‹ Traité pratique des maladies vénériennesChapitre 58 sur 262 · FOURNIER · texte numérisé non relu

FOURNIER

TOTAL

U» chancre

Deux

De trois à six

tic

De six à dix

De dix à quinze

CO

De quinze à vingt

Vingt et plus

Ainsi, sur 701 malades, 161 seulement portaient un chancre unique, 5o0 en présentaient plusieurs, de deux à six pour la plupart. Chez quelques-uns le nombre peut être beaucoup plus consi dérable; il n’est pas très-rare d’en observer plus de vingt. Iiorand (de Lyon) a relaté un cas ou il n’y en avait pas moins de 28. Labarthe en a compté 75 sur une malade de Lourcine, et M. Le Fort nous a dit en avoir vu plusieurs centaines sur un malade de l’hôpital du Midi. Lejait de la pluralité des chancres sur le même malade est donc on ne peut mieux établi.

Toutefois, à l’exemple de Clerc, il importe que nous distinguions, parmi ces divers chancres, ceux' qui sont contemporains de ceux qui sont successifs. Puisqu’on effet le pus sécrété par 1 ulcération chancreuse est susceptible, quand il est inoculé au poiteur, de déterminer une ulcération de même nature, il est évident que les parties voisines, incessamment au contact de ce pus,

ÉTIOLOGIE.

sonl fort exposées à se contaminer secondairement. Les chancres ainsi formés méritent bien, relativement à ceux qui préexistaient, le nom de secondaires ou successifs; à leur tour ils peuvent donner lieu à d’autres générations de chancres. Or ces chancres ne sont pas toujours faciles à distinguer de ceux qui ont pris naissance d’emblée, à la suite du coït infectant, et dont le nombre peut être aussi considérable que l’était celui des érosions qui ont servi de porte d’entrée au virus. Nous insistons sur ce point parce que l’on a voulu faire jouer un fort grand rôle à cette multiplicité du chancre simple, en l’opposant à la prétendue unicité du chancre infectant, et que l’on a eu le tort de ne pas tenir compte de la distinction que nous venons d’établir. Rien ne nous autorise à considérer les conditions de la contagion comme différant suivant l’espèce du chancre, qu’il s’agisse du virus chancreux simple ou infectant; l’organe contagionné présentera donc , suivant toute vraisemblance, un égal nombre d’ulcérations primitives contemporaines, mais dans le premier cas le pus qui va se produire est inoculable au porteur; le nombre des générations de chancres auxquelles il peut donner naissance est indéfini. Il n’en est pas de même pour le virus syphilitique; celui-ci a été absorbé, l’organisme entier en est imprégné; or il ne saurait se reproduire sur un terrain déjà sypbilisé; le nombre des ulcérations restera donc forcément égal à celui des chancres contractés dé par l’acte contagionnant. De là vient, sans nul doute, toute la différence que l’on observe généralement entre le nombre habituel des deux chancres. Ce fait a été surtout mis en lumière par les travaux de Clerc et de L. Le Fort.

g 2 bis. — NATUUË.

De tout ce que nous venons de dire, il ressort que la chattcrellc est une affection vénérienne , parce qu'elle survient particuliérement à la suite du coït; contagieuse , puisque dans tous les cas où elle se développe, on peut démontrer qu’elle a été communiquée, et que sa transmission est à notre merci; est-elle spécifique, c’est à-dire dérivant d’un principe sui generis ? Il y a quelques années on n’hésitait point à répondré affirmativement; aujourd’hui nous croyons qu’il est sage de rester dans le doute (Voyez pages 393 et 396). Dans tous les cas, le chancre simple est une affection locale 1 ; ce fait est démontré par l’aptitude à la récidive,

1 Nous avons bien souvent, dans le cours de ce travail, donné à la matière contagieuse de la chancrelle le nom de virus, bien que régulièrement il ne doive s’appliquer qu'à un principe infectieux, totius substantiœ. Nous tenons à prévenir que

DU CHANCRE SIMPLE

que conservent presque indéfiniment les sujets qui en ont été atteints ; par la possibilité pour nous de l’anéantir sur place, à quelque période que ce soit de son évolution, en le détruisant ou en l’enlevant; enfin par la clinique et l’expérimentation, qui nous montrent avec la dernière évidence l’inoculation d’un seul ou de plusieurs centaines de chancres comme impuissante à déterminer des accidents constitutionnels.

Mais là se bornent toutes nos données certaines sur l’essence de la maladie. Essayer de pénétrer sa nature intime nous est chose interdite, tant que le microscope ne nous aura pas révélé quel est l’élément auquel nous devons attribuer la virulence. Tout ce que nous pouvons affirmer aujourd’hui, d’après les expériences de Rollet et de Chauveau, c’est que cet élément, corpuscule ou granulation, est un élément figuré. Que révélera l’avenir à son sujet, sera-ce un ferment, un parasite animal ou végétal? Toutes les hypothèses que nous pourrions établir sur ce point seraient absolument vaines.

Nous gardons moins d’incertitude quant aux rapports du chancre simple avec la vérole. Après les beaux travaux de Bassereau, Diday, Rollet et Fournier, il nous paraît impossible de ne pas croire à l’indépendance complète de ces deux maladies. L’inanité de la syphilisation nous semble en outre, en faveur de notre manière de voir, un argument du plus grand poids. Au reste, la nécessité clinique d’admettre une relation entre le virus chancreux et le virus syphilitique ne nous est nullement démontrée, ainsi que nous le ferons voir ultérieurement. Nous ne saurions donc nous joindre aux auteurs qui pensent que le premier n’est qu’une modification, une sorte d’épuisement du second.

Nous allons passer en revue et exposer brièvement les opinions qui ont cours dans la science sur les deux points que nous venons d’examiner.

Théories parasitaires. — Ce n’est pas seulement de nos jours que l’on a cherché à rattacher le virus chancreux au développement d’un parasite.] Donnant libre carrière à leur imagination, Hartsocckcr, qui florissait vers le milieu du xvne siècle, et plus tard, Abercrombius (1685), Calmet (Ant.) et Didier1 avaient

si, ù l’exemple de la plupart des auteurs, nous nous sommes permis cette légère inexactitude, c’est dans le seul Imt de simplifier le langage

1 « Je crois, écrivait Didier en 1710, que le virus vénérien n’est autre chose que de petits vers vivants qui produisent îles œufs en s’accouplant, et qui peuvent aisément se multiplier comme font tous les insectes; ces vers vénériens étant supposés, on explique les maladies vénériennes beaucoup plus facilement qu’en sui-

NATURE

déjà exposé à ce sujet différentes théories, basées sur le seul raisonnement ; la découverte du parasite de la gale encouragea singulièrement ces tendances. Un auteur du siècle passé écrivant sur le sibbens, cette singulière maladie écossaise, ne craignait pas de l’attribuer à un parasite hybride né de l’insecte mâle de la syphilis et du parasite femelle de la gale *. Cependant en 1835, après de patientes recherches, Donné 2 proclama qu’il avait trouvé les microphyles des diverses affections vénériennes. Il avait examiné le pus de la blennorrhagie, le virus des chancres, la sécrétion des ulcères; pour chacune de ces lésions il disait avoir trouvé « des constitutions organiques, des propriétés chimiques, une faculté créatrice d'animalcules, résultats qui, pour lui, toujours constants dans leur diversité, offraient un mode certain de diagnostic différentiel ». Pour le cas qui nous occupe, c’est le vibrio lineola qui était chargé de donner au chancre sa spécificité. Mais, chose singulière, et qui montrait bien à quel point ce parasite en était peu capable, Donné déclarait, non sans une grande sincérité, que le contenu des bubons en était toujours dépourvu. Or, nous verrons que le bubon virulent symptomatique du chancre mou n’est qu'un chancre ganglionnaire, et que la virulence du pus qu’il sécrète est plus accentuée encore que celle du chancre. Au reste, et comme par une juste compensation, Donné

vaut toute autre hypothèse, et Ton sait d’ailteurs que toute sorte de vers avec leurs œufs est totalement exterminée par le mercure, le seul remède par lequel le Virus vénérien peut être radicalement détruit, supposé qu’on l’emploie de manière que, le réduisant en de très-petites molécules capables de pénétrer le propre tissu de ces vers et de ces œufs, il puisse par sa masse pesante, en roulant avec leurs liqueurs, diviser leurs vaisseaux, à peu près par la même raison qu’il divise les parties de l’or avec lequel il se mêle aisément.

» Par le système des vers vénériens il est facile d’expliquer pourquoi le virus vénérien s’est déjà rendu traitable et fait beaucoup moins de progrès en Europe qu’il n’en faisait au siège de Naples, parce que cette engeance vermineuse a, en quelque façon, changé de nature; elle est devenue languissante, exténuée, ou par le changement de climats, ou par de nouveaux accouplements de différentes sortes de vers, ou par le secours des remèdes. Les vers de l’ancienne lèpre, qui étaient d abord fournis de grosses dents, pour ronger les chairs ’ct les pierres, n’ont-ils pas dans la suite des temps changé de forme, et, se trouvant d’un tissu plus simple et plus délicat, nagé comme des poissons dans le torrent des humeurs? Que l’on donne quelque attention aux différentes métamorphoses de tous les insectes, et l’on concevra aisément la première production des vers de la lèpre et celle de ceux qui forment à présent le virus vénérien. (Didier, Dissertation médicinale sur les maladies vénériennes, 7e édit., Paris, 1710, p.13.)

1 (Jos. Adams M. D.), Observations on morbid poisons Pliagedena and cancer London, 1795, in-8°.

2 Donné Mémoire sur le mucus et le pus, Paris, 1837; Cours de microscopie.

L>U CHANCRE SIMPLE

taxait de virulence le pus des innocentes balanites. Aujourd’hui la lumière est faite sur les vibrions; les nombreux travaux de l’école moderne, française et allemande, nous les ont montrés dans trop de liquides divers d’origine et de propriétés, pour qu’il soit possible de conserver- la moindre illusion à l’égard de leur puissance spécifique.

Plus récemment le professeur américain Salisbury, dont les travaux sur la nosologie cryptogamique sont bien connus, annonça la découverte de la crypta syphilitica, mais, il faut bien l'avouer, sans trouver, soit auprès des cliniciens, soit môme auprès des naturalistes, plus de confiance que ses devanciers. Dans un mémoire fort intéressant publié en 1868 ’, le professeur Iloratio Wood fit justice avec beaucoup de verve des théories de cet auteur. De nombreux examens histologiques furent institués par lui avec la collaboration des docteurs William Pepper, fîumstead etWillard. Or, même au moyen des plus forts grossissements, soit dans le pus des chancres, soit dans les croûtes, ou les eschares provenant de leur destruction caustique, jamais il ne leur fut possible de surprendre les parasites signalés. Il est vrai qu’ils y rencontrèrent différentes masses de mucus coagulé, des détritus de tissus fibreux et des amas de matières granuleuses ayant la plus grande ressemblance avec les organismes incriminés par le professeur Salisbury. La question semble donc, une fois encore, résolue dans le sens de la négation.

Toutefois nous ne croyons pas qu’il faille considérer cet arrêt comme définitif. A ne juger que l’habitus, la manière de se transmettre et d’évoluer, du chancre simple, il semble qu’on ne saurait l’assimiler qu’à un parasite. C’est au sein des catégories les plus immondes de la débauché et du libertinage qu’il semble avoir élu domicile, semblable à la phthi riase et aux crasses parasitaires qui attaquent le tégument. 11 se communique par le contact, reste à fleur de peau et produit parfois, mais toujours localement, des ravages considérables. Comme le parasite nous avons la faculté de le détruire, en le tuant sur place, de l’anéantir sans crainte de reLour, à moins de contagion nouvelle, car, pas plus que les animaux, pas plus que les végétaux, il ne saurait s’engendrer spontanément, naître sans ancêtres. Sans en avoir une démonstration catégorique, nous nous trouverions donc ramenés à cette hypo-

1 Iloratio C. Wood, professer of botany in the university of Peusvlvania, An e.va~ mination into the trulli of tlie asserted production of the general discases bg organiied Enlilies (American journal of medical sciences, octobre 1868, p. 333.

NATURE

thèse logique de la nature parasitaire du chancre simple, sujet on ne peut plus intéressant et bien digne de nouvelles études.

îdcntisme, unicisme. — J’ai déjà succinctement énoncé (pages 303, 30â) les bases fondamentales des principales doctrines qui se partagent les adversaires de la dualité. Je ne ferai que mentionner ici les identistes (voy. p. 8), ces observateurs d’un autre âge, qui confondent encore en un seul faisceau la blennorrhagie, le chancre simple et la vérole. Après Hernandez, Ricord et Diday, on a quelque droit de s’étonner de voir encore cette étrange doctrine soutenue par quelques éminents représentants de l’École de Saint- Louis. Sa réfutation est écrite sur chaque page de notre histoire syphiliographique pendant ce siècle. Je ne la referai pas ici; qu’il me suffise de répéter que le fait de la distinction entre les chancres et la blennorrhagie est un de nos dogmes scientifiques les plus solidement établis.

Pour tous les unicistes, le point de départ est le même; le chancre simple et le chancre infectant, quelles que soient les différences que la clinique leur reconnaisse, dérivent d’un même principe. Pour les uns (Vidal, Cazenave, Ricord non converti) il n’y a qu’une seule espèce chancreuse, dont l’aspect et la forme, indépendants de la nature, ne sont subordonnés qu’au terrain sur lequel la sève syphilitique se développe. Il est vrai que ces qualités du terrain, qui peuvent donner à l’évolution de la graine une si redoutable impul sion, nul ne les a pénétrées; à toutes les mises en demeure, à toutes les provocations de leurs adversaires, ces auteurs sont restés sourds. Sourds aussi à la voix de la clinique, qui montre si souvent, à quelques jours d’intervalle et sur le même terrain, des ulcérations, les unes innocentes, les autres suivies d’infection. Quel singulier bouleversement avait pu modifier en si peu de temps les qualités d’un sol primitivement infécond et le rendre propice au développement de la diathèse? C’est ce que les unicistes ne nous ont jamais appris.

Théories de Sperino et de Le Fort. — Mais d’autres ont cru trouver dans la nature du travail local consécutif à la contagion et la diversité des éléments anatomiques mis en jeu la cause déterminante de la localisation ou de la généralisation du virus. J’ai déjà reproduit les points principaux de la doctrine italienne (voy. page 30â). M. Le Fort soutient une opinion qui n’est pas sans analogie avec celle de M. Sperino. Voici, d’après une note que ce professeur a bien voulu me remettre, le résumé de cette doctrine. « Si, par une érosion de l’épiderme, le virus est absorbé

DU CHANCRE SIMPLE

par les lymphatiques, il pénètre jusqu’au ganglion, s’y arrête , et, si le ganglion suppure, il donnera du pus inoculable. Grâce à cette barrière du ganglion, le pus ne pénètre pas plus loin, il n’y a pas infection.

» Si l’absorption se fait par les veines, il y a alors empoisonnement, et l’induration du chancre n’est que la phlébite des capillaires veineux autour de l’ulcération du tissu, avec induration du tissu cellulaire interposé.

» Mais pourquoi n’y a-t-il pas auto-inoculation dans ce cas? Le chancre est toujours virulent; aussi le malade peut-il en contaminer un autre, mais lui est indemne à son propre virus. Que si vous lui inoculez du virus pris sur un autre malade, il y aura inoculation positive; de là la possibilité de la syphilisation, c’est-à-dire de la reproduction des chancres au moyen du pus pris sur un autre malade ou sur le malade lui-même, tant qu’il n’a pas été victime de l’empoisonnement syphilitique. C’est parce que l’absorption se fait le plus souvent par les veines, quand le point inoculé est au-dessus de l’ombilic, et surtout à la face, que les chancres infectants sont si fréquents dans cette dernière région.))

Telle est la théorie de M. Le Fort. Son auteur regrette que son départ de l’hôpital du Midi ne lui ait pas permis de poursuivre la démonstration de ces hypothèses. Il nous sera permis de nous associer à ce regret, convaincu que la clinique n’eût pas tardé à ramener ce consciencieux observateur dans les voies du dualisme. Nous ne croyons pas du reste que la manière de voir de M. Le Fort jette quelque lumière sur certains faits qui sont l’écueil de la plupart des doctrines. Pourquoi par exemple les veines absorberaient-elles le virus sur la face, qui pourtant abonde en lymphatiques? Quant à l’interprétation de l’induration, laquelle serait sous la dépendance d’une phlébite capillaire, nous verrons ultérieurement que l’anatomie pathologique est loin de la confirmer. Cette théorie physiologique, si rationnelle qu’elle paraisse, ne saurait donc être pour nous qu’une vue de l’esprit.

Théorie de Langlebert. — Nous arrivons à la théorie uniciste de Langlebert ; c’est assurément le plus redoutable argument qui ait été opposé au dualisme. On en connaît le point de départ : Le chancre simple succède à l'action isolée des globules , le chancre infectant ci l'absorption du sérum d'un même pus chancreux. Supposons, dit l’auteur, que la matière d’un chancre n’agisse sur un sujet sain que par les globules du pus qu’elle renferme, que se produirat-il ? Evidemment ces globules de pus virulent, qui ne sont pas absorbables, ne pourront déterminer qu’un travail local. Il y aura

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donc germination immédiate et sur place du pus inoculé, d’où résulteront, au bout de deux ou trois jours, d’abord une vésicule, puis une pustule, et finalement un ulcère local ou chancre simple, Le même effet se produira, quelle que soit la constitution, le tempérament, l’idiosyncrasie du sujet, car le pus n’agit ici que comme agirait une épine, un parasite déposé dans les tissus. Il peut, il est vrai, s’engager dans un vaisseau lymphatique, mais arrivé au premier ganglion, il trouve dans la trame de cet organe une barrière infranchissable. Le plus souvent alors ce pus détermine une inflammation violente du ganglion, d’où résulte la fonte purulente de ce dernier, et la formation d’un bubon virulent. C’est ainsi qu’un chancre simple peut naître d’un chance infectant.

Supposons maintenant qu’au lieu des globules de pus, on inocule sur un sujet quelconque la sérosité exhalée par la surface d’un chancre infectant? C’est dans ce cas surtout que M. Langlebert fait jouer aux idiosyncrasies un rôle décisif. Si, par une disposition innée ou acquise, le sujet inoculé est réfractaire à l’infection syphilitique, aucun effet ne se produira, mais s’il est au contraire dans des conditions convenables de réceptivité, ce qui est le cas le plus commun, l’infection générale aura Heu fatalement, car la matière inoculée, c’est-à-dire la sérosité, étant éminemment absorbable, il n’y a alors aucune raison pour que l’individu échappe à l’infection. Le travail local sera plus lent; au lieu d’un chancre pustuleux, on verra, après plusieurs jours ou plusieurs semaines, apparaître une rougeur circonscrite suivie d’un gonflement papuleux, qui deviendra peu à peu le siège d’une érosion superficielle plus ou moins indurée; on aura le chancre infectant.

La contagion s’exerce-t-elle à la fois par les globules et la sérosité? Si le sujet est réfractaire à l’infection générale, le pus seul, agissant sur lui, ne produira qu’un chancre simple; mais s’il est dans des conditions favorables de réceptivité syphilitique, il subira à la fois l’action de la sérosité et du pus. La sérosité l’infectera, et le pus fera naître au point contaminé une ulcération chancreuse, qui d’abord aura tous les caractères du chancre simple, et qui plus tard, sous l’influence de la diathèse, pourra s’indurer et prendre alors les caractères du véritable chancre huntérien. Il pourrait arriver aussi que l’un des éléments annihilât l’autre , soit par exemple lorsque la matière inoculée, contenant un grand excès de pus, excite localement une réaction inflammatoire qui met obstacle à l’absorption, soit lorsque la sérosité se trouve en trop petite proportion pour infecter l’organisme. En résumé, les deux ehancres dériveraient d’un même principe virulent, dont les effets

3 iO

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variés dépendraient non-seulement de conditions idiosyncrasiques, mais encore et surtout de propriétés inhérentes au virus luimême et subordonnées à la constitution physique des produits qui le renferment.

Nous répondrons à M. Langlebert que les lois de la physiologie pathologique s’accommodent bien difficilement d’une séparation aussi complète entre la partie séreuse et la partie globulaire du pus, et que, si nous pouvons à la rigueur comprendre l’action isolée du sérum, celle des globules, sans leur véhicule naturel, nous semble on ne peut plus problématique. Nous ferons remarquer en outre que le pus riche en éléments figurés est loin d’entraver l’infection, puisque dans la plupart des expériences entreprises pour établir la contagiosité des accidents secondaires, on a pris la matière inoculable sur des accidents fournissant du pus en abondance (ecthyma, acné, pustules). Nous ne pouvons pas davantage admettre cette assertion, que la sérosité peut se trouver en trop petite quantité pour infecter l’organisme; l’action des virus n’est-ellc pas indépendante de leur masse? Enfin l’auteur parle de certaines conditions d’immunité naturelle, sur lesquelles il ne nous éclaire pas plus que ses devanciers. En fait d'immunité nous n’en connaissons qu’une sorte, celle que détermine chez un sujet, quel qu’ibsoit, quels que soient son tempérament, sa constitution, ses aptitudes morbides, une infection antérieure héréditaire ou accidentelle.

Pour ces raisons et pour d’autres encore que nous exposerons parla suite, la théorie physiologique de Langlebert, si solidement charpentée en apparence, nous semble donc absolument inadmissible.

Théorie de Clerc ( chancroïde ). — Pour cet auteur, le chancre simple est le résultat de l’inoculation d’un chancre infectant à un sujet qui a, ou qui a eu la syphilis constitutionnelle; il est l’analogue de la varioloïde et de la fausse vaccine, d’où la dénomination de chancroïde qu’il propose de lui appliquer. Pour établir cette doctrine, son auteur s’est efforcé de démontrer : 1° que l’inoculation itérative du virus syphilitique pratiquée sur les individus atteints de la syphilis est suivie parfois d’un résultat positif; 2° que la lésion résultant de cette inoculation itérative positive a tous les caractères du chancre simple; 3° qu’elle peut être inoculée aux individus sains, en conservant son caractère local et sa propriété de réinoculation ; èu que dans quelques cas elle peut reproduire le chancre infectant et la syphilis constitutionnelle. Puis reprenant avec une grande puissance d’érudition les arguments, pour nous si

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décisifs, de l’antiquité du chancre simple, Clerc cherchait à établir l’inanité des textes accumulés par Bassereau et Rollet. Le silence gardé par Guy de Chauliac et plusieurs auteurs anciens sur l’ulcère chancreux et son bubon était au contraire mis en avant comme une preuve négative considérable. Fille de la syphilis, l’alfection chancreuse 11e pouvait en effet s’être présentée pour la première fois à l’observation que postérieurement à l’apparition de la vérole. Défendue avec une singulière habileté par ce dialecticien de premier ordre, celte théorie eût assurément rallié les suffrages de tous, unicistes et dualistes, si son auteur eût été à môme d’en présenter l’entière confirmation. Or elle ne pouvait l’altendre que de l’expérience. Ce qui lui manquait, ce qui lui manque encore, ce sont des inoculations pratiquées sur des sujets sains avec la sécrétion des pustules obtenues par l’inoculation itérative du virus syphilitique chez les syphilisés, et démontrant que cette lésion, analogue à la vaccinoïde et à la varioloïde, se transmet, tantôt en conservant son caractère hybride et local, tantôt en produisant dans toute sa plénitude la maladie d’où elle tire elle-même son origine, c’est-à-dire la syphilis constitutionnelle. Or ce critérium lui fait défaut; de l’aveu même de son auteur, la doctrine de l’hybridilé était donc condamnée à rester à l’état d'hypothèse étiologique.

Dualisme, «chancre mixte. — Le fondateur du dualisme est Bassereau ; les principes sur lesquels il établit celle doctrine, ify a vingt-cinq ans, sont aujourd’hui encore la meilleure démonstration que l’on en puisse donner. Nous allons les résumer brièvement.

Il est incontestable qu’on peut contracter des chancres, les traiter par des moyens simples, et néanmoins rester exempt des symptômes de la syphilis constitutionnelle. 11 n’est pas rare non plus de rencontrer des individus qui, après avoir échappé aux accidents de la syphilis généralisée, malgré plusieurs atteintes successives de chancres traités par des pansements simples, présentent enfin des syphilides, peu de temps après avoir contracté un dernier chancre. Quelle cause peut donner aux chancres une puissance si différente, là une action toute locale, ici une action générale si délétère pour l’économie? L’âge, le sexe paraissent sans influence. Il n’existe pas non plus de disposition relative soit au tempérament, soit à la constitution concernant la dispersion du virus ; la preuve nous en est fournie par les nombreux exemples d’individus qui, après avoir été atteints de chancres à plusieurs reprises, en contractent enfin un dernier qui s’indure et ne tarde pas à être

suivi de symptômes constitutionnels. L’analyse détaillée des observations ne permet pas d’attribuer plus d’influence à différentes circonstances, telles que l’alimentation insuffisante, les excès de vin, de liqueurs, de coït ou de travail. Certaines conditions qui président au développement du chancre, le siège, le nombre, l’étendue et la durée des ulcérations, ont élé trouvées également impuissantes. L’induration, au contraire, se montre si fréquemment dans les chancres qui sont suivis d’infection constitutionnelle, qu’il est impossible de ne pas admettre une étroite liaison entre cette induration et l’éruption qui l’a suivie. Mais l’induration n’est point la cause de l’infection, elle en est la conséquence. Le problème n’est donc que déplacé, car il reste à en rechercher la cause ; c’est la confrontation qui se charge de la produire. Il y a lieu en effet d’examiner s’il existe des rapports de forme entre les symptômes présentés, soit par les sujets malades, soit par ceux qui les ont contagionnés. Or si l’on confronte tous les sujets qui ont été atteints de chancres suivis d’accidents constitutionnels avec ceux qui leur ont communiqué la contagion, ou avec ceux auxquels ils l’ont transmise , on trouve que tous ces sujets, sans exception, ont été atteints de chancres et ensuite d’accidents constitutionnels; jamais chez eux le chancre ne s’est borné à une action purement locale.

D’autre part, si l’on confronte les sujets atteints de chancres qui n’ont déterminé aucun symptôme de syphilis générale avec les sujets qui les ont infectés, on voit ceux-ci, sans exception, être également atteints de chancres qui bornent leur action au point primitivement contaminé.

Par la régularité avec laquelle ils se reproduisent, ces faits d’observation constituent une loi à laquelle on ne rencontre que des exceptions apparentes. Ils démontrent péremptoirement que les qualités du terrain, dont les auteurs faisaient jadis si grand état, n’exercent absolument aucune influence. Tout se réduit ici à une question de graine, et en vérité il n’est pas de faits, dans l’ensemble de nos connaissances nosologiques, dont l’enchaînement présente une simplicité plus grande. Gela revient à dire en effet que la syphilis, affection contagieuse, de nature spéciale, ne reconnaît comme accident étiologique ni la scrofule, ni la morve, ni la variole, ni le chancre simple, mais la syphilis même ; que le chancre simple, affection non moins contagieuse, non moins spécifique, devra toujours et fatalement son origine au seul chancre simple.

Le chancre simple, avons-nous dit, est réinoculable au porteur ;

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nous verrons plus loin que par lui-même le chancre infectant ne l’est jamais. Mais il peut arriver que ces deux chancres se développent sur un même point, et donnent ainsi naissance il un chancre qui sera à la fois infectant et inoculable, et méritera véritablement le nom de chancre mixte. C’est à Rollel que revient l’honneur d’avoir donné cette interprétation si simple, si logique, du seul fait qui eût pu faire échec à la doctrine de Bassereau. Par cette belle découverte, on peut donc dire, sans exagération, qu’il a placé la dualité sur des bases inébranlables.

A tous ces faits, à tous ces arguments cent fois confirmés par les travaux des Diday, des Fournier, des Sigmund, des Profeta, et dont les polémiques affermirent davantage l’invincible conclusion, l’anatomie pathologique devait joindre encore des preuves de la plus haute valeur. IN’était-il pas rationnel de présumer que deux lésions aussi essentiellement distinctes que le chancre simple et le chancre syphilitique se caractériseraient par un processus physiologique différent? Qu’il nous suffise de dire ici, pour ne pas anticiper sur les développements qui prendront place ultérieurement, que l’histologie n’a point démenti d'aussi légitimes inductions.

Du chancre simple chez les animaux. — La question de l’inoculation chancreuse aux animaux a vivement préoccupé les syphiliographes depuis Hunier. La grandeur du résultat obtenu par Jenner était bien faite pour encourager les chercheurs dans cette voie. Mais où l’on se flattait de trouver le vaccin de la syphilis, on ne rencontra, après bien des incertitudes et des équivoques, qu’une arme nouvelle en faveur de la dualité. Le chancre simple est inoculable à quelques animaux, le chancre syphilitique ne l’est jamais. Or pas plus sur ce terrain que sur l’homme, le chancre simple n’est susceptible de donner naissance à des accidents généraux. Vainement Auzias Turenne prétendit-il avoir déterminé chez un singe une éruption constitutionnelle; les loyales dénégations de Langlebert surent faire justice de ces rêveries. Pas plus donc que la prétendue syphilisation avec laquelle elle avait pris naissance, 1 inoculation du chancre simple aux animaux ne pouvait avoir le moindre rapport avec la prophylaxie de la vérole. Cette question, comme on le voit, a singulièrement perdu de son impoi tance, aussi ne lui consacrerons-nous que quelques lignes; tout se borne en ellet aujourd’hui à la simple constatation de quelques faits dépourvus de tout intérêt pratique.

Le chancte simple est inoculable au singe’, c’est, au dire d’ Auzias

DU CHANCRE SIMPLE

Turcnne, l’animal sur lequel il se développe le mieux : forme circulaire, bords taillés à pic, parfois découpés etcomme frangés, fond irrégulier, pointillé, grisâtre, tous Vas signes pathognomoniques du chancre se retrouvent dans les descriptions que nous ont laissées Auzias Turenne et Langlebert. Enfin ces chancres expérimentaux fournissent eux-mêmes une sécrétion virulente, pouvant devenir le point de départ de plusieurs générations d’ulcères caractéristiques. Robert de Welz a établi ce fait en s’inoculant à trois reprises avec plein succès le pus recueilli sur les pustules d’un macaque.

La réceptivité du chat fut particulièrement constatée en 1851, par M. Diday. Ce courageux observateur, après avoir réussi à faire développer une pustule sur l’oreille d’un chat, en transporta le produit sur la face dorsale de son pénis. L’ulcère qui fut la conséquence de cette inoculation ne larda pas à se compliquer de phagédénisme, puis d’un bubon inguinal phlegmoneux, et, en dépit des caustiques les plus énergiques, ce ne fut qu’au bout de plusieurs mois que M. Diday fut enfin délivré de ces complications. Nous avons nous-même, avec succès, tenté d’assez nombreuses expériences sur de jeunes chais. Une particularité que nous tenons à faire remarquer, c’est, que nos inoculations, comme beaucoup d’autres du reste, ont été pratiquées sur la région céphalique, sur les points mêmes .dont on a contesté, chez l’homme, l’aptitude à la chancrellisation : la commissure des lèvres, le nez, les oreilles, les paupières. Or nous avons obtenu de véritables ulcères, extensifs, profonds, à bords irréguliers. L’un d’eux fut accompagné d’une adénite non suppurée considérable. Tous guérirent spontanément, après une durée de quinze jours à trois semaines. Telle n’est pourtant pas la conclusion des essais auxquels se sont livrés MM. Horand et Peuch en 1871. Les ulcérations obtenues par ces observateurs ne leur ont nullement semblé spécifiques, mais simplement de nature traumatique. Aussi, sans nier catégoriquement l’existence du chancre simple chez le chat, ou mieux l’inoculabilité de celte lésion à cet animal, sont-ils amenés à conclure qu’elle ne s’y développe pas aussi sûrement qu’on le croit généralement.

Les mêmes auteurs ont étudié très-complètement les phénomènes qui suivent le transport du pus chancreux sur le chien. Dans quatorze cas ils ont vu les solutions de continuité nécessitées par l’inoculation se comporter comme des plaies simples. Deux (bis seulement les ganglions ont été le siège d’une tuméfaction diffuse, qui a disparu d’elle-même en deux jours. D’ailleurs, une deuxième

SYMPTOMATOLOGIE.

série d’expériences ayant été faite avec du pus de séton recueilli sur des animaux bien portants, les résultats n’ont pas différé de ceux qui avaient suivi la première : aspect des plaies, tuméfaction ganglionnaire, cicatrisation, tout a été semblable. Forts de ces documents, nous pouvons donc affirmer, contrairement aux assertions de certains auteurs, que le chancre simple n’est pas inoculable au chien.

Les inoculations pratiquées sur le lapin ont au contraire donné un résultat nettement positif. Ricordi , de Milan, a rapporté récemment une série d’expériences qui ne sauraient laisser aucun doute. Un fait remarquable, unique jusqu’ici, croyons-nous, leur donne une valeur considérable; dans un cas, un bubon se produisit et le pus de ce bubon, transporté sur un autre iapin, y donna lieu à une pustule caractéristique.

Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur cette question, àlaquellese rattachentencore les noms de Turnbull, Davasse, De Castelnau, Melchior Robert, Basset, Hélot, Bartoli, Cullerier. Disons cependant que ce dernier auteur conteste formellement l’interprétation que nous avons donnée à ces faits. Pour M. Cullerier, le pus déposé dans la peau par la lancette n’y produit aucun effet spécifique, et si les inoculations tentées ultérieurement avec le liquide recueilli sur les petites plaies qui en résultent donnent un résultat positif, c’est grâce à ces mômes parcelles du pus qui s’y sont conservées sans s’y reproduire. Nous sommes loin de contester la justesse de cette manière de voir en ce qui concerne les chancres disparus en cinq ou six jours; mais elle ne nous paraît pas soutenable en présence des ulcérations avec périodes de début et de progrès, telles que M. Didayetmoien avons observé. En tout cas, le fait de bubon virulent, produit par M. Ricordi, est absolument à l’abri d’une pareille objection. Nous nous croyons donc autorisé à conclure que.le chancre simple est inoculable à quelques animaux; ajoutons cependant qu’il s’y développe moins aisément que chez l'homme, qu’il ne présente que peu de tendance à s’étendre et à se compliquer. Le tégument humain, la région ano-génitale surtout, reste donc par excellence le terrain naturel, le lieu de prédilection du chancre simple.

g 3. — SYMPTOMATOLOGIE.

Du cuancre simple consécutif a l’inoculation. — Ainsi que nous l’avons vu, le chancre simple a été bien souvent le résultat d’une inoculation expérimentale. C’est à Iticord, l’ingénieux rénovateur

DU CHANCRE SIMPLE

de cette pratique, que nous devons la connaissance exacte, des phénomènes dus au développement du chancre. Nous nous occuperons donc tout d’abord du chancre d’inoculation, parce qu’il représente, dans des conditions bien définies, la marche typique du mal qui nous occupe.

Et d’abord, comment doit-on pratiquer l’inoculation, et à l’aide de quel instrument ? Beaucoup de praticiens usent de la lancette. 11 faut dans ce cas avoir soin de piquer la peau avec la pointe de l’instrument , à la profondeur de 1 à 2 millimètres tout au plus. La piqûre doit être faite à plat, parallèlement au derme, entre ce dernier, qu’il faut autant que possible respecter, et l’épiderme. Il n’est pas besoin de dire que l’insertion du pus virulent dans la couche conjonctive de la peau, et surtout dans le tissu cellulaire sous-cutané, ferait courir au malade de sérieuses chances de suppuration profonde; on ne saurait prendre trop de précautions contre ce danger. L’inoculation pour être inoffensive doit rester absolument superficielle. Aussi préféronsnous, avec la plupart des syphiliographes anglais, la pratiquer au moyen d’une épingle et substituer la déchirure à la ponction. Après avoir fait saillir entre le pouce et l’index un pli de la peau , nous entamons légèrement le tégument avec la pointe de l’épingle dans l’étendue de 2 à 3 millimètres. 11 est indispensable qu’une rosée sanguine paraisse sur la solution de continuité. Cela fait, avec l’épingle ou un autre instrument, nous recueillons le liquide qui recouvre la surface du chancre, et nous le déposons à plat sur la surface de l’érosion que nous venons de faire. Ce procédé, dont nous avons été à même d’apprécier les effets dans les différents services de l’Antiquaille, présente à notre avis des avantages notables sur le précédent. L’instrument est vulgaire et se trouve aisément partout. Il ne sert qu’une seule fois , on peut donc toujours compter sur la pureté du produit inoculé; le dépôt du liquide s’effectuant à ciel ouvert, on n’a pas à redouter le gonflement inflammatoire ni les fausses pustules dues au soulèvement qui se produit parfois autour du corps irritant; enfin la lésion reste toujours et fatalement très-limitée. Peut-être demandera-t-on pourquoi nous divisons la peau avec l’aiguille avant de l’avoir préalablement chargée de virus; nous répondrons que c’est uniquement pour éviter les conséquences d’une piqûre aux doigts, toujours possible pendant l’opération.

Quant à la région où se doit faire l’inoculation , bien que le chancre puisse prendre , ainsi que nous l’avons démontré, sur tous les points du corps, il n’en est pas moins important de la bien

SYMPTOMATOLOGIE.

choisir. Pour des raisons que nous ignorons , il est avéré qu’il a plus de tendance (voy. page 332) à l'ulcération dans la région fémorale que sur l’abdomen, sur la partie inférieure de l’abdomen que sur la zone ombilicale. Choisissons donc cette dernière, où nous obtiendrons à moins de frais le résultat que nous cherchons. Au reste, contre l’inoculation sur la cuisse, on a fait justement valoir les inconvénients dus à la locomotion. L’inflammation est augmentée; les progrès de la cicatrisation ralentis par ces tiraillements incessants, qui parfois môme ont favorisé le développement de fongosités (Sperino). Enfin, les travaux de M. Le Fort nous l’ont appris, avec les chancres ombilicaux, la cautérisation n’est même pas nécessaire pour en réprimer le développement. Tous ces avantages ne méritent-ils pas d’être pris en considération?

Une fois l’inoculation pratiquée, il faut la protéger contre les violences extérieures, les frottements des linges. On emploie généralement dans ce but un verre de montre dont la concavité est tournée du côté de la peau et que l’on fixe dans cette position entre deux morceaux île diachylon. Cet ingénieux pansement, grâce auquel la lésion se développe sans la moindre altération de sa forme primitive, est assurément préférable au sparadrap directement appliqué sur la peau.

L’inoculation nous apprend qu’il n’existe pas de période d’incubation pour le virus du chancre simple. Dès le premier jour, le point piqué est le siège d’un léger prurit; le lendemain on voit se dessiner une petite auréole rougeâtre inflammatoire qui, même pour des yeux exercés, ne saurait avoir de signification bien positive, car on la voit parfois survenir sous l’inlluence de l’irritation traumatique.

Nous décrivons ici les phénomènes consécutifs à l’inoculation par la lancette, parce qu’ils sont, au début, plus caractéristiques, le dépôt du pus sur une surface à découvert entravant le plus souvent le développement de la pustule initiale. Le troisième jour, l’auréole s’est élargie; à son centre l’épiderme est soulevé par un liquide séro -albumineux louche et transparent, plus tard blanchâtre. Quelquefois on aperçoit au sommet un point d’un rouge obscur produit par un peu de sang coagulé entre les bords de la petite plaie.

Dès la fin du troisième jour, le quatrième jour au plus tard, la lésion a accompli sa première phase de développement. La sérosité est transformée en un liquide franchement purulent. Après avoir passé successivement par les états de vésicule et de vésico-pus-

Iule, elle est devenue une pustule complète. Bientôt la pustule est ouverte, soit spontanément soit par l’opérateur; le pus qu’elle contient est évacué, et on aperçoit alors à découvert une perte de substance de la peau , c’est-à-dire le signe caractéristique du chancre. Toutes les fois que le fond de la pustule présente celle entamure franchement découpée en forme de godet, on peut éliminer avec certitude toute idée d’une affection autre que le chancre; la fausse pustule soulève l’épiderme, elle ne creuse pas le tégument à sa hase.

Le chancre est formé; il va s’accroître en largeur et en profondeur, pendantqu’à son pourtour l’inflammation s’accuse de plus en plus. Le fond en est irrégulier et d’aspect vermoulu, d’une teinte jaunâtre, paraissant comme recouvert d’une pseudo-membrane grisâtre, sorte de matière lardacée que l’on ne peut détacher par le lavage; ses bords décollés et taillés à pic comme à l’emportepièce paraissent à la loupe légèrement dentelés. Le pus sécrété est d’abord très-liquide et presque sanieux , particulièrement lorsque le chancre est couvert de croûtes empêchant la volatilisation de la partie aqueuse du pus; mais le fond reste-t-il exposé à l’air, il devient aussitôt plus dense, gluant et ne tarde pas à se concréter pour donner lieu à une croûte. Ce pus en général mal lié, séreux, roussâtre, plus ou moins chargé de détritus organiques, parfois au contraire d’apparence phlegmoneuse, ne présente à l’œil nu, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, d’autre caractère que le pus des plaies ordinaires ; physiologiquement il en est bien différent, en ce sens qu’inoculé il reproduit un ulcère sui generis , c’est-à-dire un liquide spécifique virulent.

Après avoir parcouru celte deuxième phase, période de progrès, le chancre peut rester un certain temps sans grande modification apparente (état stationnaire), enfin l’amélioration se produit. Les douleurs assez vives d’abord diminuent; du fond du chancre s’élèvent des bourgeons charnus, qui laissent voir à la surface des points rouges de jour en jour plus nombreux; en même temps ce fond s’exhausse, les bords s’affaissent; la zone inflammatoire, l’engorgement du derme et du tissu cellulaire disparaissent peu à peu. En même temps le pus devient épais et crémeux, la cicatrisation commence alors à la périphérie, pour se compléter au centre, après un temps généralement assez court.

En résumé pas d’incubation, début par une pustule, ulcère consécutif à tendance envahissante, sécrétion d’un pus virulent , état stationnaire et enfin transformation et réparation spontanée, tels sont les traits distinctifs du chancre simple. Si nous essayons de le

SYMPTOMATOLOGIE.

caractériser en tant qu’afîection cutanée, la forme primitive de sa lésion nous le fera classer parmi les ectliymas, mais pour tenir compte des phénomènes ultérieurs, nous serons forcé de le définir avec Ricord : un ecthyma à tendance destructive et à pus contagieux spécifique.

Du CHANCRE SIMPLE CONSÉCUTIF A LA CONTAGION. — I. Période de préparation. — Rien n’est plus difficile que de déterminer exactement le temps qui s’est écoulé entre l’apparition d’un chancre et l’acte contagionnant. Les renseignements donnés parles malades, seuls points de repaire dans cette recherche, ne sont la plupart du temps ni assez sincères ni assez éclairés pour créer une certitude. Chacun est tenté d'invoquer une cause vulgaire pour le mal dont il se plaint; soit amour-propre, soit bonté, il n’est presque pas d’individu qui ne s’efforce d’innocenter l’auteur de ses maux, et n’invente à cet effet les théories les plus bizarres. Tel malade, dont le gland est couvert d’ulcérations, arrive parfois à se persuader qu’il en est redevable à un échauffement causé par l’excès môme de sa vigueur, â la résistance des propugnacula, h l’enlacement d’un poil pubien. Enfin, supposé que le malade soit sincère, il faudrait qu’il sût discerner, au milieu des rapprochements le plus souvent multiples, celui qu’il doit accuser. Malgré toutes ces difficultés nous trouvons sur ce sujet d’intéressantes statistiques dues à Fournier et ù Le Fort (voyez p. 350).

Sur 700 malades atteints de chancres mous, plus de 550 auraient vu l’ulcère apparaître dans les huit premiers jours. Encore est-il bon de noter que la plus importante de ces statistiques étant recueillie sur des malades de l’hôpital, on ne saurait faire grand fond sur l’exactitude de leurs assertions, qui ne nous indiquent à tout prendre que le moment où le mal a été constaté par eux et non pas celui où il a réellement commencé. Cette apparente incubation ne serait donc, suivant le mot de Ricord, qu’une période d’inobservation. Cette manière de voir nous paraît surtout applicable aux cas extrêmes cités par Le Fort, à moins qu’on ne préfère y voir des exemples de la prétendue contagion retardée (voir page 333). Le long délai qui précède l’apparition du mal s’expliquerait dès lors par le travail préparatoire nécessaire à la lente formation du foramen contagiosum, et ne serait en réalité qu’un stade d’élaboration insensible et de silence actif de la maladie.

DU CHANCRE SIMPLE

Temps écoulé depuis le coït infectant jusqu' ci V apparition

des accidents .

Jour.

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