CHAPITRE VIII
E métier du sculpteur nous étant connu, envisageons, si vous le voulez bien, les causes déterminantes de l'œuvre d'art en sculpture à l'aide des considérations émises avec tant de talent et de sens droit par le docteur Legrand dans son intéressant ouvrage sur Rude, auquel il y a bien lieu d'appliquer la conclusion qu'il en tire lui-même , à savoir que le talent est le plus souvent l'absence de prétention.
Un grand nombre de motifs, dit-il, ont été invoqués pour expliquer l'écrasante supériorité des statuaires grecs sur les modernes. On a fait intervenir l'influence du climat, la facilité de voir le nu, la beauté plus grande de l'espèce, la religion, la liberté politique, les lois, les mœurs, les récompenses accordées aux artistes, la méthode.
Nous croyons que l'ensemble de ces causes a contribué, en effet, à la perfection de l'art chez les anciens. Mais l'importance de chacune d'elles est loin d'être égale ; pour quelques-unes
Karl Robert. — Sculpture. 9
même, prises en particulier, cette importance est nulle ou du moins contestable. La réfutation rapide de celles-ci rendra plus évidentes, en les isolant, les causes véritables de cette supériorité.
A propos du climat, Emeric David fait remarquer que : « Sur une étendue de pays peu considérable, dans un climat à peu près le même partout, les peuples de la Grèce ne cultivèrent pas les arts avec le même succès. La fertile Crète les dédaigna; Sparte les proscrivit; les heureux Arcadiens, les Achéens, les Phocéens, les Etoliens, les Thessaliens ne s'y appliquèrent jamais. Thèbes en Béotie, patrie d'Hésiode, de Pindare et de Corinne, ne compte qu'un petit nombre d'artistes, qu'elle peut placer à côté de ces noms célèbres; Corinthe ne fut qu'au second rang; la puissante Athènes et la faible Sicyone s'élevèrent au premier. »
Contre la facilité de voir le nu, invoquée comme cause de la beauté des statues antiques, on peut alléguer que c'était seulement chez les Spartiates, ennemis des beaux- arts, que les vierges laissaient voir leurs charmes dans les jeux publics. Ailleurs, les femmes ne sortaient pas du gynécée, et les artistes n'avaient pour modèles que des courtisanes. Ce fut une tache pour Elpinice de s'être soumise aux regards de Polygnote, quoiqu'il eût fait d'elle une figure dont le visage même était voilé. Les artistes de nos jours sont donc mieux partagés et les mœurs plus tolérantes. Le peintre de l'enlèvement des Sabines eut à sa disposition, sous le Directoire, les dames du meilleur monde, et personne ne songea à reprocher à l'une d'elles, devenue plus tard un modèle de piété, d'avoir été dans sa jeunesse modèle d'un autre genre.
On parle de la dégénérescence de l'espèce ; mais ce n'est pas dans les pays où les modèles étaient les plus beaux que les statuaires grecs étaient les plus habiles. Cicéron dit que de son
temps, « à Athènes, parmi la foule des jeunes gens, à peine y en avait-il un qui fut véritablement beau. » Cicéron, à la vérité, écrivait ceci 400 ans après Phidias. Qu'importe d'ailleurs? « Il y a certainement moins loin, dit encore E. David, de notre plus bel homme au plus beau des Grecs , que de notre plus belle statue aux plus belles statues grecques. »
Et puis les draperies n'ont pas dégénéré, et la même différence se remarque entre leurs draperies et les nôtres. Comparez, en effet, celles de la Victoire de Samothrace avec nos meilleures figures drapées modernes, vous verrez quelle distance les sépare \ Les monuments des Grecs, leurs meubles, leurs vases , leurs ustensiles, ont le même cachet artistique supérieur. Dironsnous, pour expliquer notre faiblesse relative dans cette partie de l'art, que les modèles ont aussi dégénéré?
L'influence des diverses religions sur le plus ou moins de développement des arts est, selon nous, considérable. Avant d'aborder cette question, nous supplions le lecteur de ne pas se méprendre sur notre pensée. Placés à un point de vue exactement circonscrit, nous recherchons les causes qui ont agi sur les destinées de l'art et nous les signalons où nous croyons les voir. Hors de ce cercle étroit, toute idée de critique ou d'improbation nous est étrangère.
Em. David, qui croit cette influence nulle, s'appuie sur ce que les cérémonies et les objets extérieurs du culte catholique peuvent aussi bien que le culte de l'ancienne Grèce enflammer l'imagination des artistes. Cela est vrai, d'autant plus que les deux cultes ont extérieurement de nombreux points de ressemblance; la liturgie actuelle est, à peu de chose près, la liturgie des mystères d'Isis, dont la Grèce, avant nous, avait hérité des Egyptiens. Mais là n'est pas la question. C'est l'influence
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du dogme qu'il faut examiner. Or, tandis que le dogme panthéiste fait descendre le ciel sur la terre, le dogme catholique arrache l'homme de la terre pour l'élever au ciel; celui-là, divinisant le monde, porte l'homme à admirer, à aimer la nature; celui-ci, maudissant la création, isole l'homme de la nature et lui prêche le désamour de la créature. Tout portait les Grecs religieux à chérir la forme , à adorer la lumière ; l'art pour eux devait avoir le caractère sacré d'une fonction sacerdotale; tout porte, au contraire, le catholique à mépriser les épanouissements impurs de la matière.
On répond par le Moyen-Age et l'histoire des chefs-d'œuvre dits religieux. La discussion approfondie d'un sujet aussi complexe nous entraînerait trop loin, on le comprend. Qu'on veuille bien remarquer seulement que, même à l'époque des Byzantins, l'Eglise était déjà entrée dans la voie des compromis entre le dogme pur et les tendances humaines qu'elle désespérait d'anéantir. La tendance artistique est du nombre. Plus ou moins compressible, elle se fait jour malgré tout. Mais les esprits, restés fidèles à la tradition de la primitive Eglise, ont protesté à toutes les époques et protestent encore contre ce mélange du paganisme à la religion qui devait le vaincre.
Les costumes grecs et romains dont sont revêtus les personnages sacrés et les saints du christianisme montrent ce mélange et éclairent d'un jour non douteux cette partie de l'histoire de l'art.
Em. David, loin de considérer l'esprit du catholicisme comme hostile au développement des arts, y trouve des sources d'inspiration et d'enthousiasme pour les artistes, comme dans les religions de l'antiquité, mais il fournit dans maints endroits des armes à l'opinion contraire. Ainsi ce n'est qu'au xve siècle
que les papes appellent les arts à Rome, et cet appel n'est fait que dans un but politique et en opposition avec les traditions de leurs prédécesseurs.
« A cette époque, dit-il, les papes, qui n'avaient cessé d'aspirer à l'empire universel, voyaient encore au sein de Rome un peuple turbulent et les foudres lancées du Vatican s'évanouissaient contre les murs du Capitole. Les papes se firent alors une politique nouvelle, et, ce qu'ils n'avaient pu faire par la force, ils l'obtinrent par la splendeur des beaux-arts; mais, pour frapper les yeux du peuple, ils durent écarter le dogme des manifestations artistiques; et l'on peut dire que Raphaël et Michel-Ange étaient d'une orthodoxie au moins équivoque. Quant à la politique, comme pour la religion, il est important d'indiquer sa véritable influence, afin d'éviter une erreur bien souvent commise »
Ici l'auteur passe en revue les écoles grecques' et démontre que si Sparte ne produisit point d'artistes, si Platon, en théorie, bannissait Homère et Phidias de la République de ses rêves, il n'en est pas moins vrai que Fart grec ne se développa que sous des gouvernements démocratiques; le siècle le plus brillant de l'art en Grèce fut le siècle qui vit ce pays le plus tourmente par les guerres, les révolutions, les désordres et les calamités de toutes sortes. Il en fut de même à l'époque de la Renaissance. Venise et Florence, Sienne et Pise, furent perpétuellement en révolution pour la liberté, et le déclin des arts à Florence coïncide avec la mort de Michel-Ange (1564) et l'anéantissement de la république (1569).
De même aussi la belle époque de l'art dans les Pays-Bas est une époque troublée par les insurrections et les malheurs de la guerre.
En France seulement, on trouverait des arguments à l'opinion contraire, et le siècle de Louis XIV, le plus complet par la splendeur de tous les arts, s'il n'a pas produit des statuaires de premier ordre comme le Puget, a droit cependant au premier rang, alors que la république de 1789 laissera les arts se débattre et mourir à l'école de David. C'est là une exception dont il ne faudrait pas tirer une conclusion hâtive. Le besoin de liberté allait agiter bientôt les générations nouvelles, parmi lesquelles devait naître la belle école de 1830 avec V. Hugo, Lamartine, Delacroix, Rude, Barye et David d'Angers. Et si, plus près encore, nous considérons l'école moderne, nous verrons que la troisième république, venue à la suite des désastres de l'invasion, n'a pas été moins féconde en chefs-d'œuvre, particulièrement dans la statuaire. Aussi ne saurions-nous partager l'opinion émise plus haut par le docteur Legrand que l'art a dégénéré au point de vue de n'être plus comparable à celui de l'antiquité. Cela était vrai en 1856, mais ne Test plus aujourd'hui. Aucune époque n'a produit des œuvres aussi belles et aussi nombreuses. Les belles figures du monument de Berryer, de Chapu, le Gloria Victis de Mercier, les premières funérailles de Barrias sont des œuvres dignes de l'antiquité. La conclusion légitime que nous dicte l'histoire est donc celle-ci : « Les agitations politiques développent chez les hommes surexcités des facultés jugées prodigieuses par les époques tranquilles, et, partout, sous le souffle fécondant de la Liberté, s'épanouissent les arts. »
En résumé, les causes qui influent sur le développement des arts sont générales ou individuelles.
Par l'examen que nous venons de faire des premières, nous devons conclure qu'il n'y a qu'à les subir, il n'est pas en notre pouvoir de les modifier.
Les causes individuelles qui viennent de l'enseignement et de la nature propre de l'artiste avec le sentiment, l'idée du beau, le génie même , ces causes résident toutes dans la Méthode.
« La méthode à elle seule, et en l'absence des causes générales, peut seule mettre l'artiste dans sa véritable voie. »
Cette méthode peut se définir ainsi : L'exploration intégrale de la nature humaine. Elle est là tout entière , et elle n'est que là.
Plus cette exploration sera profonde, scientifique, complète, mieux cela vaudra, mais son champ est limité. C'est la nature humaine et rien au delà. Ce qui était autrefois FEcole n'existe donc plus qu'à l'état de souvenir, parce qu'à proprement parler, il n'y a qu'une vaste école, partout la même, la nature; seulement, selon les temps, les milieux et les hommes, cette école, identique au fond, peut et doit se manifester avec des nuances diverses. Donc l'école universelle de la nature peut seule faire des artistes. Quelles que soient les idées préconçues de l'étudiant sur l'art et sa destination, sur le beau, l'idéal, le laid ou le métier, le fait est qu'il ne peut tailler que dans la nature. Il faut donc s'approprier cette nature aussi complètement que possible. Quand il en sera maître, Fartiste, selon son titre particulier, nous la montrera soit amusante, soit émouvante, soit grandiose.
Pour enrichir l'art d'une variété infinie de types, quel moyen plus efficace que cette prise de possession ?
On dira : « Beaucoup d'artistes ont fait et font nature, et sont cependant loin de l'antique. » N'appelle-t-on pas souvent nature une sèche apparence de la nature ?
Les moyens employés par ces artistes ne manquent-ils pas de l'exactitude nécessaire pour arriver à la consistance, à la cohésion
de l'antique? Il ne s'agit pas de rendre la peau, il faut explorer intégralement la nature humaine.
En un mot , si l'école de la nature n'apprend pas à être un homme de génie, elle fait des sculpteurs, les artistes se font tout seuls. Mais il faut d'abord savoir son métier et ceux-là seuls seront de vrais maîtres qui limiteront leur enseignement à vous guider, en dehors de toutes théories acquises, dans cette étude de la nature. Le génie n'est donc, peut-être, que la conséquence de cette exploration intégrale de la nature humaine et de sa connaissance approfondie.