; aux xv* et xvr siècles, par les possessions^ accompagnées de tous les désordres nerveux imaginables en Allemagne et en France, et par Vépidémie des Nonnains en Saxe, en Brandebourg et en Hollande; au xvn' siècle, par les démoniaques du pays de Labour en Gascogne, par les nymj)/wmanies des ursulines à Marseille, par les possessions de Loudmiy par les trembleurs et les coiivulsionnaires des Cévennes. Au xvui* siècle, on doit attribuer à la même origine les convulsions au tombeau du diacre Paris ci lous \gs faits d'anest/iésiej A' analgésie, ou au contraire de sensi^
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biliié exagérée qui y furent observés. Ne faut-il pus recoimailre qu il y a quelque chose d*aiiaiogue clans le tremblement habituel des quakers à leur origine? Est-il possible de ne pas ranger dans la même catégorie les habitudes de quelques sectes de mahométans, les marques extérieures d'enthousiasme religieux par lesquelles se signalent des bandes d'Indiens autour de leurs pagodes ou dans leurs grandes fêtes?
Enfin, il faut reconnaître que les véritables origines d*un assez grand nombre de ces épidémies échappent encore à toutes nos recherches, et déjouent toutes les suppositions raisonnables. Presque toutes les épidémies partielles d'épilepsiej de convul^ sions, de tétanos^ de chorée^ de tremblements^ de troubles d*ua sens et particulièrement de la vue, se trouvent dans cette catégorie. Aucune cause probable ne m*a pu rendre raison des dés* ordres nerveux de Vacradynie , pas plus que de \ affection bizarre et multiple observée dans la maison du Uon-Pasteur à Amiens.
Syiiftôiirs. — Les épidémies nerveuses ne présentent pas en gcoénil une fixité et une délimitation de symptùmes, comparables à celles que nous reconnaîtrons dans toutes les maladies que nous aurons a décrire. Au contraire, elles constituent des systèmes insolites de désordres nerveux, qu*on rattache didicilement à une espèce bien déterminée. Dans certaines de ces épidémies, les convulsions toniques ou cloniques; dans d'autres, les tremblements^ les contractures ou les apparences catalep^ /i^e5 dominent. Dans d'autres encore, ce sont les troubles de r intelligence ^ ou les anesthésies, ou les analgésies qui se montrent le plus et le plus souvent. Quelquefois enfin, Wsparaly^ Mei, avec tous les troubles nerveux qui les précèdent ou les accompagnent ordinairement, donnent un caractère particulier aux aOectionsrégnantes. Mais, autour de ces groupes principaux, les symptômes accessoires les plus variés constituent la forme spéciale de chaque épidémie, et font qu'elle ne ressemble complètement a aucune autre. On doit dire a cet égard que toutes les épidémies nerveuses ont varié, à ce point qu'on peut a peine les comparer entre elles. S'il était permis de parler ainsi des maladies, 00 dirait de celles-ci qu'elles ont toute leur individualité Ipour les temps conune pour les formes. 1. li
Au milieu de toutes ces diversités, Thistoire de la médecine fait voir ces espèces de maladies suivant, chacune dans leur ensemble, un cours bien déterminé. Elles se montrent dans le milieu qui leur est préparé et s'y répandent avec plus ou moins de rapidité et de violence ; puis avec le temps, grâce aux secours de l'art médical, de l'hygiène et de la philosophie, elles s'amoindrissent, se suspendent et disparaissent.
Quant aux sujets qu^elles attaquent, elles se comportent suivant la loi de l'épidémie particulière qui règne. Ici , s^emparant tout à coup avec leur violence naturelle, des personnes qui y sont en apparence le moins prédisposées, aussi bien que de celles qu^on croirait le plus capables de recevoir le mal; là, au contraire, s'insinuant petit à petit dans les constitutions les plus ostensiblement préparées à subir leur influence. Dans certaines épidémies, la maladie subsiste pour ainsi dire en chaque individu pendant tout le temps de la constitution médicale régnante ; dans d'autres, elle ne se maintient qu'un temps beaucoup plus court, et la durée de la maladie générale se compte alors beaucoup plus par la succession des individus aflectés que par le temps d'affection morbide en chaque personne
Certaines de ces épidémies, celles surtout qui reconnaissent pour cause spéciale une révolution dans les idées, s'étendent de proche en proche dans de vastes contrées, partout où les populations sont aptes à les recevoir; certaines autres, au contraire, surtout celles à qui on peut attribuer une origine météorologique, ou bien celles dont la cause nous échappe complètement, se bornent à certaines régions limitées, à des localités circon-, scrites, à des groupes bien dessinés.
Anatomie pathologique. — En ce qui regarde les maladies nerveuses qui font l'objet de ces réflexions, elle est encore moins satisfaisante que pour les affections sporadiques du même genre, dons nous ferons l'histoire. Quand on meurt à la suite des désordres les mieux caractérisés pendant ces épidémies, l'ouverture des corps laisse voir quelquefois les lésions caractéristiques du genre de mort subi; d'autres fois on rencontre des altérations matérielles qui n'ont point de rapport saisissable avec les accidents éprouvés sous l'empire du mal épidémique ; le plus souvent, enfin, on ne trouve rien qui rende compte des accH
dents observés et de la fin qui les a terminés. Pour citer un exemple présent encore à la mémoire de beaucoup de médecins aujourd'hui vivants, Yacrodyniey portée à l'extrême, a été suivie plusieurs fois d'une sorte de paralysie progressive, accompagnée de vives douleurs dans les membres et de la mort dans quelques cas. Les autopsies les plus attentives n'ont donné aucun renseignement utile ni sur la maladie, ni sur les douleurs, ni même sur la mort ; à part les preuves anatomiques d'une lente asphyxie, les corps n'ont rien révélé de positif. C'est ainsi que dans les plus ordinaires de ces épidémies les choses se passent; ou bien encore le médecin n'y trouve pas même la triste consolation d'y apprendre par quel procédé pathologique la vie a été suspendue et définitivement arrêtée.
II y a seulement deux cas où les nécroscopies donnent alors des renseignements plus positifs, c^est quand l'épidémie frappe un sujet atteint en même temps d'une maladie matérielle, ou bienquand Tépidémîe développe, outre les phénomènes nerveux, quelques lésions dans les organes. Le premier cas n'est pas rare dans les épidémies nerveuses pas plus que dans les autres maladies générales. Elles frappent surtout les sujets dès longtemps affaiblis et par conséquent ceux, pour l'hypothèse présente, qui pcMTtent en eux un germe antérieur de destruction. Il faut même encore ajouter ici que cette complication se fera remarquer en fait d'affections nerveuses plus facilement que pour toutes les autres. On sait combien toutes les causes directes de débilitalion prédisposent à mal le système nerveux.
Quant à la dernière hypothèse, afiection nerveuse compliquée d'un désordre d'une autre espèce, elle n'est p«ns rare non plus. Il suffit d'invoquer, pour prouver ce fait, les grandes épidémies d'ergotisme, dans lesquelles les convulsions, les paralysies et les vertiges finissent si souvent par s'accompagner de gangrène des extrémités.
Hais, pour l'un comme pour l'autre de ces cas, on ne peut pas attribuer la maladie nerveuse aux désordres matériels constatés à l'autopsie. Les lumières fournies par cette appréciation posthume font voir, au contraire, qu'il y a lieu de faire remonter ailleurs qu'aux dérangements matériels des organes la véritable cause, l'appréciation de la nature intime du mal épidémique.
IHiONOSTic. — Je crois devoir ajouter, d'ailleurs, que les occasions de faire des ouvertures de cadavres se présentent en général fort peu dans les épidémies nerveuses. Il n'est pas commun qu'on meure simplement de ces maladies. Sous ce rapport, le pronostic ordinaire n'en est pas grave. Mais il le devient véritablement, si on se préoccupe exclusivement des souffrances physiques et morales du malade ou de la durée de l'affection générale ou individuelle.
La plupart de ces épidémies sont signalées par des douleurs vives, par des paralysies plus ou moins complètes, ou par des convulsions cloniques ou toniques, multiples ou fixes, et en même temps par un désordre des centres nerveux qui en font, en général, une des souffrances les plus pénibles pour les malades et pour ceux qui les assistent. D'ailleurs, en raison même du peu de danger pour la vie qui ciccompagne ces affections, elles ont presque toujours la triste propriété de se prolonger fort longtemps. L'histoire a enregistré partout la persistance des accidents nerveux signalés dans les grandes épidémies du moyen Age. Tout le monde sait combien de temps se sont maintenues les prétendues possessions de Marseille, de Loudun, les manifestations miraculeuses des pauvres femmes qui fréquentaient le tombeau du diacre Paris. Ue nos jours encore, on a constaté, dans un très grand nombre de cas, la durée excessive de Vacro* dynie; et je sais, pour mon compte, que, quand j'ai visité avec M. le docteur Andrieux l'infirmerie du Bon-Pasteur, a Amiens, plus de deux mois après le début de la maladie nerveuse épidémique dont cette maison avait été infectée, j'ai encore trouvé en proie aux principaux symptômes du mal plusieurs des personnes qu'il avait attaquées dès le commencement. Presque aucune des malades n'avait recouvré la mémoire d'une manière satisfaisante; il restait à presque toutes une vive sensibilité vers le sinciput, et les membres n'avaient encore repris que d'une manière très incomplète leur moliiité et leur sensibilité normales.
Une circonstance qu'il ne faut jamais oublier, quand on s'occupe du pronostic de ces affections nerveuses épidémiques, c'est que presque toujours elles laissent des traces notables de leur présence dans les sujets qu'elles ont une fois bien frappés. Il
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est peu de ces malades en qui on ne retrouve, pendant longtemps encore, l'empreinte qu'ils en ont reçue.
Traitement. — II me paraît difficile, ou pour mieux dire impossible, d'arriver & le formuler d'une manière générale. Les manifestations morbides de ce genre ont été si diverses par leurs accidents, et ont frappé des constitutions de nature si opposées, qu'il y a une incompatibilité presque infranchissable entre les agents de guérison convenables aux différents malades. Il est évident qu'on ne peut pas traiter de la môme manière les sujets empoisonnés par le cidre saturné du Devonshire, ceux qui ont vécu de seigle ergoté, et les nymphomanes de Marseille, et les convulsionnaires de toutes les sectes, et les tétaniques observés par Chaussier, et les amaurotiques d'Ozanam, pas plus qu'il n'eût été raisonnable d'appliquer le même traitement à tous les choréique» de l'Allemagne, ni à tous les sujets anémiés ou pléthoriques de l'acrod ynie ou de la maison de Bon-Pasteur.
Mais, au milieu de toutes ces divergences, il me semble néanmoins qu^il y a jour encore a poser du moins quelques règles générales, comme nous l'avons fait pour beaucoup de maladies nerveuses sporadiques.
Ainsi : •
Toutes les fois qu'il est possible de deviner, dans les conditions hygiéniques, une cause ou prédisposante ou déterminante de la maladie, il y aura indication formelle de s'attaquer à cette cause, et de la combattre par les meilleurs moyens possibles. NoD-seulement on obtient ainsi la diminution de la maladie pour ceux qui en sont attaqués, mais on arrive à la prophylactique la plus puissante en faveur de tous ceux qu'elle menace.
Ce précepte, d'ailleurs, est aussi applicable au moral qu'au physique, et appelle avant tout la plus grande attention du mé-^ decin, à qui la mission est échue de combattre une de ces épidémies. Une nourriture meilleure conseillée, imposée, ou donnée a tout prix, là où le mal résulte de quelque vice reconnu dans l'alimentation ; une bonne direction religieuse ou morale imprimée aux idées, aux croyances, aux actions, là où les principes de la moralité humaine ont été ou mal compris ou mal appliqués ; au besoin mémCi une autorité salutaire et puissante imposée aux
écarts de Timagination, à la force de rimitation, aux préten lions de la vaintc, aux calculs de toutes les petites passions, tx>utoela doit être compris et appliqué par le médecin ; tout cela entre dans ses devoirs, comme directeur des malades, comme conseiller de l'autorité, comme tuteur de la société au point de vue de l'hygiène. Les possessions disparurent de Loudun quand les médecins de Montpellier furent appelés à examiner sérieusement les faits, et quand on cessa, d'après leur avis, d'entretenir à grands frais des exorcistes autour du couvent. Boerhaave fit cesser, par un acte d'autorité intelligente, Vépidémie d'épilepsie qui envahissait par imitation toute la maison des Orphelins de Leyde. Les avis des gens de l'art ont fait disparaître les coliques et les paralysies du Devonshirc, en bannissant de la préparation du cidre de ce pays le plomb avec lequel on radoucissait.
Il est vrai de dire pourtant qu'on ne rencontre pas toujours dans les épidémies une matière aussi heureuse pour appliquer ses connaissances médicales, ou même pour user avec fruit de la raison et de la puissance morale que les bons médecins puisent dans leurs études. Souvent la cause d'une épidémie, son véritable point de départ nous échappent; nous nous trouvons alors réduits, faute de mieux, à cqmbattre le mal individuellement là où il est, et tel qu'il se montre. Il n'y a plus de règle fixe à suivre, et nous sommes forcés de nous rejeter sur la médecine des indications secondaires.
Je m'expliquerai, a ce sujet, si longuement et si souvent, dans tout le cours de cet ouvrage, que je crois pouvoir me dispenser d'exposer tous les préceptes qui ressorlent incessamment, soit de la forme de la maladie nerveuse, soit de la constitution et des conditions personnelles du sujet affecté. Je crois devoir me borner à conseiller, avant tout et partout, une médecine générale fondée sur l'appréciation des symptômes de la maladie, sur l'étude des habitudes locales pour le corps et pour l'esprit, sur l'observation sérieuse des constitutions épidémiques pour le temps et pour le lieu. Puis, en ce qui regarde les détails du traitement et les individus à soigner, j'invoquerai l'observance attentive, continuelle, de toutes les règles de l'hygiène appliquée a la pathologie ; je recommanderai une sage et prudente expérimenlatiou de tous les agents thérapeutiques appropriés
aux circonstances de la maladie, et aux ressources des malades; j'userai, en un mot, de tout ce que pourra me suggérer de bon la connaissance des affections analogues, en même temps que la science de la thérapeutique et de la pathologie générale, rap« prochées au point de vue des indications.
Une épidémie nerveuse est à mes yeux, comme toutes les autres épidémies, une maladie nouvelle, ayant dans notre science ses analogues, sinon ses semblables. Celui-là en sera le meilleur médecin qui en connaîtra le mieux la cause et la nature; ou, si cela ne se peut pas, qui saura le mieux opposer au mal toutes les puissances physiologiques des constitutions individuelles»
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