‹ Traité pratique des maladies vénériennesChapitre 59 sur 262 · L. Le Fort · texte numérisé non relu

L. Le Fort

A. Fournier.

Total.

II. Période de début — Le chancre simple inoculé à la lancette débute par une pustule; mais quand le pus a été déposé sur une plaie à découvert, c’est une ulcération d’emblée qui se produit. Tels sont les cas le plus communément offerts par la pratique. Cette ulcération présente en petit tous les caractères que nous décrirons comme appartenant au chancre simple complètement formé. La forme varie comme celle de l’érosion sur laquelle elle s’est greffée: tantôt limitée, arrondie et presque miliaire, tantôt allongée, semblable à une fissure, parfois diffuse lorsqu’une balanoposthite ou une éruption syphilitique préexistante a livré un vaste champ au virus. Cependant Rollet a remarqué que dans ce cas la contagion ne s'opérait pas immédiatement sur toute la surface de la solution de continuité. Celle-ci ne se chancrellise que par places, et c’est par l’incessante extension de petits foyers plus ou

SYMPTOMATOLOGIE.

moins nombreux que se forme l’ulcération définitive qui les comprend tous. Ce fait a été particulièrement mis en lumière pendant les expériences du syphiliographe lyonnais, relatives à la greffe du chancre simple sur le chancre induré.

Quelquefois le chancre simple, particuliérement sur les muqueuses, se borne à une simple exulcération effleurant à peine le derme ( forme exulcéreuse ), restant de niveau avec les parties voisines, et en général de peu d’étendue.

Fig. 37.

Chancres simples à forme bulleuse (d’après un moule de la collection

A. Fournier).

Au contraire, le chancre cutanése manifeste habituellement par une pustule ecthymateuse , très- douloureuse , à développement tardif, à base engorgée, entourée d’une zone congestive. A l’aine, quand le chancre se greffe sur des piqûres de sangsues, il présente les plus grands rapports avec le furoncle.

Le début boutonneux, acnèique , folliculaire s’observe également sur la peau, et, s’il faut en croire certains auteurs, lorsque le pus a pénétré dans l’intérieur d’un follicule pileux. Nous ne saurions dire si cette interprétation doit aussi s’appliquer à la forme bulleuse, dont nous ne connaissons qu’un cas observé par Fournier à Lourcinc? Toujours est-il que dans cet unique exemple, les chancres siégeaient sur la face externe de la grande lèvre où les

DU CHANCRE SIMULE

follicules ne manquent pas, et, n’eût été leur contenu franchement purulent, ressemblaient singulièrement à un élément pemphigoïde, (fig. 37).

Quant à la lorm e phlegmoneuse enkystée, dans laquelle le chancre débute d’emblée par un abcès, elle est véritablement fort rare; elle doit être considérée comme l’indice d’une lésion profondément située dans l’épaisseur du derme, et même au sein des tissus sous-cutanés, (Sperino, Ricord.) On voit parfois se produire autour d’un chancre des lymphiles qui donnent lieu à des abcès virulents plus ou moins éloignés; nous croyons que la plupart des prétendus chancres enkystés, quand ils naissent au voisinage d’un chancre préexistant, ne reconnaissent pas d’autre origine ; ce ne sont donc pas des chancres à proprement parler.

Quoi qu’il en soit et si variées que puissent être à leur début les formes diverses de lachancrelle, ces différences s’effacent bientôt, et le terme commun auquel elles aboutissent est l’ulcération, dont nous allons maintenant passer en revue les caractères.

111. Période d’état. — C'est à partir du cinquième jour que l’on peut considérer le chancre simple comme parvenu à sa période d’état.

Pendant un temps variable il présentera donc tous les caractères d’un ulcère à suppuration très-abondante, très-contagieuse, et tendra incessamment à s’agrandir.

Sa forme est en général circulaire, à moins qu’elle n’ait été subordonnée à celle de quelque lésion préexistante : ulcération, fissure, etc., ou bien que, en raison de la situation des parties, son extension ait plus de tendance à se faire dans un sens déterminé que concentriquement; les chancres du fourreau par exemple présentent régulièrement la forme d’un ovale allongé de haut en bas, parce que, dans la position ordinaire de la verge, le pus qu’ils sécrètent se ramasse à la partie inférieure de l’ulcère, et que c’est parla qu’il gagne de proche en proche. La réunion de deux chancres voisins n’altère pas moins leur forme primitivement arrondie; c’est ce qui arrive pour les chancres occupant à la fois la rainure et la partie voisine du prépuce, et qui franchissent le collet du gland pour se reproduire symétriquement sur cet organe.

Les bords du chancre mou sont sinueux et présentent à la loupe une série de petites dentelures. Loin de descendre par une pente douce de la surface de la peau au fond du chancre, l’ulcération entame franchement toute leur épaisseur. Bien plus, comme les tissus cellulaires sous-cutanés ou sous-muqueux offrent moins

SYMPTOMATOLOGIE.

de résistance au processus destructeur que la solide charpente du derme, le progrès se fait surtout dans le tissu sous-dermique, en sorte que les bords ne sont pas seulement entamés. à l'emportepièce, mais taillés à pic et même décollés.

Quand les bords d’un chancre sont saillants et entourés d’un liséré rouge violacé, en forme d’auréole, c’est l’indice de leur décollement, la marque de leur destruction prochaine. Les fusées du chancre mou s’étendent quelquefois fort loin ; deux ulcères peuvent se rencontrer par leur fond, avant que leurs bords soient arrivés en contact.

Le fond du chancre mou présente un aspect irrégulier et comme vermoulu, il est recouvert par une fausse membrane grisâtre, pultacée, d’aspect couenneux, sorte de détritus ou de bouillie organique, qui persiste pendant toute la durée de la période d’état. On y trouve, quand on l’examine au microscope, des fibres élastiques du derme et du chorion, de nombreux amas amorphes, débris plus ou moins altérés de la membrane tégumentaire, enfin des globules de pus (Cusco).

Quant à la base du chancre, elle présente un caractère négatif d’une très-haute valeur; elle ne diffère pas de celle d’une plaie vulgaire. Aussi ne saurait-on dire qu’êllc est molle; cette qualificatif! ne lui est applicable que lorsqu’on la compare à celle du chancre infectant. Comme dans une plaie ordinaire, elle est quelquefois dure, quand l’inflammation a déterminé un engorgement à sa périphérie, ou lorsque les tissus présentent eux-mêmes une certaine densité; mais la dureté n'est pas l’induration ; entre la consistance chondroïde du sypbilome et l’empâtement résistant qu’offre parfois le chancre simple, un doigt exercé saura toujours constater une différence. C’est là un des premiers signes que le praticien doive interroger; mais, disons-le, l’exercice seul rendra son jugement, non pas sans appel, car dans certains cas il est peu de problèmes pathologiques qui imposent une plus grande réserve, mais du moins suffisamment probable. Outre les obstacles naturels que nous avons mentionnés, il faut encore compter avec les déformations artificielles, pathogénétiques , que tant de malades font subira leur ulcère. 11 est bien peu de chancres en effet qui aient échappé aux spécifiques les plus en vogue de cette pharmacopée populaire dont le nitrate d’argent, le jus de citron, l’alun, le tannin, l’extrait de saturne, voire même la cendre de pipe, font habituellement les frais. Or l’irritation causée par ces topiques transforme la surface du chancre, comme elle le ferait du reste de toute autre plaie, au point de la rendre méconnaissable,

JULUliN. 23

DU ('.HANCHE SIMPLE

el siirlout la double d’une couche résistante plus ou moins épaisse. Tels sont également les effets de la plupart des caustiques. Le chlorure de zinc, la potasse, les acides nitrique, sulfurique, mais surtout le chromate de potasse et le sublimé, déterminent de réelles indurations qui bien souvent en ont imposé aux praticiens les plus exercés.

Un des traits caractéristiques du chancre simple est de fournir une abondante suppuration. Au dire de Lee, ce fait seul suffirait à le distinguer du chancre infectant, sur la surface duquel, à moins d’irritation anormale, aucun globule purulent ne serait jamais rencontré. Quoi qu’il en soit, le pus, qui quelquefois est mal lié, sanieux, mêlé de sang, ne présente objectivement aucune particularité propre à le faire reconnaître; l’inoculation seule peut en révéler l’origine, la nature, les propriétés ; à cette période de la maladie, il constitue en effet le pus fort des syphilisateurs. Desséché, il se concrète en une croûte verdâtre ; adhérente au début, cette croûte ne tarde pas à être soulevée, puis détachée par les liquides incessamment sécrétés à la surface du chancre.

Le chancre simple n’occasionne pas en général de vives douleurs , mais il est sensible aux attouchements, aux pressions, aux tiraillements, qui déterminent facilement des hémorrhagies à sa surface. M. Diday, qui plus que personne a autorité sur ce point, a noté la sensation plus ou moins forte, mais toujours perceptible pour le malade un peu attentif, d’un rongement qui revient par intermittences.

La durée de la période d'état , quand le chancre est abandonné à lui-même, est des plus variables. 11 est rare qu’elle soit moindre de quatre semaines; elle peut se prolonger plusieurs mois et même plusieurs années. Mais la marche extensive ne persiste pas invariablement pendant toute celte durée; après un temps difficile à préciser, elle subit un arrêt, el les dimensions du chancre restent stationnaires soit en surface soit en profondeur. L’état dans lequel se trouve le chancre, qui n’éprouve d’ailleurs dans ses autres symptômes aucune modification, a été considéré comme un état intermédiaire précédant la période de réparation, dont nous allons maintenant nous occuper.

IV. Période «le déclin. Réparation. — Quand 1 ulcération CCSSO de s’étendre; quand ses bords devenus plus réguliers sc recollent et s’affaissent ; quand, perdant l’aspect pseudo-membraneux, le fond se recouvre de bourgeons, s’exhausse et se comble, on peut être sûr que le chancre simple est entré dans une phase de répara-

SYMPTOMATOLOGIE.

Lion, et que, à moins de complication, il aura bien vile atteint sa

guérison.

De tous ces heureux symptômes, il n’en est pas de plus significatif que l'état des bords. Plus de tuméfaction, plus d’irrégularités, plus de ces dentelures, indices certains d’une marche envahissante, plus de rougeur inflammatoire, plus de teinte violacée livide, présages de désorganisation. Le travail proliféraleur a raison du processus destructif; la force plastique, qui d’abord n’avait pu lutter contre la dissolution moléculaire, l’emporte maintenant; la réparation se fait donc et se fait vite.

Toutefois il ne serait pas exact de dire que le chancre s’est transformé spontanément en une plaie simple. Les expériences suivantes de Fournier nous ont en effet appris que, tant qu'il y a du pus à la surface de la plaie, celle-ci reste à l’état d’ulcère spécifique, inoculable.

INOCULATIONS FAITES AVEC DU PUS IlÉSULTATS RESULTATS

Page 1