CHAPITRE XV
[Je termine cette longue description des névralgies, qui pe^t être considérée dans son ensemble comme le traité le plus complet qui ait été publié sur ces névroses, par quelques réflexions sur les douleurs nerveuses générales , c'est-à-dire répandues en même temps sur un trop grand nombre de points pour qu'M puisse les classer de préférence dans tel ou tel des chapitres précédents.
Le plus souvent, comme je Tai dit dans les Considérations générales sur les névralgies^ la douleur fixée sur le trajet d'un nerf ou sur un organe n'est point en elle-même une maladie, mais un symptôme dépendant d'un état névropathique général; aussi comprend-on sans difficulté que le phénomène douleur, ou mieux la névralgie, puisse se montrer sur différents points de réconomie à la fois.
Ces névralgies généralisées ne sont pas rares , et si les troubles morbides généraux qui les accompagnent n'attiraient de prélérence l'attention, on les constaterait facilement sur ces sujets toujours si nombreux dans les grandes cités , que les excès, les privations et les maladies diathésiques minent sourdement, jusqu'à ce qu'ils soient en proie à tous les désordres nerveux imaginables.
La névralgie générale peut se fixer isolément ou sur les nerfs cérébro-spinaux, ou sur ceux qui appartiennent au système ganglionnaire, et quelquefois sur l'un et l'autre de ces deux systèmes nerveux en même temps.
Celle des nerfs cérébro-spinaux est fréquente chez les hyste • riques. On l'observe chez ces malades à Télat en quelque sorte |)ermanent, car, à bien prendre, l'hyperesthésie rachialgique et lombo-abdominale n^est pas autre chose qu'une névralgie gêné* ralisée, intimement liée à la diatlièse nerveuse hystérique. Aussi est-ce à tort que Valleix (Union médicale y 1851) considère comme une exception l'observation publiée par son élève.
82& MALADIES DUES A tlNE AUGMENTATION DE l'eXCITATION NERVEUSE.
M. Leclerc, et qui a pour sujet une femme hystérique. Si Vécole numérique ou statistique, dont il s'était fait le fervent partisan n*eût pas rétréci le cercle de son observation clinique, noire regretté confrère aurait certainement porté ses vues plus haut et plus loin, et, autour des quelques faits qu*il a lui-même publiés dans le Bulletin de thérapeutique (1848), s*en fussent groupés un bien plus grand nombre qui Tauraient éclairé sur l'importance des causes de ces névroses.
Les névralgies générales qui ont apparu chez les sujets du sexe masculin dont Valleix rapporte l'histoire, ont eu pour causes essentielles (les minutieux détails qu'il donne en font foi) une altération générale de la santé ; aussi tous ces malades présentaient-ils en même temps, quelquefois de Tanesthésie et presque toujours de Tamyosthénie. A côté des régions algésiées s'en trouvaient d'insensibles, et les membres supérieurs et inférieurs étaient frappés de paralysie incomplète.
Je ne saurais trop répéter que ces névralgies générales, quand elles ont une cerlaine durée, ne peuvent être le résultat d'un trouble morbide local, et qu'il est de la plus haute importance, dans ces cas, de remonter à la prédisposition le plus souvent diathésique dont elles sont la conséquence.
Ces réflexions a propos de Tétiologie des névralgies générales, appartenant aux nerfs cérébro-spinaux , est applicable de tous points à celles qui sont localisées sur les nerfs de la vie organique; seulement, pour ces dernières, une plus large part doit être faite au sexe féminin, car chez la femme, Tétroite sympathie physiologique et morbide qui rattache les troubles fonctionnels de la matric» a ceux des autres organes et surtout de Festomac, est une cause fréquence de névralgies viscérales, indépendamment de la prédisposition que lui transmettent déjà, plus souvent que chez l'homme, l'étal nerveux et la chlorose.
Je mentionne en première ligne, au nombre des causes prédisposantes, les diathèscs goutteuse, rhumatismale, syphilitique, herpétique, tuberculeuse et nerveuse, héréditaires ou acquises; mais je ne dois pas oublier de dire que ces névralgies généralisées sont également communes chez les sujets anémiques, chez ceux qui sont soumis à l'intoxication lente des miasmes palu-
déens et saturnins, et chez les individus dont la vie a été mise en sérieux danger par la fièvre typhoïde, la fièvre jaune, le choléra, etc., etc. , sujets qui restent sous le coup de troubles nerveux mal définis» mais incontestables, et parmi lesquels prédominent les névralgies erratiques. Un court examen des malades alTectés de névroses chroniques qui errent d*hôpilal en hôpita), atteste ce que j'avance.
Quant à Taction des miasmes des marais, et à Tabsorption des préparations saturnines chez les peintres et les cérusiers, les observations publiées par M. Fonssagrives (Gazette hebdo" madavre^ 1856), par M. Tanquerel des Planches, à la fin de son premier volume et à Tappui de son article Arthralgie saturnine, en fournissent des exemples.
Les symptômes des névralgies générales fixées sur les nerfs crâniens et rachidiens sont, ceux de toutes ces névralgies quand elles sontJocales, si ce h*est que le plus souvent quelques autres troubles nerveux, tels que des fourmillements, des engourdissemants, des vertiges, etc. , s*y surajoutent. Les malades en général ne se plaignent que du point douloureux le plus aigu et qui attire plus particulièrement leur attention ; aussi s'exposerait-on à méconnaître la généralisation de Thyperesthésie, si Ton n'explorait pas avec soin les diverses régions, soit du tronc, soit des membres, oii les/>om/5 névralgiques se font généralement sentir. Mais si le médecin, prévenu par Taspect général du malade, par Tensemblc des causes morbides, antihygiéniques et autres, porte son attention le long de la colonne vertébrale, sur les espaces intercostaux, le long de la crête iliaque, à Tépigastre, à l'hypogaslre, sur le trajet des nerfs trifacial, occipital, cubital, radial, sciatiqotft'pcronier, etc., surtout aux points d^émergence où ces nerfs deviennent superficiels, il constatera, à Taidede la pression , qu*un plus ou moins grand nombre d*entre eux sont algésiés.
La douleur, malgré sa généralisation, empruntera comme toujours un caractère spécial à la fonction dévolue aux organes dans lesquelles nerfs se distribuent. Ainsi la douleur de la névralgie faciale, celle des parois abdominales dans le cas d*in-
tôxicalion saturnine, par exemple, auront pour expression une hypereslhésie qui leur est propre.
Je ne peux passer en revue et décrire toutes ces névralgies généralisées, ce serait reproduire ce qui vient d*étre exposé dans les chapitres consacrés aux névralgies cérébro-rachidiennes isolément.
Les névralgies ganglionnaires généralisés sont aussi communes que celles des nerfs crâniens et rachidiens ; le plus souvent , en eflet, dès qu*un organe important de la vie organique est névralgiquement affecté, Thyperesthésie s*étend par irradiation aux autres organes thoraciques ou abdominaux, et ici la relation des fonctions explique le plus souvent la sympathie qui se manifeste à Tétat morbide. Ainsi, il est rare que la névralgie de Testomac ne s*étende pas à la longue aux intestins, puis au foie; que celle de la matrice n'envahisse pas la vessie, ou que, réciproquement, l'exaltation de la sensibilité de Tinlestin ne remonte pas au ventricule gastrique, celle de la vessie aux glandes urinaires, etc.
Je me suis longuement étendu, en faisant la description de chacune de ces névralgies viscérales, sur leur tendance à envahir tous les organes d'un même appareil et j'y renvoie le lecteur; mais je dois mentionner ici quelques faits de névralgies ganglionnaires dont il ne saurait être question ailleurs. ] . J*ai donné des soins. à un homme qui présentait une affection tout à fait pareille, pour les douleurs, pour les redoublements, pour la marche, pour l'irrégularité, aux névralgies ordinaires. Il y avait seulement ceci de particulier, que la douleur parcourait exactement le trajet des vaisseaux partant de la crosse de l'aorte, suivait les carotides et leurs branches de terminaison, et dans d'autres moments les axillaires et les brachiales. Ces douleurs avaient lieu quelquefois dans presque toutes ces parties, le plus souvent dans quelques-unes seulement. En même temps les pulsations fournies par ces troncs devenaient irréguliéres, dures, serrées, inégales ; quelquefois il y avait intermittence.
J'ai donné aussi des soins à une jeime dame chlorotique , qui offrait, entre autres névralgies de toutes sortes, des phénomènes
semblables, et chez laquelle de plus la douleur nerveuse se faisait sentir jusque dams le cœur. Cette douleur occupait alors l'étendue de cet organe, avec une plus vive sensibilité à gauche, vers la pointe, et amenait un désordre singulier dans les pulsations de ce centre de la cirjculation et de lout le système vasculaire. Dans les intervalles de santé, le cœur et tous les vaisseaux n'offraient plus rien de particulier.
J'ai rencontré un autre exemple de névralgie ganglionnaire, sur un malade dont le système vasculaire supérieur et central était resté sans douleur, mais qui me présenta des signes incontestables de névralgie sur tout le trajet de l'artère crurale d'un côté.
Dans ces trois faits, j'ai cru reconnaître une véritable névralgie, mais une névralgie ganglionnaire des lacis qui, d'après plusieurs anatomistes, suivent partout les vaisseaux artériels. Ces exemples me paraissent donner en grand la raison des désordres que j'avais observés en petit dans les névralgies cervicales, et particulièrement dans celles de la cinquième paire, je veux dire de la force, du développement insolite et de la dureté du battement des artères voisines des parties algésiées.
Je me croirais donc en droit de faire une espèce de cette névralgie ganglionnaire du cœur et des vaisseaux artériels.
J'ai rencontré, dans d'autres cas, des névralgies de cette sorte qu'on pourrait dire générales à cause de la propriété qu'elles avaient d'envahir, soit simultanément, soit successivement, toutes sortes d'organes dévolus à la vie ganglionnaire. J'ai par exemple en ce moment sous les yeux l'exemple d'une femme névropathîque au suprême degré, qui a été prise brusquement d'un accès de névralgie dans lequel l'estomac, l'utérus, les intestins, la vessie, les reins, puis les membres dans toute leur étendue ont été ou ensemble ou séparément le siège des douleurs les plus vives et les mieux caractérisées comme névralgie, sans que jamais aucun de ces organes ait donné signe de la moindre affection phlegmasique matérielle, sans que jamais la fièvre se soit montrée, malgré les insomnies les plus longues et les plus douloureuses, malgré une diète véritablement incroyable, malgré l'excitation nerveuse la plus vive et la plus tenace.
828 MALADIES DUES A UNE AUGMENTATION DE l'EXCITATION NERVEUSE.
• 11 y a plus (le soixante jours que cet acqès a commencé, et je ne peux encore obtenir un peu de calme que par des doses réitérées de morphine administrée endermiquement ; j^en suis venu là forcément, après avoir épuisé tous les autres moyens possibles de combattre directement ou indirectement la maladie.
J*ai rencontré plusieurs fois une autre espèce de névralgie ganglionnaire générale. Un sujet éminemment nerveux , d^ailleurs bien portant, est pris subitement, sous Tinfluence d'une cause morale ou d^une impression physique quelconque, d*une douleur névralgique vers Tépigastre; il sent cette douleur qui lui remonte comme la boule hystérique derrière le sternum et profondément; elle se tient à la région du cou sans Tétrangler; elle lui cause des bourdonnements d'oreilles, des troubles de la vue, le fait crachoter et se moucher fréquemment. La respiration est difficile, anxieuse, sans qu'il y ait dans les poumons de phéno< mènes matériels produits, sans que le cœur éprouve autre chose que des impulsions violentes, qui se traduisent eu une grande force et une irrégularité notable du pouls. En môme temps, il y a dans le ventre des gargouillements, quelquefois une espèce de colique; les reins sont un peu douloureux, des urines nerveuses sont rendues ; puis, au bout d'un temps plus ou moins long, une demi-heure, une heure, deux heures de souffrances violentes et indéfinissables dans toutes ces parties, le malade se calme, s'endort et tout rentre dans l'ordre. Plusieurs jours de calme parfait pourront suivre ; puis sous l'influence de la moindre cause, quelquefois même sans raison connue, tous les mêmes phénomènes se représenteront. Il pourra se faire que la même névralgie se reproduise plusieurs jours de suite ou plusieurs fois dans la même journée.
Le tableau que je viens de faire d'après un malade que j'ai maintenant sous les yeux, s'était une fois déjà présenté à moi. Je ne puis y voir autre chose qu'une névralgie ganglionnaire viscérale, et en même temps générale ou diffuse.
En outre de ces affections névralgiques dont le propre est de se généraliser, soit en s'étendant à la fois sur presque tout l'ensemble du système nerveux ganglionnaire, soit en se transportant d'une partie sur l'autre, j'ai encore rencontré quelques
névralgies viscérales fixées sur plusieurs branches des nerfs pneumogastrique et grand sympathique, qu'il me parait impossible de placer exclusivement sur des nerfs de la sensibilité extérieure.
Ainsi, je viens de donner des soins à une dame qui a été reprise nombredefoisd'une véritable névralgiedu larynx et de la trachée. Voici comment les choses se sont passées chaque fois, et comment elles ont procédé sous mes yeux. Après quelques jours d*une toux fatigante, accompagnée de dyspnée et de râles muqueux, ronflants, et sibilants dans toute la poitrine, et presque toujours suivie d'une expectoration glaireuse abondante, sont survenus quelques accès d*asthme. Alors les nuits sont devenues laborieuses; la respiration a été de plus en plus difficile, surtout pendant les cinq ou six premières heures de la nuit. En écoutant la respiration pendant les paroxymes, on reconnaissait facilement que l'expansion vésiculaire était incomplète; un sifflement notable se faisait entendre dans la trachée-artère; au bout de quelques heures d'orthopnée, les choses rentraient à peu près dans Tétat d*un rhume ordinaire, et la malade, qui se sentait momentanément soulagée, prévoyait néanmoins très bien pour la nuit prochaine le retour de Taccès et Tinvasion prochaine d'une vive douleur qu'elle avait déjà ressentie plusieurs fois, et dont rintensité et l'opiniâtreté jusque-là invincibles l'épouvantaient.
En effet, les accès d'asthme avaient à peine duré huit jours que la névralgie se fit sentir. C'était une douleur extrêmement vive, lancinante, strangulante, qui occupait la gorge et toute l'étendue de la trachée dans le cou. Cette douleur semblait à la malade elle-même tout à fait différente des étouffements qu'elle avait d'abord éprouvés; elle ne gênait pas la respiration de la même manière, car l'expansion pulmonaire se faisait complètement et s'entendait très bien partout. L'expiration était parfaite; l'inspiration sifflante et comme étranglée vers la glotte. La malade, issue d'un père névropathique et antérieurement affectée d^autres névralgies, reconnaissait très bien l'identité de la douleur actuelle du cou et de la gorge, avec celles qu'elle avait ressenties autrefois sur le trajet des filets de la cinquième paire. Comme toutes les névralgies, celle-ci avait des rémissions mar-
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quées et des moments d*exacerbation, surtout pendant la nuit; le dépérissc.Tient faisait déjà des progrès notables; la malade et sa famille s'inquiétaient vivement en voyant ce mal singulier reprendre son allure connue, et menacer encore de durer au moins deux ou trois mois.
Mais, après avoir observé attentivement la malade pendant quelques jours, et avoir bien constaté son état de chlorose et en même temps la véritable nature du mat, je pris le parti de la traiter sérieusement comme une névralgie ordinaire. Je prescrivis un usage journalier de quatre pilules de protocarbonale de fer, avalées en même temps que les aliments, une nourriture aussi substantielle que la malade pourrait la supporter, et surtout Tadministration, toutes les quatre ou cinq heures, d*une pilule contenant 5 centigrammes d'extrait aqueux d^opium et 8 centigrammes d'extrait de belladone.
En trente-six heures, j'avais obtenu un soulagement inespéré et suffisant pour réduire le nombre de ces pilules à quatre, puis à trois par jour. Trois jours après, la sécheresse de la bouche et le trouble de la vue m'obligèrent à remplacer la belladone par 10 centigrammes d'extrait de jusquiame. Trois de ces pilules furent prises chaque jour pendant une quinzaine, et au bout de ce temps, la malade était assez bien pour que je lui permisse de n'user de ses pilules que quand elle éprouvait un léger ressentiment de sa douleur.
Quelques semaines se passèrent ainsi sans douleur notable, et la santé générale est redevenue, sous le rapport des névralgies, aussi bonne qu'on le peut espérer.
[J'ai principalement appelé l'attention, d'abord sur les névral* gies généralisées des nerfs cérébro-spinaux, puis sur celles du grand sympathique ; mais le lecteur a sans doute compris que le désir de faire une description lucide bien plus que l'examen rigoureux des symptômes m'a conduit à adopter cette division. On sait trop quelle étroite union relie anatomiquement et physiologiquement les nerfs ganglionnaires aux centres nerveux céré* bral et rachidien, pour ne pas prévoir que ces névralgies méritent surtout le nom de générale$^ parce quVlles peuvent s*ob*
NÉVRALGIES GÉNÉRALISÉES. SSl
server à la fois et sur les nerfs cérébro-spinaux et sur ceux du système ganglionnaire.
Des névralgies produites le plus souvent par des causes allopalhiques, ne sauraient, en supposant qu'elles existassent d'à* bord exclusivement sur les nerfs de la vie de relation ou sur ceux de la vie nutritive, troubler longtemps certaines fonctions nerveuses sans se généraliser; aussi voit«on la plupart du temps la douleur névralgique se faire sentir concurremment, sinon à la même heure, du moins sous la forme métastatique, dans l'un et l'autre système nerveux. Je citerai comme exemples les névralgies des parois thoraciques et abdominales coexistant avec la névralgie de l'utérus ou avec celle de l'estomac chez les hystériques; l'enléralgie essentielle compliquant les douleurs des membres et des muscles abdominaux chez les ouvriers qui fabriquent et emploient le carbonate de plomb; la névralgie du testicule coïncidant avec les douleurs iléo-scrotales; la névralgie hépatique s'accompagnant de douleurs fixées dans les rameaux du plexus brachial droit; la névralgie de la vessie si souvent transmise aux branches nerveuses qui se distribuent aux membres inférieurs; enfin à un point de vue plus général, les névralgies de nature rhumatismale, localisées sur un membre, sur une articulation, sur l'estomac ou bien le cœur ou le cerveau, lorsque l'état électrique de l'atmosphère, et les brusques changements de. la température excitent Thyperesthésie chez les névropathiques.
Tels sont les symptômes appartenant à la névralgie généralisée proprement dite, mais je dois encore signaler d'autres désordres nerveux qui viennent pour leur part éclairer le médecin sur la nature et le caractère des douleurs. On ne peut lire toutes les observations de névralgies généralisées publiées jusqu'à ce jour, et soumettre à un scrupuleux examen les sujets affectés de ces névroses qu'on est appelé a traiter, sans être frappé de l'état complexe des perturbations nerveuses. Dans quelques cas on tendrait même à penser que l'hyperalgésie n'est que le premier degré d'affections nerveuses plus sérieuses, qui bientôt auront pour caractères prédominants des paralysies de la sensibilité et dû la motilité. Dans d'antres circonstances, on trouve sur le
332 MALADIES DUES A UNE AUGMENTATION DE l'EXCITATION NERVEUSE.
même individu Télrange association de Talgésieetde Tanalgésie sur des organes différents, mais appartenant quelquefois au même appareil. On constate également que la plupart de ces névropathiques se plaignent de vertiges, de fourmillements, d'engourdiî^sements, de faiblesse dans les jambes, de rextréme fatigue qui succède au moindre travail manuel, de troubles dans la vue, de bourdonnements d'oreilles, d'inappétence, de constipation et quelquefois de dysurie. En un mot4a semi-paralysie côtoie chez eux Thyperesthésie. Il peut d'ailleurs arriver que l'efficacité passagère du traitement donne le change sur la nature de l'état morbide^ ainsi la cautérisation transcurrente et Télectricité a forte tension 9 également favorables pour combattre l'excès et l'insudisance de l'influx nerveux calment les douleurs, relèvent les forces, mais le plus souvent le malade réclame de nouveaux soins, surtout si un traitement méthodique n'a pas été opposé à la fois à la cause essentielle, générale, ainsi qu'aux troubles fouc* tionnels locaux.
J'ai exposé à grands traits l'ensemble des causes et des symptômes, comme il convenait de le faire dans Tétude des névralgies généralisées , ce que je vais dire du diagnostic^ avant d'aborder le traitement, suppléera à l'insuffisance des détails.
Ces névralgies sont à peine décrites, parce que dans la plupart des cas ce ne sont pas les symptômes propres à Thyperesthésie qui ont particulièrement attiré l'attention : le phénomène douleur a semblé accessoire alors qu'il aurait dû être considéré comme principal-, à la rigueur on comprend cette méprise. Si l'on avait affaire, comme cela se présente exceptionnellement, à des malades affectés de névralgies générales dues à l'action directe d'un refroidissement plus ou moins prolongé, le diagnostic n'offrirait aucune difficulté. L'effet et la cause sont, dans ces circonstances, tellement rapprochés qu'on reconnaît facilement la névralgie, sauf à la croire de nature rhumatismale, ainsi qu'il arrive le plus souvent. Ce n'est point en pareil cas qu'on peut hésiter a se prononcer. La cause physique a été générale, les points douloureux le sont également; la première est passagère, les seconds disparaissent facilement sous l'influence du traitement; le diagnostic est doue facile. Il
ne Test pas moins quand le malade accuse antérieurement les causes générales les plus ordinaires des névropathies.
Tel est le cas de ceux qui ont eu autrefois ou la fièvre nerveuse intermittente, ou des accidents saturnins, ou un rhumatisme aigu, ou la syphilis, ou des accès de goutte, ou des aiïections cutanées sécrétantes, ou bien enfin de ces maladies aiguôs, fièvre typhoïde, fièvre jaune, choléra, etc., etc., qui laissent après elles des perturbations dans les fonctions nerveuses. Dans toutes ces circonstances, et surtout si une cause fortuite et passagère s'y ajoute, on peut sans peine remonter à la nature essentielle de Vhypereslhésie et se prononcer pour une névralgie.
L'erreur ne peut être également de longue durée, quand un malade, tourmenté par des douleurs névralgiques qui se sont compliquées de paralysie et d*atrophie musculaire, assure posi* tivement que la douleur a été le premier de tous les symptômes. En effet, et j'en ai cité des exemples au chapitre delà névralgie brachiale, la paralysie peut être le résultat de la névralgie locale, sans qu'il y ait altération organique des centres nerveux.
Toutes ces remarques, applicables aux névralgies généralisées des nerfs cérébro-spinaux, le sont également à la plupart des névralgies ganglionnaires. Ainsi, les névralgies de Tutérus, de la vessie, de l'estomac, des intestins, du cœur, etc., etc., etc., indépendamment des causes que je viens d'énumérer et qui ont pu les produire, ont dans leur marche, leur durée, leur intermittence, des caractères qui leur sont propres et qui les distin- , guent facilement des douleurs déterminées par des lésions organiques.
Mais les cas dans lesquels on hésite à se prononcer sont ceux qui présentent à la fois des névralgies, des semi-paralysies, des vertiges, des fourmillements, des engourdissements, du tremblement, surtout si tous ces désordres nerveux ont marché de front. En effet, comment ne pas attribuer cet ensemble de phénomènes morbides à des lésions matérielles du cerveau ou de la moelle épinière ! Comment ne pas voir là un commencement de paralysie générale ! Et cependant la vérité est que de tels accidents peuvent tenir à une cause purement essentielle et quelque-
SS& MiVUDEà DtiGâ A UNE AtJGIlENtATtOM DB L'BXClt4tI(Hf mVBIAl.
fois passagère ; les uns les ont attribués k une hyperesthésîe de la substance grise, à cette spinalirritaH(mi\u\ a si sérieusement préoccupé nos confrères d^outre-Manche, les autt*es à des excès qui ont eu pour conséquence et Pexaltation de la sensibilité de certains nerfs et l'hyposthénisatîdn de certains autres. Dans ces cas il est réellement difficile de se prononcer, même en appelant à son aide tous les moyens d'investigation, et le traitement est encore la pierre de touche qui fournit les plus sûres garanties d*un diagnostic précis. En effet, si toutes ces névroses, parmi lesquelles les névralgies généralisées dominant, cèdent racilement a une médication appropriée, et si surtout la guérison reste permanente, on en conclura que des causes essentielles en ont seules été le point de départ, rajouterai cependant que les symptômes dépendant de maladies organiques cérébrales ou spinales, de tumeur, d'abcès, deramollissemenl, ont pour siège, quanta la douleur cérébrale, un des côlés de la tète, et que Thyperesthésie périphérique, somatiqoe, la contracture, la paralysie, occupent le côté du corps opposé, et que de plus il y a quelquefois des troubles appréciables de Tintelligence ou des convulsions.
Je crois inutile de me livrer, à Texemple de Valleix, à une longue discussion, dans le but de démontrer que la névralgie généralisée n*est point sous la dépendance exclusive de ralcoolismc», et que les symptômes du delirium tremens en diffèrent. Traitement. — Valleix, qu*il faut toujours citer, puisque plus que tout autre il s'est livré à Tétude des névralgies, conseille d'opposer à celles qui sont généralisées un traitement bien simple et qu*il résume en quelques mots. Il suffirait, suivant lui, d'avoir lecours à la cautérisation transcurrente pour calmer les douleurs el obtenir une guérison définitive.
J'ai le regret de ne pas avoir dans la cautérisation une si entière confiance. Un de mes malades affecté de névralgies mobiles et entre autres d'une sciatique et d'une névralgie brachiaie, a bien éprouvé quelque soulagement au moment même de it cautérisation, mais trois ou quatre jours après les douleurs se sont de nouveau fait sentir. J'ai vu pareils résultats se produin chez quelques malades cautérisés par M. Nonat, à la Charité.
NÉVRALGtES ÛÉNÉRALlSÉESé S36
L^ustion de la peau, opérée sur le trajet des douleurs, est un moyen dont on peut user, mjiis je ne peux le considérer comme le plus eiScace, surtout aujourd'hui que la méthode des injec«> tions sous-cutanées du docteur Wood nous est connue.
Il me parait d'ailleurs peu rationnel, dans un état névralgique compliqué de semi-paralysie, de tremblement, et quelquefois de vertiges, de faiblesse générale, d'attendre la guérison définitive d'une médication purement locale, et si je voyais l'ensemble des troubles nerveux disparaître sous l'eiïet de la cautérisation, je ne pourrais me tenir pour satisfait que dans le cas oh une cause instantanée, fortuite et passagère aurait manifestement produit la névralgie. Hors de ces cas j'instituerais le traitement sur une plus large base, en prenant en considération, comme je Tai fait pour chacune des névralgies en particulier, la cause générale, diathésique, professionnelle ou autre, c'està-dire que je soumettrais le malade à une médication à la fois générale et locale.
La médication générale aurait pour but de modifier Tétai constitutionnel, de remédier à la prédisposition névralgique, puis de calmer Thyperesthésic du système nerveux dans son ensemble.
Je ne puis m'étendre ici sur les moyens propres à combattre les prédispositions diathésique^ rhumatismale, syphilitique, herpétique, et l'état nerveux qui succède aux fièvres graves, aux maladies épidêmiques ; le lecteur trouvera tout ce qu'il lui importe de connaître à ce sujet au chapitre 1", où est exposé le traitement général des névralgies étudiées au point de vue synthétique. Quant à la médication antinévralgique elle-même, elle consistera dans l'usage à doses fractionnées et rapprochées, des préparations opiacées et belladonées à l'état d'extrait ou de sel. Il est nécessaire, dans celte circonstance plus que dans toute autre, d'abattre l'éréthisme nerveux, de substituer Panesthésie à Thyperesthésie, et Ton ne craindra pas de porter Taclion de la belladone jusqu'à cette amblyopie momentanée qui résulte de la dilatation exagérée de la pupille, jusqu'à la sécheresse de la gorge, et l'action de l'opium jusqu'au narcotisme.
S36 MALADIES DUES A ONE AUGMENTATION DE L*EXCITàTION NERVEUSE.
La médication locale trouvera de précieuses ressources dans la cautérisation transcurrente, dans le courant électrique à forte tension, dans l'application du chloroforme ou de Téther loco dolenti. Ces agents révulsifs et hyposthénisants sont en effet très propres à calmer les douleurs en produisant une hyperalgésie tellement violente, une telle perturbation de Tintlux nerveux que la douleur est en quelque sorte vaincue par la douleur.
Ce serait encore le cas d^appliquer sur chaque point doulou* reux de petits vésicatoires extemporanés pansés avec de Thydrochlorate de morphine ou de Tatropine, si, comme je Tai dit, les injections sous-cutanées d*une solution de ces sels ne mettaient à notre disposition un moyen d^une plus facile exécution et d'une plus prompte et plus 'sûre efficacité. Je viens, dans un cas de névralgie de la cinquième paire et du plexus cervical postérieur, de vérifier expérimentalement combien l'absorption sous-cutanée d'une solution est préférable à Tabsorpti^n des sels en poudre suivant la méthode endermique.
Une malade qui habitait depuis plusieurs mois une chambre d'une extrême humidité, à ce point que l'eau ruisselait sur les parois des murs de Talcove, a été prise, après un accouchement qui l'avait sérieusement débilitée, des névralgies en question. Des traitements divers avaient c^é essayés inutilement. La malade, quand je fus appelé, éprouvait de telles douleurs qu'elle en jetait des cris plaintifs et parfois si aigus que les assistants en souffraient eux-mêmes; le moindre mouvement de la tète augmentait les douleurs, aussi la tenait-elle dans une immobilité absolue.
La pression des doigts exercée sur le rameau frontal sus-orbitaire, sur l'occipital, sur l'insertion supérieure du trapèze et sur le triangle sus-claviculaire provoquait des douleurs d'une extrême acuité. Le pouls était fréquent, mais d'une fréquence plutôt nerveuse que fébrile et inflammatoire. L'impressionnabilité et l'éréthisme nerveux étaient développés au plus haut point. En un mot, un état nerveux général se joignait i une névralgie multiple des rameaux de la cinquième paire crânienne et des premières paires rachidiennes. J'ordonnai, au début, des pilules aux extraits d'opium et de belladone, une pilule toutes
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les deux heures, jusqu^à production d'un eiïct calmant appréciable, puis deux vcsicatoircs pansés avec 3 centigrammes de morphine pour chacun d'eux. Â la fin du troisième jour de ce traitement, les douleurs étaient moins fréquentes et moins vives, le sommeil était possible, mais cependant le moindre mouvement latéral de la tête et la compression exercée sur les points algésiés ramenaient la névralgie à son acuité première. Au cinquième et sixième jour les souffrances étaient redeven'ues incessantes. Je fis alors trois injections de sulfate d*atropine de deux gouttes chacune, savoir au point sus-orbitaire, aux attaches occipitales du trapèze, puis au milieu du triangle sus-claviculaire. Vingt-quatre heures après ces injections la malade pouvait remuer la tête en tous sens sans éprouver de douleurs, elle avait dormi et quitté le lit. Je pratiquai cependant trois nouvelles injections à la même dose dans le but de prévenir, le retour de la névralgie. Ces nouvelles injections produisirent la dilatation des pupilles, de Tamblyopie, une extrême sécheresse à rentrée des voies respiratoire et digestive, une sorte de Stibdelirium et d*hébétude qui se dissipèrent au bout de quarante-huit heures, en laissant la malade dans un état de bien-être complet. Je lui recommandai avec instance de quitter la chambre (|u'elle habitait, annonçant une nouvelle rechute si Ton ne tenait pas compte -de mes avis. La malade ne voulut pas ou plutôt ne put suivre mes conseils, et quelques jours après elle sentit les douleurs revenir insensiblement, puis bientôt se faire sentir avec autant de violence qu'au début du traitement que j'avais institué. Je me refusai alors à continuer la médication dans de si mauvaises conditions, mais comme je tenais à ne pas perdre la malade de vue, j'ai prié M. Briquet de la recevoir dans son service, à la Charité. Notre confrère a opposé à la névralgie un courant électrique à forte tension et avec un complet succès, depuis lors les douleurs ont de nouveau disparu et le mieux est aussi satisfaisant que possible. J'ajouterai que la solution au sulfate d'atropine dont j'ai fait usage contenait 30 centigrammes de sulfate pour 30 grammes d'eau distillée, et que cinq gouttes de la solution contenaient un milligramme du sel d'atropine. Douze gouttes ou un peu plus de 2 miUigrammes II. 22
338 MALADIFS DUrS A UNG AUGMENTATION DE L* EXCITATION NEUVEl SE.
avaient donc été chez notre malade la dose qu'on n'aurait pu dépasser sans inconvénient.
Je pourrais ni*élendre beaucoup plus longuement sur Teniploi des topiques calmants et révulsifs; je m'abstiens de le Taire, attendu que je suis entré à ce sujet dans de minutieux détails au chapitre I" précité.