FEMMES
SEXE non désigné.
TOTAL
Levre supérieure
Lèvre inférieure
Commissure
Les deux lèvres
Siège non spécifié
Total
D’après ces chiffres, il semble que les chancres de la lèvre inférieure s’observent chez la femme plus souvent que ceux de la lèvre supérieure. Ce n’est point là chose étonnante, si l’on songe que cette dernière est notablement moins exposée que l’autre aux gerçures et aux érosions, qui sont si favorables à l’introduction des agents contagieux. En outre, il n’est point illogique de supposer à ce fait une raison analogue â celle que nous avons
ÉTIOLOGIE.
proposée, pour expliquer la plus grande fréquence des chancrelles de la fourchette.
Chez l'homme, les deux lèvres payent un égal tribut.
Signalons encore les chancres du sein, presque tous che2 des nourrices. Leur proportion de 11 sur 270, soit à peu près 1 sur 27, peut paraître exagérée, même au point de vue de la pratique hospitalière; mais nous ferons remarquer que la plupart de ees statistiques remontent à une époque déjà éloignée, et où l’on connaissait mal la contagion des accidents secondaires. Beaucoup de médecins n’hésitaient pas à confier un enfant syphilitique à une nourrice saine; aujourd’hui, grâce aux travaux de Langlebert et de Rollet, les victimes de l’allaitement sont certainement en plus petit nombre. Le chancre du sein ne s’observe guère que chez la femme; cependant il n’est pas très-rare de le voir se développer sur le mamelon, chez des hommes qui l’ont reçu des lèvres de leur maîtresse.
Un point bien souvent frappé chez la femme est l’anus; exposé à tous les contacts, et d’autre part recevant les sécrétions qui s’écoulent du vagin, il peut donc être souillé, soit par contagion directe, soit par contagion indirecte, tandis que le premier de ces deux modes s’observe seul chez l’homme. Rien de plus frappant que les différences que l’on constate entre les proportions relatives de ce chancre dans les deux sexes. Chez l’homme, sur notre total de 1700, porté à 2171 par l’adjonction de â71 nouveaux cas de Fournier, nous ne comptons que 19 (1 3 — 6) ulcérations primitives de l’anus, soit une sur 119 chancres syphilitiques. Chez la femme, en ajoutant aux 270 cas énumérés plus haut 203 cas de Fournier, nous nous trouvons en présence d’une somme de 39 (25-f-lâ) sur l\ 73, ce qui nous donne 1 sur 12,
Sur les chancres génitaux nous n’aurions qu’à répéter ce que nous avons dit précédemment (voyez pages 322 et 323) à propos de la localisation des chancrelles.
Nous appellerons particulièrement l’attention sur la singulière immunité du vagin, plus marquée encore pour le chancre huntérien que pour le chancre simple. Pas un cas, en effet, n’est signalé dans notre tableau statistique.
Pour les chancres du col, les tableaux de Martin, Carrière et Bureaux sont certainement en défaut, fait qui n’a pas lieu de nous sui prendie, attendu que lechancre cervical passe souvent inaperçu, soit à cause de son siège caché, soit en raison de son évolution lapide. N oici du reste, à ce propos, une statistique empruntée à A. h oui nier, et sur 1 exactitude de laquelle nul doute ne saurait
être élevé; elle servira également de correctif à la nôtre en ce qui concerne les chancres de la région clitoridienne, dont un seul exemple a été noté.
VI. — Chancres génitaux de la femme. Statistique de A. Fournier,
2û9 cas.
Grandes lèvres Tl 4.
Petites lèvres 55
Fourchette 38
Col utérin 13
Région clitoridienne 10
Entrée du vagin 9
Méat urinaire 7
Commissure supérieure de la vulve 2
Vagin 1 douteux.
Ainsi les chancres cervicaux viendraient comme fréquence au quatrième rang, immédiatement après ceux de la fourchette. Encore peut-on supposer ce chiffre de 13 au-dessous de la réalité, Fournier n’ayant compris dans ce relevé que les ulcérations dont le caractère était absolument certain; il y a lieu de supposer que ce nombre eût pu être grossi de quelques faits dont le diagnostic fût réservé.
Nombre «les chancres syphiliti«iues. — Autant de portes auront été ouvertes à la substance contagieuse, autant de chancres apparaîtront. Mais ces lésions,- généralement d’origine contemporaine, une fois développées, leur nombre reste invariable; jamais on ne voit leur sécrétion s’inoculer au porteur et donner lieu à des chancres de voisinage ; nous savons en effet (voyez page 529) que la réceptivité du sujet n’existe plus à cette époque. Son organisme entier, saturé du principe 'nocif, est devenu réfractaire à toute nouvelle contagion de môme nature. Le chancre induré, a-t-on dit, est toujours solitaire, tandis que le chancre mou est multiple; cette proposition n’est pas exacte. Tous deux peuvent être solitaires, tous deux peuvent être multiples ; mais le second est moins souvent isolé, parce que son évolution s’accomplit rarement sans le développement à sa périphérie de chancres successifs dont le nombre peut être illimité, tandis que le premier est dénué du pouvoir de se reproduire sur le terrain où il a pris naissance.
C’est surtout quand on le compare à celui de la page 332, que le tableau VII, où nous avons réuni 1 A79 cas de chancres syphilitiques, présente un réel intérêt. Nous ferons d’abord remarquer
VII. — Tableau comparatif des chancres syphilitiques isolés et multiples.
1479 cas.
ÉTIOLOGIE
que, sauf un cas où 19 se développèrent en même temps sur le même sujet, leur nombre ne dépasse guère cinq ou six. Sur h 93 cas Turati n’en a pas vu un seul où il se soit élevé au-dessus de 8. — Or, sur 701 cas de chancre simple, 12 sont remarquables par leur nombre qui s’élevait à plus de 20. Calculant ensuite quelle est la proportion pour 1000 des cas de chancres indurés multiples, nous la trouvons égale à 332. La même opération, pratiquée pour les chancrelles, nous donne 771 sur 1000. Comme on le voit, les divergences sont considérables; je ne crains pas de dire cependant que mon observation personnelle me porterait à les considérer comme plus accentuées encore. La statistique de Turati, d’ailleurs, qui mentionne un égal nombre de chancres solitaires et de chancres multiples, s’éloigne notablement de celles des praticiens français.
■ g 3. — NATURE.
La syphilis, affection générale suscitée par l’introduction dans l’organisme d’un contagium morbigène particulier, doit être rangée dans la classe des maladies infectieuses, appelées aussi zymotiques. Le principe délétère, dont elle émane, est un agent spécifique, parce que, dénué du pouvoir de se développer spontanément, il se multiplie dans des conditions nettement déterminées, constamment les mêmes, et toujours à la suite d’une contagion. J’ajoute que ce n’est pas un poison, car les poisons, agents chimiques, produisent des efTets proportionnés à leur dose, ce qui n’est point le fait de la syphilis. Ce n’est pas davantage un venin, attendu que les venins sont constitués par les humeurs physiologiques de certains animaux, et que le contagium syphilitique est essentiellement pathologique et particulier à l’homme. C’est un vmis.
Les virus sont les produits d’une sécrétion morbide accidentelle, et présentent la propriété de déterminer par leur action une série constante de phénomènes, ayant pour effet leur propre reproduction. Nous avons assez longuement insisté plus haut sur la marche cyclique de la vérole et le caractère contagieux de ses lésions, pour qu’il soit inutile de démontrer à nouveau que tels sont bien les traits distinctifs de l’infection qui nous occupe. Pour nous, l’agent de transmission de la syphilis est donc un virus, et la syphilis une maladie virulente , comparable pour beaucoup de points à la vaccine, à la variole, au charbon, à la morve et à la rage.
Essayons de pénétrer sinon la nature, du moins les effets intimes de cette intoxication.
NATURE
Le virus syphilitique ne porte pas indifféremment son action sur tous les tissus; primitivement du moins ses lésions ont pour siège exclusif ce vaste réseau de substance conjonctive qui enlace le corps entier, double en si grande abondance les enveloppes cutanées ou muqueuses, entre pour une si large part dans la constitution des tendons, du périoste, des os, des vaisseaux, des muscles, des membranes, et, pénétrant dans Lin limité des organes, soutient les éléments propres des parenchymes. Grâce aux travaux de Remak, qui nous ont appris la genèse distincte de cette substance conjonctive, nous pouvons donc dire que la syphilis est une maladie spéciale au feuillet moyen du blastoderme et au feuillet conjonctivo-vasculaire.il est moins facile de définir exactement les processus morbides dont le virus syphilitique est, sinon la cause essentielle, du moins l’occasion indispensable. Reconnaissons-leur cependant immédiatement un caractère général d’une grande valeur, c’est de ne point tendre directement à la suppuration.
Est-ce adiré qu’ils n’y aboutiront jamais? Assurément non! L’irritation périphérique déterminée par le développement des lésions suffit à amener un résultat contraire; la lésion elle- même, dans certains cas, pourra fournir une abondante prolifération de globules purulents : mais il n’en sera jamais ainsi, si elle évolue spontanément à l’abri de toute irritation artificielle, de toute complication extérieure.
Au point de vue anatomo-physiologique, ces lésions sont de deux ordres : les unes se manifestant par des hyperémies et de simples exsudations, ce sont celles que l’on nomme communément lésions secondaires; les éruptions cutanées et muqueuses, les fluxions périostiques, les congestions éphémères des organes internes rentrent dans celte première catégorie. Les autres se caractérisent par le développement de tubercules et comprennent le chancre primitif et les accidents tertiaires, depuis ceux qui se présentent sous l’apparence de tumeurs jusqu’aux vastes ulcérations qui sont la conséquence si fréquente de la nécrobiose de ces tissus. Tel
Îest le principe de la classification proposée par Baerensprung. Parlant d’une donnée analogue, Virchow divise les manifestations de la syphilis en deux groupes. L’un d’eux se rapporte aux lésions actives ou irritatives , et englobe les inflammations, les néoplasies; l’autre aux lésions passives, marasme, cachexie, avec leurs conséquences, les dégénérescences viscérales.
Plus clairement encore nous dirons que les lésions de la syphilis reconnaissent pour origine les modes pathologiques suivants beaucoup moins distincts en réalité qu’en apparence : 1° l 'hypérémie
avec ou sans exsudation (période secondaire); 2° la néoplasie, spécifique ou non, c’est un point que nous aurons à étudier ultérieurement, qui aboutit au tissu désigné par Wagner sous le nom de syphilôme : le syphilôme qui forme la base du chancre au début de l’infection et les gommes dans la période tardive; 3° enfin Y hyperplasie conjonctive et la dégénérescence amyloïde que l’on rencontre pendant toute la durée de la période tertiaire, mais surtout dans sa phase ultime ou de cachexie, celle qui a reçu de quelques auteurs la dénomination de période quaternaire.
Examinés à un autre point de vue, celui de la clinique, les effets du virus doivent être distribués suivant l’ordre chronologique. Basant sa célèbre classification sur le caractère prédominant de la maladie à diverses époques de son évolution, Ricord lui reconnut trois périodes : la primitive marquée par l’ulcération chancreuse; la secondaire commençant dès l’apparition des premiers symptômes généraux, accidents superficiels auxquels il assignait pour siège exclusif la peau, les muqueuses et leurs annexes; la tertiaire plus tardive, caractérisée par le développement de gommes, lésions graves, profondes et atteignant de préférence les tissus fibreux, osseux, musculaires. En ajoutant à ces trois premières une période quaternaire (Bazin) destinée à englober les manifestations viscérales gommeuses ou sclérosiques, nous aurons rangé dans un tableau complet et, il faut bien le reconnaître, assez fidèle dans bon nombre de cas, tous les symptômes de la syphilis. Aussi la classification si claire, si simple de Ricord eut-elle un immense retentissement et aujourd’hui.encore est-elle conservée par beaucoup d’auteurs. Malheureusement l’observation devait lui infliger plus d’un démenti; si régulière, si périodique qu’elle soit, la marche de la syphilis ne s’accommode point d’un programme aussi invariable ; il est bien vrai que les poussées congestives qui succèdent immédiatement au chancre frappent la peau et les muqueuses; mais les os, les muscles, les viscères, l’encéphale même ne sont point à l’abri de leurs atteintes ; et que de fois ne voit-on pas les plus graves lésions dites tertiaires prendre d’emblée la place des plus innocentes éruptions !Quc deviennent dès lors les catégories si distinctes instituées par Ricord? Au double point de vue et de la chronologie et de la topographie, elles sont manifestement en défaut. Le principe même qui a dicté celte classification doit donc être rejeté comme entaché d’inexactitude. Nous n’admettons pas davantage une autre division purement chronologique due à Sigmund. En revanche celle de Lancereaux nous semble fort acceptable, k la condition de la compléter. Frappé des analogies que
NATURE
présente la syphilis avec quelques affections virulentes, les fièvres éruptives, par exemple, cet auteur lui reconnaît les quatre périodes suivantes: 1° incubation ; 2° éruption locale ou accident primitif seul; 3° éruption générale ou accidents secondaires; /j° productions gommeuses ou accidents tertiaires, auxquels nous ajouterons une cinquième période comprenant les dégénérescences ultimes non spécifiques, cirrhose, état amyloïde qui frappent les viscères. De plus, bien que leur séparation soit fort logiquement déduite, nous croyons que la réunion des deux premières périodes est commandée par les besoins de la nomenclature; si l'habitude prise d’appeler accidents secondaires les éruptions générales éphémères qui suivent l’ulcère initial est assez puissante pour que l’on continue à les désigner sous ce nom, il y aurait inconvénient réel à leur donner, en réalité, un numéro d’ordre différent. Notre classification basée sur la clinique est donc la suivante :
1° Accident primitif comprenant l’incubation et l’éruption locale;
2° Éruption générale ou accidents secondaires ;
3° Productions gommeuses ou accidents tertiaires ;
l\° Cachexies et dégénérescences viscérales ou accidents quaternaires.
ÏNous rappellerons que cette dernière période, où toute contagiosité en même temps que toute trace de spécificité semblent
I s’être évanouies, n’est point directement engendrée par la vérole. Nous ajouterons même que la troisième n’est nullement une conséquence nécessaire de l’infection, bien que nous ne prétendions pas, à l’exemple d’Hermann, de Lorinser et des antimercurialistes, que la thérapeutique ait plus de part à sa production que le virus : opinion fausse de tous points et en désaccord avec les données les mieux établies de l’observation. Les deux premières périodes seules sont fatales.
Hevenons maintenant sur quelques particularités propres au virus. S’il est un fait avéré, c’est que, pendant la période secondaire au moins, le sang est contagieux; le virus s’y trouve donc mêlé, et fatalement s’y multiplie. Est-il possible de déterminer sur quel élément de cette humeur il s’est fixé? Le raisonnement, à défaut de l’observation directe, permet d’établir sur ce point quelques conjectures. Nous rappellerons d’abord que, dans les expériences d’inoculation faites avec le sang, la réussite n’a été obtenue que lorsque l’on a fait agir ce liquide pourvu de ses glo-
bules; aussi la coagulation qui les soustraitdans une certaine mesure au contact direct de l’orifice d’absorption semble-t-elle mettre obstacle à la contagion. D’autre part Lancereaux fait remarquer que la transmission de la syphilis d’une mère infectée dans le cours de la grossesse au fœtus est, dans l’espèce, un accident relativement rare, ce qui ne serait pas sans doute si le sérum servait de véhicule au virus; cet argument nous semble plausible. Aussi croyons-nous que l’on peut admettre, sinon comme démontré, du moins comme probable, la localisation du virus sur les globules.
Resterait à suivre cet agent dans ses différentes manières d’élre et à rechercher par quelle métamorphose on peut expliquer ses épuisements périodiques, auxquels succèdent à échéances si variables sa revivification, puis enfin son élimination. Bornons-nous à signaler ici combien l’hypothèse d’un parasite à génération directe ou à génération alternante peut offrir de ressources pour une pareille explication. Je sais bien que Virchow croit donner la clef de ces problèmes en assignant aux ganglions lymphatiques le rôle de réservoirs dans lesquels se multiplierait le virus de manière à déterminer une nouvelle explosion de symptômes i qui, d’abord critiques et dépuratoires pourraient redevenir eux-mêmes infectants »; mais ce n’est encore là qu’une vue de l’esprit. Comme la morve, comme la pustule maligne, le jour n’est pas loin peutêtre où la syphilis nous sera enfin connue dans sa nature essentielle, mais il faut bien confesser notre ignorance actuelle; le double phénomène de la déchéance temporaire et .de la disparition définitive du virus. est la pierre d’achoppement de toutes nos doctrines contemporaines, si rationnelles qu’elles soient.
Nous sommes moins embarrassés en ce qui concerne le début de l'infection. Sur ce point les données de l’analogie aussi bien que celles de l’expérimentation et de la clinique sont assez concordantes pour autoriser des déductions moins incertaines. Et d’abord l’absorption du virus est-elle immédiate? A cette première question nous n’hésitons pas à répondre par l’affirmative. Voici quels sont les arguments sur lesquels nous nous basons. LeDrX..., spécialiste éminent, portait sur un doigt une petite érosion saignante; un chancreux étant venu le consulter, M. X... eut soin, pendant l’exploration de l’ulcère, qui était situé sur la face supérieure du gland, de tenir le doigt blessé écarté en arrière, mais au bout de quelques minutes il constata la présence d’un second chancre sur le scrotum, juste au contact de la solution de continuité qu’il avait voulu préserver. Dès qu’il s’cn aperçut, M. X... recourut aux ablutions les plus complètes, les plus attentives et s'efforça de re-
NATUKE.
jeter hors de la plaie tout ce qui avait pu être déposé à sa surface. Ce fut en vain ; bien que quelques minutes h peine se fussent écoulées, le cheminement du virus avait eu le temps de se produire, et l’infection suivit son cours. Ce fait que la situation scientifique de son auteur met au-dessus de toute contestation, établit catégoriquement, ce nous semble, que l’absorption commence en môme temps que l’acte contagionnant s’accomplit. Dès ce moment le virus circule avec le sang et va s’y multipliant. La première conséquence de cette prise de possession de l’organisme est sa saturation, phénomène latent, qui se produit de quinze à vingt jours après la contagion et constitue un nouvel ordre de preuves pour le fait que nous avançons. %
Viennent enfin les considérations tirées de l’analogie. L’absorption et l’infection sont généralement rapides après l’inoculation des virus. En 18/i8, Renault (d’Alfort) inocula treize chevaux avec le virus morveux ; chez tous la piqûre fut cautérisée au fer rouge à des époques de plus en plus rapprochées du moment de la contamination, et variant de quatre-vingt-seize heures à une heure. Tous cependant furent atteints de la morve et succombèrent. Mêmes expériences furent faites sur le virus de la clavelée ; vingtdeux moulons inoculés furent cautérisés au bout de trente, vingt, quinze, dix et même cinq minutes, sans que l’infection put être enrayée. En 1863, Aimé Martin mit en évidence le même fait pour la vaccine ; sur sept enfants les piqûres par lesquelles avait été introduit le virais furent cautérisées après les laps de temps suivants: une heure, une heure et demie, deux heures, trois heures, dix-neuf heures et vingt heures. Chez aucun il 11’y eut de bouton vaccinal; cependant, quand ils furent revaccinés, au bout de quelques jours, on n’obtint de résultat positif que chez un seul, celui qui avait été cautérisé après trois heures; une pustule parut après une incubation de quinze jours. D’autres faits de Monneret témoignent encore dans le môme sens. Ils sont basés sur l’inoculation itérative de la vaccine. Monneret inoculait une première fois et réinoculait au bout de quelques jours. Dans quatorze cas, il pratiqua cette seconde opération deux fois au huitième jour, une fois au septième, trois fois au sixième, deux fois au cinquième, une fois au quatrième, quatre fois au troisième et une fois au deuxième jour de la première. Deux boutons légitimes seulement se développèrent après revaccination au deuxième jour. La conclusion nécessaire de ces faits est que, pour les virus dont nous venons de nous occuper, la réceptivité est éteinte bien avant l’apparition des accidents éruptifs;
JÜLLIEN. 35
l’infection n’est donc en rien subordonnée au développement d’un travail local qui peut manquer à la rigueur, et qui n’est dans tous les cas qu’une manifestation de la maladie déjà généralisée.
C’est assurément formuler une hypothèse séduisante que d’appliquer ces données au principe contagieux syphilitique. N’est-il pas rationnel de croire que ce virus introduit dans les tissus est rapidement, pourrie pas dire immédiatement absorbé; et que, pendant la période dite d’incubation, il se multiplie au sein de l’organisme jusqu’à ce qu’il y devienne assez abondant pour déterminer, de concert avec le processus de germination locale indéniable qui s’accomplit au point inoculé, le développement’de cette néoplasie si faussement nommée chancre infectant. Le chancre ne serait dès lors qu’un symptôme, une lésion à la fois primitive et secondaire, un accident purement contingent; car on pourrait à la rigueur, bien que ce fait n’ait jamais été constaté, supposer le virus directement introduit dans le sang indépendamment de toute contamination tégumentaire, par conséquent sans lésion locale, et la syphilis n’en existera pas moins. L’opinion que nous soutenons ici a été singulièrement exagérée par Gusco, qui ne croit le chancrc possible que lorsqu’il y a, au point d’inoculation, combinaison d’une lésion locale indépendante de la syphilis (herpès, gerçure, coupure, morsure, brûlure). Assurément il y a là erreur; mais cette erreur, à tout prendre, est moins considérable, plus rationnelle tout au moins, que celle des auteurs qui soutiennent encore que l’infection se fait par le chancre. Cette dernière opinion a trouvé de nos jours deux représentants éminents, Kuss (de Strasbourg) et Albert Reder (de Vienne).
Le premier, dont nous trouvons les idées exposées dans les thèses de Dumas (1866) et Vidal (1868), rejette l’absorption du contagium et ne croit pas à la présence du virus dans le sang. Selon cet auteur, la syphilis, maladie du tissu connectif, se propage de proche en proche à la périphérie du chancre dans le tissu cellulaire. D’abord locale, quand le chancre paraît, puis régionale, elle devient enfin générale, semblable à un incendie envahissant une forêt. Une opinion analogue, on se le rappelle (voyez page 677), avait déjà été émise par Boerhaave et Van Swielen*
Pour le professeur Albert Reder, la vérole est une airection essentiellement métastatique. Du néoplasme chancreux se détachent des parcelles de tissu qui deviennent à leur tour de nouveaux foyers dans les ganglions. Les éruptions cutanées elles-mêmes, consécutives au transport de la matière, peuvent devenir les points de départ de nouveaux rayonnements morbides, par un pro-
NATURE
cessus mécanique ayant les plus grands rapports avec l’embolie.
Ces hypothèses, ingénieuses sans doute, niais nées d’idées théoriques fort contestables, trouvent, croyons-nous, leur réfutation dans les faits très-nets et très-précis que la clinique et l’expérimentation nous ont fournis et que nous avons consignés plus haut.
De la syphilis chez les animaux.— 11 est peu de syphiligraphes qui n'aient tenté de transmettre le chancre induré aux animaux. Cependant si, dans quelques rares circonstances, une ulcération éphémère ou une papule en réalité insignifiante ont paru succéder à l’inoculation d’une matière, dont le caractère spécifique n’avait pas toujours été bien nettement déterminé, aucun fait probant n’a été rapporté touchant la production d’accidents généraux. Jusqu’ici la syphilis est donc restée absolument spéciale il l’espèce humaine.
En ce qui concerne le sinye, nous ne reviendrons pas sur les recherches d’Auzias-Turenne, exposées précédemment. La dualité nous a prouvé qu’elles n’avaient porté que sur lecontagium de la chancrelle, et nous savons que les prétendus accidents généraux que cet expérimentateur croyait avoir fait naître ne furent jamais appréciables que pour lui seul. — Scs inoculations sur les chats n’entraînèrent pas davantage la conviction; en vain leur reconnut-il chancres, plaques muqueuses, alopécies, et crut-il pouvoir saisir chez ces animaux les règles de la transmission héréditaire; en vain le docteur Vcrnois confirma-t-il ces vues en rapportant l’histoire d’un chat de l’hôpital du Midi mort d’ulcérations buccales et d’exostoses pour avoir léché les linges à pansement des malades syphilitiques. Trop d’expériences négatives entre les mains de Ricord, Diday, Langlcbert, Horand et Peuch sont venues démentir ces observations, pour qu’il soit possible aujourd’hui de leur accorder la moindre créance. — Nous en dirons autant du chien. Aux auteurs qui se sont flattés de lui avoir transmis la syphilis, nous opposerons les faits négaLifs trèsnombreux de Velpeau, Bretonneau, Horand et Peuch, et cette assertion de Bouley, que « les lésions produites dans ces circonstances, chez les chiens, n’offrent pas de différences avec ces ulcères que l’on observe si fréquemment aux oreilles de certains chiens de chasse. » — 11 en est de même chez les chevaux , ajoute cet observateur, non cependant sans laisser planer quelques doutes sur la maladie du coït, affection vénérienne fréquente chez ces animaux. Cette maladie du coït, nommée aussi ulcération épizootique, typhus vénérien par les vétérinaires français, maladie de la monte par les Allemands, n’est connue que depuis 1796,
époque où Ammon l’observa dans le Nord de la Perse; elle s’est répandue depuis dans presque toute l’Europe, surtout en Russie; et dans l’Afrique, en Algérie. Elle débute par des ulcères sur les parties génitales; éruptions cutanées, affections nerveuses, paralysie, et mort lente, telles sont ses conséquences ultérieures. En 18/4-9, Ballardini a décrit ce mal sous le nom de syphilis des chevaux; de son côté Merche, qui l’a observé en Algérie, croit pouvoir en expliquer la fréquence par le préjugé très-répandu chez les Arabes, que pour se guérir de la” vérole il suffit d’avoir des rapports avec une jument. Cet auteur a cité quelques faits à l’appui de cette manière de voir. Notons que le mal du coït, au dire de Bouley, 11e serait point transmissible par la lancette; c’est là un point d’une importance capitale. Ajoutons enfin qu’Horand et Peuch ont échoué en inoculant le pus syphilitique au mulet. Assurément la question ne saurait être aujourd’hui considérée comme complètement résolue ; il est certain que cette maladie peut-être vénérienne, et dont le caractère contagieux semble peu contestable, prête à de singuliers rapprochements avec la syphilis; scientifiquement, cependant, nous ne sommes pas en droit de conclure.
L’immunité du mouton et du lapin a été mise hors de doute par les expériences déjà anciennes de Velpeau et Bretonneau.
Nous devons à Legros et Michot d’intéressantes observations sur la réceptivité des rats et des cochons d'Inde. Nulle chez les premiers de ces animaux, elle serait assez marquée, s’il faut en croire ces auteurs, chez les seconds. Un fragment de la base indurée d’un chancre ayant été inséré sous la peau de quatre de ces animaux, une ulcération se produisit sur deux d’entre eux au bout de 12 jours. Un seul put être conservé; l’ulcération atteignit chez lui le volume d’une pièce de deux francs et s’accompagna de pléiade ganglionnaire ; consécutivement il donna des signes de tristesse et de souffrance générale. A quelles réserves n’est-on pas tenu en face de cette observation unique jusqu’ici, et dont le sens exact ne nous est nullement connu?
Les recherches les plus récentes (187Zi) qu’ait inspirées la question qui nous occupe sont ducs à Beniamino Carenzi (de Turin), et sont relatives à la transmission de la syphilis aux animaux de l’espèce bovine. Le cas le plus probant sur lequel, d’accord avec la Commission de vaccine de Turin, cet auteur fonde des conclusions positives, a été de la part du professeur Gambcrini (de Bologne) l’objet d’une interprétation diamétralement opposée. Il s’agit d’une génisse qui fut inoculée avec du pus recueilli sur un chancrcux
atteint d’ulcères multiples. Au 59e jour parut au niveau des cicatrices déterminées par les piqûres, une petite crôte rouge; au 90e les mômes points sont devenus le siège de papules cuivrées; induration de la glande mammaire du côté correspondant. 1 78 jours après l’inoculation, éruption de plusieurs autres papules sur le reste dû corps., chute des poils sur les côtés du cou et du dos. Enfin, au bout de 229 jours, tous ces symptômes disparaissent, et la santé générale qui avait un peu souffert se rétablit. Au 131e jour le docteur Giacomini pratiqua sur une jeune fille une inoculation avec le détritus des premières papules de' la génisse. Il en résulta au bout d’une semaine deux petites papules trèsnettes, de couleur cuivrée, identiques à celles qui s’étaient montrées chez cet animal. Malheureusement celte femme fut perdue de vue, et l’observation reste forcément incomplète.
Selon Gamberini, le malade qui fournit le pus pour la première inoculation, et qui présentait plusieurs ulcères, n’était atteint que de chancrelles; la génisse ne souffrit pas d’accidents généraux, et, si ses poils tombèrent, c’est qu’en mars ce phénomène est commun chez ces ruminants; quant aux papules de la jeune fille, laquelle présentait d’ailleurs des végétations périnéales, il est impossible de se prononcer à leur égard, la malade n’ayant été observée que huit jours.
En dépit de ces critiques, et bien qu’à tout prendre les résultats obtenus par Carenzi soient fort contestables, on ne saurait trop souhaiter de voir cet auteur poursuivre ses essais sur le transport du virus syphilitique à ce genre d’animaux. Reproduite et variée au milieu de circonstances rigoureusement connues, qui peut dire de quelles découvertes une pareille étude pourrait devenir le point de départ?
§ -i. — SYMPTOMATOLOGIE.
Du CHANCRE SYPHILITIQUE CONSÉCUTIF A L’iNOCULATION. — Ainsi qu’on a pu le voir par les tableaux publiés précédemment (voy. pages 516 et seq.), le chancre syphilitique ne succède pas immédiatement à l’inoculation; le temps qui s’écoule entre le dépôt du virus au contact de la solution de continuité et l’apparition de l’accident local a reçu le nom d 'incubation.
La durée de l’incubation est variable suivant les individus; nous voyons en effet la même matière inoculée le même jour à deux sujets ne point manifester ses effets à la môme époque chez tous deux.
Il semble également, du moins à s’en tenir aux moyennes fournies par des faits, il est vrai, peu nombreux, que sa durée varie suivant la lésion à laquelle a été emprunté le contagium :