DE RIGIDITÉ
HYPERPLEXIE (1).
Êtonnement , embarras j absence j perplexité , stupeuj'
Lorsqu'un homme timide, ou tout autre qui na pas lusage du monde , je suppose un campagnard , se trouve en rapport avec une personne de distinction , souvent il est affecté au point de perdre la faculté' de penser et de parler : il est ce qu on appelle ébahi , anéanti. Vous lui parlez , il répond à peine ; vous insistez par une demande brusque ou par quelque propos menaçant, et non-seulement vous ôterez à cet homme toute présence d'esprit , mais vous ébranlerez encore tout son être physique : Toeil sera immobile , la paupière sans clignoter , la bouche béante; le tronc et les extrémités se raidiront.
Les journaux de Paris ont rapporté la situation étrange dans laquelle s'est trouvé, il y a peu de temps,
(0 ùrép ^ au-dessus; rA^f/ç, étouncmcnlj stupeur j immobilité.
un marëcKâl devant le roi Louis-Philippe , lors de la pre'sentation de l'adresse du jour de sa fête.
«M. le comte L.... avait écrit les quelques phrases qu il se proposait d'adresser au Roi ; arrivé en présence de Sa Majesté , le maréchal fut saisi d'une telle émotion , d'un tel tremblement , que sa tête s'agitait d'un côté et sa main droite de l'autre; force lui fut de renoncer à la lecture ; ses yeux ne rencontraient plus le papier : ce que voyant , le Roi s'empressa de tirer l'orateur d'embarras.... Cette fois le maréchal, ayant reconnu et constaté le vice du discours écrit , s'est décidé à improviser. Mais nouvel embarras : ce n'était plus la tête, ce n'était plus la main qui tremblait, c'était la lan- 2;ue. Le maréchal restait la bouche ouverte et ne faisait entendre que des sons inarticulés. Ce qui lui faisait perdre le fil de ses idées , c'est le groupe de femmes qui entourent la reine et les princesses, et le regardant avec une désespérante curiosité. »
Ces exemples d'un e extase momentanée et dont l'état physiologique offre mille nuances, sont tout-a-fait propres à nous faire comprendre cette altération morbide, considérée comme aliénation mentale. Elle a sa source dans une impression forte, souvent instantanée , a laquelle la sensibilité de l'individu n'est point accoutumée : une nouvelle fâcheuse et inattendue qui blesse nos plus chers intérêts , nos plus tendres affections, la colère en quelques cas , la frayeur , toutes les causes douloureuses, pourvu que l'action en soit vive, et que le sujet soit doué d'une constitution sensible, irritable , produisent l'hyperplexie : c'est , en quelque sorte , un frémissement, une commotion du cerveau, entraînant
SUR LES PHRÉNOPAXHIES. 257
la cessation des fonctions de cet organe ; il doit ressembler à cet engourdissement que nous ressentons dans un membre , lorsque , fortement secoue par un corps contondant , il frissonne et nous condamne a Timmobilitë.
Les physiologistes et les psycologues n'ont vu dans lextase que le ravissement qui suit une passion agréable, Georget dit : «La joie, le plaisir, le contentement, l'admiration , la contemplation et l'extase , sont divers degrés de l'état de bien-être de l'organe intellectuel ; ces affections résultent de la perception de sensations agréables , de souvenirs , de passions ou de besoins satisfaits (i). «
Il est vrai , ces phénomènes se présentent quelquefois dans l'état physiologique ; mais , dans l'aliénation mentale , l'extase naît d'une forte impression douloureuse , le plus souvent morale. Or , je crois devoir insister d'autant plus sur cette remarque , que l'affection dont il s'agit et telle que je la considère , ne se trouve point décrite par les auteurs. Les psycologues allemands rangent l'extase parmi les maladies mentales , mais c'est le ravissement , la contemplation qu'ils décrivent, et non cet état de tension du système nerveux intellectuel qui se développe a la suite dépassions pénibles. Les médecins français rattachent l'extase ravissante aux maladies convulsives, et n'en font point mention dans leurs cadres nosologiques des aliénations mentales : cependant les causes, les symptômes du mal , les associations qu'il présente avec les autres troubles de
(i) Physiologie du système nerreiix.
Fesprit , prouvent a la dernière évidence que cette affection appartient aux phrénopathies.
La femme est particulièrement disposée à ce genre d'aliénation.
Il s'annonce par une propension du corps à V immobilité. Le malade est constamment assis sur une chaise, debout contre un mur ou couché dans son lit. A son immobilité , a son œil fixe , on croit voir une statue. Par un état de rigidité musculaire. En lui pinçant la peau, le malade ne retire point la partie qu'on irrite, ou ne la retire que lentement. Les mouvemensdu bras sont difficiles, et les muscles agacés ofifrent partout une forte résistance. Ces aliénés passent des mois sans prof érer une seule parole; et quelques procédés que vous ayez à leur égard , l'immobilité de leurs traits annonce quils ne vous comprennent déjà plus. Un passage d'Ovide , déjà rapporté par les auteurs pour faire voir Tinfliience de la douleur sur nos actes intellectuels, caractérise d'une manière admirable le genre d'aliénation dont il est question . Le poète dit , en parlant de Niobé: a Au milieu de sesenfans et de son mari qu'elle vit tous périr, elle reste immobile sous les malheurs qui l'accablent. Le vent ne saurait même agiter ses cheveux : son teint blême , ses jeux sans mouvement , ne laissent plus apercevoir l'image de la vie. » Guérin a reproduit les caractères de l'extase, avec une vérité non moins admirable, dans son superbe tableau de Marcus Sextus, échappé aux proscriptions deSylla. Il trouve , à son retour , sa fille en pleurs auprès de sa femme expirée : assis sur le lit sur lequel repose le corps mort, il presse fortement dans ses mains la main
SLR LES PHIIÉNOPATHIES. 259
de sa femme. Le tronc sans mouvement , l'œil fixe et ouvert , la face convulsive , tout son coi^ps est frappé dune raideur extatique (i).
Le pouls est ordinairement lent , la figure moins colorée que de coutume ; la peau est froide : un amaigrissement plus ou moins prononcé se déclare ; quelquefois les évacuations alvines sont involontaires; mais plus souvent , il y a constipation opiniâtre.
Portée a son plus haut degré , cette affection constitue la catalepsie : le malade reste dans la position qu'on lui donne.
On a confondu Fextase avec la démence. Mais, dans la démence , il y a affaiblissement des fonctions intellectuelles ; dans Fextase , leur suspension tient à un trouble actif du système nerveux cérébral : c'est une tension , une rigidité , tandis que la démence proprement dite se caractérise par la flaccidité , la débilité des muscles. Dans l'extase , il y a immobilité ; le malade tient la tête dans une position droite; le regard est fixe , convulsif ; l'œil ouvert : dans la démence , la tête est penchée sur la poitrine ; le tronc est covirbé en avant; le regard est stupide, hébété sans expression ; le clignotement est naturel. Chez l'aliéné extatique , il y a amaigrissement plus ou moins marqué : chez l'aliéné atteint de démence, nous rencontrons souvent un état d'obésité. Chez le premier, le pouls est lent; chez l'autre, il est fréquent, filiforme. Celui-là laisse beaucoup d'espoir de guérison ; chez celui-ci la maladie est ordinairement incurable.
Cette tension du système nerveux des sens et de la
(i) Annales du musée de l'aiis*
locomotion règne aussi dans le système intellectuel. On ne saurait l'attribuer a un e'puisement de forces ; elle est relative à une surexcitation de Tor^ane intellectuel. L'immobilité , la rigidité , la lenteur dans la circulation , annoncent cet état. Or, j'ai vu des ulcères larges et profonds se dessécher chez ces malades , sans que la moindre suppuration , et encore moins des cicatrices , y fussent visibles ; c'est ce qui contribue à prouver l'état de spasme dans lequel le système nerveux se trouve.
La rigidité , que nous venons d'indiquer comme symptôme d'extase, doit être distinguée d'un symptôme pareil et qui est propre au ramollissement du cerveau ainsi qu'a l'altération organique de ses membranes : ici la rigidité est accompagnée de paralysie momentanée , de prostration musculaire ; l'aliéné atteint de ramollissement parle , mais bégaie; son langage est traînant : mais dans le mode extatique , il ne parle point, ne sait vous entendre ni vous répondre, et paraît insensible à toute impression morale et physique.
Quoique l'inactivité , l'immobilité , la rigidité , la catalepsie , l'absence de toute manifestation d'idées , constituent les caractères de la réaction extatique ; cependant elle ne se manifeste pas toujours avec cet ensemble de phénomènes : c'est parfois une simple inactivité , des réponses tardives ; dans quelques cas , un état de semi-rigidité, de contracture dans les muscles de la face.
Notons aussi que le mutisme dont nous venons de parler se distingue d'un phénomène pareil et qui est propre aux fantaisies : mais, dans cette première afîec-
tion, c'est un penchant a ne point repondre à vos questions; dans Textase, une impossibilité d articuler des mots, une absence d'idées etdes facultés de la parole.
Un dixième des aliénés est atteint de cette variété d'aliénation mentale , considérée comme caractère général.
Il résulte donc de ces considérations que F influx nerveux semi-convulsif qui caractérise l'hyperplexie , reconnaît encore comme caractère morbide primordial une lésion du sens aiFectif : dans toute l'acceptation du terme , la douleur morale , qui s'annonce sous la forme delà mélancolie, constitue encore le premier phénomène qui fait connaître cet état morbide , quoique Taffliction ou la tristesse n'apparaisse que momentanément au début de l'extase , à moins que ces deux modifications ne se présentent , comme nous verrons , à l'état d'association morbide.
l'exïase a l'état de motîopathie.
Rien n'est plus rare , avons-nous dit , que la monomanie dégagée de tout autre caractère morbide , et nous retrouvons encore ici l'occasion de vérifier notre observation.
Le fait suivant pourra cependant donner une idée de l'extase , considérée dans son état de plus grande simplicité.
La femme M. , âgée de cinquante ans , d'une complexion délicate, et très sensible de caractère, est unie à un homme dont les emportemens menaçans la mettent dans un état de crainte et d'anxiétés continuelles.
La main de leur Me leur est demandée par un jeune homme que le père a pris en ayersion ; il s'oppose au mariage : des scènes, des querelles, des voies de fait ont lieu. Dès-lors , la mère cesse de parler , ne bouge point de sa chaise et ne dort plus; c'est dans cet état qu'elle nous arrive. Les yeux ouverts , les bras croisés sur ses genoux, elle ne répond a aucune des questions qui lui sont faites , semble même ne pas comprendre ce qu'on lui dit : elle voit, mais ne regarde point : en lui prenant le bras, on éprouve une certaine résistance ; le pouls est lent , pas petit cependant : les évacuations sont involontaires. Pendant deux mois la malade reste dans cet état et sort enfin guérie de l'établissement.
L'extase offre dans sa marche un type continu , parfois rémittent ; presque jamais il n'est intermittent; dans quelques cas , il est périodique. Plus elle se rapproche du caractère monopathique , plus les chances de guérison sont favorables , et d'après ce que nous avons déjà vu , l'extase est , parmi toutes les aliénations , celle qui se guérit le plus facilement : le terme moyen de sa durée est de trois a quatre mois. Mais l'impression morale peut , dans quelques cas , laisser des traces si profondes qu'un mutisme incurable en est le résullat. Ainsi, une jeune fille est assaillie, dans un endroit écarté, par trois hommes qui attentent brutalement a sa pudeur; elle se défend en vain et tombe évanouie. Revenue à elle, ayant perdu l'usage de la parole, elle n'était plus vierge, et, quelques mois après , elle se sentit enceinte. La malheureuse continua à rosier muette.
SUR LES PHRÉNOPATHIES. 263
ASSOCIATIONS MORBIDES
Mélancolie f Manie, Folie , Extase.
Ce que nous trouvons ici comme caractère fondamental , c'est la tension du système nerveux , tantôt associée a la mélancolie, tantôt a la manie , tantôt au mode fantastique , en formant des combinaisons soit simples soit complexes.