Traité pratique du chauffage, de la ventilation et de la distribution des eaux
Parmi les applications modernes de la science au bien-être et à la santé de l’homme, les plus arriérées sont celles qui ont rapport au Chauffage et à la Ventilation, soit que l’on applique ce chauffage à Pair ou à l’eau nécessaires aux différents besoins de la vie. Nos habitations, faites pour un climat tempéré, sont incommodes dès que le thermomètre descend au-dessous de — 5°, ou s’élève au-dessus de -j- 25°; elles deviennent insalubres dès qu’il s’y réunit un grand nombre de personnes. Sous le rapport de la ventilation, y a-t-il rien de plus arriéré que l’état de nos théâtres et de nos lieux publics de réunion? Sous le rapport de l’application de l’eau aux usages domestiques, n’avons-nous pas un immense progrès à faire pour égaler les peuples voisins?
Il est encore, parmi nous, certains anachronismes bien étranges : nos neveux auront peine à croire, qu’en l’an de grâce 1868, on voyait encore dans les rues de Paris, la hui-
INTRODUCTION
tième merveille du monde, des hommes et même des femmes, attelés à des tonneaux et montant de l’eau sur leurs épaules aux divers étages de nos maisons. Pourquoi ne pas faire en France, dans un but de salubrité publique, ce qu’on fit à New- York, lors de l’introduction de la rivière du Croton? On mit sur les propriétés le « VVater Tax, » ou impôt de l’eau, c’est-à-dire, qu’après dix ans, chaque propriétaire dut payer un abonnement, qu’il introduisît ou non l’eau dans sa maison. N’esl-ce pas une mesure du même genre qui impose aux propriétaires de Paris, l’obligation de remettre à neuf la façade de leurs maisons tous les dix ans? Si nous jetons les yeux sur nos hôtels à voyageurs, hormis quelques exceptions, il n’y en a pas où un voyageur fatigué puisse trouver, après un long trajet, le premier de tous les soulagements, un bain confortable à côté de son lit. Que vous donne-t-on dans une chambre française, quelque richement décorée qu’elle soit? un lit, un secrétaire, quelques chaises. Quel est cependant le premier de tous les besoins, après un long séjour en chemin de fer? n’est-ce pas un bain? Pourquoi ne pas avoir cette jouissance sous la main, ou au moins à tous les étages, quand on perd inutilement les trois quarts de Ja chaleur des fourneaux de cuisine et que pour une très-minime dépense on peut ajouter cette jouissance aux autres?
Lorsqu’on va du pôle à l’équateur, il est assez étrange que les habitudes de propreté soient juste en raison inverse des nécessités imposées par le climat; c’est à un tel point que les législateurs anciens ont dû faire des ablutions un acte religieux A l’heure qu’il est, si nous nous comparons aux races anglaise
hollandaise et américaine, c’est là que nous trouverons les
A LA PREMIÈRE ÉDITION
habitudes de propreté les plus générales et l’usage de l’eau le plus répandu. En Angleterre, aux États-Unis, il n’est presque pas une maison qui n’ait de l’eau chaude et froide dans tous les appartements. La France, pays des grandes conceptions, est, par contre, la terre classique de la routine. A Paris, on commence à avoir l’eau froide dans les cuisines, mais, depuis quelques années seulement. Cette eau bienfaisante a monté timidement de la cour aux cuisines; on la craint partout ailleurs; mais l’eau chaude, mais le bain, pourquoi ne pas l’introduire aussi? Bien des propriétaires en ont peur! Pourquoi n’aurions-nous pas, comme ailleurs, des bains partout à toute heure, et sans frais? Le bain n’est pas un acte ordinaire de la vie physique. On ne peut pas le prendre à tous les moments du jour; c’est un agent qui vous tue ou qui vous donne la vie, suivant sa durée, sa température, sa composition, suivant Page, l’état de santé, le moment delà digestion, etc.; sortir de chez soi, aller dans un établissement public, s’exposer au froid extérieur ensuite, dans tout cela, il y a perte de temps et de comfort. Pourquoi ne pas avoir cet avantage du bain, à côté de son lit, comme on y a un secrétaire ou une commode? Rien de plus simple et nous voulons en donner les moyens. Le comfort est un mot, mais c’est aussi une chose moderne et plutôt une chose anglaise que française, comme le mot lui-même. Je viens de dire qu’il fallait un bain partout et surtout près de son lit. Un lieu où la baignoire est indispensable, c’est le sous-sol, pour l’usage des domestiques; la dépense d’installation est minime, et nos domestiques ne seraient pas les derniers à apprécier ce bienfait. Est-il raisonnable d’exiger de la propreté pour nous et pour nos
INTRODUCTION
appartements de la part de serviteurs auxquels nous ne donnons pas les facilités de pratiquer la propreté d’abord sur eux-mêmes ? Le faux luxe, voilà le vice de nos habitations : la réception, voilà ce qu’on regarde, quand on loue un appartement. Car, paraître plus que l’on n’est, c’est là le but à atteindre; les conditions hygiéniques ne viennent qu’en seconde ligne. Dans nos grandes villes, le problème posé aux architectes consiste à donner du luxe à la façade et à empiler dans une capacité donnée le plus d’êtres humains qu’il sera possible. Plafonds à 2m,60 du sol; cabinets d’aisance mal éclairés, mal aérés, et placés près des cuisines ; pas de ventilation pour ces dernières; des cabinets de toilette sans fenêtres; pas de bains; pas d’aération prévue pour les salons; des chambres d’enfants sur des cours étroites où débouchent les siphons mal fermés des eaux ménagères; des cheminées n’utilisant que 7 à 8 pour 100 du combustible, c’est encore ce qu’on trouve dans beaucoup de maisons modernes. « Appartements ornés de glaces ! » Yoilà ce que vous lisez pour attirer le locataire, comme si les glaces étaient un point essentiel au comfort de la vie! A Londres, que lisez-vous sur certains écriteaux? « Well aired beds, » Lits bien aérés : voilà ce qui attire les petits locataires ; leur bon sens pratique leur fait comprendre l’importance delà ventilation pour des lieux où on passe le tiers de son existence. Pourquoi reléguer nos chambres d’enfants sur des cours tristes et mal aérées? Mettez une plante dans ces soi-disant appartements, elle n’y poussera pas et vous y mettez ce que vous avez de plus cher au monde, un être qui a soif d’air et de lumière ! N’a-t-on pas dit avec raison : « De toutes les
A LA PREMIÈRE ÉDITION
fleurs, la fleur humaine, c’est-à-dire l’enfant, est celle qui a le plus besoin de soleil. » Aussi, consultez les conseils de recensement et voyez les résultats de notre éducation physique. Les anciens n’attachaient d’importance qu’aux formes extérieures, à l’adresse, à la force, à l’agilité. De nos jours, on est tombé dans l’excès opposé. Loin de moi l’idée de mettre la matière avant l’esprit, mais quel temps donne un collégien de nos jours au développement de son être physique et aux soins de propreté le matin? Voyez à cet égard les installations barbares des collèges, la ventilation des dortoirs et des classes, et la réponse sera facile.
Pourquoi, dans nos études, n’attache-t-on pas plus d’importance à nous enseigner les conditions hygiéniques nécessaires au développement normal de toutes nos facultés ? Sans doute les études littéraires ont une grande importance, mais, demandez à un moderne bachelier comment il respire, comment il digère, comment il vit enfin, il n’en sait pas le premier mot; il connaît quelques machines, il ignore complètement le mécanisme de la plus merveilleuse de toutes, la machine humaine.
En revanche, il vous racontera les prouesses des tueurs d’hommes de l’antiquité et les différents modes d’exploitatiou de 1 humanité par ses chefs militaires, sans que jamais on se soit occupé de lui enseigner l’état matériel, moral et intellectuel de la race humaine. Et nos filles, pourquoi ne pas leur donner de saines notions sur la physiologie et l’hygiène? Ne sont-elles pas appelées à être mères, c’est-à-dire à donner la vie, mais aussi à la développer, à l’entretenir? et, quelles notions ontelles en ces matières? Ces réflexions me venaient en foule à
vr
INTRODUCTION
l’esprit en étudiant notre merveilleuse Exposition de 1867, qui était une occasion unique d’instruire la jeunesse actuelle par le plus grand, par le plus efficace et le plus prompt des enseignements, celui des yeux. Pourquoi des escouades de collégiens n’allaient-elles pas, sous la conduite de différents maîtres, étudier tantôt le monde matériel dans ses applications diverses aux besoins de l’homme, tantôt l’art dans scs manifestations les plus élevées, depuis Page de pierre, jusqu’aux œuvres les plus délicates des artistes modernes! N’y avait-il pas là, par des inspections sérieuses, une occasion unique de développer dans la jeunesse l’habitude de l’observation et de la comparaison par l’étude des applications diverses de la science, suivant les temps et les climats? N’était-ce pas le cas d’y faire l’examen des productions naturelles du globe, leur mode d’emploi suivant l’état
de la science et du goût en divers pays? Je ne crains pas de le dire, une étude bien faite dans des circonstances semblables, sous les yeux et avec les conseils d’hommes spéciaux, eût plus enseigné aux enfants en trois mois que trois années d’études théoriques sur les bancs du collège. Hélas! combien peu de personnes ont compris cela pour leurs enfants!
Mais, revenons au sujet de cet opuscule. Les traités spéciaux les plus estimés ne s’occupent que des applications de la chaleur à l’industrie et aux grands espaces, comme les hôpitaux, les casernes et les prisons. Nous ne connaissons pas de traité pratique qui mette le propriétaire ou l’architecte en mesure de se prononcer, en pleine connaissance de cause, sur le système à employer suivant les lieux et les besoins dans les habitations particulières. Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile de
A LA PREMIÈRE ÉDITION
publier quelques données à ce sujet. On se met ordinairement entre les mains d’un architecte préoccupé ailleurs, ou d’un fumiste et d’un plombier souvent peu éclairés, et l’on n’obtient pas les résultats proportionnés à la dépense qu’on s’impose. Nous n’écrivons ici, ni pour les savants ingénieurs qui s’occupent des grands travaux de chauffage et de ventilation de nos hôpitaux, de nos théâtres et de nos prisons, ni pour les hommes spéciaux qui ont fait de la chaleur l’objet de leurs études. Les casernes et les prisons sont des lieux fort intéressants, mais, grâce à Dieu, tout le monde n’y demeure pas encore, et nos modestes habitations ne réclament pas moins notre attention.
Nous nous "sommes demandé s’il était possible d’introduire dans nos maisons modernes à peu de frais, sans crainte d’accidents et à l’abri de l’incurie des domestiques, de l’eau chaude et froide aussi bien que dans les pays étrangers. Nous avons exposé ce que nous croyons être des moyens pratiques de ventiler convenablement nos habitations, car nous sommes convaincu, qu’à l’exemple du corps humain, avec sa circulation artérielle et veineuse, la maison moderne doit être pourvue d’une circulation complète et d’un drainage efficace d’eau et d’air. Ce problème est résolu complètement ailleurs, pourquoi ne le serait-il pas ici? Nous avons décrit, pour la circulation de 1 eau, trois systèmes différents que nous appellerons : système anglais, américain et français, suivant les lieux où nous les avons vus ou fait appliquer. Nous avons placé, à la suite, quelques données pour introduire chez nous des perfectionnements qui contribuent au comfort domestique : la propreté est, dit-on, une vertu; nous indiquons les moyens de pratiquer
INTRODUCTION
cetlc vertu à peu de frais. Certainement, nous ne faisons pas consister le progrès dans le comfort seul et dans le bien-être physique; mais, tout ce qui nous affranchit des servitudes du monde matériel, avec lequel, après tout, il faut compter, tout ce qui laisse à l’esprit plus de temps, plus de liberté, tout ce qui nous affranchit du service d'autrui, tout cela est un progrès. Sachons appliquer avec intelligence les lois physiques à l’accroissement de notre bien-être. Mettons, le plus possible, notre vie privée cà l’abri de 1 inspection et du service des domestiques, service qui devient tous les jours plus difficile et plus coûteux. Il y a longtemps qu’on l'a dit : « Nul n’est grand homme pour son valet de chambre. » Si cela est vrai en état de santé, combien ne l’est-ce pas davantage en cas de maladie?
Je me suis attaché, par des figures claires, à faire comprendre et à expliquer ma pensée, en sorte que l’ouvrier le plus vulgaire, sous l’inspection d'un propriétaire de bonne volonté, puisse partout exécuter ce que je conseille. Pour ceux qui voudront approfondir ces questions, j’ai donné la bibliographie de quelques-uns des principaux ouvrages publiés sur le chauffage et la ventilation.
Enfin, j’ai fait précéder cette étude de quelques données générales sur la théorie et sur les lois qui régissent le mouvement et les propriétés des liquides et des gaz. C’est faute d’étudier et d’observer ces lois que tant d’erreurs sont propagées, tant de fautes commises par nos constructeurs, auxquels nos architectes, occupés de soins plus importants, confient dans nos maisons la distribution d’eau, le chauffage et l’aération de nos appartements.
A LA PREMIÈRE ÉDITION
Pour traiter, comme il le mérite, le sujet de cet opuscule, il eût fallu une science, une autorité, une expérience qui me font défaut. Je sens combien je suis au-dessous de la lâche que je me suis imposée; mais, sur ces sujets pratiques, il n’existe pas chez nous d’ouvrage élémentaire. Qu’on me pardonne donc ce modeste essai que je rendrai plus complet s’il est encouragé. J1 est en France un grand nombre d’ingénieurs instruits qui continueront et perfectionneront le plan que j’ai suivi. Puissent leurs efforts se joindre aux miens pour éclairer et convaincre les propriétaires que les dépenses que je conseille sont des placements profitables, puisqu’ils rapporteront, en fin de compte, le premier de tous les biens de ce monde, la santé !