DE LA FIGURE ET DU GROUPE — L'ESQUISSE
La condition absolue de la ronde-bosse ainsi que du groupe étant de présenter, de quelque côté qu'on se place, des lignes heureuses, et de faire qu'en tournant autour, lorsqu'une ligne intéressante nous échappe, on en retrouve immédiatement une autre d'un égal intérêt et d'un aspect varié, l'on concevra sans peine l'importance de l'esquisse, premier jet de la pensée de l'artiste qui doit lui donner la tournure et le mouvement d'une figure ou d'un groupe. On peut donc résumer l'esquisse en deux objectifs, la composition et les lignes qui doivent rendre l'ensemble des silhouettes ; les questions de détail , d'ajustement, d'expression, ne viendront que plus tard sur le modèle achevé. En effet, c'est sur l'esquisse seulement indiquée par des masses sans détail que l'artiste peut se rendre compte des lignes, de la composition et de la tournure que pourra présenter sa figure ou son groupe, et qu'il apportera dans ce but toutes les modifications que sa pensée lui suggère à mesure que sa composition s'écrit sous le modelage de l'esquisse. C'est encore sur l'esquisse que l'artiste se rendra compte des saillies ou des parties rentrantes, des oppositions obtenues par le jeu de la lumière et de l'ombre.
Dans ce but, il doit placer souvent son esquisse, à mesure qu'il y travaille, à la distance ou à la hauteur relative par rapport à la hauteur ou à la distance à laquelle l'œuvre exécutée devra prendre place. Ainsi, par exemple, si votre figure, de grandeur naturelle, doit être placée à six mètres de la hauteur
du sol, votre esquisse est-elle de om 25, vous devez la placer à 2m 40 pour en juger l'effet. En règle générale, on doit plutôt exagérer le caractère d'une esquisse, car l'augmentation en diminue toujours sensiblement l'effet.
On a pu se rendre compte, dans notre leçon d'après F. Rude, des moyens pratiques qu'emploie le sculpteur pour monter une figure d'étude d'après nature. Il ne nous reste donc à parler ici que de deux choses : le montage d'après l'esquisse, les qualités qui font d'une statue œuvre d'art. Tout d'abord, ajoutons que beaucoup d'artistes exécutent, d'après l'esquisse et en prenant la nature vivante, une maquette , également de proportions relatives, plus importantes que l'esquisse, et cela particulièrement pour les figures drapées. Cette maquette, sorte d'ébauche de proportions rigoureusement arrêtées, mais sans aucun détail, sera moulée en plâtre et servira pour les ajustements de la draperie, que l'artiste cherche et modifie à son gré jusqu'à ce qu'ils lui conviennent parfaitement, comme il a pu faire à l'aide de l'esquisse en ce qui concernait l'attitude et le mouvement de sa figure. En général, le sculpteur se sert, pour ajuster le modèle de ses draperies sur la maquette, de linges de fine batiste afin d'avoir une grande souplesse; souvent aussi, et surtout lorsqu'il fait usage d'un linge moins fin, il mouille légèrement ou plutôt humidifie ce linge, parfois même dans une eau légèrement gommée, afin que, une fois déterminés et fixés, les ajustements conservent mieux leur forme, et le sculpteur agit ainsi, non pas seulement afin de pouvoir travailler sur sa figure uniquement d'après cette maquette, mais afin de retrouver exactement, chaque fois qu'il en aura besoin, les plis de la draperie, lorsqu'à chaque séance il lui faudra les reconstituer sur la nature même.
Cette maquette devient alors un modèle d'après lequel l'artiste monte sa figure, matériellement, à l'aide de la règle ou échelle. Pour ce faire, il construit une règle de la grandeur exacte du modèle aux deux points les plus éloignés, et qui donne la hauteur totale, et il la divise par moitié, puis ces deux parties ainsi obtenues, il les divise également par moitié. Il construit en même temps une autre règle de la hauteur totale du sujet à exécuter, règle qu'il divise d'une manière semblable, ce qui établira les proportions d'une façon rigoureusement exacte. La figure ainsi montée dans son aspect et ses proportions, l'artiste procède à l'étude d'après la nature, comme il a été dit, tournant constamment autour de sa figure, pour se rendre compte de tous les aspects de son travail. Il s'agit, en effet, nous ne saurions trop le répéter, de se préoccuper surtout de l'harmonie des lignes, du dessin de la figure, de telle sorte qu'aucun contour ne forme saillie exagérée en dehors du sujet, par rapport à la masse générale. Michel-Ange disait à ce propos qu'un groupe serait réellement bien composé, qui sans se briser roulerait d'une montagne, voulant dire par là que tout doit se tenir et faire corps avec le sujet dans une œuvre sculpturale. Néanmoins une silhouette hardie et de formes extérieures détachées est permise lorsqu'il s'agit d'une figure qui doit être exécutée en bronze , quoique les maîtres aient souvent formulé cet axiome que toute œuvre en bronze doit pouvoir être exécutée en marbre, ou autrement, la matière n'étant que l'expression palpable de la pensée de l'artiste, laquelle ne saurait être comprimée ou restreinte par l'exécution matérielle de l'œuvre.