‹ Traité pratique des maladies vénériennesChapitre 20 sur 34 · PROPHYLAXIE ET POLICE MÉDICALE · texte numérisé non relu

PROPHYLAXIE ET POLICE MÉDICALE

de

la Syphilis.

C’est par une mauvaise appre'cialion de la dignité de la médecine et une considération mal entendue des intérêts de la morale , que l’opinion a cru si longtemps devoir interdire aux hommes sérieux la recherche des moyens propres à limiter la propagation de la syphilis.

Le temps est venu d’étudier sans fausse pudeur toutes les questions qui se rattachent à l’histoire de cette maladie si redoutable pour la santé publique , et par ses ravages et par sa prodigieuse extension \ car elle ne se borne pas à frapper les imprudens qui s’exposent volontairement à ses coups , mais souvent aussi elle se répète de famille en famille par une série fatale de transmissions.

Pourquoi le médecin craindrait-il d’aviser à arrêter ou à entraver, tout au moins , cette funeste et immense dissémination ? Et pourquoi la morale rougirait-elle des tentatives qui doivent diminuer le nombre de ces enfans héritiers de l’infection de leurs pères et de ces nourrices qui reçoivent un poison en échange du lait qu elles donnent P

Le moyen-âge effrayé de Lexpîosion de la vérole, et impuissant à la combattre, ne voulut voir en elle qu’un fléau vengeur envoyé par le ciel pour punir les débordemens des hommes.

Dès lors la réprobation s’attacha aux syphilitiques qu’on repoussa sans pitié , et qu’on expulsa des villes où ils ne pouvaient plus se montrer sous peine de mort.

A une époque moins fanatique et plus éclairée, on se décida à voir en eux des malades, et à leur offrir des asiles } mais le mépris et l’indignation les y poursuivaient, et la main qui cherchait à les soulager et à les guérir leur infligeait la discipline comme une expiation nécessaire.

Cet usage était encore en vigueur à Bicêtre dans le service des vénériens lorsque , pendant la révolution , Cullerier fut appelé à le diriger.

Ces mesures cruelles de répression ont été enfin abolies ^ mais tous les préjugés n’ont pas été détruits. L’anathème ecclésiastique qui pesait sur tout essai de préservatifs contre la vérole, sous prétexte <c qu’ils nuisent aux desseins de la Providence qui a voulu punir ses créatures par où elles ont péché. 1 » Cet anathème n’a pas été levé entièrement dans l’opinion du monde.

Les médecins eux-mêmes ne se sont pas toujours montrés exempts -de préventions à ce sujet.

Ainsi, en 1772, la faculté de Paris au lieu de se borner à expulser de son sein un de ses membres , Guilbert de Préval qui n’avait pas reculé devant les plus grands scandales pour accréditer

1 Arrêts ecclésiastiques.

un préservatif de son invention , crut devoir flétrir tous les moyens analogues « comme ouvrant la porte au libertinage , et produisant un dérèglement dont devaient souffrir la population , le bon sens et la pureté des moeurs l. »

Des hommes distingués de notre époque n’ont pas craint de professer la même doctrine au nom de la morale publique, et dans la pensée que tout prophylactique aurait nécessairement pour résultat de donner au libertinage la sécurité qui lui manque et de lui enlever le seul frein réellement capable de le retenir.

Mais on a exagéré le pouvoir de ce frein salutaire. Ne voyons-nous pas en effet, tous les jours, des jeunes gens qui, malades naguère, juraient de fuir désormais toutes les occasions de débauche, retomber bientôt dans le même état et sembler s’enhardir par leur récidives mêmes? Qu’on parcoure une salle de vénériens; on trouvera que la moitié à peine de ces hommes en est à sa première infection. La seule conséquence à déduire de ces observations, c’est que la frayeur inspirée par la syphilis est bien moins efficace qu’on ne se le figure généralement, et par suite, que l’emploi légitime de remèdes prophylactiques n’aurait pas , à ce point de vue , une portée aussi dangereuse qu’on pourrait le supposer.

Laissant de côté, du reste, la question de morale dont je ne veux aucunement me porter l’antagoniste, j’appellerai l’attention sur une classe de malades dont on ne se préoccupe pas assez et. bien

i Texte de la délibération de la Faculté.

digne pourtant de tout notre intérêt*, sur ces malheureuses victimes de la faute d’autrui , sur les femmes souillées par leurs maris, sur les enfans qui naissent porteurs du stygmate syphilitique, sur les nourrices à qui un enfant étranger communique l’infection qu’elles transmettent, à leur tour, à leur propre famille.

La société doit-elle se contenter d’une pitié stérile pour de pareilles infortunes , et a-t-elle le droit de réprouver les moyens qui tendent à les prévenir ?

Une réforme est nécessaire dans les idées qu’on se fait de la syphilis. 11 ne faut plus voir en elle seulement une affection honteuse , déshonorante , sur laquelle il suffit de jeter un voile pour la cacher aux yeux *, c’est malheureusement une maladie commune , redoutable , qui intéresse vivement les populations et leur avenir*, à laquelle on doit disputer le terrain pied à pied , et qu’il faut combattre par les moyens que la civilisation et la science mettent à notre disposition.

C’est ce qu’a bien senti la Société des sciences naturelles et médicales de Bruxelles quand elle n’a pas craint de mettre au concours, en i836, cette question :

Quelles sont les mesures de police médicale les plus propres à arrêter la propagation de la maladie vénérienne ?

Parmi les mémoires présentés , celui de M. Ratier, qui reçut le prix , est un manifeste bien pensé et vivement écrit en faveur de cette réforme désirable, et indique la voie ouverte aux amé-

liorations fnorales, politiques, hygiéniques et sanitaires qu’elle réclame.

Je diviserai ce que j’ai à dire à ce sujet en deux parties^ la première sera consacrée à l’étude des moyens prophylactiques , et la dernière à l’examen des mesures de police médicale relatives à cette maladie.

§ I. Des moyens prophylactiques de la Syphilis.

Les agens qu’on a depuis longtemps conseillés pour prévenir l’infection au moment du coït sont très-nombreux : mais cette richesse n’est réellement qu'apparente, et il n’est pas un seul de ces moyens qui doive inspirer une confiance absolue.

Je ne mentionnerai pas une foule de compositions secrètes préconisées par le charlatanisme, adoptées par l’ignorance et qui sont tombées dans le plus juste oubli.

Parmi les moyens rationnels et avoués, les uns s’adressent directement au virus déposé , pour le décomposer et le neutraliser-, d’autres tendent seulement à modifier la muqueuse génitale de manière à la rendre incapable d’absorber ce virus -, d’autres enfin opèrent mécaniquement en empêchant le dépôt même du liquide infectant sur cette muqueuse.

Pour agir sur le pus virulent lui-même , on a conseillé tour-à-tour la potasse , la soude ou la chaux soit en lotions, soit en poudres, ou mêlées à des substances inertes propres à en tempérer la force*, des dissolutions d’alun, de sous-acétate

de plomb , d’ammoniaque , des eaux distillées de gayac*, des lotions ou injections avec des dissolutions de divers chlorures, de sels de zinc, de cuivre , avec l’extrait d’opium.

Les moins mauvaises de toutes ces applications sont en définitive celles qu’on lait avec l’eau savonneuse, avec le chlorure de soude liquide dont les propriétés désinfectantes sont hien connues de nos jours, et avec l’urine que les gens du peuple emploient par un heureux instinct , que Jean de Gadesden , Fallope , Harrison considéraient comme préférable , qui présente en effet toutes les conditions requises, et, de plus, l'avantage de pouvoir laver le canal de dedans en dehors , et cet autre non moins important de pouvoir être employé sans aucun délai.

Pour produire quelques bons résultats, ces lotions doivent être faites, du reste, avec un soin minutieux*, il faut qu’elles atteignent tous les replis de la muqueuse, et débarrassent les tissus de la moindre trace de matière infectante*, et encore , est-il nécessaire qu’elles soient pratiquées immédiatement après l’acte sexuel , car employées plus tard elles perdent la plus grande partie de leur efficacité.

L’action incontestable du mercure sur le virus syphilitique avait fait espérer qu’il pourrait en prévenir la transmission *, et par suite de cette idée on avait Conseillé des frictions sur la verge avec l’onguent mercuriel avant le coït, des lotions avec une dissolution de sublimé , des poudres au calomélas qu’on délayait avec de la salive pour

en frotter le pénis , l’eau végéto-mercurielle de Pressavin, enfin beaucoup d’autres préparations analogues} mais c’était une fausse application des propriétés anti-syphilitiques du mercure, et il a été constaté que cette classe de remèdes , comme prophylactique , n’avait réellement aucune supériorité sur les autres.

Les préservatifs destinés à être employés avant le coït sur la muqueuse et la peau génitales , de manière à les rendre incapables d’absorber le poison syphilitique, sont nécessairement des styptiques , des astringens. La plupart des substances que j’ai déjà citées, les acides, le vin alcoolisé, ont été employés à cet effet } mais ce genre de moyens est entièrement à rejeter. L’expérience a démontré, mille fois, qu’ils n’empêchent en aucune manière l’absorption} et le raisonnement prouve qu’ils peuvent favoriser le mal au lieu de le prévenir. Ils mettent , en effet", complètement à nu la muqueuse en la dépouillant de l’enduit sébacé qui la recouvre } ils la décapent pour ainsi dire et la préparent à s’imprégner encore mieux des matières qui seront mises en contact avec elle. Ils peuvent même, par leur emploi habituel et par leur action trop intense , déterminer quelquefois des ulcérations sous le frein du prépuce et autour de la couronne du gland , et Girtanner a particulièrement insisté sur le fâcheux résultat de ces moyens réputés préservatifs. *

Les agens d’isolement et de protection mécanique, sont les corps gras , huileux qui , employés avant l’acte , présentent l’avantage de remplir les fol 1 i —

cules sébacés et de former sur la muqueuse et la peau une couche peu permëable capable de s’opposer à l'adhésion du muco-pus infectieux; et ces enveloppes préparées avec l’appendice cœcal des agneaux, auxquelles Condom, l’inventeur, a dû une triste célébrité , et qui interceptent , jusqu'à un certain point, le contact des parties saines avec les parties malades.

Mais ces moyens qui sout , à tout prendre , les moins imparfaits et les moins infidèles ne donnent certainement pas une garantie absolue; les frottemens répétés du coït peuvent faire disparaître plus ou moins complètement l’enduit graisseux ; les sachets membraneux sont très-sujets à s’érailler, à se déchirer, à se déplacer ; ils ne garantissent , du reste, que le pénis et laissent le scrotum et la région pubienne exposés à la contagion.

§ II. De la Police médicale de la Syphilis.

Les craintes légitimes que la syphilis doit inspirer aux gouvernemens , la nécessité pour eux de la surveiller, l’influence rapide qu’une bonne pol ice peut exercer sur elle, et par suite, la possibilité de l’atténuer infiniment sinon de l’éteindre ; toutes ces vérités ont déjà reçu la consécration du temps et ressortent du rapide historique que je vais faire des principales mesures administratives dont la maladie vénérienne a été successivement l’objet.

Les premiers documens connus sont ceux des livres Mosaïques. Les dangers de contagion du

jluxus seminis dont la gravite pourtant était si peu comparable à celle de la vérole, intéressaient déj à assez le législateur pour qu’il crut devoir y consacrer un chapitre du Lévitique b Je n’en rappellerai que le sens général.

« L’homme qui est affecté de ce mal sera immonde*, il se lavera chaque fois que cette humeur sale se sera attachée à sa chair ,* toute couche , tout siège sur lequel il aura reposé sera impur. Quiconque aura dormi sur cette couche , se sera assis sur ce siège , aura touché ce malade , aura reçu sa salive, portera quelque chose à lui, ira aussitôt laver ses propres vêtemens et sera impur jusqu’au soir.

La vaisselle d’argile que le malade aura touchée sera brisée, celle de bois lavée avec soin.

Si celui qui présente cet écoulement est guéri . il attendra sept jours encore , et alors ayant lavé ses vêtemens et tout son corps dans des eaux vives, il sera pur. »

La sollicitude du législateur ne se contentait pas de ces intimes pratiques si propres à empêcher la propagation du mal *, elle s occupait encore de le prévenir dans son mode le plus habituel d’origine, en interdisant tout commerce avec les femmes affectées de pertes utérines ou même de flux menstruel 2.

« La femme qui , au retour de chaque mois , présente le flux de sang, sera séparée pendant sept jours*, tout ce qu’elle touchera sera immonde pen-

i Lévitique. Chap. XV, v.s. i — i3«

i Lévitique. Chap. XV, vs. 19 — 28.

dant ce temps $ si son mari l’approche il le sera aussi, et quiconque touchera son lit, son siège , sa vaisselle , lavera ses vêtemens et restera impur jusqu’au soir.

La femme qui présente le flux de sang hors du temps menstruel , ou celle qui après cette époque continue à perdre , sera immonde pendant toute la durée de cet écoulement , et ne cessera de l’être que sept jours après sa terminaison. »

L’antiquité grecque nous a-t-elle laissé quelques documens qui témoignent d’une sollicitude analogue , pour éviter la propagation des maladies des organes génitaux?

C’est à peine si l’on sait positivement que ces maladies existaient, car on ne peut invoquer à l’appui de cette assertion qu’un passage d’Héraclite cité par saint Clément d’Alexandrie , dans son avertissement aux Gentils , et quelques réflexions d’Hérodote 1 sur le culte du Phallus en Grèce et en Egypte.

Il existait bien à Athènes des inspecteurs qui ,

sous le nom de Fuvat)tovop.oi (Gynéconomes), étaient chargés de surveiller la décence des mœurs et les habillemens des femmes*, mais il ne pouvait y avoir une police sévère et, à plus forte raison, une police médicale pour les courtisanes auxquelles les lois de Solon avaient fait une position indépendante, et qui étaient constituées en corps légal ayant ses fêtes particulières et ses mystères religieux. L’autorité n’avait d’action sur elles que quand elles troublaient la tranquillité des familles.

1 Hérodote, liv. II, pag. 48, 49.

Pendant que l'épouse e'tait renfermée dans l’ombre du gynécée’, la courtisane faisait le charme de la vie publique } elle représentait tout ce qu’aimait la poétique Grèce, l’élégance des mœurs, la grâce et la beauté plastiques*, elle inspirait les arts et la littérature , elle discutait avec les philosophes , et la politique même ne lui était pas étrangère. L’admiration et la reconnaissance érigèrent des statues à Cottina, a Phryné, à la Lionnesans-Langue \ Périclès, épousa Àspasie , Thémistocle et le philosophe Bion avaient eu des courtisanes pour mères*, évidemment une police médicale n’était pas possible envers des femmes placées dans un état si exceptionnel.

On peut en dire autant des prostituées esclaves qui trafiquaient de leurs faveurs au profit de leurs maîtres, et c’était les plus nombreuses, surtout à Corinthe. Elles faisaient partie intégrante de la propriété particulière et ne relevaient pas de l’autorité.

Il n’en était pas de même sà Rome où des Ediles, ayant sous leurs ordres les Triumvirs nocturnes , surveillaient les cabarets et lieux de débauche que Sénèque appelle , pour cette raison , loca œdilem metuentia 1.

Toute femme qui voulait exercer la prostitution

venait faire enregistrer son nom chez l’Edile. Les Romains pensaient que cette démarche infamante devait être un frein assez puissant pour arrêter le progrès des mauvaises mœurs3. D'ailleurs, des

1 Sénèque, de vita beata, cbap. VII.

2 Tacite, annales, liv. II, cbap. LXXXV.

conditions très-dures étaient imposées à ces femmes } il fallait qu elles changeassent de nom et d’habit 1 -, elles quittaient la robe longue, stola , talafia ', pour revêtir la robe courte, toga ; elles portaient une perruque blonde , et n’avaient pas le droit de se parer des ornemens qui distinguaient les personnes honnêtes2*, l’infraction à ces règlemens était punie d’amendes et quelquefois de l’exil.

Ces sages mesures suffirent pendant assez longtemps*, mais la corruption en étant venue à un point tel que les dames romaines ne craignaient

plus d'aller se faire inscrire chez les Ediles, afin de pouvoir satisfaire leurs passions en toute liberté, et sans encourir les peines sévères portées par la loi Julia , de adulte ris 3,* il fallut un autre remède à ces abus.

Sous l'empire de Tibère , on publia un senatusconsulte qui défendait à toute matrone, dont le père ou le mari aurait été sénateur ou chevalier, d’exercer ce métier infâme*, on punissait de l’exil celles qui étaient surprises en contravention plus tard même elles furent livrées aux rigueurs de la loi Julia.

Les courtisanes étaient divisées en plusieurs catégories :

La Meretrix , issue de bonne famille, élégante

1 Plante, Pœnnlus, acte V, scène I, vs. 20,

2 Juvénal, satire II, vs. 69. — Horace , liv. I , satire II, Vs. 63.

3 La loi Julia donnait au père droit de mort sur sa fille adultère et sur le séducteur ; le mari outragé ne pouvait se venger que sur ce dernier. — Le mari qui gardait, sciemment auprès de lut sa femme adultère était flétri par cette loi du nom de Leno ,

4 Suétone, règne de Tibère, chap. XXXV.

et réservée dans ses manières, ne recevait que la nuit.

La Prostibula , placée à un degré inférieur, se tenait sur sa porte et l’ouvrait aussi bien de jour que de nuit.

La Scortum appartenait au bas peuple et se donnait à vil prix.

La Scrupeda enfin , n’était plus que le rebut de la débauche.

Divers auteurs de la Rome impériale nous ont aussi laissé quelques détails sur l’organisation des Lupanars.

On ne rencontrait ces établissemens que dans les lieux les plus écartés de la ville (Pétrone, Martial)*, ils ne pouvaient s’ouvrir qu’à la neuvième heure1, afin que la jeunesse ne fût pas détournée de ses études} et ils se fermaient vers le milieu de la nuit.

Le chef du lupanar était un homme ou une femme, Leno , Lena j la maison était partagée en cellules dont chacune portait sur un écriteau le nom de la femme qui l’occupait, et le prix de ses faveurs (Ju vénal).

On peut voir par ce que nous venons de dire, que l’autorité des Ediles, sur les prostituées, était absolue, mais elle se bornait à la répression des désordres et rien n’atteste qu’on se préoccupât, en aucune manière, de la police médicale de ces femmes.

Il nous faut ensuite venir au moyen-âge pour

i D’ou le nom de iVonarice qu’on donnait aussi aux femmes des lupanars (Perse). — D’après la division du temps, chez les Romains, cette heure devait répondre à trois heures de relevée.

retrouver de nouvelles traces de mesures sérieuses de police.

Ainsi , en 800 , Charlemagne , dans ses Capitulaires, punissait la prostitution de la peine du fouet , et ses successeurs ont rendu un grand nombre d’ordonnances presque toutes demeurées sans succès , pour la réprimer. En 1224, Louis VIII, sur les sollicitations de Blanche de Castille, chercha à faire distinguer, par des vêtemens particuliers, les femmes honnêtes des filles de mauvaise vie, et c’est peut-être à cette occasion que prit naissance le proverbe encore parfaitement connu aujourd’hui : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée 1.

En 1 2 5 4 9 saint Louis rétablit les Capitulaires de Charlemagne , et ordonna la confiscation des Liens des prostituées et des maisons de prostitution*, etc. *, mais une autre ordonnance, se fondant sur l’inutilité et le danger de ces mesures, régularisa la prostitution. Elle a cela de remarquable, qu’elle est la première qui ait marqué cette voie dans laquelle, malgré des tentatives de répression violente, on semble toujours avoir été forcé de revenir. Néanmoins, plusieurs parlemens ordonnè-

1 On a donné plusieurs . explications de ce proverbe, la plus pro bable est la suivante : Blanche de Castille , femme de Louis VIII, ayant reçu, à la messe, le baiser de paix, le rendit à une fille de mauvaise vie , que son habillement faisait croire mariée, et d’une condition bonnête. La reine s’étant aperçue de sa méprise, obtint, de Louis VIII > une ordonnance qui défendait aux courtisanes de porter des robes à queues, à collets renversés avec ceinture dorée. (Le Roux de Lincy).

rent le bannissement des filles publiques de leur ressort *.

J ai mentionné déjà , au commencement de ce livre , les règlemens de police faits à Londres dès 1162, pour chasser des lieux de débauche les femmes affectées d'arsure ; ceux de Venise (i3o2) n’en sont qu’une imitation.

Les statuts que Jeanne Ire publia en 1347, a Avignon , sont célèbres et méritent de l’être par leur sagesse , qui ferait honneur à l’époque la plus éclairée. Il n’y est plus question de l’expulsion des femmes infectées, mais bien de visites hebdomadaires des prostituées pour constater leur état , avec séquestration de celles que cet examen des parties aurait fait reconnaître malades.

Une bonne et intelligente voie était donc ouverte et il ne semblait plus possible qu’on s’en écartât. Mais il en fut autrement*, l’invasion violente de la syphilis, en Europe, effraya les gouvernemens qui ne surent d’abord que repousser le mal par la force*, et on peut se figurer la terreur qu’il inspirait par l’énergie brutale des mesures qu on lui opposa. Les victimes de cette nouvelle peste furent chassées des villes sous peine de mort. Il est vrai qu’on croyait alors à la transmission du virus syphilitique par l’intermédiaire de 1’ air, et qu on se relâcha de ces rigueurs barbares quand on eut pu se convaincre que cette transmission se bornait au contact immédiat.

Tout était donc à recommencer en matière de

1 Dictionnaire général de Législation, de Doctrine et de Jurisprudence, par Dalloz, jeune , tome V, pag. 866.

police medicale. Les anciennes traditions ne pouvaient plus servir de modèles*, car un élément nouveau et tout puissant était intervenu dans la question et en changeait la face. C’est cette réprobation aveugle et fanatique dont l’opinion poursuivait la maladie vénérienne. Aussi a-t-il fallu des siècles pour ramener les choses au point même où la reine Jeanne les avait placées , et chaque progrès a été une lente et difficile conquête comme l’atteste l’histoire de la syphilis à Paris.

L’arrêt du Parlement (1497) fIu* en expulsa les vérolés , faisait une exception forcée en faveur des malades pauvres et sans logement, et leur ouvrait une maison de refuge ; mais on ne peut considérer cette clause que comme une application trèsincomplète du principe de la séquestration , car il n’y est question que des hommes, et nullement des femmes , des prostituées surtout *, en un mot, on détenait les victimes de la maladie , mais non les personnes qui pouvaient la propager. Ajoutons que si on donnait un abri à ces malades , on ne pensait d’aucune manière à les soigner.

L’état misérable des syphilitiques ainsi détenus n’éveilla que tardivement la pitié , et ce fut en i536 seulement qu’on se décida à voir en eux des hommes souffrans plutôt que des coupables , et qu’on leur affecta un petit hospice dépendant de la paroisse saint Eustache. Un fait étrange se présenta à cette occasion. Par un déplacement de rôles qu’on s’explique à peine , le Parlement qui naguère avait sévi d’une manière si cruelle contre les syphilitiques, dut se constituer leur défenseur,

tandis que les protecteurs naturels des malades», les administrateurs d’hôpitaux, opposaient une résistance insurmontable à toute mesure d’humanité applicable à ces malheureux , si bien qu’il fallut au Parlement vingt-un ans de luttes , des injonctions réitérées, plusieurs arrêts et des menaces sévères pour arracher enfin à l’administration la concession de cet établissement que du reste elle laissa dépérir et tomber en peu de temps.

Les vénériens durent chercher alors à s’introduire furtivement à l’Hôtel-Dieu 5 mais ils en furent bientôt expulsés, et ils eurent encore besoin de l’intervention de la haute magistrature pour obtenir une maison particulière de la rue de POursine.

11 faut arriver à 1684 pour trouver le premier indice de quelques soins sanitaires donnés aux femmes gâtées. La Salpêtrière ayant déjà été érigée en lieu de réclusion pour les prostituées coupables de désordres, il devint nécessaire, malgré les règlemens , de réunir et de soigner, dans un coin spécial de la prison , celles qui étaient malades. Qu’on se figure l’état déplorable des prostituées libres par ce fait-ci , que malgré la certitude de la fustigation et d’un traitement presque aussi terrible que la maladie même , elles se faisaient volontairement arrêter comme mendiantes pour obtenir d’être renfermées à la Salpêtrière et admises aux remèdes.

t' Mais l’entassement dans un lieu insalubre amenait une telle mortalité soit par les ravages du mal, soit par ceux des fièvres nosocomiales, qu’on

dut se décider à donner à ces femmes un local plus convenable, et on les transféra dans une division de l’hôpital de Bicêtre.

Leur position n’en fut guère améliorée, si nous en croyons les mémoires que Cullerier a laissés. La salle était infecte, privée d’air et de lumière, conditions qui, unies à l’encombrement, amenaient les mêmes causes de mortalité. D’ailleurs l’hôpital de Bicêtre ne pouvait admettre que cent malades, cinquante de chaque sexe, tous soumis au même traitement qui durait six semaines, après lesquelles guéris ou non, les vénériens étaient forcés de faire place à d’autres.

Les malades qui se faisaient inscrire pour le traitement, devaient attendre leur tour qui n’arrivait souvent que huit ou dix mois après 5 et ce n’était du reste qu’après une année révolue qu’ils avaient le droit de réclamer leur admission. On réunissait ces expectans au nombre de plus de deux cents dans une salle inhabitable qui n’offrait qu’un lit pour huit malades, et comme personne ne pourvoyait à leurs besoins pendant tout ce temps là , les désordres de la syphilis prenaient un développement affreux, et la gangrène et la fièvre d’hôpital exerçaient librement leurs ravages.

11 fallait que le nombre de ces malheureux fût bien considérable , et que les réclamations fussent bien graves pour qu’on se départît de la règle , et voici dans ces cas la seule modification qu’on y faisait. On accordait aux malades quinze jours de traitement, puis on les renvoyait pour d autres

qu’on soignait de même, et les premiers ne rentraient qu’après huit ou dix mois pour subir le reste de leur traitement.

On ne comprend pas comment un pareil ordre de choses est possible , et pourtant il en a été ainsi pendant près d’un siècle.

Quand Cullerier fut investi de ce service , il fatigua longtemps l’administration de ses plaintes avant d’obtenir quelques améliorations à cet état. Le sort des vénériens parut encore assez horrible à l’Assemblée constituante pour qu’elle ordonnât leur transport dans le nouvel hôpital des Capucins (1792) où ils trouvèrent des conditions si heureuses que la mortalité décrût rapidement , si bien qu’elle ne fut plus que d’un sur quarante sept au lieu de la proportion effrayante d’un sur dix qu’elle présentait à Bicêtre.

Dès lors , le progrès des améliorations ne s’arrêta plus; si l’augmentation énorme des affections vénériennes à Paris pendant les deux invasions étrangères et l’envahissement des hôpitaux par les malades des armées alliées ramenèrent à peine pour un moment un désordre dont on ne tarda pas à se rendre maître. Aujourd’hui , non-seulement les syphilitiques sont convenablement traités; mais encore on a opéré entre les diverses classes de ces malades des distinctions que l’intérêt des mœurs réclamait impérieusement , en ne comprenant pas les deux sexes dans les mêmes hôpitaux, et en séparant des prostituées de profession les femmes qui ne sont malades qu’accidentellement.

J’insisterai sur les mesures administratives qui

ont trait à létat sanitaire des prostituées, parce que c’est là qu’est le véritable foyer de l’infection 5 c’est par elles qu’il faut toujours commencer à combattre sa propagation , et on ne saurait trop multiplier de ce côté les garanties données à la santé publique. Les dispositions qui méritent le mieux de fixer notre attention sont les visites médicales et les dispensaires.

L’idée de soumettre les prostituées à une inspection sanitaire a été sérieusement appliquée surtout depuis une ordonnance de 1 65 y, cette inspection ne concerna alors que les femmes qui , détenues à la Salpêtrière, portaient sur leur figure des marques probables de la maladie. L’extention de cette mesure aux prostituées libres fut projetée par plusieurs lieutenans de police dans le XVIIIe siècle’, mais on n’osa pas le faire, de crainte de compromettre l’autorité aux yeux de l’opinion , de paraître favoriser le vice, et de le favoriser en effet, en lui donnant le bienfait dangereux d’une certaine sécurité.

Faisons remarquer, en passant, que ce sont ces mêmes objections qu’on oppose encore aujourd’hui à l’introduction de précautions plus complètes , et qu’on nous dise pourtant si , quand la force des choses a amené l’usage des visites, il en est résulté le mal qu’on redoutait.

Ce n’est qu’en 1800, sous la préfecture de Dubois , que cette mesure et quelques autres instamment réclamées par les économistes , et tou jours regardées comme des utopies impraticables, furent enfin mises à exécution et que la police se

départit de l'habitude traditionnelle de veiller exclusivement à la repression du scandale, pour se préoccuper de considérations sanitaires. Deux hommes de l’art, Goulon et Teylaut furent charges des visites périodiques à domicile, et l’on frappa, à ce sujet, les prostituées d’une taxe mensuelle de trois francs.

C’est à ces inspecteurs qu’est due la création d’une salle de santé où les filles non susceptibles d’entrer à l’bôpital pouvaient recevoir des conseils et des médicamens délivrés gratuitement sur le produit de la taxe, ce qui devait leur permettre de se soigner chez elles } cet établissement reçut le nom de dispensaire de salubrité.

L’institution du dispensaire a été un des plus heureux perfectionnemens apportés à la police médicale de la syphilis. Confiée à des praticiens, d’un savoir et d’un dévouement éprouvés, appuyée sur l’active et intelligente surveillance de l’autorité, elle coopère beaucoup à abaisser la fréquence et la gravité de la maladie, et à en préparer l’extinction.

Aujourd’hui il n’est pas de ville de France qui ne possède un dispensaire, mais dont elle fait elle-même les frais, car l’ancienne taxe imposée aux filles a été supprimée depuis 1828.

C’est aux dispensaires que se font généralement les visites. A Paris , les filles publiques isolées y sont examinées deux fois par mois} dans beaucoup d’autres villes elles subissent une visite par semaine. Chaque fille doit être munie d’une carte sur laquelle les inspections sont régulièrement in-

scrites, et qu elle est tenue (le représenter à toute réquisition. Celles qu’on juge malades sont arrêtées par la police et conduites à l’hospice où on les traite jusqu’à complète guérison , et encore ne devraient-elles à leur sortie être autorisées à repren * dre leur carte et à recommencer leur métier qu’après avoir passé par un nouvel examen au dispensaire.

11 est à déplorer que l’autorité de la police ne puisse atteindre une foule de femmes de toutes professions que la misère ou la débauche pousse à une prostitution déguisée, et qui, n’étant retenues par aucun frein, échappant à toute surveillance , sont les agens les plus nombreux de la propagation du mal.

Les filles qui habitent les maisons de tolérance doivent être visitées toutes les semaines et chaque fois qu’elles changent de résidence. Quand une d’elles a été reconnue infectée , il faut qu elle soit aussitôt enlevée et conduite à l’hôpital.

Toute fille dont l’état de santé paraît suspect dans l’intervalle des jours fixés pour la visite , doit être conduite à l’hôpital pour y être immédiatement examinée.

11 convient que l’autorité ne délivre de passeport à une fille publique que sur la présentation d’un certificat du médecin de service visé par un commissaire de police délégué à cet effet, constatant qu’elle a déposé sa carte et qu elle est saine.

Toute prostituée étrangère ne doit être admise à séjourner dans une ville et banlieue que sur la présentation d’une carte de sûreté pour l’obtention

de laquelle elle doit s’adresser à la police dès son arrivée.

Mais pour que ces visites produisent tous les bons effets qu’on est en droit d’en attendre, elles ont besoin de réunir deux cônditions: il faut qu’elles soient suffisamment fréquentes , et que l’examen médical des parties soit fait de manière à ce qu’on puisse se fier au résultat qu’il a donné.

Les visites sont-elles assez rapprochées ? J’ai dit qu’à Paris elles étaient portées à deux par mois pour les filles libres , et à quatre pour celles des maisons de tolérance. G’est peut-être assez pour ces dernières que leurs maîtresses, par intérêt et par crainte de punitions, soumettent de leur côté à une surveillance sévère et à des sojns hygiéniques ce qui est une raison de plus en faveur de ce fait reconnu depuis longtemps par l’autorité , c’est qu’il est avantageux de multiplier les maisons publiques, afin de favoriser la concentration, sous l’œil de la police, de filles qui sans cela seraient disséminées et quelquefois insaisissables. Mais deux visites par mois ne suffisent pas pour les prostituées en carte , dans leurs meubles -, une par semaine ne serait peut-être même pas assez puisque, comme l’a judicieusement fait remarquer M. Ratier dans son intéressant mémoire , « la moyenne de l’incubation de la syphilis est de quatre jours, et, en conséquence, une femme qui aura reçu le germe de la maladie la veille ou l’avant-veille de la visite paraîtra saine et recevra une attestation de santé avec laquelle elle aura sept jours entiers pour communiquer son mal à tous ceux qui auront commerce

avec elle-, aussi serait-il à désirer que les filles passassent à la visite tous les quatre ou cinq jours. »

Il n’est peut-être pas inutile de dire comment doit se faire l’examen médical des parties.

On doit trouver dans les dispensaires une espèce de table ou de lit élevé à la hauteur d’un mètre, assez semblable à la table dont on se sert dank les hôpitaux pour l’opération de la taille et à laquelle se trouvent ajoutées , à la partie antérieure , une planchette pour soutenir les pieds , et, latéralement, un escabeau pour y monter. Cet appareil est très-avantageux , parce qu’il permet l’inspection attentive de l’anus et des aines, et l’application du spéculum -, on peut aussi à la rigueur se contenter de placer les femmes sur un fauteuil à dossier très-renversé.

L’emploi du spéculum est de rigueur, car lui seul peut faire reconnaître les maladies du col de la matrice, des parties profondes du vagin, et particulièrement, les petits chancres qui siègent quelquefois dans les replis de la muqueuse vaginale.

On a modifié de diverses manières la forme du spéculum, celui qui me paraît mériter la préférence est le spéculum bivalve brisé. On lui a reproché de laisser dans quelques cas, une portion de la muqueuse s’engager entre ses deux branches quand elles sont écartées, et d’exposer à pincer cette membrane quand on retire l’instrument. Pour obvier à cel inconvénient, M. Charrière a proposé 1 addition de deux autres valves , qu’on peut en-

lever et articuler aisément, et d’un embout destine à en rendre l’introduction plus facile; mais avec quelque précaution et un peu d habitude on peut se passer d’avoir recours à ces complications.

Placée sur le siégé désigné , sur un fauteuil ou couchée sur un lit , la femme à visiter fléchit les jamhes sur les cuisses et les cuisses sur le bassin , en les écartant autant que possible. Le spéculum , préalablement plongé dans l’eau tiède lorsque la température l’exige et oint d huile ou d un corps gras, est tenu de la main droite, pendant qu avec l’autre main le médecin Lécarte la grande et la petite lèvre droite, laissant à un aide le soin d’éloigner en même temps celles du côté gauche. Quand le médecin est seul , il applique son médius gauche sur la fourchette, pratique 1 écartement des lèvres avec les autres doigts, et appuie sur ce médius l’extrémité fermée de l’instrument, de manière à ne pas froisser, en entrant, 1 urètre et le côté supérieur de rorifice vaginal ; il faut avoir soin , dans ce mouvement d introduction , de presser sur la fourchette de manière à effacer un petit cul de sac qui se trouve derrière elle et qui gênerait la manœuvre ou déterminerait quelques douleurs, si on voulait forcer le passage. L obstacle étant franchi, on fait glisser l’instrument de bas en haut et d’avant en arrière; et à mesure qu’il avance, on examine les parties.

Les parois vaginales, toujours en contact à f extrémité du spéculum, y forment une espèce de rosace présentant à son centre une ouverture et au pourtour les plis naturels du canal. On re-

connaît qu’on est arrivé sur le col utérin , à l’absence (le ces plis et à l’apparition d’une coloration moins foncée que celle du vagin , mais surtout à la présence de l’orifice du museau de tanche*, il est quelquefois difficile de bien le coiffer avec les valves de l’instrument , soit à cause d’une déviation de l’utérus, soit seulement par suite de la position particulière qu’on a laissé prendre à la femme que l’on visite.

En mettant ensuite de la lenteur à retirer le spéculum, on peut passer de nouveau, en revue, toute l’étendue du vagin, et cette seconde inspection fait quelquefois découvrir des lésions qui avaient échappé à la première.

Il n’est pas nécessaire de dire qu’il est urgent de laver soigneusement l’instrument avec lequel on vient de visiter une femme, quand on se prépare à en soumettre une autre au même examen.

Toutes ces manoeuvres ne prennent pas un temps aussi long qu’on pourrait se le figurer, car les médecins attachés aux dispensaires et qui ont l’habitude de ce service peuvent, comme on l’a calculé, dans l’espace d’une heure, visiter vingt-cinq à trente femmes , en y mettant tout le soin désirable.

En faisant l’histoire politique de la syphilis à Paris, nous l’avons vue exercer d’autant plus de ravages qu’elle était plus négligée , et se modifier rapidement, au contraire, du jour où une ère d humanité et de sagesse commença pour elle.

De cette considération découle la conséquence qu’on parviendra à l’atténuation de plus en plus

grande , et peut-être même à l’extinction de la maladie, par le perfectionnement et l’extension des mesures qu’on a déjà si heureusement mises en vigueur.

11 doit être bien reconnu que les moyens de répression sont mauvais. L’esprit de raison et de tolérance qui caractérise notre époque a fait justice de ceux que les âges précédens nous avaient légués*, mais tout n’est pas fait tant qu’il reste encore un stigmate moral attaché à cet ordre d’affections et tant que les hôpitaux spéciaux où elles sont traitées , portent encore un cachet particulier et presque * flétrissant. Pour engager la population ouvrière, qui fournit en réalité le plus de vénériens , à aller réclamer des secours aux premiers symptômes de la maladie , il ne faut pas que les seuls hospices où elle peut être reçue soient si mal notés, que le moindre séjour ou l’entrée seule dans ces établissemens compromette tout- à-fait dans l’opinion publique. Puis aussi nous devons convenir que ces hôpitaux sont ordinairement beaucoup plus mal tenus que les autres, et cette différence a quelque chose d’humiliant, dont l’effet moral sur les malades n’est pas douteux.

Pourquoi se refuserait-on à affecter aux vénériens une division particulière dans chacun des hôpitaux ordinaires, et à égaliser parfaitement la position de toutes les classes de malades, ainsi qu’on a commencé à le faire dans la marine et dans Tannée? On objecte l’indiscipline et les scandales qu’on rencontre trop souvent dans les salles de syphilitiques^ mais cette inconduite ne serait-elle

pas le re'sultat même des conditions vicieuses ou ils Se trouvent? La preuve en est, que ces mêmes individus, admis pour une blessure ou une maladie fébrile dans d’autres hôpitaux , savent s’y conduire de façon à n’exciter aucune plainte. D’ailleurs cette objection ne peut être sérieuse y la faute en est à l’administration et au médecin quand une salle de vénériens se montre insoumise*, il est toujours facile de les maîtriser et de prendre sur eux l’ascendant convenable, quand on sait allier la justice à l’autorité.

Comment peut-on s’expliquer que les malades de la classe ouvrière soient si peu portés à se présenter à ces hôpitaux où ils savent pourtant qu’ils trouveront des médecins instruits et tous les soins nécessaires? Pourquoi préfèrent-ils si souvent exposer leur santé et leur bourse en se jetant en aveugles entre les mains des charlatans? C’est qu’on n’a pas su encore assez bien les attirer dans ces lieux de guérison où il serait si important de les séquestrer^ c’est qu’il y a en eux un sentiment de pudeur et de dignité qui se révolte contre certaines formes acerbes, contre les dernières traces d’intolérance dont la société n’a pas su encore se dépouiller complètement.

Que faudrait-il donc faire pour triompher de ces préventions, résultat inévitable dune longue réprobation? Voici, ce me semble, les premières conditions à remplir.

Recevoir les vénériens clans tous les hôpitaux dont ils occuperaient un service particulier, seule manière de ménager toutes les susceptibilités et d’attirer les malades.

Poursuivre sévèrement le charlatanisme de façon à l’empêcher de multiplier ses dupes et ses victimes, et mettre fin à cette scandaleuse propagation des remèdes secrets qui ne sont jamais inoffensifs, car le moindre inconvénient qu’ils puissent avoir est celui de tromper les malades, de leur faire perdre un temps précieux , et de les empêcher de recourir aux seuls moyens rationnels qui soient propres à les guérir.

La police devrait prescrire, ou tout au moins favoriser dans les lieux de prostitution les moyens capables de prévenir la contagion.

« 11 faudrait , dit IVi. Ratier dans son mémoire couronné , que dans les maisons de prostitution , seuls lieux où ces mesures sanitaires soient praticables, l’autorité compétente exigeât qu’on fût constamment pourvu de chlorures alcalins et de savon , et qu’un avertissement placé en évidence fît savoir combien il est nécessaire d’employer ces moyens et indiquât la manière de s’en servir. Une précaution bien efficace consisterait à obliger les femmes publiques à une lotion et à une injection préalables qui , en entraînant les produits de sécrétion morbide, diminueraient d’autant les chances d’infection. Mais on doit reconnaître que cela est peu praticable, et qu’en général les préservatifs s’adressent aux hommes. »

Que le moraliste rigide répugne à l’idée de pareilles mesures, je le conçois, quoique en matière si grave l’importance de la fin justifie et réhabilite le choix forcé des moyens. Mais je comprends moins bien que Parent-Duchatelet , ce courageux

philantrope qui a étudié si complètement l’histoire politique de la syphilis et les devoirs de surveillance de l’autorité , se prononce , à ce sujet , avec une négative si absolue, sous le prétexte toujours renouvelé que le pouvoir se déconsidérerait inévitablement aux yeux de l’opinion, et paraîtrait favoriser le vice.

La seule objection que, pour mon compte, je trouverais à faire , c’est qu’il n’y a pas lieu d’avoir une grande confiance en l’efficacité de ces prophylactiques, et qu’à ce titre, ce n’est guère la peine de faire intervenir l’autorité pour ordonner leur emploi.

Les consultations publiques dans les dispensaires, avec pansemens et distributions de médicamens gratuits sont bonnes quand elles s’adressent à des malades qui ont assez de moralité et d’intelligence pour ne pas chercher à transmettre à d’autres l’affection dont ils sont porteurs. Encore même faudrait-il dans ces cas employer de préférence les moyens propres à modifier ou à faire disparaître promptement les signes extérieurs et transmissibles de l’affection vénérienne, sans préjudice de l’administration des remèdes spécifiques convenables, afin de mettre les sujets dans l’impossibilité de propager leur mal. Mais cela même ne saurait réellement suffire pour la classe la plus pauvre , celle du reste qui fournit le plus de propagateurs à la syphilis. Le dénuement, la malpropreté rendent chez elle de pareils soins incomplets , et 1 ignorance les empêche de comprendre la nécessité d une continence que la misère et le besoin les poussent souvent aussi à rompre. Celte caté-

gorie de malades doit être traitée dails les hôpitaux; et encore faut-il qu’ils soient encouragés à s’y présenter dès les premiers momens de l’infection; sans cela ils n’y viendront le plus souvent que lorsque leur état devenu grave exigera de longs et dispendieux traitemens, et quand déjà, peutêtre , ils auront fait de nombreuses victimes.

J’ai insisté sur la nécessité de mesures de douceur et d’encouragement , pour ainsi dire , envers cette partie libre , mobile de la population , si activement travaillée par la syphilis, d’autant plus que c’est l’unique moyen de l’amener à se prêter elle-même à la séquestration. Mais la société a une action plus énergique et plus directe sur les masses organisées, sur les armées de terre et de mer, sur les réunions considérables d’ouvriers occupés dans nos arsénaux ; elle peut exercer de ce côté une surveillance immédiate et sévère. C’est ce qu’ont bien compris, depuis quelque temps, les autorités supérieures de ces corps , lorsque autant dans l’ intérêt du service qui souffre de la privation de tant de bras utiles, que pour sauvegarder la santé publique , elles ont pris des déterminations dont on appréciera facilement la sagesse et l’eificacité.

Déjà depuis quelques années les autorités des ports effrayées du développement de la maladie vénérienne s’étaient préoccupées de cette grave question et avaient organisé une certaine police médicale à ce sujet, en ordonnant des visites fréquentes, la consignation des hommes dans les hôpitaux , à bord ou dans les casernes , jusqu’à parfaite guérison, et en infligeant des peines à ceux qui sciemment dissimulaient leur état.

Elles avaient arrêté aussi que les hommes malades seraient tenus de signaler la maison et la femme à laquelle ils attribuaient leur infection , afin que cette femme fût immédiatement soumise à un examen et à un traitement convenables-, mais cette mesure qui paraissait excellente, au premier aperçu, a été trouvée bientôt inexécutable, soit parce que les marins ou les soldats ne se laissent souvent entraîner aux lieux de débauche que lorsque le vin a déjà troublé leur raison , soit parce que ces hommes se font généralement une sorte de point d’honneur de ne pas dénoncer les filles qu’ils connaissent.

Toutes ces précautions sont utiles et bien entendues, mais leur bon résultat ne pouvait qu’être incomplet tant qu’elles restaient circonscrites dans les limites d’un port, d’une garnison. Les hommes au service sont exposés à de fréquentes mutations par suite de voyages, de congédiemens, ete. , pour qu’une surveillance sérieuse pût s’étendre constamment sur eux, il fallait que le gouvernement intervint lui-même, et prescrivit l’adoption de mesures uniformes^ c’est ce qu’il a essayé de faire depuis peu d’années.

L initiative de ces mesures sanitaires générales fut prise par le ministre de la guerre, le 10 mai 1842, par un arrêté qui témoigne d’une sollicitude si intelligente de tous les points de la question , que je crois bien faire en le citant daDs toute sa teneur.

Les mesures prophylactiques qui y sont consignées, résultat d une discussion approfondie à laquelle

prirent part les comités d’infanterie et de cavalerie réunis et le conseil de santé des armées , découlent de deux principes nouveaux dont l’adoption pour l’armée ne pouvait qu’amener les meilleures conséquences. 1

1 Arrêté du Ministre relatif aux mesures sanitaires propres à empêcher tes progrès , dans Cannée . des affection s syp h ilitiqu es .

Paris, io mai 1842.

Art. i.er Tout militaire aiteint de syphilis doit immédiatement en faire la déclaration au chirurgien du corps. Il n’encourt aucune punition s il se présente spontanément, et dès l’apparition des premiers symptômes de la maladie.

Art. 2. Tout sous-officier , brigadier , caporal ou soldat, reconnu atteint d’une affection vénéiienne dont la gravité révélerait que l’apparition des symptômes primitifs remonte à plus de quatre jours, sans que le malade ait pu s’y méprendre, sera traité à la salle des consignés si son état le permet ; il sera en outre puni , à sa sortie de l’hôpital , d’un mois de consigne, pour ne pas s’être présenté dès le début de la maladie à la visite du chirurgien du corps, et pour s’être rendu à charge à ses camarades par un long séjour à l’hôpital.

Art. 3. Tout sous-oflicier, caporal ou brigadier qui saura qu’un soldat sous ses ordres est atteint de syphilis, lui rappellera les dispositions des articles i et 2 du présent arrêté; il sera tenu de le désigner au rapport du lendemain , dans le cas où le malade ne se serait* pas présenté spontanément au chirurgien du corps. En cas d’infraction à cette disposition, le sous-officier, caporal ou brigadier pourra encourir, selon la gravité des circonstances, l’une des peines prononcées par les ordonnances du 2 novembre i833 (Service intérieur des troupes, Infanterie et Cavalerie), pour les fautes contre la discipline.

Art. 4- Les chefs de corps feront passer à la visite, conformément aux articles 56 à 6 t (infanterie) et 70 à 75 (cavalerie) des ordonnances précitées, tout mditaire soupçonné d’être affecté de maladie vénérienne, et qui se refuserait à en faire la déclaration volontaire.

Nonobstant les dispositions qui ptécédent, les chefs de corps conservent le droit de punir avec sévérité les hommes que leurs antécédens signaleraient comme plus particulièrement adonnés au libertinage.

Ces principes sont les suivans .* i .° Abolition de la punition d'un mois de consigne indistinctement infligée jusqu’alors aux vénériens sortant des hôpitaux. Cette punition, en

Art. 5. Quand uu corps quitte une garnison , le commandant , avant le départ, et le jour qu’il juge convenable, fait passer à la visite des officiers de santé , les militaires qui déclarent être atteints de syphilis* et ceux qu’il serait convenable d’assujettir à cette visite, dans la prévision des articles 3 et 4

Les militaires malades sont immédiatement dirigés sur l’hôpital du lieu.

Dans chacun des gîtes où la troupe doit séjourner, le chef du corps fait connaître, par la voie de l’ordre , l’heure à laquelle les officiers de santé, dans le but indiqué par le précédent paragraphe, admettront les hommes à la visite.

D ans toutes les places où il existe un hôpital militaire , cette visite pourra recevoir l’extension prescrite par le paragraphe Ier du présent article , si le chef de corps le juge nécessaire.

Elle devra êire renouvelée, dans cette même forme, et au jour le plus rapproché possible de l’arrivée dans la nouvelle place où la troupe doit tenir garnison.

Les hommes atteints de maladie vénérienne seront immédiatement admis dans les infirmeries régimentaires ou dans les hôpitaux.

A-rt. 6. Les dispositions qui précèdent sont applicables aux détacheraens et aux compagnies formant corps. Dans ce cas, les visites sont faites et les déclarations sont reçues, au départ et à l’arrivée, parles of liciers de santé militaires ou les médecins civils, chargés du service de santé de ces troupes. Les commandans de détachemens ou de compagnies formant corps, reçoivent, lorsqu’ils sont en route , les instruction3 des fonctionnaires de l’intendance, ou se concertent avec les maires pour la visite, par les médecins civils, des hommes qui se déclarent affectés fie syphilis , et de ceux qu’on peut soupçonner d’en être atteints, et ils font surveiller, jusqu’à ce qu’ils puissent être admis à l’hôpital, les hommes reconnus malades.

Art. 7. Les hommes atteints de syphilis et dirigés sur les hôpitaux affectés au traitement de ces maladies, pourront être logés dans les hospices civils des communes où ils devront courber on séjourner, si elle-

portant les hommes à réel amer les secours des empiriques , au lieu de déclarer spontanément leur mal aux officiers de santé militaires, devenait fréquemment la cause première des affections les plus graves qu’une longue et énergique médication pouvait seule ensuite guérir, non sans énerver souvent pour toujours les constitutions les plus robustes.

2.0 Admission au compte de la guerre dans les hôpitaux , des militaires de la réserve et de ceux en puissance d’un congé provisoire de libération.

Ce système tend à atteindre partout autant que possible et à faire traiter, au début de la maladie.

possèdent des établissemens de ce genre et si les maires le préfèrent , ou être réunis dans nn local commun qui leur serait affecté.

A leur arrivée au lieu de leur destination , ils ne recevront, sous aucun prétexte , de billet de logement, et ils seront , autant qne possible, conduits directement à l’hôpital par un homme de garde.

Après guérison , ils seront également conduits à la porte de la ville par un homme de garde du poste de l’hôpital , ou par le sergent de planton.

Art. 8. Tout brigadier, caporal ou soldat partant de son corps pour voyager isolément , sera soumis , avant son départ, à une visite sanitaire, à l’effet de s’assurer s’il n’est pas atteint de maladie vénérienne. Cette visite sera constatée par un certificat du chirurgien-major ou aide-major, qui sera visé par l’officier supérieur commandant et annexé à la feuille de route du militaire.

Art 9. Les militaires en congé de semestre, en congé provisoire de libération, ou appartenant à la réserve, atteints de maladie vénérienne, seront admis , au compte du département de la guerre , dans las hôpitaux militaires et hospices civils. Ceux d'entre eux qni ne se présenteraient pas à la visite , dès le début de la maladie et dans les délais prescrits par l’article 2, seront traités à la salle des consignés, si leur état le permet, sans préjudice des punitions mentionnées à l’article 897 du règlement du i .er avril r 8 J 1

les individus chez lesquels la syphilis s’est déclarée , qu’ils appartiennent à Farinée active ou à la réserve , que les militaires soient présens au corps, qu’ils voyagent en détachement ou isolement , ou qu’ils résident dans leurs foyers pour un temps plus ou moins long.

Cet ensemble de mesures était d’une trop haute prudence pour ne pas être adopté par les autres ministères , et c’est ce qui arriva en effet.

Le 2i janvier suivant parut un àhfêté du ministre de l’intérieur qui donnait connaissance de ces dispositions à tous les préfets des départemens et leur enjoignait d’y coopérer.

Mais ce n’était pas assez que cette active sur-' veillance s’exerçât sur l’armée*, elle était plus indispensable encore pour les marins de l’escadre soumis en France aux mêmes causes d’infection qufe les soldats, et qui ont de plus qu’eux toutes celles qu’ils rencontrent dans leurs voyages à l’étranger; Aussi le 2$ janvier 1 8^3, une dépêche du ministre de la marine avisait les préfets maritimes du concours qu’il voulait prêter aux instructions du ministre de la guerre, et s’exprimait en ces termes:

« Je sais que sous ce rapport la marine a peu de chose à faire, puisque les affections syphilili^ques que les marins peuvent contracter à l’étranger ont le temps de se déclarer pendant les traversées, et que les hommes qui en sont atteints sont envoyés à l’hôpital aussitôt après leur arrivée dans un port de France.

a Cependant comme il peut arriver que des marins atteints de syphilis négligent d’en faire la

déclaration au chirurgien-major de leur bâtiment, mon intention est que vous donniez des ordres à MM. les officiers commandans pour qu’au retour de leur bâtiment dans un port de France, aucun homme ne soit admis à descendre à terre sans avoir été préalablement visité.

» Dans la vue de seconder, autant qu’il dépend de moi , les intentions bienveillantes de M. le Ministre de la guerre, je décide que les dispositions de l’article io de l’arrêté du io mai 1842 seront appliquées aux marins et aux troupes de mon département } c’est-à-dire , que les marins et les militaires en congé de semestre , en congé provisoire de libération ou appartenant à la réserve , atteints de maladies vénériennes, seront admis, au compte du département de la marine , dans les hôpitaux civils et militaires , et que ceux qui ne se présenteraient pas à la visite dès le début de la maladie et dans les délais prescrits par l’article 2 , seront traités à la salle des consignés sans préjudice des punitions mentionnées à l’article 897 du règlement du i.er août i83i. a

Les Préfets maritimes et les Conseils de santé des ports prirent les dispositions nécessaires pour qu’à l’arrivée d’un navire tous les marins fussent visités soigneusement à bord , avant toute communication avec la terre , et pour que ceux qui seraient atteints de maladies vénériennes ou qui inspireraient quelques craintes à ce sujet, fussent immédiatement consignés à bord ou envoyés à l’hô-

Enfin le Ministre de la marine décida , le 23

septembre 18/p, d'appliquer aux marins et militaires de la marine les dispositions de l’article 8 de l’arrêté du io mai 184/2 , c’est-à-dire que les marins et soldats destinés à voyager isolément devraient toujours être soumis à la visite sanitaire avant de quitter leur corps.

L’exécution de ces sages mesures étant assurée par l’exactitude de la discipline militaire, doit nécessairement diminuer d’une matiière très-prochainement appréciable la propagation de la syphilis.

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