DU CHAUFFAGE PAR LE GAZ
La combustion d'un corps, c'est-à-dire, sa combinaison avec l'oxygène atmosphérique, n'a pas toujours pour conséquence immédiate : lumière et chaleur; quelquefois, un seul de ces phénomènes se pro-
duit; mais, c'est le contraire qui arrive pour le gaz hydrogène de l'éclairage, où les deux phénomènes ont lieu simultanément et il est assez extraordinaire que, pendant longtemps, on n'en ait utilisé qu'un seul. Ce fait ne peut s'expliquer que par le haut prix du gaz, par " l'imperfection des appareils et par la routine. Ce n'était pourtant pas là l'idée de notre illustre compatriote, Ph. Lebon, qui dans ses prospectus, prédit en 18OI ce qui ne devait être réalisé que trente ou quarante ans après. Il est curieux de voir combien étaient justes et précises les prévisions de l'illustre inventeur qui résumaient il y a soixante-douze ans tout ce qu'on peut dire aujourd'hui : « Ce principe aériforme, dit Lebon, peut voyager à froid dans une cheminée d'un pouce carré, dans l'épaisseur des plafonds ou des murs, même dans du taffetas gommé, pourvu que l'extrémité du tuyau soit en métal. En un clin d'œil, vous pouvez faire passer la flamme d'une pièce dans une autre, ce que vous ne pouvez faire avec les cheminées ordinaires. Point d'étincelles, de cendres, ou de suie : point de magasin de combustible lourd à monter. Le jour, la nuit, la chaleur et la lumière sont là sans domestiques. La chaleur peut prendre la forme de palmettes, de fleurs ou de festons : toute position lui est bonne; elle ira cuire vos mets, elle les réchauffera sur vos tables, séchera votre linge, chauffera vos bains. Vous pouvez la diriger, lui commander, la faire disparaître et obéir comme jamais ne le fera le domestique le plus fidèle. »
Est-il possible de prédire en termes plus clairs les nombreux usages du gaz actuel? Malheureusement, les appareils convenables pour la combustion ne furent inventés que beaucoup plus tard et l'emploi du gaz pour le chauffage proprement dit ne date guère que de 1835. Les appareils destinés à l'utiliser pour les appartements consistèrent d'abord en bûches de fonte imitant le bois ou en foyer d'amiante et l'usage s'en répandit promptement en Allemagne. Chez nous, on a beaucoup perfectionné récemment les appareils employés pour les cuisines et pour les appartements : on a disposé dans des poêles ou des cheminées des tuyaux percés de trous nombreux et donnant issue à des jets de flamme multipliés, dont la chaleur, renvoyée par de puissants réflecteurs métalliques (fig. 230 et 231), semble au premier abord réunir toutes les conditions de succès. En effet, si Ton emploie les combustibles ordinaires, il faut un certain temps pour les allumer ou pour les éteindre, quand on n'a plus besoin de feu : on
envoie souvent sur les toits 90 à 95 % de la chaleur produite, tandis qu'avec le gaz, presque toute la chaleur est utilisée. Dans nos foyers
Fig. 230.
ordinaires, les 21 % d'oxygène de l'air se combinent plus ou moins complètement avec le carbone du bois, par exemple, mais les 79 */, restant sont de l'azote qu'il faut chauffer pour le forcer à s'élever et à disparaître : il y a là une grande perte de forces. En outre, avec le gaz, on peut facilement augmenter, ralentir ou arrêter à volonté le chauffage, dès qu'il n'est plus utile : là est une source importante d'économie. En effet, dans nos fourneaux de cuisine, lorsque la cuisson des mets est terminée, on a emmagasiné une masse énorme de chaleur qui devient inutile, tandis que dans les fourneaux à gaz, il y a arrêt immédiat de la dépense. Enfin avec le gaz, pas de cendres, pas de fumée, pas besoin de caves et d'approvisionnements, pas d'incendies ou d'étincelles, plus de domestiques dans les pièces.
Mais toute médaille a son revers. A l'heure qu'il est, le gaz hydrogène est trop cher; son emploi, pour ce motif, sera limité longtemps encore à quelques usages particuliers- En outre, la combustion, quoi qu'on en dise, n'est pas complète, les pièces chauffées par le gaz ont une odeur sui generis désagréable à beaucoup de personnes. Cette odeur est causée, soit par la carbonisation des molécules organiques en suspension dans l'air, soit par l'hydrogène sulfuré provenant d'une épuration incomplète du gaz. On en a la preuve dans l'action fâcheuse qu'exerce le gaz dans les salons, dans les salles de spectacle, partout où les dorures et les objets d'art et de décoration subissent une détérioration rapide. Cet effet est surtout à éviter dans certaines bibliothèques publiques, ouvertes le soir, où de mauvaises installations fati-
guent la vue des lecteurs, dessèchent les livres et ne produisent aucune ventilation.
Nous verrons plus loin comment on évite ces inconvénients en Angleterre. On comprend, du reste, qu'un chauffage qui ne sert pas en même temps au renouvellement de l'air n'est pas un chauffage salubre. Ainsi, le plus innocent de tous, le chauffage à l'eau, doit être combiné avec des bouches de ventilation. Mais le gaz et le pétrole exigent de bien autres précautions. Leur combustion n'est qu'une oxydation, c'est-à-dire une combinaison de l'oxygène atmosphérique avec le carbone du gaz et du pétrole, combinaison qui donne naissance à un gaz asphyxiant, l'acide carbonique auquel vient s'ajouter celui de la respiration humaine. Il faut donc y regarder à deux fois, avant d'adopter un chauffage qui ne procure pas l'évacuation des produits de la combustion. On voit qu'en somme, à moins de circonstances particulières, le gaz n'est pas pour le moment un chauffage gai, économique et salubre. Est-ce une raison pour l'exclure dans tous les cas? Non, sans doute, mais à une condition, c'est que tous les locaux où il sera employé seront en même temps pourvus de moyens accessoires de ventilation, soit par un tuyau extérieur, soit par l'ouverture fréquente des portes, comme cela a lieu dans beaucoup de magasins. Tout chauffage doit avoir deux résultats accessoires : expulsion des produits de la combustion et ventilation des pièces.
Il est des usages spéciaux pour lesquels l'emploi du gaz rend de réels services et qui lui assurent un succès parfaitement mérit \ Ainsi dans les laboratoires de chimie, les appareils à gaz affranchissent de pertes de temps considérables, puis de la poussière et de l'embarras que causaient les anciens foyers au bois. En outre, on obtient par des dispositions spéciales, des températures exceptionnelles, qui ont amené des progrès et des découvertes les plus utiles à la science. Les analyses organiques, la fusion du verre, la préparation des réactions chimiques, tout devient prompt et facile avec le chalumeau à gaz qui permet de régler avec la plus grande aisance la direction et l'intensité de la chaleur.
Il est aussi des cas où l'on a besoin d'installer des chauffages quand il n'existe pas de tuyaux de cheminée, comme on l'a fait en convertissant le Luxembourg en bureaux avec galeries supplémentaires. Dans ce cas, le chauffage au gaz est d'un réel secours. Il est encore très-utile dans un cabinet de toilette où l'on obtient à la fois et sans domesti-
que, chose inappréciable, l'eau chaude pour la toilette et les bains, la chaleur pour le foyer de la cheminée, enfin la lumière, tout cela sans embarras, sans dépendance de personne et sans attendre. Dans les ménages où l'on fait peu de cuisine, où on la fait d'une manière intermittente, certains aliments, le pot-au-feu, les rôtis se cuisent mieux au gaz que par le charbon de terre. En été, les cuisines sont plus proprement entretenues et ne sont plus des lieux de réelle souffrance pour les domestiques. Une foule d'industries, pharmaciens, coiffeurs, chapeliers, etc., trouvent dans les becs de gaz : propreté, rapidité et souvent économie. On voit ici une fois de plus que chaque progrès nouveau a sa place, son emploi particulier, et que le talent de l'ingénieur, comme nous le verrons souvent, consiste surtout à choisir parmi les moyens que la science met à sa disposition, celui qui convient le mieux pour un cas particulier.
Ne terminons pas cette question sans faire des vœux pour que l'on perfectionne les moyens de production du gaz hydrogène pur, ne formant que de la vapeur d'eau par sa combinaison avec l'oxygène atmosphérique; ce serait là le chauffage salubrepar excellence. Il n'y aurait plus de produits toxiques de la combustion, les tuyaux de cheminées actuels ne serviraient que pour évacuer l'air vicié. Quelle mine d'or dans l'atmosphère qui nous environne, si l'on pouvait la décomposer économiquement pour trouver dans ses deux éléments la chaleur et la vie !