‹ Traité signes de la mort et des moyens de prévenir les enterrements prématurésChapitre 46 sur 71 · XLVI. Mort apparente; inhumation · texte numérisé non relu

XLVI. Mort apparente; inhumation

« Le prince L.... possédait près de Florence une habitation où chaque aunée il allait passer l'été avec sa famille. Gette demeure, loin de ressembler à ces délicieuses villas dont sont parsemés les environs de la plupart des villes d'Italie, avait conservé un aspect presque féodal , qui contrastait majestueusement avec la coquette apparence du palais de construction moderne. C'était un antique et noble château, avec ses tours, fossés et chapelle, appartenant, depuis plusieurs siècles, à la famille de L...., qui, comme beaucoup de maisons princières , avait fait construire sous la chapelle un caveau de sépulture. Ce caveau, profondément creusé dans un sol sablonneux , était voûté et revêtu intérieurement de larges dalles de pierre; de sorte que son état hygrométrique était tel, que les corps que l’on y déposait s’y momifiaient, pour ainsi dire, sans tomber en putréfaction. Cette circonstance, au reste, ne doit point être considérée comme extraordinaire, et, même en France , où les conditions de climature sont infiniment moins favorables, à cause de l'humidité, que celles de l'Italie, iln’est point rare de trouver des terrains qui jouissent de la singulière propriété de conserver intacts les cadavres qu’on

(1) Richard, De la léthargie, p. 15.

OBSERVATIONS DE MORT APPARENTE. 307 leur confie. Plus loin, j'en citerai un exemple. En outre, chacun sait aujourd’hui que si les momies que l'Égypte possède en si grande quantité ont pu traverser impunément plusieurs milliers d'années, cette circonstance est due exclusivement à la sécheresse parfaite et à la température constamment égale des caveaux mortuaires où les corps étaient déposés, et non pas à des méthodes d’embaumement particulières aux Égyptiens ; car leurs procédés sont maintenant parfaitement connus, et ne peuvent réussir que sous les mêmes influences climatériques. C’est dans de semblables cavernes que les Guanches déposaient les corps des leurs, qui se conservaient admirablement, bien qu'ils ne fussent enveloppés que de simples bandelettes.

» Lorsqu'un membre de la famille de L... était mort, son corps, revêtu de riches habits, était déposé dans une bière ouverte, et, bientôt descendu dans le caveau, il était placé sur les dalles, près d'une longue suite d’aïeux, sans que l’on prît d’autres soins que celui de recouvrir le cercueil d’un drap noir.

» Le prince de L.,. mourut des suites d’une maladie de langueur, et fut porté avec les cérémonies usitées dans le caveau que nous venons de décrire, et dont la lourde porte se referma vraisemblablement pour longtemps, car il n'avait qu'un fils qui sortait à peine de l’adolescence. Celui-ci avait pour son père une tendresse extrême ; de sorte que, environ un mois après cet événement, il prit la résolution de voyager, pour échapper à la douleur que lui causait la perte cruelle qu’il venait de faire. Mais avant de partir, avant de s'éloigner pour

longtemps du châtcan de sa famille, il voulut contempler encore une fois les traits d’un père si tendrement chéri; il voulut aller répandre quelques larmes sur cette tombe où s'était brisée sa dernière affection. Seul, il marche donc vers la chapelle funéraire, et après avoir enlevé les barres de fer qui en assujettissaient la porte, il veut Fouvrir, lorsqu'il sent qu’un obstacle puissant s'oppose à ses cfforts. En proie à une inexprimable anxiété, il s’écrie, de toutes parts on accourt à son aide : l'obstacle est surmonté, la porte s'ouvre, et... spectacle plein d'horreur! cet obstacle, c'était le cadavre du prince de L..., qui, les traits convulsés, était venu mourir de faim contre cette porte qui ne devait plus s'ouvrir pour Jui, et dont les ais portaient encore les traces qu'y avaient imprimées ses mains déchirées et tordues dans les angoisses du désespoir. L’infortuné n'avait été tiré du sein de la mort que pour en trouver une mille fois plus cruelle (1). »

XLVITI, Mort apparente ; inhumation précipitée ; parodie du jugement de Salomon.

«En l’année 1706, le parlement de Toulouse avait pour président M. d'Olmond, issu d’une des plus ancienaes familles de cette ville, Doué d’un profond savoir et des capacités les plus remarquables, cet homme distingué avait su apporter, dans les hautes fonctions dont il était revêtu, unc sévère intégrité, qui rendait plus saillantes encore l’affabilité de ses manières et les qualités de son cœur.

» Yeuf depuis plusieurs années, il avait une fille

(1) Léonce Lenormand, Des inhumations précipitées, p. 27,

unique sur laquelle il concentrait toutes ses affections, Mademoiselle Victorine d'Olmond, âgée de quinze ans, joignait à une extrême beauté tous les aimables dons de son sexe, ct, de plus, une grande fermeté de caractère, que peut-être elle tenait de son père, mais qui n’excluait en elle ni Ja soumission ni le respect filial.

» À l’époque où commence ce récit, un des régiments en garnison à Toulouse comptait au nombre de ses ofliciers M. le chevalier de Sézanne, fils d’un ex-lieutenantgénéral des armées du roi, originaire de Toulouse, jeune homme d’une haute naissance et d'un mérite supérieur. ‘Tous ces titres lui assurèrent un accueil distingué de la part de ses anciens compatriotes , et de tous les salons qui lui furent ouverts, il n’en trouva bientôt aucun qui pût entrer en parallèle, à ses yeux, avec celui de M. d'Olmond. Des charmes de plus d’une espèce l'y attiraient en effet : il avait retrouvé un ancien ami de son père dans ce noble vieillard, à l’aspect à la fois grave et bienveillant ; etson cœur, d'abord exclusivement rempli de respect, avait peu tardé à s'oue vrir aux sentiments les plus affectueux, dès qu'il lui avait été donné de pénétrer dans son intimité , de jouir de Ja faveur de ses entretiens si attachants, enfin de puiser à pleincs mains dans des précieux trésors de savoir ct d'expérience. Mais un nouvel attrait vint encore agir sur lui, peut-être à son insu : je lai dit, mademoiselle d'Olmond était admirablement belle, le chevalier de Sézanne l'aima bientôt d'un amour qu'il sut lui faire partager. Tous deux jeunes et beaux, tous deux aimant pour la première fois, égaux en fortuse et en naissance,

ils s'abandonnèrent avec confiance à un amour qui, grandissant encore pendant une année d’une fréquentation presque quotidienne, finit par revêtir tous les caractères d'une de ces passions profondes qui influent fatalement sur toute une destinée. À les voir l'un et l’autre si confiants et si heureux de ce premier amour qui devait être le dernier, qui eût osé leur prédire un avenir funeste !...

» Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque Louis XIV, voulant récompenser M. d'Olmond de ses services passés , l'appela au poste de président à mortier au parlement de Paris. Là, M. d'Olmond fut heureux de retrouver quelques anciennes connaissances, en tête desquelles figurait madame de Sézanne, la mère du chevalier, et il forma avec elle une liaison d'autant plus étroite, que vraisemblablement il pensait déjà qu'un moment viendrait où cette intimité serait encore resserrée; car il n'était pas probable que l'amour si vif, développé sous ses yeux, entre les deux jeunes gens, eût longtemps échappé à sa sagacité.

» Six mois plus tard, M. de Sézanne vint à Paris avec son régiment, et ce fut avec un inexprimable bonheur qu'il retrouva celle à laquelle il avait voué une si ardente affection. Alors il prit la résolution de demander Ja main de mademoiselle d'Olmond, qui lui fut accordée sans difficulté, et on fixa le mariage à une époque peu éloignée. Quelques jours encore , et les amants allaient être unis , lorsque le régiment reçut l’ordre de se rendre à Brest, où se trouvait une escadre qui était sur le point de mettre à la voile pour l'Amérique. Peindre la stupeur dont cette nouvelle frappa les amants serait im-

possible. Cependant M. de Sézanne ne songea pas un instant à se démettre de son grade ; il comprit fort bien qu’agir ainsi à l'heure du danger, c’eût été se déshonorer à tout jamais; seulement, il voulut faire hâter la célébration du mariage , afin d'emmener avec lui sa jeune épouse ; mais M. d’Olmond, persuadé qu'il y aurait presque folie à laisser une jeune fille frêle et presque enfant s’exposer aux hasards d’un long et pénible voyage, non seulement refusa d'v consentir, mais encore se montra inflexible aux prières du chevalier, qui le suppliait de permettre qu’il emportât du moins Île titre d’époux de sa fille. 11 lui fallut donc se résoudre à s'éloigner, et il partit après avoir échangé avec sa fiancée les serments les plus solennels.

» Deux années ne s'étaient pas encore écoulées depuis cette cruelle séparation, que l’on apprit en France que le régiment de M. de Sézanne avait été presque entièrement détruit dans un combat où lui-même avait trouvéla mort. Cet affreux événement plongea mademoiselle d’Olmond dans un sombre désespoir dont aucune consolation ne pouyait la tirer. Pendant longtemps on craignit pour sa vie; cependant sa douleur finit par dégénérer, du moins en apparence, en une douce mélancolie qui abusa son père lui-même. Celui-ci, sentant les années s’accumuler sur sa tête, et craignant de laisser bientôt une si jeune fille sans protecteur, se décida à lui proposer un autre époux. À la premiére ouverture qui lui fut faite à cet égard, le désespoir de mademoiselle d’Olmond parut se ranimer ct se révolter contre une proposition qui lui semblait une injure ; pourtant vaincue enfin par

les instances de son père: «S'il m'était possible, Jai dit elle, de conserver le moindre doute sur la mort de M. de Sézanne, sachez-le bien , mon père, aucune puissance humaine ne me forcerait à manquer aux serments que je lui ai faits; mais puisqu'il n’en est point ainsi, puisque ma vie entière ne doit plus être qu'une longue douleur, je ne veux pas, par une coupable résistance, justifier en quelque sorte la rigucur du ciel envers moi. Je ne chercherai donc plus à me dérober à votre autorité, et j'accepterai aveuglément l'époux que vous m'aurez présenté, Je saurai remplir envers lui tous mes devoirs sans murmure; mais qu'il nattende pas de moi autre chose que soumission el respect, car men pauvre cœur, brisé par ses chagrins, s’est désormais fermé pour tou jours à tout sentiment de tendresse. »

» Quelques mois après, mademoiselle d'Olmond était devenue femme de M. de Saint-Alban, conseiller au parlement. Dans son nouvel état, madame de Saint-Alban sut rester à la fois fidèle à sa douleur et à son mari, qui l’aimait de la plus vive affection; sa beauté admirable semblait encore avoir puisé de nouveaux charmes dans le voile de tristesse répandu sur ses traits. Elle cut une fille qu’elle se prit à aimer de tout l’amour que depuis plus de trois années elle cachait dans son âme, et sa vie illuminée pour ainsi dire par cette affection nouvelle, allait peut être connaître des jours moins malheureux , lorsque tout à coup elle fut atteinte d’une matadie qui la conduisit rapidement au tombeau. Les larmes que versa M. de Saint-Alban furentaussi amères qu'avait été profond son attachement; ifitélever un magnifique mau -

solée, près duquel il allait assidûment s’agenouiller et pleurer en pensant à celle qui n’était plus. Les années, en se succédant, rendirent ses regrets moins poignants, sans les éteindre et sans lui faire réformer l'obligation qu'il s'était imposée de visiter fréquemment la tombe de sa femme, surtout à l'anniversaire de sa mort.

» Un jour, celui du cinquième anniversaire, M. de Saint-Alban s'était rendu au cimetière pour payer son fidèle tribut à ses regrets. Doucement incliné sur le tombeau, il tenait ses regards attachés sur une miniature, et la vue de ces traits aimés, en reportant sa pensée aux jours si vite écoulés de son heureuse union, avait réveillé en lui une foule de souvenirs qui, quoique douloureux, n'étaient pourtant pas sans avoir un certain charme. Tout à coup un léger frôlement se fit entendre, et, levant les yeux, il aperçut à quelques pas une jeune femme si parfaitement semblable à celle qu’il avait perdue, qu’il resta quelques instants frappé de stupeur, tandis que celle-ci fuyait précipitamment après avoir laissé échapper un faible cri. Revenu à lui-même, il s'élança à sa poursuite, et la vit de loin s'éloigner dans une riche voiture qui s’éloigna rapidement.

» Quoiqu'il se crût abusé par une étrange ressemblance, il voulut néanmoins connaître celle dont la vue avait fait sur lui une si cruclle impression. Il apprit que celte jeune dame, originaire d'Italie, n’habitait que depuis peu de mois la France, où elle était venue avec son meri, M. le chevalier de Sézanne.

» Ce nom de Sézanne augimenta encore ses doutes, car il se rappelait avoir entendu dire que mademoiselle d'Olmond avait été fiancés à un jeune homme de cette

famille. Il songea alors à questionner le gardien du cimetière où sa femme avait été enterrée, il apprit que depuis environ cinq ans, celui-ci avait renoncé à ses fonctions, après avoir fait un héritage considérable, et qu'il s'était retiré dans une petite ville où il était mort depuis deux ans. Il se rendit près de la veuve, la questionna adroitement, et découvrit que son mari n’avait jamais fait d'héritage, et que la source de sa fortune subite lui était inconnue à elle-même. Son anxiété étant parvenue à son comble, il pensa enfin à obtenir du lieutenantcriminel l'autorisation de faire procéder à une exhumation. Cette permission lui est accordée : en sa présence, on creuse la terre; on extrait le cercueil, on Pouvre, il était vide!!!

» À cette vue, M. de Saint-Alban sentit son cœur inondé de joie, car désormais le doute n’était plus possible : cette étrangère qu'il avait vue était bien évidemment sa femme, rendue à l'existence par un événement tenant du prodige. Comment cela avait-il pu arriver? par quelle suite de circonstances avait-elle été arrachée, vivante encore, du tombeau qui s’était refermé sur elle, et où lui-même l'avait vue descendre? C'était à un mystère impénétrable, dont il résolut de chercher l'explication par tous les moyens possibles. Cependant il hésita encore: une pensée déchirante venait de se glisser en lui; cette femme qu'il avait entourée de tant de soins et de tant d’amour, cette femme sur la tombe de laquelle il avait versé , pendant cinq années, des larmes si amères, avait donc pu l'oublier au point de se livrer volontairement à un autrel... Mais il chassa ces tristes réflexions, et se mit à poursuivre l’accomplissement de son œuvre.

» Il s’adressa directement au parlement de Paris, devant lequel il déposa une demande pour faire déclarer nul le mariage de M. de Sézanne avec mademoiselle d’Olmond, et obtenir la réintégration de celle-ci au domicile conjugal. Pendant ce temps, il sema l'or à pleines mains, pour découvrir quelques indices favorables à sa cause. Le jour où il fut appelé à exposer devant le tribunal les motifs de sa demande, il prouva, indépendamment de tous les faits que nous connaissons déjà, que cinq années auparavant, et le lendemain des obsèques de madame de Saint-Alban, M. de Sézanne, arrivé à Paris seulement depuis la veille, l'avait quitté brusquement accompagné d’une femme voilée et malade, et s'était retiré dans une ville d'Italie où il était resté.

» À tout cela M. de Sézanne opposa les dénégations les plus absolues : il prouva, par des actes authentiques, que sa femme était fille de parents italiens, et montra son contrat de mariage revêtu de la signature des plus hauts personnages de la ville qu’elle avait habitée. Alors M. de Saint-Alban sortit quelques instants, et rentra bientôt accompagné d’un vieillard portant, sur ses traits amaigris , les traces profondes d’une vive douleur. C'était M. d’Olmond, qui, frappé au cœur par la mort de sa fille, avait été depuis plusieurs années cacher au fond d’une province éloignée son désespoir et les remords que lui inspirait la pensée d’avoir contribué à abréger ses jours en l’unissant, contre son gré, à un homme qu’elle ne pouvait aimer.

» L'aspect de madame de Sézanne fit naître en lui une émotion extrême; les yeux baignés de larmes, il tendit

les bras vers celle ,:en l'appelant d’une voix brisée, et en la conjurant de revenir à lui et de ne pas renier son père. En présence d’un spectacle si touchant, madame de Sézanne demeura pourtant impassible , et, s’avançant vers lui avec une grande dignité, elle lui dit d’une voix émue : « Pardonnez-moi les cruels souvenirs que ma vue réveille en vous; je pourrais être fière de vous nommer mon père, et je sens qu'il me serait bien doux d’essuyer vos larmes ; mais je dois y renoncer, car ce n’est pas sur moi qu'elles coulent, et le titre que vous me donnez ne m'a jamais appartenu. Depuis quelques jours à peine je suis en France, et, déjà assaillic par de nombreux persécutcurs , je me vois forcée de défendre contre eux un époux et une famille qu'ils voudraient me ravir. Pourquoi me fait-on subir un si cruel traitement? Ne devais-je donc connaître ce pays que pour apprendre à le détester ? »

» A ces mots, M. de Saint-Alban comprit que sa cause était perdue, ctil s’éloigna précipitamment pour ne pas entendre l'arrêt qui bientôt allait détruire son dernier espoir.

» Près d’une heure s’était écoulée depuis l’éloignement subit de M. de Saint-Alban. Le tribunal était sur le point de prononcer le jugement qui devait donner à M. de Sézanne des droits désormais imprescriptibles sur la femme qu'un rival vouiait lui enlever, quand tout à coup un frémissement général parcourut l'auditoire, et, de proche en proche, quelques voix s’écrièrent de suspendre l'arrêt, Qu'’allait-il donc se passer ?

» Lorsque M. de Saint-Alban avait quitté l'enceinte du parlement, 1! avait senti son cœur livré au plus hor-

rible désespoir, Il avait compris que l’aveugle justice des hommes, induite en erreur par le calme extraordinaire de sa femme, allait la lui ravir pour toujours; et cependant, aucun doute ne s'était élevé dans son esprit : il était bien sûr de n’être pas abusé par une ressemblance impossible; c'étaient trop bien ses traits, sa voix, son maintien; et son sang-froid, qui avait pu tromper tout un tribunal, ne lui en imposait pas à lui-même ; il comprenait qu’elle l'avait puisé dans un amour qui la dominait exclusivement, et peut-être, hélas! dans une haine profonde pour Jui.

» Rentré dans son hôtel, il s'enfuit jusqu’au fond le plus reculé de ses appartements pour y cacher ses larmes qui coulaient bien amères, car à son chagrin allaient se joindre désormais toutes les tortures de la jalousie.

» Tout à coup une idée à frappé son esprit ; un dernier rayon d'espoir vient de luire à ses yeux. Il saisit entre ses bras sa fille, charmante enfant âgée de six ans, court comme un insensé jusqu’au tribunal, et, haletant, éperdu , il la dépose aux pieds de M. de Séranne , sans avoir la force de prononcer une seule parole. Cet espoir ne devait pas être déçu, et l'amour maternel, dominant en cet instant toutes les autres résolutions : « Ma fille ! mon enfant !.... » s’écria-t-elle ; en même temps elle tomba à genoux, la saisit entre ses bras , et la couvrit de baisers et de larmes.

» Essaierons-nous de peindre la révolution qui s'opéra dans tout l'auditoire et la stupeur qui frappa M. de Sézanne ?... Cependant, au bout de quelques instants, il se remit et ne sentit pas faiblir sa résolution bien ar-

rêtée de disputer à cet homme la possession de celle qu'il avait conquise sur la mort. Cherchant de nouvelles forces dans la victoire même qu’il ambitionnait : « Écoutez tous ! s’écria-t-il d’une voix altérée mais puissante. Sans doute, je ne tenterai pas de le nier , celle que vous voyez ici est bien ou plutôt a été l’épouse de M. de Saint-Alban ; mais entendez le récit des circonstances miraculeuses qui l’ont mise entre mes bras; puis brisez, si vous l’osez , des liens que la main de Dieu lui-même a formés.

» Dangereusement blessé dans le combat dont les résultats désastreux firent courir le bruit de ma mort, je fus fait prisonnier et emmené bien loin dans l’intérieur des terres, par des peuplades sauvages qui guérirent mes blessures et me gardèrent au milieu d'elles. Là, bien que je n’eusse à souffrir aucun mauvais traitement, je traînais une existence misérable, car, aux regrets de la patrie absente, se joignait encore comme un vague pressentiment de mon malheur qui s’y accomplissait. Au bout de deux années, mes angoisses devinrent si intolérables, qu'à tout prix je résolus de recouvrer la liberté, Après vingt essais infructueux , je réussis enfin à tromper une surveillance devenue moins active, et en quelques jours je revis le rivage et le vaisseau qui bientôt allait me reporter dans mon pays. Avec quels transports j'aperçus de loin les côtes de la France ! Et quand j'eus touché cette terre si longtemps désirée , j'oubliai mes fatigues et mes souffrances passées, et j’eus hâte de me rendre à Paris, où j'allais embrasser ma mère, où j'allais revoir celle que j’étais sûr de retrouver libre et fidèle.

» Mes pressentiments s'étaient us depuis longtemps : dans mon âme, il n’y avait plus place en cet instant que pour des pensées de joie et d'ivresse. J’arrivai à Paris, j'essuvai les larmes de ma mère, à laquelle je voulus consacrer exclusivement toute cette première journée. Entouré des miens, je m'abandonnais au bonheur avec confiance, lorsque l’indiscrétion d’un ami, dont tant de fois depuis j'ai béni le nom, m’apprit en même temps le mariage et la mort de ma fiancée qu'il venait d’accompagner jusqu’au lieu de sépulture, mort arrivée la veille même de mon retour. Cette nouvelle me trouva sans courage ; en un instant, mère, parents, amis, tout s’effaça de mon souvenir, pour me laisser seul en présence de mon immense désespoir. Je sentis mon avenir flétri, toutes mes affections brisées, et déjà j'étais résolu à ne pas survivre à mon infortune. Cependant, avant d’attenter àmes jours, je voulus revoir une dernière fois celle que j'avais tant aimée, En vain je me dis que cette vue ne pouvait que redoubler ma souffrance ; en vain je me représentai qu’en violant cette tombe, j'allais me rendre coupable d’un acte de profanation envers celle à qui j'avais voué un culte si fervent, et d’un crime aux yeux des hommes aussi bien qu'aux yeux de Dieu. J’étouffai ce cri de ma conscience ; loin d’en être effrayé, je m’affermis, avec une sombre joie, dans l’exécution de mon dessein, et il me sembla que j'étais entraîné par une fatalité contre laquelle j’eusse essayé vainement de me débattre. — Croyez-vous maintenant que ce fût un crime que j'allais commettre? Non! Non! Cette voix intérieure qui me poussait malgré moi, c'était celle de la Providence

qui m'avait choisi pour réparer une épouvantable erreur des hommes ; c'était le ciel qui ne voulait pas permettre que s’accomplit un si effroyable malheur.

» Quand une fois cette résolution fut bien arrêtée, je sentis une sorte de résignation renaître dans mon âme, ct j'attendis la nuit avec tout le calme qui peut inspirer une volonté ferme d'en finir bientôt avec la vie. J’eus soin de me munir d’une forte somme en or, ct, dès que je jugcai l'heure favorable, je m'enveloppai d’un ample manteau, et m'acheminai vers le cimetière. Là, à force d'offres et de menaces, je parvins à séduire le gardien, qui me conduisit à la fosse nouvellement fermée, et se mit froidement à l’œuvre, tandis que tous mes membres frissonnaient d’une invincible horreur, au retentissement sourd de sa bêche, fouillant profondément la terre. Bientôt le cercueil fut exhumé, et, un instant après les planches désunies me laissèrent apercevoir un blanc linceul, dessinant vaguement une forme humaine. Le fossoyeur s’éloigna, sur ma demande ; alors je m’agenouillai, j'écartai doucement les plis du drap mortuaire, et une tête couronnée d’une épaisse chevelure apparut à mes yeux obscurcis par des larmes. C'était bien elle, telle que je lavais vue quatre ans auparavant, pâle, mais belle jusqu'au scin de la mort, dont la main n’avait point osé flétrir les formes si parfaites. Je pleurai, je priai longtemps Sur ce triste débris de mon bonheur passé, et je me baissai pour déposer un derpicr baiser sur son front. Eu approchant mon visage du sien, il me sembla sentir ou entendre un léger soupir sorti de ses lèvres ; alors je la tirai du cercueil, ct, la sentant entre mes bras, j'atten-

dis quelques minutes dans une inexprimable anxiété. .… Bientôt il ne me fut plus permis d'en douter; elle vivait!..…, Quelles pensées me vinrent dans ce moment solennel? Ai-je cru à un miracle ?...... Que se passa-t-il ensuite ?..., Je l’ignore; j'ai conservé seulement un vague souvenir de ma course haletante, et d’un homme qui me poursuivait en vain, et m'appelait, tout en modérant les éclats de sa voix. Quand je revins à moi, quand la raison me fut rendue, j'étais dans une misérable hôtellerie, penché sur le picd d’un Hit où reposait doucement la femme que Dieu m'a rendue.

» Que pourrais-je ajouter encore? Elle n’opposa à mes projets aucune résistance, car, dans sa reconnaissance , je n'ose dire dans son amour, elle comprit que désormais sa vie m’appartenait tout entière. Le lendemain, une chaise de poste nous enleva avec rapidité, et, en quelques jours, nous arrivâmes en Italie. Là encore, le pouvoir de l'or ne me fit pas défaut. J'achetai, pour celle que dès lors je considérais comme ma femme, une famille, un nom qu’elle allait bientôt échanger avec le mien, ct enfin je pus l’épouser en présence d’un grand nombre de personnes considérables que j'avais eu soin de réunir, afin de m’assurer au besoin leur témoignage. Je jette un voile sur les quatre années qui suivirent cette union inespérée. Il y a bien peu de temps que nous avons voulu revenir en France, où nous pensions que notre souvenir devait être effacé; et nous avons cédé au désir bien excusable de visiter la tombe qui m'avait généreusement rendu sa proie. Que n’ai-je pu prévoir, hélas! tous les maux que ce fatal désir allait attirer sur nos

têtes !

» Vous, monsieur de Saint-Alban, vous qui voulez me ravir un bien que j'ai sichèrement acheté, vous me haïssez sans doute !... Eh bien ! vous êtes injuste et cruel... Ce n'est pas ma main qui vous a privé de l’objet de vos affections, et c’est ma main qui à réparé un acte qui, si vous l’eussiez connu, eût été pour votre vie entière un éternel sujet de remords et de désespoir.

» Et vous, juges, qui tenez maintenant entre vos mains nos deux destinées, obéirez-vous, dans larrêl que vous allez prononcer, à des lois arbitraires qui n’ont point ici d'application ?.. Oh! non, vous entendrez nos voix, vous comprendrez nos angoisses trop souvent renouvelées, vous n'aurez pas la barbarie d’anéantir, par un mot, deux existences pleines d’avenir ! Cette femme que vous voyez éplorée et tremblante, c’est mon épouse, même aux yeux des hommes. Ces anciens nœuds, dont on vient si tardivement aujourd’hui invoquer les droits, la mort les a déliés, les a rompus. Madame de Saint- Alban est morte; depuis cinq années son nom s’est effacé de la liste des vivants : ici, c’est une existence nouvelle sortie du néant, c’est une jeune femme inconpue, sans passé , sans famille ; c’est le fruit d’un miracle que Dieu à permis en ma faveur. Des hommes, des juges , oseront-ils combattre le décret infaillible de la Providence ? »

» Dès que M. de Sézanne eut fini de parler, les juges se retirèrent en silence , et ce fut seulement au bout de plusieurs heures qu’ils vinrent proclamer le résultat de leurs délibérations : Mademoiselle d’Olmond, femme de M. de Saint-Alban, conseiller au parlement, était con-

damnée à rentrer immédiatement dans le domicile conjugal.

» Ce jugement, quoique dicté par la plus sévère impartialité, n’était cependant pas exécutable.

» Étourdi par la situation extraordinaire dans laquelle il se trouvait, aveuglé par son succès inespéré et sans doute aussi par ses ressentiments contre un rival préféré, M. de Saint-Alban devait accepter avec joie un arrêt qui satisfaisait à la fois et son amour et sa haine ; mais il ne pouvait en être de même de la fille du président d'Olmond. Après avoir vu renverser en un instant le bonheur qu’elle avait trouvé dans une union que les lois avaient refusé de sanctionner, elle était assez à plaindre, sans aller encore renouer d’odieux liens qu’une délicatesse bien légitime eût repoussés lors même que son cœur ne l’eût pas impérieusement exigé. Au reste, le tribunal le sentit si bien, qu’il lui accorda facilement l'autorisation , sollicitée avec instance , d’aller terminer ses jours au fond d’un cloître (1). »

XLVIIT, Mort apparente; la victime est sauvée par son amant.

Le même recueil des Causes célèbres renferme un autre fait qui offre, avec Le précédent, de nombreux points de ressemblance :

«Deux marchands de Paris, amis intimes, avaient deux enfants qui, dès leur bas âge , avaient été destinés lun à l’autre, Ces jeunes gens, élevés ensemble , avaient senti

(1) Voyez Causes célèbres, et L, Lenormand, Des inhumations

précipitées, p. 34,

peu à peu leur amitié réciproque se changer en amour, et bientôt ils allaient être unis, lorsque l'intérêt vint en un instant renverser tous leurs plans de bonheur. Un riche financier devint épris de la jeune fille, qui fut sacrifiée à l’avarice de son père. La nouvelle épouse, malheureuse malgré sa richesse, tomba dans une maladie de langueur qui la conduisit au tombeau en quelques mois. Son ancien fiancé, qui l’aimait toujours et qui n'avait point quitté Paris, s’abandonna d’abord au désespoir en apprenant celte triste nouvelle ; puis se rappe- Jant que celle qu’il aimait était sujette à de longs et profonds évanouissements, il se laissa aller à des espérances chimériques en apparence. Après avoir séduit le fossoyeur, il exhuma la jeune femme, l’emporta chez lui, et eut le bonheur de la rappeler à la vie. Gelle-ci, cédant * un amour doublé encore par la reconnaissance, consentit à suivre son sauveur, et tous deux se rctirèrent en Angleterre, où ils restèrent dix années. Après cet intervalle, ils revinrent en France, persuadés que personne n'avait de soupçon ; mais ils furent bientôt reconnus. Le financier réclama sa femme devant les tribunaux, et comme il ne ménageait point l’argent, et que sa cause, d’ailleurs, était fort soutenable, les deux amants jugèrent utile de ne point attendre le jugement à intervenir, et s’enfuirent de nouveau à l'étranger après avoir dit adieu à Paris pour toujours (1). »

(4) L. Lenormand, Des inhumations précipitées, p. 50.

XLIX. Mort apparente; inhumation : perplexités de la victime,

qui conserva toute sa connaissance jusqu’au moment de son exhumation.

Voici un autre fait pris dans une Revue scienüfique publiée à Londres, et où se trouvent les détails donnés par un Jeune Anglais sur une attaque de catalepsie qu’il éprouva, et pendant laquelle il fut enterré, exhumé et presque disséqué. C’est le patient qui parle :

(A la suite de fatigues longtemps soutenues, je fus atteint d’une fièvre nerveuse qui épuisa rapidement le reste de mes forces. Chose étrange ! il me semblait que la vie, qui abandonnait peu à peu mon corps, se réfugiait {out entière dans mes facultés morales. Réduit au dernier degré de l'atonie physique, jamais je n'avais éprouvé plus de force, ou même plus d’exaltation morale, Le moment de la crise définitive arriva : Je me sentis comme emporté dans un tourbillon lumineux, au milieu duquel flottaient les figures les plus fantastiques; et tandis que mon corps était agité de frissonnements convulsifs, à mes oreilles retentissaient les éclats et les sifflements d’une affreuse tempête. Je me cramponnais de toutes mes forces à la vie qui paraissait vouloir m'échapper, lorsque enfin mes sensations devinrent si confuses, que je m’abandonnai malgré moi à cet état , Qui n’était pas sans quelque douceur, et je perdis bientôt tout sen= timent de l'existence. Je ne sais combien de temps j'étais demeuré ainsi, quand tout à coup je me réveillai dans un calme presque extasique : mon Corps était parcouru

par une foule de sensations voluptueuses , et mes sens, ainsi que mon intelligence, m’étaient complétement rendus. En ce moment, le médecin, s'étant approché de mon lit, laissa échapper ces mots : Tout est fini! puis il recouvrit ma figure d’un drap, et mes oreilles furent frappées par les sanglots de ma famille éplorée. Alors je voulus parler, faire un mouvement ; je sentis avec horreur que Ma langue était fixée à mon palais , et que mes membres qui percevaient parfaitement le contact des couvertures qui m’enveloppaient, enlacés par d'invisibles liens , se refusaient à exécuter le moindre mouvement.

» Le lendemain, on ensevelit mon corps, el durant trois jours entiers je restai exposé, pendant que les amis de ma famille venaient faire leurs visites de condoléance. J'entendais et je comprenais tout ce qui se passait autour de moi, et de minute en minute j'espérais vainement que le charme fatal qui pesait sur moi allait être brisé. Le matin du quatrième jour, je fus remis aux mains des ensevelisseurs, qui me traitèrent avec la plus révoltante brutalité; et lorsque l'un d'eux, pour me faire entrer dans une bière trop étroite , pressa de son genoux ma poitrine , j'éprouvai une si cruelle torture que j’eus l’espoir un instant que la possibilité d'exprimer ma souffrance m'allait être rendue. Il me fallut encore y renoncer, La bière fut recouverte, et j'entendis bientôt le grincement des clous qui s’enfonçaient lentement dans le bois. Il me serait impossible de trouver des termes pour exprimer ce que mon âme contenait alors de terreur et de désespoir. Chaque coup de marteau vibrait douloureusement dans ma tête, comme un glas funèbre m’annonçant le

OBSERVATIONS DE MORT APPARENTE. 327 destin qui m'était réservé. Encore si j'avais pu crier, Sk, même sans espoir d’être entendn, j'avais pu pousser quelques gémissements ! Mais non ; tandis que ma poitrine et mes épaules étaient écrasées dans un étroit espace, tandis que je sentais ma tête el mes membres meurtris et déchirés par le dur contact et par les aspérités de la bière , il me fallait rester immobile et sans voix. Je n’aurais jamais Cru que, Sans se briser , un cœur pût être labour par d'aussi épouvantables angoisses. Bientôt on me souleya , on me déposa sur le char funèbre qui se mit en marche, et on arriva au cimetière. En ce moment, je voulus tenter un dernier effort; mais ce fut toujours en vain. Je me sentis balancer au-dessus de la tombe qui allait m’engloutir, et tandis qu'on me descendait lentement, je distinguais le bruit que faisait le cercueil en froissant les quatre murailles de terre.

» Quand je fus parvenu au fond de la fosse, j’entendis la voix grave et solennelle d’un ami: il m’adressait un tendre adieu, qui parvint jusqu’à moi, comme un dernier écho des bruits de la terre, et bientôt un fracas épouvantable, qui s’éteignit peu à peu, comme les roulements lointains du tonnerre, m’annonça que ma tombe venait d’être comblée. Tout était donc fini ! j'étais pour jamais séparé des vivants. Comment ne suis-je pas mort en cet instant terrible!

» Je ne sais combien de longues heures je restai ainsi. J'avais espéré que mes angoisses ne seraient pas de longue durée, et qu’une prompte asphyxie éteindrait et mes sensations et mon existence. Je m'étais encore trompé, Je ne pouvais faire aucun mouvement, mon

cœur ne battait pas, ma poitrine n’était soulevée par aucune inspiration , et pourtant je vivais, car je souffrais ; je vivais, car mon intelligence , ainsi que ma mémoire , n'avaient rien perdu de leur énergie. Cependant, mes tristes pensées furent interrompues par un bruit lointain, qui d’abord me plongea dans une anxiété dont je ne pouvais me rendre compte. Le bruit se rapprocha insensiblement, et je sentis mon cercueil arraché des entrailles de la terre. On l’ouvrit, et je perçus l'impression d’un froid pénétrant; impression qui me parut pourtant délicieuse, illuminée qu’elle était par un rayon d'espérance. On me transporta pendant longtemps, puis on me laissa lourdement tomber sur un marbre humide et glacé. Alors j’entendis autour de moi une multitude de voix. Des mains me palpaient en tous sens, et un de mes yeux ayant été ouvert par hasard, je me vis au milieu d’un amphithéâtre de dissection, et entouré d’un grand nombre de jeunes gens, parmi lesquels je reconnus deux de mes anciens compagnons de plaisirs, Je ne saurais dire si, en cet instant, la terreur l’emportait en moi sur la joie. Gcrtes, ma situation était devenue moins cruelle; car il pouvait se faire que les expériences auxquelles on allait me soumettre me rendissent à la vie, ou, au moins, elles devaient me donner promptement la mort.

» On résolut d’abord de me galvaniser, L'appareil fut préparé, et à la première décharge du fluide, mille éclairs jaillirent devant mes yeux, et une commotion terrible ébranla tout mon être. La seconde décharge fat plus énergique encore : je sentis tous mes nerfs vibrer comme les cordes d’une harpe, et mon corps se dressa sur son

séant, les muscles contractés , les yeux ouverts et fixes, J'aperçus, en face de moi, mes deux amis, dont les traits exprimaient l'émotion et la douleur , et ils demandèrent avec instance que l’on mît fin à ces hideuses expériences. On m'étendit sur une table de marbre, le professeur s’'approcha de moi, le couteau à la main , et me pratiqua une légère incision sur les téguments de la poitrine. Au même instant, une révolution épouvantable s’opéra dans tout mon corps; je poussai un cri terrible, en même temps que les assistants laissaient échapper des exclamations d'horreur. Les liens de la mort étaient brisés : j'étais enfin rendu à Ja vie! (1) »

L, Mort apparente,

« Une famille du département du Calvados , jouissant d’une honnête aisance, se trouva, par un revers inattendu de fortune , réduite à un état presque voisin de la misère, Lorsque cet événement arriva, le fils, depuis plus d’une année, habitait à Paris, où il étudiait la médecine. Sans vouloir prétendre qu’il fût entraîné vers l’art deguérir par une de ces vocations pour ainsi dire providenuelles, qui lancent fatalement quelques hommes exceptionnels dans une voie où doit se manifester leur génie, on pouvait dire cependant qu’il se sentait poussé vers cette profession par un goût décidé. A la nouvelle du désastre qui atteignait ses parents, loin de courber humblement la tête et de se déterminer à suivre une carrière d’un accès plus facile, et qui pût lui offrir plus promptement leg moyens de se tirer d'affaire, il prit la résolu-

(1) L. Lenormand, Des inhumations précipitées, Mäcon, 1844, p. 9,2.

tion de lutter contre la destinée et de ne renoncer au culte d’Esculape qu’à la dernière extrémité, quoiqu'il n’ignorât pas que désormais Sa famille serait dans l’impossibilité de venir à son secours.

» Alors il redoubla d'énergie, et se mit à consacrer la plus grande partie de ses nuits à des études aussi pénibles que longues, car ses journées étaient presque Exclusivement employées à donner des répétitions, à faire des copies, et à mille autres travaux ingrats et fastidieux, qui lui procuraient à peine les moyens de vivre et de payer le prix de ses inscriptions et de ses examens. Pourtant son courage ne se démentit point, Cl enfin, au bout de cinq années, il put retourner sous le toit modeste de son père avec le diplôme de docteur , mais vieilli et exténué par les veilles et les privations qu’il avait endurées.

Dès lors commença pour lui une nouvelle existence, plus pénible et plus douloureuse que la première : celle d’un jeune homme abandonné à ses propres forces, et qui cherche à s'ouvrir une route que lui ferment lâchement de misérables et honteuses jalousies; celle où un mérite modeste et encore ignoré se trouve en lutte avec des médiocrités gonflées d’orgueil et d’envie ; celle enfin où la franchise et la droiture succombent si souvent sous les coups perfides de la bassesse et de la duplicité. Cependant il finit par triompher, et, à trente ans, il avait su conquérir une nombreuse clientèle, attachée à lui autant par son caractère honorable que pour l'incontestable supériorité de son talent. Alors il se maria; il épousa une jeune fille dans le choix de laquelle il avait consulté

plutôt ses sympathies que les avantages d’une fortune dont il pouvait désormais se passer. À ce moment s'ouvrit pour lui un nouvel avenir, qui, selon toutes les apparences, devait lui faire oublier les mauvais jours écoulés. Possesseur d’une femme à laquelle il était uni par une affection aussi vive que réciproque , parvenu à une honorable prospérité qu’il ne devait qu'à lui-même, il avait droit d'espérer une vie heureuse, et cependant il n’en fut rien. Dans la lutte, il avait été soutenu par une énergie factice, qu’il n’avait puisée que dans son courage; mais quand pour lui l’heure du repos eut sonné , quand il semblait n'avoir plus qu’à se laisser vivre doucement, ses forces se trouvèrent épuisées; ses fatigues passées avaient déjà profondément mini sa constitution, et une terrible réaction s’opéra en lui. Pendant deux années, il ne sembla plus animé que d’une existence végé- {ative : son âme, comme enveloppée de voiles, parut en proie à une sorte d'extase continuelle; et, sans que sa bouche eût accusé aucune souffrance, sa femme désolée le trouva, un matin, sans mouvement sur sa couche refroidie. Dans cet honime malheureux, il y avait si peu de différence entre la mort et son existence passée, que , pendant de longues heures, sa femme refusa de croire au coup qui la frappait. Enfin , quand elle fut obligée de se rendre à l'évidence, il lui sembla qu’alors que sa raison fui ordonnait d’ajouter foi à son malheur, il s'élevait en elle une voix inconnue qui lui défendait de désespérer encore. En vain ses proches tentèrent tous les moyens de l’arracher à ce spectacle déchirant : elle déclara avec fermeté que, dût son cœur se briser, elle veillerait elle-

même près de celui qu’elle avait perdu, jusqu’à ce que le doute ne lui fât plus possible.

» Alors, le désespoir dans l'âme, mais le calme sur le front , elle s’installa près du lit mortuaire, passa dans la prière et dans les larmes quatre longues journées et quatre nuits plus longues encore, et sut défendre, avec toute l'énergie du désespoir, le corps de son mari que l’on voulait rendre à la terre. Tant de dévouement devait avoir sa récompense, et ce fut sans effroi et presque sans surprise qu’au milieu du cinquième jour, elle entendit une voix bien chère l'appeler doucement par son nom. Le héros de cette histoire vécut encore assez longtemps

après son aventure, et parut ‘toujours jouir d’une santé parfaite (1).»

LI, Mort apparente : inhumation prématurée.

« C'était par une sombre et froide nuit d'hiver, huit heures venaient de sonner à l'horloge de Saint-Nizier de Marcigny, l'église du couvent des Récollets n’était éclairée que par la flamme vacillante d’une seule lampe, et le silence n’était interrompu que par les sifflements d’un vent impétueux, qui chassait contre les vitraux quelques rares flocons de neige. Cependant, malgré la rigueur de la saison et l'heure déjà avancée , une femme d’un certain âge était pieusement agenouillée sur la pierre, non loin du maître-autel. Elle avait à traverser toute la longueur de l’église assez vaste, dans laquelle venaient s'ouvrir plusieurs chape:les latérales. Cette femme était parvenue à peu près au milieu de la nef, lorsqu'il lui sembla en-

(1) L. Lenormand , loc, cit., p. 65,

tendre de lointains gémissements, mêlés au tumulte de la tempête. D'abord elle s'arrêta effrayée, et bientôt les mêmes plaintes se répétèrent encore sans qu’il lui fût possible de savoir d’où elles partaient. Malgré le tremblement dont elle était saisie , elle osa faire quelques pas encore, et distingua une voix caverneuse , qui s’écriait par intervalle, avec un effort convulsif : Frères Récollets, venez à mon secours! Ô mon Dieu, avez pitié de moi!

» En proie à une inexprimable terreur, la malheureuse femme s’élança hors de l’église, et arriva à la porte du couvent, demandant instamment à voir le prieur, qui était le directeur de sa conscience. Dès qu'elle fut en sa présence , elle lui raconta, toute palpitante encore, ce qu’elle venait d'entendre. Le prieur, qui connaissait l’austère piété de sa pénitente, et qui savait que, non contente de consacrer la plus grande partie de sa vie à la prière et à la méditation , elle se livrait habituellement à des macérations et à des jeûnes souvent exagérés, crut qu'elle avait été le jouct d’une aberration des sens, et n'attacha aucune importance à ce fait, auquel il ne pouvait trouver d'explication plausible. En conséquence, il la rassura de son mieux, et la congédia dès qu'il la vit plus calme.

» Un mois après, un des pères Récollets venait de mourir; son Corps , accompagné de tous les religieux et d’une nombreuse foule de laïques, avait été porté à l'église. Dès que le service fut terminé, le cortége s’achemina vers le caveau de sépulture du couvent. Le caveau était creusé sous l’église; on y communiquait au moyen d’un escalier qui s’ouvrait dans une des cha-

pelles latérales, et qui était fermé par une lourde pierre. Dès que l’on fut entré dans cette chapelle , plusieurs des assistants réunirent leurs forces pour soulever la pierre; et quand un rayon de lumière eut éclairé l'entrée du caveau , on vit alors un spectacle qui arracha des cris d'horreur. Un cadavre, vêtu d’une robe de moine, était assis sur les premiers degrés, à genoux et tombé sur la face. Ses traits avaient conservé l'expression de la plus terrible douleur. Ses poignets et ses avant-bras, déchirés de profondes morsures, assuraient que l’infortuné avait lutté, pendant de longues beures , contre les tortures de la faim. Sa robe, aux épaules , et la peau du sommet de son crâne, s'étaient usées contre la pierre inflexible qu'il avait en vain tenté de soulever; et ses muscles contractés, qui se dessinaient encore en relief à travers la peau, témoignaient que la mort seule avait pu mettre un terme à ses efforts désespérés.

» C'était le corps d’un jeune frère que l’on avait descendu dans la tombe un mois auparavant; c'étaient ses plaintes déchirantes qui avaient frappé l'oreille de Ja pénitente du prieur des Récollets. Ge fait s’est passé à Marcigny (Saône-et-Loire), quelques années avant la révolution. Il existe encore dans cette ville un petit nombre de vieillards qui en ont conservé le souvenir (4). »

LIT, Mort apparente; résurrection au bout de sept jours.

« Une dame d’une petite ville du département de Saône-et-Loire à joué, dans un événement du nmiême

(4) L. Lenormand, Loc, cit,, p. 68.

genre, un rôle aussi important qu'heureux pour celle qui a failli en être la victime. Il y a environ quinze ans, se rendant à Châlons-sur-Saône pour visiter une personne de sa famille, elle arriva au moment où on allait enterrer la domestique, morte depuis deux jours. Elle-même avait vu souvent cette fille, qui était sa compatriote , et elle se rappela avoir entendu dire que, plusieurs fois déjà, elle était tombée dans une sorte de léthargie cataleptique, qui avait duré quelques jours, en simulant parfaitement la mort. Gette maladie avait succédé chez elle à la guérison, obtenue par des moyens empiriques, d’une épilepsie accidentelle. Cédant alors à son pressentiment, ou plutôt à une pensée d'humanité, elle insista avec énergie près de ses parents pour qu'on ne négligeât aucun moyen de s'assurer de la réalité de la mort.

» Ceux-ci déférèrent facilement à ces observations, et le corps, tiré de la bière, fut mis dans un lit, près duquel on plaça une garde vigilante. Pendant six jours encore aucun changement ne se manifesta ; le corps offrait tous les signes de la mort, excepté qu'aucun symptôme de décomposition ne se montrait. Le septième jour, enfin, la chaleur se rétablit; les organes de la circulation et de la respiration reprirent leurs fonctions, et la morte revint à la vie. Elle vivait encore il v a peu d'années, et était retournée à Louhens, sa ville natale, où les plaisants lui avaient donné le surnom de Marie Trompe-la-Mort (1). »

4) L. Lenormand, loc. cit., p. 72.

LIIT, Mort apparente,

« Un de mes parents à failli être victime de l'erreur de sa garde-malade; c’est de lui-même que je tiens les détails qui vont suivre. Il était âgé d’environ sept ans. On sait qu'à cet âge les enfants entrent dans la seconde période de la dentition, qui, quelquefois, met en danger leur vie, ou du moins les rend sérieusement malades , quand elle s'opère avec une trop grande rapidité. C'est ce qui était arrivé. Cette dentition avait été accompagnée d’un état inflammatoire des entrailles, qui s’était montré rebelle aux efforts de la médecine; et pour surcroît de mal, en peu de jours, la taille de l'enfant s'était développée dans une proportion extraordinaire, Toutes ces circonstances réunies influèrent d’une manière fàcheuse sur la santé de l’epfant, qui, fatigué par un abondant flux de sang, se vit bientôt réduit à un état d’éthisie fort alarmant. Enfin, une nuit la garde s'étant approchée du petit malade, le trouva sans mouvement, sans respiration, et déjà presque glacé. Le lendemain, le médecin, en venant faire sa visite, examina rapidement l'enfant, et déclara, comme la garde, qu’il était mort. On entraîna la mère désolée loin du corps, dont linbumation fut fixée au soir même. Mais le pauvre petit avait une nourrice qui lui portait une affection de mère. Aussitôt qu’elle eut appris cette mort, elle accourut éplorée, et voulut le revoir et l’embrasser une dernière fois. Elle s’approcha donc du lit où le corps reposait, et après avoir écarté les plis du linceul qui l’enveloppait déjà, elle le saisit entre ses bras, et déposa

plusieurs baisers sur ses joues pâles et froides ; enfin elle se disposa à l’ensevelir de nouveau. Elle venait de le placer sur le drap, quand elle crut remarquer un faible mouvement du petit doigt de la main gauche. A cette vue elle poussa des cris de joie, en disant que son cher petit n’était pas mort; et elle s'installa près du corps qu’elle avait mis dans le lit et recouvert de chaudes couvertures. Bien que les personnes de la maison fussent convaincues que la bonne nourrice était dans l’erreur , on la laissa faire toutefois, puisque la chose était sans inconvénients. Ce fut heureux; bientôt les signes de vie devinrent plus évidents; vers la fin de la soirée, l’enfant reprit connaissance , et en quelques mois recouvra la santé (1). »

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