HISTOIRE DU CHAUFFAGE
Pour bien comprendre les progrès modernes, il n'est pas sans intérêt d'examiner rapidement ce qu'ont fait avant nous, dans l'art du chauffage, les principaux peuples de l'Europe.
On sait que les peuples anciens, qui vivaient dans les pays chauds, nous ont laissé peu de traces de la manière dont ils se chauffaient : chez eux, comme c'est encore aujourd'hui chez les nations peu civilisées, les cheminées n'existaient pas : on allumait au milieu de la
pièce un combustible quelconque dans un brazero ou sur une pierre : souvent on suspendait au-dessus du feu l'appareil culinaire du temps et les produits de la combustion s'échappaient par un trou percé au sommet de l'habitation. Ce procédé primitif est encore employé par la moitié de l'humanité. S'il est quelque chose qui distingue les peuples anciens des peuples modernes, c'est surtout leur mode de chauffage. Jusqu'au milieu du treizième siècle, on ne connaît que l'hypocauste et le brazero : les habitations particulières sont basses, étroites et enfumées. Aujourd'hui un modeste bourgeois peut, au moyen d'une cheminée bien comprise, se donner le luxe d'un climat artificiel et d'une atmosphère pure et chaude! bienfait que nos pères ne connaissaient pas.
Mais jetons d'abord un coup d'œil sur l'ancien monde, sur cette Asie, peuplée de 700 millions d'habitants et qui fut le berceau de notre civilisation.
Le peuple le plus ancien chez lequel nous puissions étudier l'art qui nous occupe, c'est le peuple chinois, qui nous offre dans la disposition adoptée pour le chauffage des maisons riches les mêmes moyens que nous verrons employer sous l'empire chez les Romains. C'est du reste une habitude innée chez nous, de ne jurer que par Rome. La civilisation que nous admirons chez eux, ils la tenaient des Grecs, et ceux-ci la tenaient eux-mêmes des peuples de l'Asie, que nous connaissons peu aujourd'hui, mais que nous saurons mieux apprécier un jour, quand les rapports seront devenus plus fréquents. Les auteurs chinois signalent l'emploi du charbon de terre dans le nord de leur empire, plusieurs milliers d'années avant Jésus-Christ. Il est là très-abondant et il offre les mêmes variétés qu'en Europe, soit pour l'usage des forges, soit pour le chauffage domestique. Les Chinois exploitent leurs mines de houille depuis un temps immémorial, mais ils ne le font qu'à une faible profondeur; une fois arrivés aux couches inférieures, ils s'arrêtent dès qu'ils ont à lutter contre les deux grands ennemis des mineurs, l'eau d'abord, puis les gaz provenant de la houille elle-même et que nous appelons vulgairement feu grisou. De tout temps, les riches du nord de l'empire ont employé, pour chauffer leurs habitations, de doubles planchers supportés sur des piliers à travers lesquels circulait la fumée qui repassait ensuite à travers de doubles murs. Le feu, comme chez les Romains, se fait au dehors et la chaleur se communique à travers le sol orné de
porcelaines et de bancs creux sur lesquels on étend des nattes et des tapis.
En général, les Chinois n'aiment pas le feu. Ils se garantissent du froid surtout en se couvrant de fourrures plus ou moins riches, suivant leur fortune. Cependant, comme le froid est très-vif dans les provinces du nord et comme les maisons ferment très-mal, on est obligé de recourir au chauffage.
L'appareil le plus en usage, surtout parmi les populations si nombreuses qui vivent sur les canaux et les rivières, est un fourneau (fig. 75), fait en terre réfractaire et percé à la partie inférieure et supérieure d'un trou de la grosseur d'un œuf : ce poêle économique, placé quelquefois sur un trépied, est surmonté de trois boules sur lesquelles on pose la bassine qui sert à cuire les aliments. Quelquefois le poêle est une sorte de creuset enchâssé dans une caisse de briques et bois (flg. 76). On l'allume hors de l'appartement pour éviter la fumée. Les Chinois ne brûlent pas comme nous la houille à l'état Flg - 75,
naturel , excepté pour forger. Ils la broient, la mélangent avec des détritus végétaux et animaux liés par de l'argile, le tout pétri en forme de boule et séché au soleil. C'est ce genre de combustible que nous avons vu renaître et réinventer en Europe dans les derniers temps sous les divers noms d'agglomérés, de briquettes ou de charbon de Paris , suivant leur forme et leur composition. Les Chinois n'emploient pas non plus pour se chauffer les surfaces de transmis- Fi 76
sion métalliques, soit que la fonte soit rare, soit qu'ils aient reconnu l'avantage des transmissions céramiques.
Un des modes de chauffage très-usités est le « Rang » ou lit de briques, construit sur toute la largeur de la chambre et élevé d'environ 60 centimètres ; ce lit est creux comme un four ; il a un foyer dont l'ouverture est généralement dans la chambre même et la sortie à l'extérieur; on le chaufle avec du sorgho et des détritus végétaux de toute espèce.
Parmi les classes pauvres, on emploie le modeste brazero ou l'on brûle les combustibles les plus vulgaires, détritus végétaux séchés
au soleil, poussier de charbon et argile mêlés. Aucune trace de la cheminée moderne : point de verres aux fenêtres ; elles sont, comme au Japon, garnies de papier transparent.
Dans les plateaux élevés de la Perse, on se sert, chez les riches, de cheminées adossées en forme de hottes (flg. 77), que l'art persan a su
Fig. 77.
décorer avec infiniment de goût. Le combustible employé est le bois dressé verticalement contre lâtre, ce qui conduit à se demander sfce pays ne nous a pas devancés dans l'emploi des foyers ouverts et adossés. Parmi les classes pauvres, un vase de métal est placé dans un trou percé au milieu de la pièce et rempli d'un combustible quelconque. Par-dessus, une table basse recouverte d'un tapis sous lequel les habitants étendent leurs pieds au risque d'être suffoqués par les gaz du foyer. Ce dernier mode de chauffage est celui que l'on retrouve encore au Japon et en général chez tous les Orientaux. En remontant vers l'Occident, nous voyons les Grecs employer le
classique trépied (fig. 78), qui est cité dans tous leurs auteurs et qui se composait essentiellement d'un large vase supérieur où se déposait le combustible. Chez les riches, il était supporté par des sphinx et des satyres et très-élégamment orné ; au-dessous, se trouvait un petit vase renfermant des parfums, des épices et des bois de senteur pour masquer l'odeur du combustible.
A Rome, le climat n'exigeait pas d'appareil spécial de chauffage ; les bains seuls ont pendant longtemps nécessité des dispositions particulières et des foyers qui étaient toujours placés en dehors. Le trépied grec s'y transforme comme l'indique lafigure 79, et l'on y voit paraître
Fig. 78.
Fig. 79.
Fig. 80.
la disposition de la figure 80, tirée du musée Napoléon III au Louvre, Pompéi et Herculanum n'offrent aucun souvenir certain sur le chauffage domestique. Les Pompéiens, comme beaucoup de Napolitains de nos jours, avaient recours au brazero ou < focone », ustensile aussi incommode que dangereux. Nous savons, par le texte des au-
teurs latins et par des fouilles faites en divers pays, que les Romains
chauffaient leurs
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j ig ma m
Fig. 81.
maisons comme les anciens Chinois, c'est-à-dire par de vastes foyers placés au - dessous des constructions comme l'indique la figure 81 et communiquant leur chaleur aux pavés ou mosaïques qui couvraient le sol. Chose remarquable, les Romains distinguaient parfaitement la différence qu'il y a, comme effet, entre la chaleur naturelle et la chaleur artificielle. On lit dans leurs auteurs, en parlant des fonctions des Vestales : « Yesta n'est pas la déesse du feu matériel employé aux usages de la] vie, mais du feu interne,
du feu principe, enfermé au centre de la terre et dont la chaleur produit l'animation dans toute la nature. Voilà pourquoi la flamme sacrée, symbole du culte de Vesta, est entretenue au centre d'un édifice circulaire, image de la forme de l'univers. »
L'un des vestiges les plus curieux du chauffage ancien fut découvert à Rome près de l'église Sainte -Cécile, dans un laconicum (fig. 82), où Ton voit Fig. 82. dans le dessin du temps de
nombreux tuyaux dans les murs, comme dans nos calorifères modernes et l'emploi des briques creuses réinventées de nos jours. La figure 83 indique comment étaient formés les plafonds des
hypocaustes romains : on y voit de larges plaques de terre cuite appuyées sur de petites colonnes hautes de ra ,60 à œ ,75 et faites en briques plates. Sur les plaques on établissait une couche de 0", 10 à n, ,l5 de ciment et de tuiles ou briques cassées bien comprimées; enfin, le tout était recouvert de mosaïques.
On a longtemps agité la question de savoir si les Romains connaissaient les cheminées. D'a-
bord la figure 82 indique parfaitement l'emploi de tuyaux creux installés comme nos calorifères modernes. De plus, je donne ici (fig. 84) le
Fig. 84.
dessin de l'intérieur de la maison dite du Boulanger, àPompéi. Cette figure, copiée sur une photographie, montre, àcôtédu^moulin'que Ton connaît, le foyer du boulanger, le cendrier inférieur, enfin un tuyau supérieur en forme d'entonnoir, c'est-à-dire, une véritable cheminée.
Je crois qu'on ne peut rien montrer de plus éloquent et de plus positif que cette figure.