NAISSANCE DES CHEMINÉES MODERNES
Fig. 85.
Au moyen âge, nous voyons encore employer partout le brazero espagnol qu'on perfectionne en en faisant un foyer portatif appelé « chauffe-doux » (fig. 85), qu'on remplissait de braise et de cendre
chaude et qu'on faisait rouler d'une pièce dans une autre.
Mais, dans les pays à climat froid et variable, le brazero est malsain, dispendieux et insuffisant. On dut bientôt avoir recours à Tâtre fixe sur lequel on plaça le combustible ; on le surmonta d'une voûte en forme de hotte, rassemblant les produits de combustion. Cette disposition avait sur Thypocauste des anciens ce double avantage : elle chauffait les appartements et permettait d'utiliser le foyer pour les usages domestiques.
Peu à peu, pour éviter les courants latéraux, on disposa de chaque côté du foyer deux jambages qui dirigeaient l'air sur le combustible. On inventa les traverses ou chenets destinés à faciliter l'accès de l'air à la partie inférieure ; enfin on plaça des supports ou crémaillères sur le foyer pour la cuisson des aliments.
Telles furent les premières cheminées, n'utilisant que la chaleur rayonnante, causant un appel considérable d'air froid extérieur, ne débarrassant qu'incomplètement de la fumée et ne pouvant chauffer que les personnes placées immédiatement près du foyer. Cette disposition se retrouve partout en Europe jusqu'à la fin du siècle dernier, et on la rencontre encore fréquemment dans nos campagnes.
Il n'est pas sans intérêt de comparer, depuis un siècle ou deux, la dimension des tuyaux de fumée qui, par les ordonnances royales de 1712 et 1723, avait été fixée à 3 pieds de largeur et 10 pouces dans œuvre, afin de laisser une place suffisante pour le ramoneur.
C'est alors qu'existait cette industrie barbare qui forçait de jeunes enfants à se hisser dans l'intérieur des murs pour en opérer le net-
toyage. Grâce à Dieu, cette industrie tend tous les jours à disparaître. En examinant les maisons bâties au commencement du siècle et démolies récemment, on voit les tuyaux se réduire à m ,60 ou m ,80 de large sur Ba î 20 à m ,25 de profondeur.
Enfin, pour les maisons modernes, on a reconnu qu'un tuyau circulaire de 0",20 à Ba ,30 de diamètre était suffisant pour les cheminées ordinaires. Nous verrons plus loin les causes des cheminées fumeuses. Pour le moment, rappelons seulement qu'il est acquis à la pratique, que pour assurer un bon tirage, il faut que les passages de fumée soient rétrécis à l'entrée et à la sortie.
C'est dans le nord de l'Italie que l'on employa d'abord le plus fréquemment les cheminées placées dans les murs et l'exemple fut bientôt suivi en France. Depuis ce moment, l'industrie de la fumisterie sembla venir chez nous du Piémont et elle s'est perpétuée dans les mêmes mains jusqu'à nos jours.
Au douzième siècle, on voit d'abord les cheminées placées à l'extérieur (fig. 86). A cette époque, d'après les documents que l'on ne peut trouver que dans les châteaux , les monastères et les abbayes, Fig. 86.
puisque les maisons bourgeoises n'existent plus, les toits des cuisines
Fig. 87. Fig. 88.
étaient de formes diverses (fig. 87 et 88), et placées toujours à
côté des réfectoires avec lesquels elles communiquaient par un corps de logis séparé. Elles offraient dans leur pourtour plusieurs fourneaux surmontés d'une cheminée distincte.
Chaque cheminée avait un tuyau en pierre sortant de la toiture de l'édifice dont le sommet était souvent percé d'une lanterne déguisée à l'intérieur (fig. 89), pour laisser sortir les vapeurs et la fumée. Pourquoi, hélas ! n'en fait-on pas autant de nos jours, au lieu d'empoisonner nos appartements par l'odeur des fourneaux! La figure 90 représente l'intérieur d'une cuisine du treizième siècle, avec cheminée adossée et lanternes pour l'évacuation de la fumée. La figure 9 1 est la cuisine
Fig. 89.
Fig. 90.
du palais des ducs de Bourgogne à Dijon au quinzième siècle. On y trouve, comme dans les précédents exemples, de vastes foyers ouverts, un
fourneau potager, et, dans les voûtes, les trous des cheminées ouvertes par les côtés sur le toit et couvertes pour garantir de la pluie. En Angleterre, il reste de nombreux vestiges des châteaux du douzième siècle. Les cheminées y avaient la forme des figures 92 et 93.
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Fig. 91.
On n'était pas encore arrivé à élever les tuyaux dans toute la hauteur de l'édifice. Du treizième au quinzième siècle, les tuyaux de cheminées prennent les formes indiquées par les figures 94, 95 et 96. Elles
Fig. 92. Fig. 93.
sont rondes, percées latéralement et toujours très-élevées. L'art de l'architecte s'étudie à en faire des objets de décoration, contrairement à ce qui a lieu de nos jours où le but du fumiste semble consister à déshonorer nos maisons par des tuyaux métalliques. Quelquefois le
haut de la cheminée est couronné de fleurs de lis ou d'ornements
Fig. 96.
pour diviser les veines fluides (fig, 97). C'est ce qui a été imité à
Paris récemment avec des lyres dans les bâtiments d'administration du nouvel Opéra pour déguiser les mitrons et assurer le tirage. La
Fig. 97.
Fig. 98.
ligure 98 indique les anciens couronnements des cheminées de l'Alsace. L'usage en existe encore de nos jours.
A partir du quatorzième siècle, les cheminées prennent les formes
Fig. 99.
Fig. tOO.
monumentales (Gg. 99 et 100) qu'elles ont conservées si longtemps et dont nous avons de beaux exemples dans notre musée de Cluny ou
dans nos nombreux châteaux historiques, jusqu'au moment où, l'industrie des glaces prenant de l'extension, le manteau de la cheminée s'abaisse pour faire place aux motifs de décoration moderne.
En 1485, « l'Architecture ou l'art de bien bâtir, » d'Alberti (Léon), de Florence, ouvrage traduit et publié â Paris par J. Martin en 1553,
indique deux formes fr*^ â de cheminées, dont
l'une, imitée des Chinois (fig.l 01), consiste en une demi-sphère mobile sur un axe pour se pencher sous l'action du vent et laisser libre l'issue de Fig * 10K la fumée. L'autre in-
dique des tuyaux renversés qui se retrouvent plus tard dans l'œuvre de Cardan et qu'on a fait breveter récemment sous divers noms.
Dans le Traité d'architecture de Séb. Serlio, de Bologne, publié â
Venise en 1540, on voit déjà poindre le modèle de la cheminée moderne (fig. 102). Le foyer y prend une forme plus rationnelle; mais déjà la fumée causée par ces vastes foyers préoccupait les architectes et les savants. Cardan, en 1557, proposait, entre autres moyens, la forme de la figure 103 qui a été modifiée de bien des manières dans les temps modernes jusqu'aux cheminées anglaises de nos jours (fig. 104}.
Philibert Delorme s'attache aussi
Fig, 102.
de son [côté à combattre la fumée, ennemie jurée des monuments et des'objets d'art.
Enfin, en 1619, paraît le premier ouvrage complet sur lés poêles, publié par François Keslar. Son curieux travail indique, dès cette
époque, tous les 'principes du chauffage usités en Allemagne et trèspeu perfectionnés depuis.
La figure 105, tirée de l'ouvrage de Keslar, indique un poêle formé
Fig. 103.
Fig. 104.
Fig. 106.
Fig. 105.
Fig. 107.
de plaques de fer rivées avec foyer par devant, prise d'air extérieur, registres, etc. Dans la figure 106 on voit, pour la première fois, pa-
raître l'application aux poêles de la flamme renversée, principe que nous verrons perfectionner depuis par Franklin et ses nombreux imitateurs. Enfin, la figure 107 indique tous les agencements actuels des poêles usités en Allemagne, c'est-à-dire, l'allumage en dehors de la pièce, les tampons de nettoyage, les registres à la prise d'air extérieur et aux tuyaux de fumée, enfin la circulation de cette fumée, dans de nombreux circuits comme on le fait encore aujourd'hui. Rien n'a été changé au principe, la décoration seule des poêles s'est modifiée.
C'est aussi au commencement du dix-septième siècle, en 1624, que paraît en France l'important ouvrage de Savot sur « l'Architecture des bâtiments particuliers. » C'est de cette époque que date l'invention la plus capitale concernant le chauffage domestique, après l'emploi des tuyaux de cheminée, je veux parler de l'isolement du foyer contre le mur et de l'usage des chambres de chaleur pour économiser le combustible. Toutes les idées ou inventions signalées depuis ce moment n'ont été que des modifications plus ou moins heureuses de la cheminée existant au Louvre à cette époque et décrite par Savot dans tous ses détails (fig. 108). On y voit paraître pour la première fois l'àtre isolé du plancher, la plaque de fond séparée du mur et la chambre de chaleur terminée par deux bouches placées sur le devant de la cheminée.
En Angleterre, on voit employer pour la première fois la grille in-
Fig. 108. Fig. 109.
forme et grossière destinée à brûler de la houille (fig. 109), et proposée d'abord par sir John Winter, en 1658. Elle consistait en un panier
ou cage de fer forgé A placé à ra ,35 du sol avec une porte par devant qui ne s'ouvrait que pour retirer la cendre : c'est là que Ton voit pour la première fois une ventouse B amenant l'air extérieur et fermée au besoin par une clef pour activer ou ralentir le feu. Enfin, la cheminée était rétrécie en haut par un registre C mobile sur un axe. Cette disposition est remarquable à plus d'un titre comme portant en germe bien des inventions ultérieures.
C'est aussi vers cette époque, en 1680, que Dalesme proposa le poêle en fer battu à flamme renversée (0g. 110 et 111). Pour l'allu-
Fig. 110.
Fig. 111.
mer, on devait naturellement chauffer le tuyau de fumée extérieur. Cet appareil qui parut fort étrange pour l'époque, ne fut regardé que comme un objet de curiosité. Aujourd'hui,, son principe est appliqué dans une foule de cas et surtout dans les ateliers insalubres où les gaz et les vapeurs des chaudières sont renversés sur les foyers et appelés dans le tuyau de fumée.
En 1685, Blondel, architecte du roi, republie et annote le curieux ouvrage de Savot. Avant lui, les cheminées étaient généralement adossées l'une en avant de l'autre, comme l'indiquent la figure 112 tirée de son livre et la figure 113 montrant les cheminées du château de Pierrefonds. Blondel signale pour la première fois l'habitude, prise de son temps, de dévoyer les tuyaux latéralement (fig. 114) et indique même l'ordonnance de police du 26 janvier 1672, enjoignant les précautions à prendre (fig. 115), ordonnance qui a été confirmée depuis par celle du 28 avril 1719 et celle du 11 décembre 1852. Blondel signale enfin, pour la première fois, l'apparition en France des cheminées dites anglaises et faites de plaques de tôle ou de fer fondu.
Chez les Anglais, comme chez nous, la mode des vastes foyers adossés contre les murs, dut remplacer les foyers barbares placés au milieu des pièces ; on n'eut d'abord, par habitation , qu'un foyer au-
Fig. 114.
Fig. 117.
tour duquel venait se grouper toute la famille. Plus tard, on voulut établir des cheminées dans chaque pièce et l'on lit saillir les tuyaux extérieurement Du temps des Tudors, ils servirent de motifs de dé-
coration jusqu'au dix-septième siècle où on les dévia à l'intérieur, en les adossant contre les murs. Ce n'est que bien plus tard, quand ils furent réduits à leur dimension actuelle qu'on put songer à les incruster dans les murs eux-mêmes.
En 1713, Gauger, le véritable inventeur de presque tous les progrès modernes, publia sa « Méchanique du feu » où il indiqua un nouveau perfectionnement dans la disposition des foyers auxquels il donna une forme elliptique (fig. 116) au lieu de l'ancienne forme carrée, pour mieux utiliser la radiation du calorique rayonnant. Il établit des divisions dans les doubles parois décrites par Savot (fig. 117), afin de forcer l'air froid à circuler autour du foyer avant de sortir par les bouches de chaleur qui, cette fois, furent placées latéralement. C'est alors qu'on vit paraître, pour nos cheminées, l'heureuse idée de deux prises d'air extérieur, l'une pour faciliter la combustion, et activer le tirage, l'autre pour renouveler l'air de la pièce d'une manière rationnelle. Cette idée lumineuse est malheureusement négligée à l'heure qu'il est par bon nombre d'architectes qui oublient que les foyers, comme les poumons humains, ont besoin d'être alimentés d'air, que cet air doit être préalablement chauffé au contact du foyer et qu'il faut l'introduire dans la pièce de manière à n'incommoder personne. Pour cela, ils s'en rapportent à la grâce de Dieu, c'est-à-dire, aux portes et aux fenêtres.
Depuis Savot et Gauger, aucun progrès notable n'a été fait dans le chauffage domestique, et les milliers de brevets pris dans les derniers temps n'ont été que leurs idées reproduites sous d'autres formes. Les seules modifications sérieuses à leurs appareils ont été: 1° l'inclinaison et le rétrécissement du foyer; 2° la multiplication des surfaces de chauffe et de transmission par des tubes ou des lames ajoutés aux plaques de fonte.
En 1720, Leutmann publie, à Wittemberg, un curieux ouvrage où il donne l'état de la caminologie à son époque. On y* voit entre autres (fig. 118) la mitre employée alors et composée de deux plaques réunies à angle droit, couvertes d'un chapeau et insérées dans le tuyau de manière à donner issue à la fumée par tous les vents. Il indique aussi (fig. 119) l'usage du premier tourne-broche mu par la fumée et composé comme les anémomètres modernes de quatre ailettes tournant sur un axe avec pignon au bas et roue dentée. Il n'y manque que le cadran enregistreur. Dans la figure 120, tirée du même auteur,
on voit l'un des premiers fourneaux en fer battu garni à l'intérieur
Fig. 118.
Fig. 119.
Fig. 120.
de briques, avec grille et support. La figure 121 montre 'une autre disposition du poêle à flamme renversée, principe que nous avons vu (fig. 106) et qu'on a transformé en Allemagne aujourd'hui sous cette forme (fig. 122). Enfin, Leutmann nous donne, dans la description des
Fig. 121.
Fig. 122.
poêles de son temps (fig. 123) le premier exemple moderne d'un tuyau aspirant l'air froid extérieur et passant dans le foyer pour envoyer l'air chauffé à l'extrémité opposée par -une bouche de chaleur. Dieu sait combien cette idée a été appliquée depuis !
A peu près à la môme époque, Gauger propose à l'Académie des Sciences, en 1722, un poôle (lig. 124) destiné, dit l'inventeur, « à purifier l'air des appartements. » Il était formé d'une caisse en fer battu
Fig. m.
autour de laquelle était attaché un tuyau de tôle coupé par moitié et devant amener Pair extérieur puisé au point A, pour ressortir dans la pièce au point B. Gauger recommandait une ventouse dans la partie haute de l'appartement.
Malheureusement , dans la pratique, l'air des tubes était soumis à deux forces variables. Ainsi, lors de l'allumage du feu, l'air extérieur au contact d'un corps froid, arrivait com- me par une ventouse ordinaire sous l'appel du
foyer et remplissait alors le but de l'inventeur; mais lorsque, chauffé par le poêle, il devenait plus léger, il devait sortir en A, contrairement au but qu'on se
proposait. On reconnaît fc" ^f'
ici l'ignorance où l'on était encore à cette époque des plus simples lois de la physique. En tout cas, c'est là que nous voyons pour la première fois le germe et le principe du poêle à double enveloppe avec prise d'air extérieur.
Parmi les idées ingénieuses de Gauger, il faut citer le moyen qu'il propose pour éviter la fumée. La figure 125, tirée de son livre, nous montre des mitrons coniques qui sont exactement ce qu'on fait aujourd'hui. Il est assez singulier que le même observateur ait indiqué tout d'une pièce, dans son remarquable livre, presque tous les progrès à faire pour nos cheminées si imparfaites depuis des milliers d'an-
Fig. 124.
Fig. 125.
la prise d air extérieur pour le foyer et pour la chambre de chaleur, l'inclinaison de ce foyer pour utiliser le calorique rayonnant au lieu de l'ancienne forme carrée, l'isolement du mur sur les trois faces de la chambre de chaleur, enfin le rétrécissement en haut et en bas du tuyau de fumée.
Franklin, en 1745, nous fit connaître son nouveau poêle ou chauffoir de Pensylvanie (fig. 126) à circulation renversée. Ce principe, que nous avons déjà vu dans François Reslar en 1619, mais sans les chambres de chaleur intérieures, a été appliqué depuis dans un grand nombre d'appareils et
employé surtout dans les poêles russes et suédois.
Déjà dans une brochure, publiée à Philadelphie en 1744, Franklin écrivait ce qui suit : « Dans les cheminées ordinaires, la plus forte chaleur du feu, qui est à la partie supérieure, monte directement dans le tuyau de la cheminée et se dissipe en pure perte. Le courant d'air qui se forme dans la cheminée est si fort qu'il n'emporte pas seulement la chaleur d'en haut, mais celle des côtés, du derrière et d'en bas. Enfin, celle même que le feu pousse en avant, dont les rayons se portent dans la chambre, est continuellement renvoyée dans la cheminée et chassée vers le tuyau par ce même courant d'air. Mais, dans mon foyer, la chaleur du haut frappe et échauffe la plaque du comble, qui communique sa chaleur à l'air du dessus qui entre dans la chambre. Il en est de même de la chaleur que le feu excite dans les flancs, le dos, le front, etc., de la caisse d'air qui se répand tout entière dans la chambre. »
Ce programme que Franklin se proposait en 1744, ii le réalisa par •on poêle en fer battu. Mais la fonte seule pouvait résister au feu de
mu
Fig. 127.
houille que l'on employait alors, et Desarnod parvint seulement en 1789 à obtenir des plaques convenables, qui lui permirent de rendre pratique le poêle de Franklin. Il y ajouta des tubes latéraux, comme on le voit dans la figure 127, pour augmenter le parcours de la fumée.
C'est le problème de Franklin , tel qu'il Ta posé en i 744 et tel que Ta rappelé dernièrement la Société d'encouragement à Paris, que je me suis, à mon tour, efforcé de résoudre en 1867, comme Desarnod, en renfermant tout mon appareil dans nos cheminées actuelles pour n'en changer en rien l'aspect extérieur. On verra plus loin si j'ai réussi.
Dans son livre qui résume tous les documents de l'époque, Hébrard, après avoir décrit tout au long les cheminées de Gauger, leur reproche trop de complication et propose un appareil beaucoup plus simple (fig.
128), qui est certainement l'un des plus curieux que nous puissions citer, car il est construit d'après les principes les plus rationnels et il renferme, en 1756, des progrès et des dispositions encore en usage aujourd'hui. Il consiste en une double caisse en fer ou cuivre placée au fond de la cheminée et lutée soigneusement avec du plâtre pour fermer hermétiquement tout passage de fumée. La forme en est concave et inclinée en avant : à la partie inférieure A, est l'entrée de l'air neuf; B sont les bouches de chaleur unies par des manchons aux deux côtés de la cheminée; C est un trou de 12 pouces de diamètre pour donner issue à la fumée. Rien n'a été oublié, et l'on a là presque tous les avantages du foyer portatif moderne.
La figure 129 indique un mode de construction fort usité au der-
Fig. 128.
nier siècle, c'est-à-dire la hotte adossée et terminée au plafond où
commençait le tuyau proprement dit :
c'est un mode vicieux heureusement abandonné aujourd'hui.
Dans son intéressant traité de caminologie, Hébrard nous rappelle les inventions de ses devanciers contre la fumée, entre autres celles de Philibert Delorme pour faire tourner au profit de l'ornementation des palais ces milliers de tuyaux qui déshonorent encore, à l'heure qu'il est, nos monuments. Les figures 130 et 131 représentent le moyen ingénieux employé déjà à cette époque et tristement remplacé aujourd'hui par des lanternes métalliques fondées sur le même principe.
Hébrard nous donne aussi la description d'une cheminée dite « de Nancy » et fort
usitée dans cette ville. Là, comme partout, on avait reconnu [l'im-
Fig. 130. Fi S- 131.
possibilité du chauffage avec les vastes foyers ordinaires et l'on avait
eu l'ingénieuse idée de placer dans les cheminées elles-mêmes une sorte de poêle en tôle ou en cuivre (fig. 132). « Il chauffait considérablement la chambre , puisque la chaleur du feu ne peut sortir par l'ouverture de la cheminée qui est bouchée totalement par une plateforme en tôle coupée exactement suivant l'ouverture de la cheminée et échancrée pour recevoir le petit tuyau de fumée qui doit sortir d'un demi-pied au niveau de la tablette. Au-dessus, on mettra une petite trappe qui ferme en tombant pour empêcher la fumée de refluer vers la chambre. »
En lisant cette description, on y reconnaît aisément tous les appareils modernes dits foyers portatifs à doubles parois que l'on met
Fig. 132.
Fig. 133.
actuellement dans nos cheminées de Paris (fig. 133) ; sauf la forme et le remplissage sur les côtés avec des plaques de faïence, aucun principe essentiel n'a été ajouté depuis 1756.
C'est de là aussi que datent les cheminées portatives ou cheminéespoêles, dites à la Prussienne (fig. 134), qui sont encore, à l'heure qu'il est, un des moyens de chauffage les plus salubres et les plus économiques, parce qu'elles combinent l'avantage du foyer ouvert avec celui du poêle. Si l'on y ajoute la prise d'air extérieur débouchant sous l'âtre et contournant le derrière et les côtés du foyer, dans de doubles parois, puis le four situé au-dessus, on aura réalisé à peu près tous les progrès modernes, c'est-à-dire : le feu apparent,
Fig. 134.
un foyer en briques réfractaires, un tablier pour l'allumage, des
parois latérales réfléchissantes, une double enveloppe avec circulation de fumée autour du four, prise d'air extérieur, enfin bouches de chaleur latérales et appel suffisant d'air vicié par un tuyau de m , 15 à m ,20 de diamètre.
Dans l'Encyclopédie publiée à la fin du siècle dernier, Diderot nous apprend que Decotte, architecte du roi, essaya d'introduire sur les cheminées l'usage des glaces, au lieu des lourdes constructions qui les surmontaient: comme toujours, quand on propose ici une chose nouvelle, il éprouva les plus vives résistances, sous prétexte que cela faisait le vide dans les appartements. Que diraient nos Parisiens de 1873, si on les privait aujourd'hui de leur glace , de leur pendule et de leurs vases classiques?
En 1763, le marquis de Montalembert, qui avait habité la Suède et la Russie comme ambassadeur de France, nous fit connaître les cheminées russes (fig. 135).
Cette disposition, très-ingénieuse, donne, par le tuyau central au-dessus du foyer A , une issue directe à la fumée lors de l'allumage ; puis par l'abaissement de la trappe B, et l'ouverture des trappes C, au moyen d'un cordon de tirage, elle force l'air brûlé à circuler de haut en bas et de bas en haut dans tout le coffre de la cheminée.
En ajoutant à cet arrangement un tampon de nettoyage dans le haut et une Fi 5 prise d'air extérieur, on peut trouver là
une excellente chose à copier dans nos appartements modernes, quand les cheminées sont adossées et
non incrustées dans les murs. Le pigeonnage ou vide du coffre peut s'utiliser ainsi et se remplacer par des surfaces métalliques ou mieux par des plaques de terre cuite au sommet desquelles un cadre en fonte, renfermant les plaques mobiles, vient se sceller avec deux cordons latéraux. Une prise d'air derrière le foyer complète l'appareil garni par devant d'une de nos cheminées ordinaires. On a ainsi les avantages du feu apparent et une énorme surface de chauffe ; la glace, isolée du coffre de 1 à 2 centimètres, repose sur la tablette de marbre. C'est là, du reste, la disposition adoptée en Suède actuellement, et il est à regretter qu'elle ne soit pas appliquée ici par nos architectes, puisqu'elle combine nos habitudes de décoration avec une énorme surface de transmission céramique, c'est-à-dire, la moins insalubre.
Nous verrons plus loin ce qu'il y a de mieux à faire quand les tuyaux de cheminée sont incrustés et la tablette de cheminée saillante à l'extérieur.
J'arrive à l'œuvre d'un savant justement populaire qui a jouéun grand rôle dans le chauffage domestique et auquel on a attribué à tort ses progrès actuels. Pour moi, ces progrès sont presque tous dus à Gauger.
Dans ses Mémoires, publiés de 1796 à 1802, Rumfort montre un esprit des plus ingénieux pour utiliser le combustible et améliorer le sort des classes pauvres. Nous retrouverons plus tard ses précieuses inventions en parlant des fourneaux de cuisine. Comme toujours, Rumfort, négligeant les travaux de ses devanciers, prit les cheminées de son temps, c'est-à-dire, ces grandes machines carrées, ces gouffres béants où Ton semble n'avoir pour but que de brûler le plus de bois possible pour refroidir la pièce et eau ser des appels d'air d'autant plus dan gereux qu'on est grillé par devant et gelé par derrière. Rumfort fit une chose fort sage, il rétrécit le fond des foyers et la gorge ou le départ de fumée (ûg 136) et il inclina à 45° les parois latérales destinées à réfléchir la chaleur rayonnante dans l'appartement. Quelque temps après, Lhomond ajouta un tablier destiné à faciliter l'allumage et à activer la combustion. Malheureusement, Rumfort ne tint pas compte des progrès immenses
Fig. 136.
faits par Savot et Gauger par l'introduction des chambres de chaleur et l'isolement des foyers du mur, progrès qui avait le triple avantage : 1° d'amener de l'air chaud dans les pièces au lieu de l'air froid des fenêtres ; 2» d'économiser le combustible ; 3° d'assurer un meilleur tirage aux cheminées.
Presque tous les appareils modernes sont, hélas! construits sur les errements de Rumfort.
Pour moi, quand' je vois une cheminée sans bouches de chaleur et sans foyer isolé du mur, l'architecte et le propriétaire sont jugés; on a introduit, il est vrai, de l'air extérieur par des chenets creux ou par les parties latérales, supérieures ou inférieures du foyer, soidisant pour souffler le feu ; mais cela ne résout la question qu'à moitié et ne fait que donner au foyer un aliment, sans obtenir en même temps une addition de chaleur pour la pièce. D'ailleurs, plus la combustion sera vive, plus la vitesse du courant d'air dirigé sur le feu sera grande; : la combustion sera donc d'autant plus excitée qu'elle en aura moins besoin : le contraire arrivera au moment d'allumer le feu, c'est-à-dire, quand le soufflet est le plus nécessaire : tout cela ne prouve que l'ignorance générale de la question.
Pour rendre la chose plus sensible, qu'on suppose un tuyau de 30 centimètres de diamètre par où s'écoulerait, sous une pression continuelle , l'eau d'un vaste bassin : c'est le cas de nos cheminées. Le liquide est ici un gaz brûlé , le tuyau c'est la cheminée, le bassin c'est l'atmosphère. Comment supposer que la pièce s'échauffera tant que le courant existera, et s il n'existe pas, comment s'alimentera la combustion du foyer? Et si cette combustion est active, ne sera-ce pas accroître le mal, c'est-à-dire le froid qu'on veut éviter?
Après Rumfort, l'un des hommes qui ont le plus vulgarisé les saines notions de chauffage, est le marquis de Chabannes, que des motifs politiques forcèrent à émigrer en Angleterre en 1787; il y consacra ses loisirs à l'étude du chauffage et de la ventilation des habitations, et, en 1818, il publia ses ingénieux procédés, tous copiés et imités depuis sous différents noms. Il raconte que souffrant beaucoup du froid sous le climat brumeux de l'Angleterre, il y inventa pour son appartement la cheminée à tubes (fig. 137) et à bouches de chaleur que l'on a tant et si diversement copiée depuis et qui a donné nais-
Fig. 137.
sance à l'appareil Fondet. La même disposition a été prise par Marc Séguin pour le chauffage des locomotives. Il disposa le même système de multiplication des surfaces de chauffe (fig. 138 et 139) dans les poêles destinés au chauffage des antichambres et des escaliers. Enfin , il appliqua les mêmes principes de tubes nombreux aux grands calorifères de caves. Le chauffage qu'il fit établir à Covent-Garden et que nous étudierons au chapitre des théâtres, est d'autant plus remarquable pour l'époque, qu'on y trouve en germe toutes les dispositions adoptées depuis dans les théâtres modernes. L'esprit ingénieux
du marquis de Chabannes s'appliqua également au chauffage des voitures, des chambres à coucher, des navires et des séchoirs. Nous retrouverons, en étudiant l'emploi de l'eau chaude, le système complet actuel du chauffage des vestibules, des bains, etc., par le bouilleur du fourneau de cuisine. En un mot, l'œuvre du marquis de Chabannes réunit à peu près tous les procédés les plus rationnels de chauffage et de ventilation brevetés ou préconisés depuis sous des noms divers.
En 1815, M. Cutler, frappé des inconvénients de la fumée, lorsqu'on recharge les foyers de combustible, se fit breveter pour un procédé qui consistait à brûler cette fumée en alimentant le foyer par-dessous. Son appareil consistait en une boîte carrée glissant de bas en haut entre deux guides et mue par deux poulies à manivelle. La boîte, remplie de charbon pour toute la journée, était garnie de barres en avant et le feu s'allumait par-dessus; mais la complication des poulies et la difficulté d'allumage fit bientôt passer de mode cet appareil qui fut renouvelé par le docteur Arnott, en 1835, avec quelques modifications; la boîte à combustible était soulevée par un engrenage manœuvré par
Fig. 138.
Fig. 139.
le tisonnier. La partie supérieure était rétrécie comme dans nos foyers modernes et renfermait un tablier mobile avec une clef pour régler le tirage. Enfin, en haut du tuyau de fumée et près du plafond, se trouvait une soupape mue par une tige à portée de la main pour faire servir le tuyau à la ventilation de la pièce. On a perfectionné depuis cette cheminée dans quelques-unes de ses parties, mais, comme toutes celles qui offrent une complication quelconque, elle a été peu de temps en faveur à cause de son prix et du soin qu'elle exige de la part des domestiques.
En France, le progrès principal qu'on ait à signaler dans les derniers temps est l'apparition du foyer Fondet, à tubes prismatiques, fort en vogue aujourd'hui ; mais il ne peut guère convenir que pour le bois ; ses tubes étroits et minces ne laissent pas à l'air un passage suffisant et se brûlent très-vite quand on emploie de la houille.
Il y a mieux à faire comme intérieur de cheminée. Signalons, dès à présent, les deux progrès principaux des appareils de chauffage moderne : 1° la multiplication des surfaces de chauffe et de transmission (fig. 140) par l'addition de lames ou de nervures nombreuses; 2° l'emploi des transmissions céramiques JYVUUUUUUWL dans les grands chauffages. Nous examinerons ces deux questions avec toute l'atten- /\/\/\/\/^/\^\ ti° n qu'elles méritent quand nous étudierons les calorifères de caves.
tAAAAAAAiUAAAJ Po » r ^^v cette rapide histoire du chauffage, disons quelques mots de divers appareils que la génération actuelle ne connaît plus que de nom.
Depuis que Lhomond a inventé le tablier mobile dans nos cheminées, le « soufflet » est devenu inutile; c'était l'appendice indispensable pour les vastes foyers ouverts remplis de bois souvent humide. Ces soufflets, qui étaient quelquefois très-richement ornés, ne seront bientôt plus qu'un objet de curiosité comme « les mouchettes » au temps des chandelles de suif. Avec le soufflet a disparu « la bassinoire » de nos pères, qui n'a plus d'emploi depuis que notre linge est mieux blanchi et nos maisons plus saines. Enfin, disons un dernier adieu à l'antique « paravent, » encore si usité en Chine où les maisons ferment mal, mais qui, dans nos petits appartements mo-
dernes, est un embarras. C'était un meuble des plus utiles, quand les chambres mal fermées et les vastes foyers de nos pères donnaient lieu à des courants dangereux; mais avec nos appareils perfectionnés, tous ces palliatifs encombrants doivent disparaître.
Examinons maintenant rapidement les principaux modes de chauffage actuellement usités chez les peuples civilisés.