‹ Traité sur les phrénopathiesChapitre 9 sur 58 · FEMMES · texte numérisé non relu

FEMMES

Chagrins domestiques, perte de parens, maladie d'un frère, décès d'un fils, tyrannie d'un père, emprisonnement d'un mari, inconduite d'un époux; fils à l'armée * 37

Avenir malheureux , diminution de for-

., 7- I tune , manque de travail S5

cjuietuae. I Amour malheureux, contrarié j jalousie. 19 Chagrin politique. . . . . . . . 1

Ambition déchue 1

Témoignage donné devant un tribunal. 1

Terreurs religieuses «10

Terreurs politiques, troubles en Belgique. 8

Chute dans l'eau 6

Menaces 4

Frayeur, sai- 2^^^'' ^^3^^'V ^^ ?

• ' ^Frayeur du choiera. ....... 2

Veille près d'un défunt. ..,..."

Réclusion dans un réduit obscur. . .

Rêve effrayant v .

Colère. ..-î,. • . . .

Causes phy- i Dentition convulsiye .

siques irrita- \ Chute sur le nez.

dues. (ivrognerie

sissement, cQ' 1ère.

^=/'''-lL-tatio„ prolongée.

litanies jtlux san- 1 Suppression des lochies.

^•"f"^*"/'/'^*-] Age de retour

mes. { °

Maladies an-) ai '•«* ,, ry , \ Apoplexie.

teceçlentes» ' —^ ^

\ Choléra.

Idiots et êpileptiques de naissance . 19

Age auancé trouvé comme cause directe d'aliénation. . 15

Causes inconnues 3

Disposition héréditaire développée après l'âge de quinze ans , sans le concours de causes occasionelles. . . . 4

Total. 172 La prédisposition héréditaire mise en action par des causes occasionelles a été de 7/17S

Le nombre total des causes appartenant aux deux sexes s'élève donc a 322.

Il faut en défalquer les idiots et les êpileptiques de naissance , ainsi que laliénation qui résulte de lage avancé. Ces aliénations , primitivement incurables ,

SUR LES PHhLi^Oi-ÀililLS. /

dépendent d'un vice organique de naissance, ou sont le re'sultat d'un affaiblissement intellectuel , précurseur de rane'antissement général des forces. Elles ne sauraient entrer dans les cadres éthiologiques , chaque fois qu'il s'agit de déterminer la nature des aliénations mentales proprement dites. Déduction faite des idiots et épileptiques de naissance , de l'âge avancé et des causes inconnues , reste 238.

Sur ce nombre , on compte 202 causes morales dont le mode d'agir consiste dans une souffrance morale.

Si nous ajoutons a ces agens moraux, dont l'action se rapporte a une impression douloureuse , celles qui proviennent d'une irritation morale et physique , exaltations intellectuelles , dentition , chute , ardeur du soleil, veilles prolongées, nous aurons un ensemble de causes agissant toutes en affectant douloureusement la sensibilité. Eu égard aux autres causes du trouble intellectuel, elles se présentent dans les proportions de 9/10.

Nous voyons donc les modificateurs fonctionnels du moral donner lieu le plus fréquemment a l'aliénation mentale. C'est une forte impression portée sur le sens affectif; ce n'est point la lumière trop vive sur la rétine, un bruit trop intense c]ui frappe le tympan, ce n'est que rarement Tagacement des nerfs du tact : l'impression est plus profonde, elle nous affecte, produit en nous une douleur; mais ce n'est point le sentiment d'une douleur physique , c'est une peine morale qu'elle nous fait éprouver. NousTavons rencontrée chez les 5/6 de nos aliénés : elle constitue chez eux le phénomène fondamental de leur état morbide.

Les causes les plus fréquentes de l'aliënation mentale sont donc celles qui compromettent nos plus pressans besoins et nos plus tendres affections. Elles se rapportent à la conservation individuelle , considérée tantôt comme bonheur temporel , tantôt comme félicité éternelle. Ces a gens comprennent plus de la moitié des causes morales. Ce sont la perspective d'un avenir malheureux, des pertes dans les affaires, la misère; les commotions politiques, les désastres de la guerre; des agens qui menacent inopinément la vie de l'individu , des chutes dans l'eau, l'existence d'une maladie pestilentielle , une tentative d'assassinat ; ce sont les frayeurs religieuses, les inquiétudes sur lesort futur , une conscience timorée ou la prévision imaginaire d'une punition éternelle.

Les atteintes portées à nos affections se rapportent particulièrement à lamour des sexes , à l'amour materneL^t filial , a l'amitié , aux besoins sociaux. Elles sont nombreuses : c'est une inclination malheureuse , la perte d'un amant, d'une amante, la jalousie; la mort d'un époux , d'une épouse , d'un père , d'une mère, d'un enfant , d'une personne chérie quelconque ; c'est le désir de la liberté à la suite d'une détention. Ainsi la société resserre les liens par les nombreux besoins qu'elle crée et l'appui mutuel qu'elle exige de la part de ses membres; mais en multipliant la somme de nos affections , elle multiplie en même temps celle de nos troubles intellectuels.

D'après les tableaux que nous venons de fournir , il est facile de voir combien les causes nommées physiques sont peu dignes de noti^e attention ; nous y ren-

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 9

controns llvrognerie, des maladies fébriles, Fapoplexie, la gale mal guérie , la clialem' , la lactation prolongée , iage de retom% la suppression des menstrues, etc.; mais, eu égard aux faibles proportions dans lesquelles ces maladies se présentent , il est facile de voir qu elles ne peuvent entrer que pour peu en ligne de compte à côté des causes morales. D'ailleurs, on n'a pas toujours bien apprécié le mode d'agir des causes de l'aliénation. Lorsque, par exemple, une personne s'effraie et que les règles se suppriment, pendant que le moral est vivement secoué , souvent on attribue à la suppression menstruelle ce qui est du à l'agent moral dont Faction perturbatrice a lieu , en même temps , sur le cerveau et sur l'utérus. Cette observation lumineuse, nous la devons a Georget; elle peut s'appliquer à d'autres causes. L'excès dans le coït, entre autres, produit rarement l'égarement intellectuel ; mais il n'en est pas ainsi de la masturbation : cette habitude imprime au moral un caractère d'irritabilité et de tristesse ; elle laisse un vide dans le cœur , tout en exaltant fortement l'imagination : d'un côté elle conduit au désordre de l'esprit par des désirs qui ne sont jamais pleinement satisfaits , et d'un autre , et plus souvent , par les frayeurs d'une conscience religieuse, et que l'impossibilité de changer une habitude acquise , alarme de jour en jour.

On objectera peut-être à ma proposition qui tend a reconnaître chez les aliénés un état de peine morale, que les impressions dont il s'agit déterminent dans le système intellectuel un effet sédatif, et que, par conséquent , elles devraient être loin d'y susciter im

accroissement cle sensibilité. Jadmels la distinction des modificateurs du moral , en de'primans et en excitans ; mais elle ne peut être relative qu'a Tinfluence des passions sur nos actes. Dans toute passion sédative, le phénomène primitif se rapporte à une exaltation de la sensibilité ; mais leffet secondaire se passe dans le principe de nos déterminations qu'elle déprime. Pour preuve, j'indiquerai les affections avec caractère mélancolique dans lesquelles l'exaltation de la sensibilité ne peut être révoquée en doute , et dans lesquelles cependant la volonté éprouve une si forte soustraction d'énergie. Les forces s'abattent dans la crainte et la frayeur , la volonté morale et musculaire s'affaisse : mais la sensibilité s'exalte ; l'individu, devenu plus impressionnable , croit déjà sentir la douleur lorsque seulement un coup le menace : la moindre peine ajoutée a ses souffrances , le moindre attouchement lui fait pousser de hauts cris. Voyez au contraire la sensibilité morale et physique faiblir, a mesure que la volonté s'exalte : c'est ainsi que les martyrs religieux et politiques, impassibles devant la mort qui les attend, endurent les plus affreux tourmens , sans donner signe de douleur. On nous dira que quelques aliénés supportent la faim, la soif, le froid, la chaleur, les lésions les plus douloureuses, avec une indifférence complète : mais cette insensibilité ne se rencontre que lorsqu'il y a forte réaction de la volonté , aberration complète, bouleversement total ou épuisement dans les forces intellectuelles. La sensibilité est parfois altérée au point que l'individu ne la manifeste plus que par un changement dans ses actes : ayant perdu la faculté de perce-

SUR h)ùS PHRÉNOPATHIES. 11

voir SCS soufFrances, toute égoïté est éteinte chez lui.

L'exaltation de la sensibilité' , vous la retrouvez dans une prédisposition de l'individu, dans le mode de manifestation des accès et des exacerbaîions de Taliënation, dans une expression du moral, caractérisée par une exaltation de la sensibilité affective.

1° Les lempéramens nerveux , les êtres sensibles , les femmes plus que les hommes , sont sujets à ce genre de maladie : chez tous il y a promptitude a s'affliger , à s'offenser ; timidité , trouble dans l'expression des idées ; à la moindre contrainte , mobilité , instabilité de caractère,

2° Voyez ceux c[ui ont éprouvé des atteintes d'aliénation mentale : rien ne favorise tant le retour de leur maladie que les impressions douloureuses. Au physique , une odontalgie , un panaris , un anthrax , une plaie , une inflammation arthritique ; au moral , un chagrin, une frayeur, un saisissement, déterminent chez eux le trouble dans les idées.

3° Analysez les symptômes précurseurs, même d'une aliénation qui se développe spontanément, de l'héréditaire, par exemple; ce que vous observerez avant tout , c'est une excessive sensibilité des sens : les moindres bruits font tressaillir le malade; il ne souffre point une lumière trop vive : au moral, son impressionnabililé se manifeste par un caractère irritable , une propension a la tristesse.

4° Etudiez le retour des exacerbations , ce qui vous frappe, c'est un changement dans la manière de sentir du malade. Il ne souffre point la contrainte , la moindre contrariété ; il pleure et vocifère en mcme temps.

5^ Voyez encore le malade a sa convalescence; a aucune époque il n'aura montré une sensibilité si profonde : la vue de sa famille , de ses amis , les moindres sentimens lui causent de vives émotions; ses larmes coulent souvent par torrens.

6° Passez en revue les aliénés dont le trouble intellectuel résulte d une cause morale , et ceux de ces malades qui se sont trouvés sous l'influence dune cause physique, en ajoutant a ce nombre les individus dont l'aliénation provient d'un vice organique ; vous leur trouverez tous, a de très-légères exceptions près , cette lésion primitive et dominante de la sensibilité affective. Chez Tun , c'est la mélancolie ; le malade pleure, il est au désespoir; chez l'autre, c'est un état d'irritation : la figure exprime le mécontentement ; l'aliéné se plaint, il rencontre des motifs de haine , d'aversion , et croit partout découvrir des complots dirigés contre lui. Cet état est tel chez le malade atteint d'adhérences méningocérébrales, de collections séreuses intracraniennes, qu'il verse des pleurs abondans et pousse des cris plaintifs, sans que jamais il puisse motiver une si forte douleur.

7° Etudiez enfin les symptômes qui se déclarent au physique , vous y retrouverez encore ce caractère souffrant : vous y rencontrerez cette palourde la face, cet œil égaré, ce regard convulsif , ce pouls fréquent et petit , cette urine décolorée des individus placés sous l'influence de la douleur physique.

Portons nos regards sur les divers degrés d'altération que la sensibilité subit dans le désordre intellectuel , et nous y trouverons l'origine du délire.

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 13

Une perte nous afflige , un péril nous menace ; nous sommes affectés , effrayés ; nous nous plaignons. Jusque-la c'est une lésion du sentiment ; vient ensuite le trouble des idées.

L'imagination ne s'affecte que dans ou après la passion; le délire n'y succède que comme altération d'un domaine sensible plus profond, plus abstrait. L'énergie, l'abondance dans nos idées, est en raison directe de notre sensibilité : l'imagination est le partage des êtres sensibles; les souffrances de l'ame enfantent, surtout, les écarts de cette faculté.

Ce n'est plus alors la tristesse , la frayeur , le mécontentement, l'irascibilité, ce sont des conceptions erronées qui s'associent à l'une ou a l'autre de ces passions. Les idées qui se présentent dans le délire , générales ou fixes , se rattachent a un excès de stimulation cérébrale. La sensibilité augmentée s'irrite par sa propre irritation , et c'est ainsi que le l».rouble des idées , borné d'abord a un cercle étroit , se propage et envahit d'autres sphères du système intellectuel. Mais faisons remarquer que ce sentiment morbide se présente avec des nuances diverses, et, de même que la douleur physique, les affections pénibles de l'ame ont leur mode de manifestation diversement prononcé ; toutes, cependant, se confondent dans une expression de douleur.

Ainsi , réfléchissant aux divers degrés de la sensibilité morale exaltée , nous y rencontrons une gradation croissante.

D'abord nous trouvons le caractère triste ^ la vnélancolte. Avec un degi^é plus élevé de souffrance morale, nous aurons l'esprit soupçonneux ,

mystique t celui des tourmens et des persécutions.

Avec une sensibilité plus profondément lésée , nous voyons surgir les fantômes de l'imagination souffrante : c'est le délire.

Une altération encore plus profonde conduit a Tincohérence des idées et à la démence.

L'expression qui se rattache a la douleur morale variera , il est vrai , selon la tournure particulière de l'esprit de l'aliéné; d'après ses habitudes, ses moeurs, ses qualités instinctives.

L'artisan n'entrevoit que pertes ou sa ruine totale.

Le courtisan se croit avili, désappointé dans sc3 vues d'ambition.

L'employé ne rêve que chutes et destitutions.

Le criminel se dit condamné aux plus grands supplices.

L'avare se croit entouré de voleurs et de gens qui en veulent a ses richesses.

Le soldat est en présence de l'ennemi et voit toutes les horreurs de la guerre.

L'amant prétend entendre , dans le silence de la nuit, les plaintes de son amante.

La mère dit ouïr les pleurs de ses enfans.

Un caractère naturqllement craintif et sensible se dit destiné aux plus p^randes scuifrances.

Celui €[ui est enclin à l'irascibilité et aux emportemens lira sur toutes les figures des provocations, des insultes.

Celui qui est imbu de principes religieux vous parlerade démons; iis logent sur sa te te, dans ses entrailles.

Le supersliticux : un pouvoir surnatv 'el le travaille;

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 15

des lutins lui rongent la peau, les os; des fantômes se glissent dans sa chambre.

Dans les maladies mentales , il y a un mode morbide qui laisse la conscience intacte , et dans lecjuel le malade continue a apprécier sa propre situation. « Je me sens attristé , vous dit-il ; je ne prétends pas qu'on me contrarie ; dès qu'on me dit mot , j'éclate et ne me possède plus. » Alors l'expression des idées ne cesse de se faire avec une certaine justesse, et , sous ce rapport , ne s'éloigne qu^e peu de l'état naturel. Mais du moment que le moi participe de l'état morbide , il y a erreur dans les idées ; et rien n'est alors plus bizarre que les propos de l'aliéné. Ce sont des êtres imaginaires, que tantôt il rapporte a des objets connus, et (jiie tantôt il ne peut qualifier. A travers le trouble de ses idées, on distingue un sentiment pénible qui les domine toutes : c'est une expression de malaise, de tristesse, d'anxiété , d'irascibilité. Ils me font souffrir, dit-il ; ils me tourmentent : des voix me parlent , m'annoncent à grands cris , on va vous brûler , vous jeter a l'eau : et vous demandez au malade qui.? ils, sera souvent sa réponse. Cette expression vague de ils , euœ , lui, ellôt sans en indiquer ni l'objet ni le motif, fait voir que l'aliéné a cessé de Se connaître.

On a dit, et répété souvent, que l'habitude émousse le sentiment; mais, il est une loi par laquelle la sensibilité surexcitée auphjsiqueet au moral, devient moins apte à souffrir les stimulans lorsqu'on en réitère V application.

C'est ainsi que des hommes habituellement peu sensibles a la douleur , ne la supportent plus dès

qu'on la provoque souvent et à des intervalles rapprochés. Une première incision , des scarifications dans la peau , ne font pousser que quelques cris ; mais que le chirurgien les répète souvent , la personne finira par ne plus les savoir endurer.

Ce phénomène nous le retrouvons au moral. Une frayeur instantanée rend un homme naturellement peu sensible, quelquefois impressionnable pour le resle de sa vie. Des sensations, quoique faibles , de- \iennent chez l'aliéné des secousses violentes , de véritables commotions. Après ce premier choc, la secousse se répète à toutes les stimulations qui y succèdent, et la sensation sera d'aulant plus douloureuse , que la première impression aura été forte et que le sujet est naturellement impressionnable. Ce phénomène , dont l'importance n'a point été appréciée, s'observe chez tous ceux dont le trouble ne se caractérise pas par l'anéantissement intellectuel, et il est d'autant plus évident que la maladie est à son début et résulte d'une cause morale.

Ne nous étonnons donc point si l'aliéné pleure, se fâche ou se met en colère sans raisons : les rapports entre les stimulans et Fincitabilité morale se trouvent changés. « Les modificateurs du moral comme ceux du physique, ne sont tels que nous les apercevons, que par rapport a la manière d'être de notre sensibilité (i). n Ainsi , le moindre obstacle que vous opposez aux vues de cet aliéné est interprété en mal ; il ne voit dans vos procédés que des intentions coupables ,

(1) Georgct, Phys. du Système nerveux.

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 17

et vous n'êtes à ses yeux qu'un oppresseur et bientôt qu'un tyran. Les stimulans physiques en retentissant dans son moral , produisent le même effet : une lumière , une chaleur intenses , augmentent son excitabilité'; un bruit inattendu, quoique léger, le fait tressaillir ; le son monotone des cloches , surtout , laffecte douloureusement : le redoublement de ses plaintes, son regard souffrant et convulsif , témoignent de cet état.

Un aliéné de notre établissement , déjà convalescent d une manie , croyait partout sentir une odeur particulière; c'était une substance que des personnes qui lui en voulaient répandaient à dessein dans l'air.

Un autre aliéné était placé à table entre deux chandelles ; deux de ses compagnons se trouvaient en fac^ de lui : ils influençaient , disait-il , ces deux lumières qui faisaient rejaillir sur lui leurs rayons , dont le contact l'affectait comme des coups électriques. Dès cet instant, il Conçut pour ces hommes la plus profonde aversion , et il voyait dans tous leurs actes la cause de ses souffrances. Un soir , il refusa de mettre sa robe de chambre , disant que ce vêtement avait passé dans les mains de ses plus cruels ennemis, qui avaient toujours soin d'exercer sur son corps leur influence magique.

M. Esquirol , dans un mémoire lu récemment à rînstitut , a très-bien fait connaître les illusions et les hallucinations qui naissent des impressions qui frappent lesprit de ces malades. Il a démontré avec justesse que les douleurs vagues que les aliénés sentent dans les membres, que les vices organiques du tube

înteslinal ou d'autres viscères , dont ils sont atteints, produisent dans leur cerveau des impressions qui y suscitent les illusions les plus pe'nibles. « Des aliénés poussent , dit-il , de hauts cris dès qu'on les touche du bout du doigt. Des douleurs de tête leur font croire qu'ils ont des insectes dans la partie oii ils souffrent. » Une aliénée , dont parle cet auteur , ayant senti battre les artères temporales , lorsqu'elle était couchée sur le côté droit, crut que son cerveau était liquéfié et qu'il coulait comme un torrent. J'ai maintes fois entendu dire à des aliénés atteints d'escarres au dos , que leurs ennemis les brûlaient avec des fers chauds. D'autres atteints d'inflammations abdominales disaient que le diable, des sorciers, s'étaient logés dans leur ventre. Une religieuse devient aliénée a l'âge de retour ; étant jeune, elle avait été atteinte de gale; une éruption chronique lui en était restée : pendant son délire, elle ne cesse de répéter que des lutins se logent sous sa peau , expressément pour la tourmenter.

Un jeune homme , employé comme commis dans une manufacture de coton , est accusé de déprédations; mais quoique son innocence fût reconnue , il croit voir partout des personnes qui lui en veulent , et des projets de haine dirigés contre lui. Cet état dure quelques semaines; l'aliénation se prononce et devient complète. Transféré a notre établissement, le malade cherche la solitude, refuse toute nourriture, se met souvent a genoux , prie avec ferveur et se plaint d'actes d'injustice exercés à son égard Je le mène un jour devant une fenêtre qui donne sur la rue , et , dans ce moment même , son impressionnabilité s annonce avec

SUR LES PHKÉiNOPiiiHIES. 19

des caractères e'tonnans : après un silence de quelques instans , ah , monsieur le docteur ! me dit-il , vous vous amusez à mes dépens! croyez- vous que je ne devine point pourquoi cet homme-là chante etsifïïe; et cet aîitre qui me regarde , et ce serrurier ; ce bruit ; ah ! monsieur ! vous me conduisez ici pour mieux me tourmenter. Toutes ses impressions naissent douloureuses. Voit-il sa mère , elle vient pour renipoisomier. Entend-il marcher, ce sont des hommes qui arrivent pour se saisir de lui : sifïle-t-on, chante-t-on, c'est pour le tourmenter de meilleure grâce : ne voit-il , n'entend-il rien , alors Texuberance de sa sensibilité se manifeste par des expressions de souffrances indéfinies : ils le poursuivent , le persécutent, Ve7isorcellent , et vous lui demandez qui ? le malade vous regarde étonné sans pouvoir répondre.

L'aliéné entrevoit a chaque impression un être occulte et malfaisant ; c'est une influence qu'il ne définit point, mais qu'il suppose toujours dirigée contre lui , attachée à ses vétemens, cachée dans ses matelas, insinuée dans son corps. Ordinairement ce sont les hommes qu'il accuse, et de préférence ses meilleurs amis et les personnes avec qui il est habituellement. Rarement il dirige ses soupçons sur les animaux domestiques dont il est entouré ; il les aime ordinairement beaucoup. En d'autres cas, il vous dépeint un génie imaginaire , ses formes , ses gestes ; toujours il lui suppose des intentions nuisibles. Parfois , c'est sur eux-mêmes que les aliénés portent leurs idées morbides. Ils se disent atteints de maladie mortelle; ce sont les hjpocozîr/nVz^fwe^; changés en bctcs féroces, les {;^v^/^//'o-

pes ; possèdes du de'mcn, les démonomanîaques ; misantropes , lorsquHls ont en horreur le genre humain.

Ge que les anciens nous rapportent dans leurs contes sur les enchantemens opëre's par leurs divinite's vengeresses, ce que le moyen âge nous transmet dans son imagination mélancolique sm* l'apparition des êtres surnaturels et sur leur influence malfaisante , se rapproche de cette terreur mystique des aliènes, qui les ^ov\.e\ personnifier les sensations douloureuses quils éprouvent. Qui sait si les idées d'influence magique, de maladies sacrées , comme disaient les anciens , n'ont point pris racine dans la croyance qu'on mettait en quelques cerveaux malades? Qui sait si un grand nombre des récits extravagans que nous possédons sur quelques héros de l'antiquité n'ont pas été le produit d'une inspiration maladive? Bellérophon ne fut-il point contraint de combattre les chimères , pour obtenir la main de la fille du roi Jobate ?

Souffrir et se plaindre , voila donc les symptômes primordiaux de l'aliénation mentale. Un sentiment d'oppression est le caractère de la douleur morale; une sensation pénible , celui de la douleur physique, Georget prétend que le cerveau n'est point susceptible de douleur et qu'il n'exprime ses souflrances cjue par un changement dans la manifestation de ses actes , comme l'estomac par des troubles digestifs : nous avons cru prouver que l'expression de la douleur morale peut être indépendante des actes , et s'annoncer par des caractères particuliers , appartenant a la sensibilité lésée.

11 est , dira-t-on , des aliénations qui se caractérisent par la gaieté, et qui çonséqurmment sont loin de cet

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 2t

état douloureux. Il en est d'autres dans lesquelles le malade est sans e'motion. Quelquefois les phe'nomènes se rapportent à des bizarreries dans les actes ; quelquefois enfin , et plus rarement , ils sont exclusivement concentres dans des combinaisons ide'ales abstraites, sans motif de haine, d aversion ni de tristesse.

Mais cest a son début qu'il faut étudier la maladie; c'est la cause qu'il faut interroger, et alors seulement se présentera cette sensibilité morbide dans toute sa nudité : elle fera voir que le bien-être apparent du malade est opposé en tout aux symptômes par lesquels le trouble a débuté.

Nous voyons l'aliénation changer a tout moment de caractère ; elle commence par la mélancolie ; celle-ci se remplace quelc[uefois subitement par une gaieté bruyante , pour repasser encore à l'état de tristesse. Dans les ramollissemens cérébraux , la gaieté succède presque toujours à la tristesse , à mesure que la désorganisation envahit le tissu du cerveau. Les piqûres, les tiraillemens des nerfs , sont souvent suivis d'un rire sardonique. Bichat dit , quelque part , que la piqûre du centre phrénique donne lieu à un rire involontaire. Le même phénomène se retrouve dans l'hystérie , affection dans laquelle le malade est souvent pris , au milieu d'une profonde tristesse, d'un rire forcé : et ce qui mérite d'être noté , c'est que ce changement de mélancolie en folie joyeuse, indique presque toujours un aggravement du mal, une excitation plus prononcée , et , ce qui pis est , un degré plus avancé d'incurabilité. Ce phénomène, nous le rencontrons là où la sensibilité s'exalte, et surtout dans les maladies

aiguës , où la folâtre gaieté succe'dant à un état de souffrance , est ordinairement un présage de l'anëantissement des forces et de Fissue funeste de la maladie. Et si Ton veut un exemple des modifications qu un sti^ mulus peut imprimer , selon son degré de violence , sur notre domaine sensible , voyez ce qui se passe dans le chatouillement de la plante des pieds : l'impression physique est douloureuse , mais par un effet prompt et inexplicable, elle nous rend gais malgré nous.

Regardez long- temps , aux rayons du soleil , un objet, je suppose un point rouge sur un fond blanc; détournez prompt ement les yeux pour les porter sur une autre surface également blanche : le point vous poursuivra, vous le verrez idéalement; mais , comme la démontré Darwin, la couleur en sera changée, elle sera verte. Il en est peut-être ainsi du délire : qui sait si une forte impression portée sur la rétine du cerveau , qu'on me passe l'expression, ne change point les conditions des idées ? on pourrait dire, eu égard à ce qui se passe dans l'organe visuel , qu'une trop vive sensation morale change le prisme des idées.

C'est donc vers Torigine du mal que doivent se tourner les regards du physiologiste. Cet aliéné qu'on trouve , des journées entières , immobile comme une statue , qui ne clignotte pas ii l'aspect d'une vive lumière , qui semble ne pas voir ni entendre ; cet autre qui vous étonne par ses gestes bizarres , et chez qui , cependant, on ne remarque qu'un trouble peu apparent dans les affections et les idées ; ce troisième qui , dans des méditations profondes, se creuse l'esprit pour trouver un système quelconque : tous enfin , a de fai-

sua LES PHRÉNOPATHIES. 23

bles exceptions près , se sont troiive's sous Tinfluencc de quelque cause morale, avant le premier développement des symptômes : lun s'est effrayé , Tautre a e' té accable' sous les remords ;^ un troisième a essuyé des affronts , un quatrième des perles , un cinquième a vu sa fortune "compromise. Rarement l'ambition conduit à l'aliénation mentale; nous ne Tavons rencontrée qu'une fois sur 204 causes morales : mais c'est le chagrin qui se rattache a une ambition déchue , a un amour-propre blessé, qui produit le désordre moral, îl en est de même de l'amour , de la religion ^ des révolutions politiques ; ce sont toujours des causes qui mettent obstacle a notre bonheur, soit en nous inspirant des craintes ou une frayeur, soit en s'opposant à nos désirs. L'étude même ne devient cause du trouble de l'esprit que pour autant qu'elle se rapporte a quelque impression pénible : vous trouverez la le motif pourquoi les discussions théologiques , par la frayeur cpi'elles inspirent sur notre avenir futur, conduisent si souvent a l'égarement intellectuel.

On rencontre des cas oii une joie instantanée produit le désordre de l'esprit; mais comme l'observé avec justesse Georget, sur la remarque du docteur Esquirol , ces cas sont très-rares : or, les tableaux , que nous avons rapportés au commencement de ce chapitre, font voir que, sur 322 aliénés entrés a notre établissement pendant l'espace de quatre années , aucune aliénation ne s'y est présentée ayant eu son origine dans une forte joie. Il est a remarquer que dans des occurences pareilles , x\n chagrin a presque toujours précédé la passion agréable : c'est un accroissement subit

24 TRAITI^

dans la fortune, après avoir éprouvé de grandes pertes; c'est un amant qui obtient l'objet de son aiTection , après avoir e'prouvé long- temps le chagrin d en être éloigné ; c'est un criminel qu'on conduit au supplice et qui trouve sa grâce au moment même d'être livré aux exécuteurs de sa sentence : toujours des hommes dont la sensibilité morale était préalablement exaltée , chez qui un nouveau stimulus détermine un accroissement dans les phénomènes affectifs.

Ces remarques, comme nous verrons, sont d'un grand poids , eu égard au diagnostic et a la cure des aliénations mentales.

SECTION DEUXIÈME

rilÊNOMÈNES TENANT A LA REACTION MORALE.

Nous avons à prouver, dans les considérations suivantes , que le moral , dans ses attributs actifs, est soumis à des lois semblables a celles qui régissent nos fonctions organiques. Les symptômes si complexes de l'aliénation mentale se réduisent en dernière analyse, d'une part à la sensibilité lésée , et de l'autre à un effort du moral sur l'agent qui tend à en léser le domaine sensible ; abstraction faite de ceux qui appartiennent a l'affaiblissement intellectuel. Il s'agit d'étudier les nuances qu'offre cet effort de réaction en passant , dans ses diverses gradations , de la simple cxallalion jusqu'à l'état convulsif prononcé.

SUR LES PHRÊNOPATHIES. 25

J'aime a croire que cette manière d'envisager nos actes , base'e d'ailleurs sur l'observation , est la seule qui puisse satisfaire le physiologiste. Nous possédons? des descriptions nombreuses du trouble intellectuel , mais les unes sont aussi vagues qu.e les autres : les lois de la vie organique n'y ont été entrevues que de loin ; et en donnant un aperçu sur cet état qui constitue la réaction morale , je crois avoir facilité la connaissance des maladies qui nous occupent , et celle du traitement c|ui leur convient.

Il suffit d'agacer la sensibilité d'un nerf pour faire naître la contraction du muscle auquel il aboutit. Soumettez indistinctement les organes à des stimulations , vous en provoquerez l'action , tantôt vasculaire , tantôt membranaire, tantôt musculaire, suivant la disposition du tissu.

^ Au moral, vous retrouvez le même phénomène : les stimulans qui agacent notre sensibilité intellectuelle, provoquent aussi nos déterminations. Qu'une fâcheuse nouvelle nous soit communiquée , a l'instant même nous cessons d'être tranquilles : nous nous levons; faisant le tour de la chambre, ne pouvant rester en place , nous marchons à pas redoublés ; nous sommes ce qu'on appelle impatiens , agités. Une impression modérée ne produit en nous qu'une faible réaction dans les idées; mais qu'on double, qu'on triple la somme de stimulation , à l'instant le moral réagit sur la sensation par des déterminations quelconques. L'individu ne s'oppose point uniquement au sentiment pénible qu'il éprouve, par toutes les ressources qu'il puise dans la sphère de ses idées , dans

26 TRAiié

un esprit d'argumentation, dans un caractère ferme ; mais sa voix se renforce, sa respiration devient plus active ; il se débat ou fuit un danger. Ainsi celui dont on provoque la colère sera d'abord pris d'un débordement de forces morales ; il voudra s'opposer au sentiment douloureux qui l'affecte , mais presque a l'instant même , il s'agite; toutes ses actions gagnent en vivacité et en force; ses idées affluent, elles sont énergiques; il vocifère ; un besoin de dompter , de terrasser un adversaire le domine ; et s'il ne trouve point de sujet sur qui il puisse assouvir sa rage , c'est contre lui-même qu'il la tourne : il s'arrache les cheveux, se porte des coups a la poitrine , a la tête , se livre , en un mot , au désespoir. Dès qu'on sait que la douleur , identique d'ailleurs dans sa nature , se prononce avec des nuances diverses dans les différens tissus où elle se développe ; dès qu'on sait que la douleur que détermine sur la rétine une trop vive lumière se manifeste autrement que celle qui naît à l'oreille lorsqu'un bruit violent la frappe , et que la souffrance morale qui résulte d'un chagrin , d'une frayeur , diffère de la douleur physique par un autre mode d'expression , on concevra que la réaction du cerveau , quoique également identique dans sa naissance , différera non-seulement avec les réactions diverses de nos systèmes organiques , mais variera encore en raison des modifications diverses imprimées au domaine intellectuel sensible.

Ainsi , la sensibilité morale se trouvant exaltée par des stimulans morbides , les phénomènes sviivans peuvent se manifester :

SUR LES PHRÉNOPATHIESt, 27

1° Le moral peut re'agir violemment sur Fagent irritant et domier lieu à l'irascibilité , a des accès de colère ou de fureur : c'est la manie.

2° La réaction peut se caractériser par des aberrations bizarres dans les déterminations .ce sont les actes de folie proprement dits.

3^ Elle peut s'annoncer par une tension nerveuse : c'est l'extase.

4° Par des convulsions.

5° L'effort réagissant peut se développer exclusivement dans le domaine des idées et produire le délire.

C'est la sensibilité étudiée dans les organes qui les protège contre toute impression offensive; considérée au moral , elle les défend contre les agens qui tendent à troubler leur exercice. La manifestation de la volonté dans les passions est , comme nous avons dit dans nos propositions générales, u.ne résistance du moral solli-, citant la défense physique. Cet acte est au système intellectuel , ce que le vomissement est à l'estomac , lorsqu'un stimulus offensant sa sensibilité , vient en déterminer les contractions. Il y a dans nos organes une intelligence dans Is choix qu'ils font des modificateurs de leur vitalité et sur laquelle Van Helmont a presque seul fixé l'attention des physiologistes : a Exorbitationes , furores archœl, » S'il avait séparé sa théorie des idées mystiques de son temps , la doctrine de l'illustre médecin belge aurait pu figurer au nombre des conceptions les plus heureuses.

La réaction dont nous parlons et qui consiste dans des déterminations violentes , dans une exaltation du

28 TKAITÉ

moral considéré comme puissance active , est propre aux manies. C'est un effori de Vame pour e'mousser un sentiment pe'nible, et, à bien conside'rer , une crise dont le sensorium est le siège ; un instinct conservateur qui éloigne ou détruit, par des accès de colère ou de vengeance, la cause qui tend a troubler le bonheur physique ou moral de Tindividu. >

Il y a des aliénés chez qui on ne remarque que des momens d'humeur , un babil intarissable , des plaintes continuelles , et qui restent dans cet état un temps infiniment long : un fort accès caractérisé par la colère , des menaces ou la fureur, résout en peu de jours la maladie. Parfois cette variété de manie tranquille offre des intervalles lucides ; quelquefois , à la suite d'un violent accès, l'individu est libre d'aliénation pendant des mois ou des années : l'exacerbation n'estelle que faiblement prononcée , ne consiste-t-elle que dans une simple excitation de l'esprit , elle se prolonge au point que les momens de calme sont à peine sensibles. Ce phénomène est parfois remarquable dans les fièvres intermittences , et les manies sont , parmi toutes les aliénations, celles où ces efforts critiques sont suivis des plus heureux résultats : la guérison s'y fait d'autant plus promptement sentir, que les accès en sont violens été datent subitement. Cette vérité , nous pouvons la démontrer par nos calculs statistiques : sur 64 maniaques guéris à notre établissement , 35 ont recouvré leur santé au premier trimestre; sur 74 mélancoliques , la plus grande partie des guérisons ne s'est présentée qu'au neuvième mois. Ainsi , la où la réaction éclate dans toute sa force, les guérisons se font le plus promptement sentir. Terme moyen, elles

SUR LES PHÏIÉNOPATHIES. 29

se présentent à Imcurabilité , dans la manie , comme Î5 sont à 20; les améliorations notables, dans la même affection , comme 3 à ?0 : tandis que les gue'risons complètes ne sont dans la mélancolie que de 11 sur 20 , les améliorations notables de 1 sur 10.

Que cet effort re'agissant tende invariablement a des résultats heureux , c'est ce que nous n'affirmons point. L'action morbide peut procéder avec tant de violence , que tout travail organique devient impuissant ; lorgane intellectuel s'épuise en efforts , et tout en les réitérant, il contracte des habitudes fonctionnelles qui en minent les forces. Ce qui plus est, ces explosions réitérées engendrent des troubles secondaires qui altèrent la structure du cerveau ou des organes avec qui il a des relations sympathiques, et menacent ainsi l'existence de findividu. Distinguons dans ces efforts une réaction conservatrice, une impuissante et une destructive.

Cette manifestation prompte et violente des actes moravix se remplace , en certains cas , par des actes tout-à-fait organiques. Ne voit-on pas des fièvres intermittentes succéder à des émotions violentes , à la frayeur surtout? Un exemple frappant, se trouve dans les larmes qui terminent un accès de tristesse ; l'individu se sent soulagé dès qu elles coulent , et nous savons quelles sont les anxiétés qu'éprouvent ceux dont un excès de malheur tarit la source des larmes : d'ailleurs^, l'expérience a prouvé que la mélancolie se guérit plus facilement lorsqu'elle est accompagnée d'un flux lacrymal. La manie se caractérise dans un grand nombre de cas par le même phénomène. C'est ainsi qu'on voit des malades en butte a des emporteraens, chez qui les

accès maniaques se terminent par des pleurs abondans. Je connais une maniaque dont les périodes d exaltation se dissipent alternativement par un larmoiement et par des accès de colère, et Perfect a observe une crise parfaite par un flux de larmes. Les pleurs sont frëquens à la fin des accès epileptiques qu'ils terminent; on les rencontre aussi comme phénomène critique dans Thystérie.

Parfois TefFort réagissant se présente avec des caractères organiques encore plus prononcés : ils prouvent tous l'alliance intime entre le physique et le moral. C'est tantôt une modification d'action dans le système circulatoire , se manifestant par quelqu'écoulement sanguin , les hémorrhoïdes , l'épistaxis ou les menstrues : c'est tantôt une activité particulière des capillaires cutanés , s'annonçant par des sueurs abondantes , des inflammations , des ulcérations , des suppurations de la peau , l'érysipèle , les dartres , les furoncles, l'anthrax, etc. : parfois c'est une sécrétion plus abondante de salive, un engorgement des parotides; parfois un flux de ventre , des inflammations arthritiques et rhumatismales , un état fébrile ; quelquefois des suppurations pulmonaires , qui se présentent comme phénomènes critiques , dans l'exaltation réagissante et dans les autres modes que nous devons encore examiner.

La réaction qui s'annonce non par cet appareil de force qui constitue la manie, mais par des déterminations de la volonté auxquelles nous reconnaissons les actes les plus bizarres , n'a point été jusqu'ici étudiée par les physiologistes. On ne peut confondre, comme on l'a fait trop souvent , l'aliéné qui se livre

SUR LES PKRÉNOPATHIES. 31

aux gestes les plus ridicules , aux actes les plus capricieux , avec le maniaque chez qui tout porte un caractère d'irascibilité' et de violenre. Dans la manie , le malade réagit directement sur la cause qu'il suppose celle de ses souffrances ; il y a un but plus ou moins évident dans ses impulsions ; mais dans le mode fantastique, cest une action ne s'annonçant d'abord que vaguement , tantôt morale , tantôt physique ; une détermination aveugle, un besoin de vouloir ou d'agir dans tel sens , auquel on ne reconnaît point ce caractère chaleureux du maniaque.

Domine par des désirs insolites , par des actes automatiques, le malade met le feu a sa demeure, brûle ses vétemens, les déchire ; il refuse de manger, s'oppose a tout ce qu'on veut lui imposer; et ce n'est qu'à mesure c[ue ces actes morbides se développent et se prononcent, qu'on voit disparaître l'état de souffrance qui caractérisait le début de sa maladie. Qu'on ne s'imagine pas , cependant, que cet être, dans l'apogée de son affection mentale, soit devenu tout-à-fait insensible aux stimulans ; car il suffit de l'exposer à des impressions un peu fortes et auxquelles il n'est point habitué , pour qu'à l'instant on détermine un redoublement dans les phénomènes morbides de sa volonté : son entêtement en deviendra plus opiniâtre, les impulsions musculaires se feront sans but déterminé : le malade refusera de manger, cessera de répondre aux demandes qu'on lui fait; souvent il mettra fin à son existence ou attentera à la vie des autres , avec la plus froide indifférence. Les variétés qui se rapportent à ce mode capricieux de nos déterminations,

32 TRAITé

nous les décrirons sous le nom àe folie ou de réaction fantastique.

Cet e'tat indique un haut degré de stimulation morale : il est plus propre a la mélancolie quà toute autre varie'té de trouble intellectuel. Dans la manie , la réaction a une tendance à la crise : elle est conservatrice ; dans la réaction fantastique, elle est plus souvent impuissante. Dans la première , la nature marche par des eflforts , des périodes d'exaltation et d'affaissement; dans l'autre , il y a un accroissement progressif et continuel des phénomènes irritatifs: l'intermittence, la rémittence y sont moins prononcées. Peu de malades atteints de monomanie fantastique, parviennent à une guérison durable; ce que l'art obtient le plus souvent, c'est une amélioration temporaire. Je ne connais que peu d'exemples de monomanies fantastiques guéries radicalement ; les extraits de nos registres prouvent , ce fait , et l'aperçu comparatif suivant , pris dans nos journaux, démontre l'influence de cette modification morbide sur la mortalité des aliénés.

La mortalité dans la démence, a été comme 30

— ~ folie, ^ — 27 ' — — répilepsie, — 17

— " — ridiotie, — 16 \ sont à 40

— — la manie , — 8

— — le délire , — 4

— , — Textase , — • 3 »— — la mélancolie , — 2

L'aliénation s'annonce parfois avec tous les signes d'une forte commotion; le malade , roide comme un être inanimé, ne parle pas, ne clignotte point. Mais , examinez le mal a son début , étudiez-le encore a son déclin , vous y retrouverez cette lésion fonda-

SUR LES PHRÊNOPATBfES. 33

mentale qui vous annonce un trouble dans les qualités sensibles ; vous rencontrerez ou une cause morale prompte et violente dans son action , une vive frayeur, un saisissement, ou bien un sujet susceptible, im7 pressionnable , délicat. Cette variété d'aliénation démontre quelle est Tinfluence des impressions morales sur le système cérébro-spinal : c'est Veœtase , véritable réaction du système nerveux se manifestant chez cette classe d'individus dont les forces morales, naturellement peu développées, ne se prêtent point a cette explosion violente qui caractérise la manie.

Rien n'indique mieux la nature de l'extase que sa manifestation accidentelle dans le cours d'une aliénation, quel qu'en soit le caractère primitif; elle sera toujours le résultat immédiat d'une impression douloureuse portée sur le moral. Ainsi , on détermine cet état de tension nerveuse chez les mélancoliques , les maniaques et les aliénés fantastiques , en agaçant leur sensibilité déjà surexcitée , par des procédés durs et inhumains. Vous verrez bientôt le malade cesser de parler , de vociférer , de se livrer à des actes bizarres ; il restera debout ou assis pendant des journées entières : son regard fixe sera sans expression , tous les muscles locomoteurs se trouveront pris d'une rigidité convulsive. Plus le sujet sera sensible et délicat ou épuisé par des privations , des veilles ou des maladies antécédentes , plus la rigidité, la torpeur, l'immobilité, sera prompte à se développer. Les commotions morales seules ne produisent point cet état; des irritans physiques , agissant sur des sujets impressionnables ,

y donnent également lieu : Temploi des frictions stibiëes , des vésicatoires , du cautère actuel ; les plaies , les lésions accidentelles, font passer chez des êtres délicats et sensibles , la mélancolie en extase.

Sur 20 aliénés atteints d'extase , 17 parviennent à se rétablir. Or, la manie et l'extase sont les aliénations qui offrent le plus de chances de curabilité; Tune se présente plus fréquemment que l'autre : eu égard à l'extase, la manie est comme 5 sont à 1.

Les fortes înipi^éssionâ morales et physiques déterminent dans le système moteur des oscillations convulsives. Les membres tremblent chez celui qui s'effraie ; les muscles de la face sont agités convulsivement; les lèvres sont contractées chez les individus placés sous l'influence d'une passion pénible ; tous les muscles sont pris d'une rigidité tétanique dans les fortes émotions : les mêmes causes cjui engendrent le trouble de l'esprit produisent aussi les convulsions.

Les convulsions sont une complication fréquente de l'aliénation mentale, l'épilepsie surtout s observe dans des cas nombreux. Ce mouvement désordonné des muscles , qu'accompagne ordinairement une suspension momentanée des actes intellectuels , provient chez les aliénés et dans le plus grand nombre des cas , d'une forte impression morale; mais, dans cet effort de réaction , rien de conservateur ; il annonce Fincurabilité de la maladie.

Dans cjue'ques cas, les convulsions tiennent a un vice congénial ou a des maladies secondaires du cer veau ou d'autres organes.

SUR lES PHRÉNOPATHIES. 35

Elles sont plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes ; chez les premiers , elles se présentent, eu égard aux femmes, dans la proportion de 2 a 1. Nous trouvons dans ce chiffre mie preuve a Tappui de notre assertion : Thomme est moins sensible au moral; moins impressionnable, ses forces sont plus réagissantes.

Il nous reste a examiner le dernier mode réagissant du moral.

Nous ne voyons dans le délire proprement dit, qu'une lésion de la sensibilité et , dans le plus grand nombre des cas, qu'un effort de réaction développé dans le système intellectuel. La réaction ne se présente point ici par cette explosion violente qui caractérise la manie; ce ne sont point les procédés bizarres dune volonté capricieuse , cet état de tension spasmodique, ce mouvement désordonné , que nous avons reconnus à Vextase et aux convulsions : lefFort est tout intellectuel ; le domaine de Fimagination seul en est le siège.

C'est dans ce transport de la réalité à l'illusion , propre au délire , que le moraliste trouve des applications utiles a la connaissance de cette affection. Un phénomène surtout est digne d'attention , c'est la tendance de notre imagination a amortir un sentiment pénible, en y substituant des images qui nous placent dans un monde de félicité , en nous rendant idéalement heureux , de malheureux que nous sommes en réalité. Ce phénomène est un des plus curieux de notre entendement.

A nos chagrins se rattache quelquefois un espoir;

3Gf TRAITÉ

c'est pour le malheureux un allégement a ses peines : toutes ses idées tendent vers un meilleur avenir , et elles sont si impérieuses parfois , qu'il finit par croire à ses propres illusions. Voyez ces hommes atteints de maux chroniques, les phlhisiques surtout, que de plans et de projets conçus , quelle certitude de guérison , lors même qu'ils se trouvent au bord de la tombe! Ne voyons-nous pas dans ce phénomène un effort qui tend a adoucir, en nous , un sentiment qui nous opprime , à bannir de notre esprit des idées qui nous dévoilent notre malheur.

Profondément affectés, mille idées nous assiègent; mais réfléchissant a ce qui se passe en nous, nous trouverons que les unes se rapportent à notre malheur, les autres au moyen d'en sortir. Le besoin n est-il pas la mère de toutes les industries? Plus les circonstances sont graves et pressantes, plus notre imagination se montrera féconde en conceptions salutaires, et jamais ses ressorts ne se trouveront plus fortement tendus que lorsqu'un péril nous menace. L'homme accablé par le chagrin , sa première idée ne s'adresse-t-elle pas a la divinité , dont il attend un terme à ses maux ? Les conversions religieuses n'ont elles pas souvent leur source dans une peine de l'ame ? Ne voyons-nous pas que le vieillard infirme et souffrant, que le malheureux courbé sous le poids de l'adversité, cherchent plus souvent des consolations au pied de l'autel , que le riche qui se trouve au sein de l'opulence et de la prospérité ?

Analysez les conceptions de ces hommes, vous y trouverez en première ligne un sentiment de tristesse, des idées qui aggravent leur état : bientôt les illusions

y succèdent; elles placent l'individu dans une situation idéalement plus heureuse.

Cet effort intellectuel est surtout remarquable dans nos rêves. Souvent, l'objet qui manque a nos désirs se présente à nous , dans notre sommeil , avec toutes les couleurs de la vérité. Le voyageur c[ue la soif dévore, tombe épuisé de fatigue et s'endort : dans ses rêves , il se croit à côté d une eau limpide. « Le célèbre Trenck , pendant sa captivité et ses longs jeûnes, rêvait souvent qu'il faisait des repas spîendides et qu'il était admis aux tables les mieux servies de Berlin. » Le criminel ne voit pas dans les songes cjui précèdent le jour fatal , l'effrayant appareil du supplice; c'est sa grâce cju'il reçoit , c'est libre au milieu de ce qu'il a de plus cher , que le transportent les illusions du sommeil.

• Dans l'aliénation mentale, le phénomène n'est pas moins curieux : tantôt c'est un homme qui , après avoir éprouvé des pertes , se croit , dans son délire , possesseur de sommes immenses, sous l'empire de ses illusions, le malheureux voit disparaître ses souffrances; le sommeil revient et il récupère ses forces. — C'est un pauvre artisan , honnête homme , épris d'une jeune personne d'un rang élevé : sa raison s'altère dans l'impossibilité d'accomplir les désirs qui le dévorent. Il se croit bientôt riche , grand seigneur , minisire , roi. — C'est une fille éperduement éprise d'un homme qui n'est qu'un vil séducteur; il est marié, son épouse habite un pays lointain : le secret est divulgué; secousse violenle , désespoir , aliénation. C'est dans cet état qu'elle est confiée a nos soins. Elle est mariée ,

dit-elle , et semble avoir , pour son prétendu e'poux les plus tendres égards. — C'est un homme qui , à la mort dune tante, croit faire un riche héritage : ce décès arrive et il se trouve exclus du testament. Suit une grande afïliclion, une perte dans la fortune ajoute encore a ce malheur. L'esprit se dérange après avoir éprouvé, pendant deux ans, les angoisses les plus cruelles. Il prétend , dans son délire , que sa tante n'est point morte , et attend tous les jours la succession d'un bien qu'il croit lui appartenir. • — Une mère voit son fils partir pour l'armée lors des désastres sous l'empire français. Elle fait de vaines démarches pour soustraire son enfant au service militaire; mainte promesse lui est faite qui ne se réalise point. Elle finit par épuiser une modique fortune a se faire des amis serviables ; mais toutes ses espérances s'évanouissent et elle tombe dans une mélancolie de consternation. A son entrée dans notre établissement, son état est digne de pitié : jour et nuit elle pleure et appelle , à grands cris , son fils dont elle n'eut plus de nouvelles. Dans le haut période de son égarement, une jeune idiote entre a l'hospice; elle voit cette fille et s'écrie : c'est mon Frédéric. Dès cet instant, elle cesse de pleurer, le sommeil revient, elle gagne de l'embonpoint , les lèvres , les joues se colorent , et la malade se met a travailler. Elle n'a de repos que lorsque son prétendu fils se trouve a ses côtés ; elle a pour lui les soins les plus touchans et pourvoit, pendant plusieurs années , aux besoins de cette fille. En 1829 , l'idiote s'alite, des symptômes de phthisie se déclarent , et au bout de quelques mois , elle succombe à celte consomp-

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 39

tion. Pendant cette maladie , la malheureuse mère ne quitta point le lit de cet objet de son affection ; jour et nuit, elle veilla près de la malade. Elle se consola de la mort de ce fils imaginaire, ne cessant de répéter dans la suite qu elle ne tardera pas a le rejoindre. Hors cette idée , point d'autre altération intellectuelle. Dans les remarques que nou.s ferons sur les différentes modifications symptomatiques, nous aurons occasion de voir combien cette lésion profonde des forces réagissantes, qui constitue un des phénomènes du délire , ôte à la nature ses ressources de guérison.

SECTION TROISIEME

RAPPORTS ENTRE LA PRÉDISPOSITION MORALE ET LES CARAC- TERES DE l'aliénation MENTALE.

D'après ce que nous venons de voir, une impression morale plus ou moins vive constitue le fond de la presque totalité des aliénations mentales.

Nous avons sommairement exposé les modifications que cette sensation imprime a la sensibilité et communique aux déterminations et aux idées : reste a voir quelles peuvent être , dans les maladies mentales , les rapports entre les diverses causes prises séparément d'une part et leurs effets de l'autre.

Une cause donnée est-elle invariable dans son mode d'agir , et prodidt-elle dans tous les cas éventuels le même genre de vésanie F

On assigne ordinairement a tel genre d'aliénation

telle ou telle cause ; la mélancolie a ses causes particulières , la manie a les siennes , la clémence en reconnaît cVexclusives. Un examen superficiel porterait à croire que l'aclion des agens moraux est toujours identique dans son mode de développement , de manière qu'une profonde tristesse, par exemple, conduirait inyariablement a la mélancolie; qu'un accès de colère ou une joie excessive mènerait toujours à l'exaltation ; que des causes débilitantes , telles que les privations, les pertes de sang et d'autres agens , donneraient lieu a l'afTaiblissement des actes cérébraux : mais c'est ce que l'observation ne confirme point. Cet enchaînement entre la cause et son effet morbide existe , mais il ne se présente que comme exception a la règle. Il importe plus, dans tous les cas, d avoir égard a l'état du système nerveux , considéré comme cause prédisposante , qu'à toute autre considération.

Pour parvenir à des résultats satisfaisans , il faut , dans ce genre de recherches , les établir sur une vaste échelle, et avoir recours à des cadres statistiques répondant a un grand nombre d'individus, et où , à côté des causes , deFâge , de l'idiosyncrasie, se trouve l'indication de chaque genre d'aliénation mentale : dans des tableaux pareils faits avec soin , la cause se trouvant toujours en face du phénomène morbide auquel elle donne lieu , il est facile d'apprécier les rapports que présente tel ou tel symptôme avec sa cause. C'est ainsi que la frayeur se trotivant chez quarante de nos malades notée comme cause, nous avons trouvé chez les uns des mélancolies, des manies chez d'autres; tantôt des démences , tantôt l'extase.

sua LUS PHKhiaOPAïHlES. 41

En parcourant toute la clause des causes comprises dans les diverses espèces d'inquiétudes, de contrarie'tes , de chagrins , nous avons trouvé chez tel aliéné la mélancolie , chez tel autre une bizarrerie dans les actes; un aulre a présenté un bouleversement total dans la succession des idées; un troisième otait atteint de délire sans aucun acte de folie : cbezdautres enfin, nous avons trouvé l'extase , la manie , la démence.

L'examen seul de la constitution de l'individu, de sa prédisposition plus ou moins sensible ou réagissante , nous a donc éclairés sur ce point du diagnostic.

11 y avait chez quelques-uns de nos malades, un haut degré de sensibilité, chez d'autres plus de vivacité dans les déterminations volontaires. L'un était remarquable , avant sa maladie , par une grande délicatesse des formes corporelles, son caractère était naturellement doux; il n'était point attaché à ses idées, mais le point d'honneur était son endroit sensible. Chez un autre, on observait, avant le développement des phénomènes morbides , de la vivacité dans les actes; l'œil , le geste annonçaient cet état , le regard €tait animé , la marche prompte , l'élocution facile et la parole abondante.

Le principe des déterminations n'avait chez les premiers c|ue peu d'énergie , la volonté ne réagissait que faiblement sur les impressions morales : la mélancolie , les fantaisies et l'extase se sont particulièrement présentées chez ces individus ; la manie , avec toutes ses variétés, a surtout atteint les hommes prédisposés à l'exaltation : Faction cérébrale et locomotrice se manifestait avec vigueur dès qu on éYelUail leur suscep-

tibillte morale. Ainsi , les hommes chez qui les penchans, les désirs, les besoins, sont naturellement dëveloppe's , sont particulièrement prédisposes à l'exaltation avec réaction. Les tempëramens amoureux , ceux qui ont du penchant aux combats , aux rixes ^ les caractères fiers et hautains , les naturels sanguinaires, sont disposés plus c|ue tous les autres à la manie : leur moral offre une tendance physiologique à la re'action.

En dirigeant nos vîtes sur des individus dont le domaine des idées était actif, sur ces êtres portés à la méditation, nous avons particulièrement rencontré l'altération morbide dans la sphère des idées, cpielqu'avait été d'ailleurs la cause du mal. Le trouble résidait plus dans l'imagination que dans la sensibilité effective.

Nous avons trouvé la disposition à la réaction plus fréquente chez l'homme que chez la femme , preuve de plus en faveur de notre principe; la mélancolie , au contraire, est plus commune chez la femme : chez elle, eu égard à l'homme , la mélancolie se présente clans les rapports de 3 a 1 ; différence frappante qui s'explique par un caractère impressionnable , moins violent que celui de l'homme , chez qui les manies se ^présentent relativement à la femme dans les rapports de 3 à 2. Sous ce point de vue , les deux sexes nous offrent en général des dissemblances frappantes : rhommc est doué de plus de force de caractère, d'une volonté morale plus constante; toutes ses aliénations se distinguent de celles que nous observons chez la femme , paj TcxoiUation de ce caractcre ; mais la femme

d'un moral plus souple , plus condescendant , n olTre que rarement , dans son e'cart intellectuel , cet esprit de controverse , d'opposition et de despotisme. L'état physiologique nous laisse voir, atout moment, ces modifications diverses de notre moral , naissant sous l'influence d'une même cause. L'un s'anéantit par un chagrin violent , l'autre réagit fortement contre les impressions douloureuses. Voyez quel contraste vous offriront sous ce rapport les suppliciés : l'un faiblit à la vue de Finslrument fatal, Fautre prèle sa tête avec une fermeté étonnante. D'un autre côté , le délire et les idées fixes sont plus fréquentes chez riiomme , plus disposé a la méditation , que la femme ^ dont le domaine sensible prévaut sur lidéaL . Nos calculs sur les caractères des maladies mentales avec leurs rapports chez les deux sexes , indicjuent à la dernière évidence , le principe cjue nous venons d'émettre.

Les manies ont été chez les hommes, ea

égard aux Jemmes , comme S sont à &

Les mélancolies , » 1 » 3^

hes idées Jixes f le délire , » S » t

"La démence f » 1 » 1 ,.

"Uidiotie^ » 1 » 1

iSépilepsiCf ■ 3 » 1

Jj^ Jolie y * loi

JJ extase f » 1 » 3

C'est donc en interrogeant le malade tantôt sur le mode général de sa sensibilité, de sa volonté, de ses idées, tantôt sur ses opinion s, ses instincts, ses affections dominantes, qu'on trouvera la solution de la question que nous venons d'agiter. Les instincts, les idées qui le dominent j voi^s les rçtrouveje;^ to^^joiy^ comme

caractères fondanienlaux dans raliënation mentale ; et dès qu une cause agit sur le moral en déterminant le trouble intellectuel , c'est dans la faculté naturellement la plus développée, par conséquent la plus vitale , oîi elle retentit avec le plus de force, en y suscitant l'expression fonctionnelle la plus prononcée.

Notre intention a seulement été d'aborder un des points capitaux de l'étiologie des maladies mentales , celui qui concerne les causes morales. Certaines causes organiques ont un mode d'agir spécial sur le système cérébral , parmi lesquelles on peut citer les maladies des viscères ; celles de l'utérus, surtout à l'âge critique, la suppression des menstrues, des hémorrhoides, les obstructions du foie et de la rate , ofifrent toutes une tendance particulière à produire le mode mélancolique : nous ajouterons à ces causes, les maladies du coeur, dont l'influence sur le moral se caractérise par une irritabilité mélancolique. Cependant, il y aurait erreur de croire que la prédisposition n'ait aucune influence sur la production du trouble moral dans ces affections : le degré de sensibilité , la manière d'être de la volonté , la teinte des idées , l'énergie des instincts, contribuent puissamment à modifier l'aliénation , quoique provenant de causes pareilles.

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 45

SECTION QUATRIÈME

DES PREUVES QUI INDIQUENT LA LÉSION DU SYSTÈME NERVEUX DANS l'aliénation MENTALE.

Vn type intermittent est propre aux maladies mentales; il dénote la lésion du système nerveux.

Un phénomène curieux , lié intimement aux altérations que nous venons de voir , c est leur retour rémittent, intermittent ou périodique.

Tous les jours, tous les trois jours, tous les sept jours, tous les mois, a chaque saison, laliénation diminue d^intensité , laisse des intervalles lucides de * quelques heures , de quelques jours, dune semaine, d'un mois , de quelques années. Ces oscillations d action et de repos sont plus prononcées dans la mélancolie, la manie et les convulsions, que dans la folie, le délire et la démence. Que le trouble moral se complique dune altération de tissu, toujours ces exaltations périodiques se font jour a travers les phénomènes appartenant sl Tétat organicjue : ceux-ci procèdent avec continuité au milieu des exacerbations mentales, d'autant plus prononcées , que le mal est récent et le sujet doué d'un tempérament nerveux. Ce qui plus est, cette tendance à la périodicité , vous la retrouverez même chez les personnes prédisposées au désordre intellectuel; elle se fait remarquer par une instabilité de caractère , une humeur tracassière qui , revenant à des époques indéterminées ou fixes , ne manquent guère de fixer

Tattentlon cle ceux avec qui ces personnes ont des relations sociales.

Lorsque lalie'nation a acquis de l'intensité, lorscju'elle passe d'un genre plus grave a un autre qui l'est moins, elle perd le type régulier de son début; a son plus haut période , il n'y a plus d'intermittence , pas même de rémittence : mais la guérison se fait-elle sentir , des intervalles lucides ont lieu, d'abord dequelques instans, puis de quelques heures , ou d'un laps de temps plus long.

Quel est le moteur de ces périodes d'exaltation et d'affaissement? Mais quelle est la cause du sommeil, de la périodicité du flux menstruel et d'une foule de phénomènes analogues ? On a parlé de l'influence des astres, de la lune, du soleil, des variations de l'atmosphère , de sa sécheresse , dé son humidité , de sa prédominance électrique; on a vu des aliénés, surtout les femmes , être influencés par les équinoxes, Daquin a vu , dans les nouvelles lunaisons , une cause du retour des exacerbations maniaques. MM. Leuret et Mitivié ont observé un décroissement dans le pouls et dans l'agitation du malade le jour de la nouvelle lune , une accélération dans le pouls , une augmentation dans les impulsions morbides à la pleine lune : mais ils attribuent la cause de ce phénomène a des changemens dans la température atmosphérique. On a observé que certains vents affectent particulièrement la tête et tout le système nerveux : Hippocrate a signalé cette influence en parlant du vent d'est. Cullen explique Imtermittence par son mouvement diurne; Curtius Springel prétend qu'elle résulte d'une con*»

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centrât! on momentanée de la puissance nerveuse dans telle ou telle re'gion du système nerveux : elle serait le produit d'une espèce d'effluve du fluide nerveux , et le système cjui le produit aurait besoin d'un certain temps pour se charger de nouveau : la durée du chargement serait l'intervalle entre deux intermittences successives , et le retour des maladies intermittentes n'aurait lieu que dans les aifections d'organes soumis à des périodes d'action et de repos. M. Roche dit que les causes c[ui produisent les maladies intermittentes sont soumises à des intermittences d'action et de repos.

Avouons-le , une profonde obscurité dérobe encore a nos regards la cause prochaine de ce phénomène étonnant. Tout ce que Ton peut raisonnablement avancer , c'est que l'altération est essentiellement propre aux maladies nerveuses. Prenons la cardlalgie, comparons-la avec l'aliénation, et nous trouverons une analogie frappante entre la marche et le développement de ces deux affections : la dilFérence est dans l'expression organique autre au cerveau c]u a l'estomac. De même que le désordre intellectuel, la cardialgie est rémittente , intermittente ou périodique ; son invasion est brusque : les causes morales les font naître toutes deux ou les aggravent ; toutes deux s'annoncent par une exaltation de la sensibilité, l'une par une douleur morale, l'autre par une douleur physique : l'aliénation par des déterminations désordonnées , la cardialgie par des mouvemens convulsifs de l'estomac.

Voyez le tic douloureux , les céphalalgies, les né-

vralgies plantaires, Fodontalgie, Tépilepsie et beaucoup d'autres affections nerveuses , elles se font toutes reconnaître a la re'mittence , à rintermittence , a la périodicité de leur type morbide.

Prenons les fièvres intermittentes : nous trouverons non-seulement des analogies , mais même une certaine association entre Taliénation et ces dernières. Je les ai vu apparaître dans le cours du désordre mental. Parfois les accès fébriles se manifestent avec irre'gularité , parfois a des jovirs fixes; un seul accès a lieu en certains cas , et ne se montre plus. Nous connaissons d'ailleurs Timporlance accordée par les anciens à l'apparition de la fièvre tierce ou quarte dans la mélancolie , et l'augure favorable qu'ils y ont attachée. Monro, Perfect, Escjuirol et d'autres , ont vérifié ce fait ; ce dernier a dit que l'invasion de la manie est quelquefois marcjuée par un appareil fébrile , plus ou moins alarmant. Je l'ai souvent observé à la convalescence des malades.

Sans affirmer c|ue le trouble intellectuel consiste dans une action fébrile cérébrale , je me sens entraîné vers cette idée, vu l'identité dans les caractères morbides de ces deux genres d'affections : je me demande naturellement si cette identité ne se retrouve point dans leur nature ? Ce que l'on nomme fièvre est une modification névrosique de l'arbre circulatoire ; le traitement seul de cette affection indique sa nature : ses caractères devront différer de ceux qui se produisent en d'autres organes , lorsque par la concentration de l'action fébrile, celle-ci se présente sous l'aspect d'une fièvre voilée. Le cerveau ne pourrait-il donc offrir dans

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son type morbide , des caractères distincts de ceux que nous Yoyons se développer dans des tissus autrement organisés, tout en conservant sa nature fébrile? Ce qui est à l'appui de ce que je viens de dire , c'est la propriété que j'ai reconnue aux fébrifuges de réduire l'aliénation à sa plus grande simplicité possible , en faisant disparaître les phénomènes rémittens ou intermittens. C'est ainsi que le sulfate de quinine, administré à haute dose, à l'époque où l'intermittence n'est plus sensible, rend non-seulement le type, de continu qu'il était, intermittent, mais fait, ce qui plus est, changer le mouvementréactif en véritable fièvre intermittente, caractérisée par ses périodes de froid , de chaleur et d'exhalation cutanée ; fièvre qui , sous l'emploi du remède, se dissipe insensiblement. Faisons observer que je n'entends point parler de ces pyrexies intermittentes c[ui naissent dans le trouble mental lorsqu'il passe a l'état d'incurabilité , et qui annoncent la destruction du cerveau , l'altération des méninges ou celle d'autres viscères.

Indépendamment de ce qui vient d'être dit, l'aliénation se fait remarquer par d'autres caractères dont l'étude n'est pas moins importante lorsqu'il s'agit de prouver l'altération du système nerveux. Une analyse de faits servira dorénavant de base a nos raisonnemens.

L'exaltation fonctionnelle du cerveau, le repos et le sommeil qui y succèdent ^ annoncent une lésion dj" namique du système nerveux*

Jeanne L..., quarante-cinq ans, teint blême, yeux

noirs, stature colossale, allant de grand matin k la messe et seule dans la rue , est assaillie par un homme qui lui demande sa bourse : elle senfuit à toutes jambes. Pendant plusieurs jours, elle éprouve de Tagitation , ne dort plus et s'effraie au moindre bruit. L'esprit se dérange, des goûts bizarres se déclarent, et une manie violente éclate. La malade se montre toute nue à Féglise , court chez ses voisins , se livre à mille extravagances. Ayant passé dans cet état de manie huit mois, elle sort enfin guérie. — Trois années d'intégrité intellectuelle. — Au bout de ce temps, Jeanne devient causeuse , ses plaintes ne tarissent pas, son accent est âpre : ses accusations se portent sur tout le monde. Mais elle s'exprime avec clarté, sans embarras dans la parole. Son babil devient intarissable , elle met tout sens dessus dessous, et m'adresse tour-atour la parole en langue morave, russe, allemande, anglaise (elle les avait apprises a l'armée); prétend tout savoir , tout connaître , et découvrir en tout des mystères. Son regard est souffrant, animé, plein de feu. Elle chante, crie; brise son pot de nuit et sa gamelle; se fait des guirlandes avec lesquelles elle s'orne la tête. Il y a des nuits que, paisible et tranquille, elle dort très-bien.

Pendant six mois , il fallut l'enfermer dans sa cellule.

Un jour de calme a lieu ; de pareils jours se renouvellent à des distances irrégulières : le trouble marche en diminuant. Triste , abattue , la malade témoigne de l'affection aux sœurs qui la soignent. Elle reste dans cet état pendant deux jours : tout-à-coup , violente

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explosion. L'aliénée déchire , brise , ce qui lui tombe sous la main; mais après deux jours d'agitation, telle qu'elle nen avait point montrée pendant tout le cours de sa maladie , le calme renaît subitement. Depuis , on ne lui remarqua que de temps en temps quelque volubilité' et une humeur tracassière, La malade sortit convalescente, après un séjour de huit mois à notre établissement ; terme e'qui valent à celui qu elle avait parcouru lors de la première invasion.

Jeanne s^exprîmait avec clarté'; il y avait bien chez elle de Fincohcrence dans la liaison des phrases , maïs les ide'es qu'enfantait son imagination morbide , e'taient e'nonce'es avec clarté. Cette acuité dans la manifestation des idées , me semble propre à tous [qs aliénés chez qui la circulation , faiblement influencée par le système nervevix , n'influe point sur la texture du cerveau : ce que le malade sent , il l'émet facilement , son regard est plein d'expression , il saisit vite vos pensées , toutes ses actions sont promptes.

Observez les personnes douées d'un tempérament nerveux , au teint blême , aux yeux vifs , aux cheveux noirs , aux membres grêles , vous leur trouverez cette netteté dans l'expression des idées , cette vivacité dans la pensée , cette promptitude à se créer des images , qu'on retrouve dans l'aliénation mentale, mais avec des caractères plus saillans encore : on dirait que le cerveau n'agit si vivement que parce qu'il se meut sans gène. D'un autre côté , examinez les tempéramens fortement sanguins ; la manifestation des idées n'est

ni si facile ni si prompte ; la figure a moins de mobilité' , tous les discours , toutes les actions annoncent un sentiment moins profond , une sensibilité plus obtuse. Examinez encore les cerveaux de ces hommes après la mort, vous trouverez presque constamment chez le nerveux , les vaisseaux vides de sang ; chez le pléthorique, un engorgement des membranes et de la substance cérébrale même. Dès que le sang ou un autre fluide obstrue le système cérébral , la sensibilité est obtuse , les idées sont voilées , l'activité intellectuelle diminue. Parcourez toute la série des phlegmasies , vous trouverez c[ue partout Torgane enflammé ralentit ou cesse entièrement ses fonctions : le rhumatisme entraîne Timmobilité des muscles; la pleurésie réduit a rien les inspirations : dans la gastrite , la digestion s'abolit , Tappétit cesse de se faire sentir. Lorsque nous trouvons donc un aliéné qui sente vivement, c[ui émette des jugemens prompts, quoique faux , et chez qui la somme des idées , des actes cérébraux, se trouve décuplée plutôt que diminuée, nous sommes portés à reconnaître dans cet ensemble de phénomènes, une augmentation dans Texpression fonctionnelle du cerveau , et non vm accroissement d'action des capillaires de cet organe , comme cause prochaine de la maladie.

Nous avons démontré, en parlant de la réaction morale, c[ue le trouble mental se dissipe souvent après un fort accès de manie , dans laquelle il se montre comme phénomène critique : le cas que nous venons de rapporter en est un exemple curieux et instructif: il nous fait voir la disparition, brusque en quelque sorte, delà

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maladie , après une explosion instantane'e de la manie.

Le sommeil était paisible par momens , et ce caractère n'appartient nullement à 1 état inflammatoire : j'insiste particulièrement sur cette dernière maladie, parce que tout re'cemment encore , on a cru généralement la trouver dans le désordre intellectuel.

Le fait suivant , dans lequel nous voyons apparaître le délire au moment même où le malade se livre au sommeil , nous semble indiquer la lésion primordiale du système nerveux d'une manière évidente.

Rêve délirant : altération du système nerveux*

H.V.S. , d'une constitution assez forte et nerveuse , devient éperduement amoureuse d'un jeune homme ; mais le père lui refuse lentrée de sa maison. Les exhortations du curé de l'endroit tendent aussi à détourner cette fille de son inclination. Quelques jours se sont a peine écoulés que tout-à-coup elle se lève de table, traverse la chambre avec vitesse, crie, chante, vocifère. Le lendemain, calme parfait ; mais, vers le soir, les traits s'altèrent , la figure exprime la douleur : son langage devient âpre , la malade se plaint d'injustices , ôte ses habits , crie au secours , et se met a prier a haute voix.

Conduite a Fhospice , elle y passe neuf mois dans l'état de manie fantastique , avec désordre complet dans les idées. De temps en temps , la malade jouit de toute sa raison , mais pendant cinq a six minutes seulement •. a la moindre question, l'agitation, le desordre, les gestes automatiques recommencent.

Après un séjour de sept mois, il s'établit du calme

et des momens lucides de quelques heures. Les règles , qui s'étaient supprimées, reparaissent; les intervalles lucides se prolongent et surpassent les accès d'exaltation : a la fin , la malade reprend son état de santé* Les nuits seules sont remarquables par la singularité avec laquelle lexacerbalion se manifeste ; a peine la malade est-elle endormie, que la manie se déclare avec tous ses symptômes. L'aliénée se lève , chante , se livre à des procédés bizarres ; mais dès cjue la garde malade lui parle ou la touche, elle répond, semble se réveiller, retourne au lit et s'endort profondément. D'abord ce rêve délirant se manifesta toutes les nuits , puis de nuit a autre, et pendant quinze jours de suite; à la fin , il ne se fit remarquer cjue rarement , et disparut sous l'emploi de l'opium et de la valériane.

Les agens débilitans augmentent le trouble intell ectueL

Suzanne M entre a l'établissement atteinte de

manie. Elle est âgée de trente et un ans ; maigre , teint pâle, yeux bleus, cheveux châtains. A l'hôpital civil, elle avait été saignée a différentes reprises : à chaque déplétion, le mal avait pris un accroissement d'intensité. Après la dernière saignée . la manie passa à l'exaltation furieuse ; c'est dans cet état cju'on la transféra à notre institut. J'appris des parens c]ue l'aliénation s'était déclarée a la suite d'une frayeur. La personne chez qui elle servait comme domestique , venant à mourir subitement, elle resta seule dans la maison, pendant tout le temps que le corps s'y trouva ; quelques jours après, elle devint irritable au moral, ne dormait plus , s'effrayait , se saisissait au moindre

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bruît , à la moindre impression. — Le regard était menaçant, Faccent plaintif, son langage acerbe : rien ne la satisfaisait; elle cherchait querelle atout le monde , courait de droite et de gauche , se livrait a des extravagances. Le pouls était vif , fréquent] la peau froide , V appétit vorace ; le sommeil bon ])ar intervalles.— Un régime substantiel , les toniques , le repos et la tranquillité , ramenèrent la malade à la raison, au bout de deux mois de séjour a rétablissement.

Il est rare de rencontrer chez les aliénés , même chez les plus furieux , des symptômes appartenant au mode inflammatoire : la face est ordinairement pâle , les extrémités sont froides ; souvent une rétraction du scrotum et du membre viril (avenbrugger), annonce une irritabilité excessive; le pouls est frécjuent , petit, l'urine abondante et décolorée , Tappélit d'autant plus vorace , cjue les symptômes intellectuels offrent le caractère d'une violente réaction : tout indique donc un acheminement vers le mode convulsif : cet état de tension nerveuse, il est vrai, est parfois le résultat d'un vice organique du cerveau , de l'inflammation de sa substance ou de ses membranes , mais dans des cas pareils , ce mode nerveux offre un type continu , il se prépare de loin ; d'autres phénomènes y succèdent c|ui en peu de temps précipitent le malade : ici la tension intellectuelle et fibrillaire , le spasme des capillaires cutanés, l'exallation des forces digestives, marchent de pair avec le type périodique ou intermittent. Or, un symptôme isolé ne nous fournira toujours qu'une idée imparfaite sur la nature d'une maladie nuelconque;

cest de lexamen de tous les caractères morbides réunis , que nous pourrons seulement tirer des conclusions rigoureusement justes.

Notre malade était doue'e d'un tempérament éminemment nerveux , un agent moral était cause de sa maladie ; le pouls était petit et fréquent , la peau froide et décolorée , l'appétit vorace : malgré tous ces indices d'une lésion dominante du système nerveux , prenant probablement l'exaltation morbide du système nerveux pour l'exaltation vasculaire , des hommes de l'art crurent devoir combattre le mal par des déplétions réitérées il'impressionnabilité en de vint pi us grande, la réaction plus forte, au point que la manie, de tranquille qu'elle était, se changea en furieuse. Un régime substantiel , les toniques , calmèrent seuls les symptômes morbides, et ramenèrent la malade à une guérison durable . Tous les praticiens ^ à qui Té tude des mal adies mentales est familière , ont reconnu les déplorables effets auxquels conduit, chez les aliénés, un régime débilitant : un accroissement d'irritabilité morbide en est presque généralement le résultat.

Ainsi, revenons à notre première assertion : si les nerfs sont le siège d'un genre particulier de maladies, ayant pour caractères une exallation de leur sensibilité ou de la contractilité musculaire , pourrait-on douter de l'existence des névropatliies dvi cerveau, masse énorme de tissu nerveux , remplissant la boite du crâne, point de réunion de tous'^es nerfs de relation? pourrait-on ne pas reconnaître à ce tissu si analogue aux nerfs, les mêmes propriétés qui animent ces cordons , mais autrement modidés dans leurs manifesta-

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tions morbides? Pour un observateur attentif, les phénomènes de laliénation se réduiront toujours à la lésion de la sensibilité , à celle du principe réagissant du cerveau ou à ces deux simultanément.

Quoique nous nous soyons attachés a faire ressortir les phénomènes qui caractérisent le trouble- du système nerveux dans Taiiénation mentale , nous n'avon3 point déterminé quel peut être le mode dynamique que subit le principe vital dans cet état morbide. Névroses, c^est ainsi que nous qualifierons les maladies qui font le sujet de cet écrit , sans attacher aucune idée précise quant a l'altération intime de force ou de faiblesse qu'éprouve le principe vital du système nerveux. Irritation , dit-on : ce terme pouvant être adopté sous bien des rapports , ne nous semble cependant point susceptible d'une application générale et tel qu'il a été employé depuis quelque temps. En effet , parmi les phénomènes qui caractérisent les aliénations, un grand nombre parle pour l'existence d'une irritation encéphalique ; mais comme ces mêmes caractères d'exaltation naissent aussi a la suite de causes débilitantes , et sont accompagnées de symptômes qui annoncent , en même temps , la prostration des forces, nous sommes portés a ne pas y voir toujours une véritable activité , un vrai accroissement des forces intellectuelles. Une preuve concluante de notre assertion se trouve dans le cas que nous venons de citer : même phénomène chez les femmes devenues aliénées par une lactation prolongée ; la dilatation de la pupille , la pâleur de la face, l'extrême faiblesse du pouls, la sécheresse de toutes les membranes muqueuses, font

voir que rirritation cérébrale doit être autre chez elles que chez l'homme sanguin et robuste. Après une saignée faite mal à propos, chez un sujet adonné aux boissons , un délire survient parfois , caractérisé par des illusions optiques, des actes violens et automatiques : peut-on bien raisonnablement supposer , dans des cas pareils , une véritable irritation , tandis qu elle se dissipe par Fusage des bons alimens et du repos? Voyez la manie des ivrognes , la le défaut du stimulus auquel le malade est habitué , engendre souvent une grande exaltation dans les phénomènes intellectuels. Nous avons vu des individus exténués par le marasme , être pris de délire furieux , la veille de leur mort. Des cas pareils ne sont pas rares , et reste à savoir si l'aliénation des phthisiques , arrivés à leur troisième période ,'^ n'est point due à la même cause. J'ai vu un homme affecté de maladie du cœur , être atteint de manie au moment même oi\ le pouls cessait de se faire sentir : il resta plusieurs jours dans cet état ; les pulsations se relevèrent , et avec le retour de la circulation cessa le trouble intellectuel. Cette amélioration fut de courte durée ; la mort survint au bout de quelques jours.

La promptitude que les phénomènes intellectuels mettent dans leur développement n'est pas un indice certain d'un accroissement des forces : le pouls , chez le moribond, est fréquent et vif; pourrait-on dire, qu'il y ait irritation dans le système circulatoire à l'agonie ? Oserait-on affirmer que l'irritation qui caractérise une crampe de l'estomac, survenue a la suite d'avoir négligé de prendre des alimens , soit de même nature que

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celle qui se développe dans cet organe par l'irritation de quelque substance corrosive? Ce sont la deux irritations offrant dans leur cause et leur développement, une différence qui doit en apporter une dans leurs effets, et par conséquent dans leur méthode cura tive. D'ailleurs , le système nerveux est susceptible de bien des modifications dont on ne connaît pas la nature : le miasme qui produit des phénomènes adynai\i\ques, le narcotisme propre aux plantes vénéneuses , l'altération profonde que le système nerveux subit dans la maladie pestilentielle qui ravagea , il y a quelques mois , nos populations , l'excitation particulière qu'il éprouve dans l'électricité , le galvanisme et le magnétisme animal , sont autant d'états dynamiques divers , dont nous ne connaissons guère la nature. Toutefois observe-t-on que plus les modificateurs s'éloignent des stimulans naturels de nos fonctions , moins les phénomènes névrosiques ont de l'analogie avec leur caractère physiologique. Les affections du sentiment élèvent la sensibilité morale à l'état morbide , les irritations des nerfs sensitifs font naître la douleur et les convulsions; mais ici le phénomène s'explique : on n'y trouve qu une expression organique outrée et provoquée par les stimulans ayant des rapports fonctionnels avec l'organe qu'ils irritent. Dans le mode d'agir des miasmes , des poisons et d'autres puissances délétères , on ne rencontre plus cette influence irritative.

Une guérison instantanée se déclare parfois chez

l'aliéné.

Si nous passons des phénomènes propres à Falié-

nation mentale a ceux qui en caractérisent la pe'riode de convalescence , nous trouverons encore de puissans motifs en faveur d'une lésion dynamique du système nerveux.

L'aliénation a duré six , huit , douze mois ; le malade s'est livré aux actes les plus violens ; ses vociférations ont été continuelles : tout-a-coup le calme renaît, l'aliéné dort bien, sort de sa loge et se trouve guéri. D'abord maigre, un peu abattu, tant soit peu triste, quelques jours lui suffisent pour se remettre. Il n'en est pas ainsi des maladies où la circulation a été fortement lésée , des inflammations , par exemple ; la convalescence s'y prépare de loin ; l'appétit augmente a mesure qu'elle se consolide.

C'est le contraire de la manie , dans laquelle l'appétit diminue ou cesse d'être vorace , dès que la guérison se fait sentir. Des mois ne suffisent pas au rétablissement de celui qui s'est trouvé atteint de rhumatisme aigu; et quel temps ne faut-il pas au convalescent d'une inflammation intestinale? Examinez les affections avec perte de sperme ou de sang, les hémorrhagies utérines, pulmonaires , etc. ; avec quelle lenteur les forces ne se reparent- elles pas? Comparez à ces affections k^ maladies nerveuses : après des douleurs atroces , le calme renaît subitement ; a l'instant , le malade a oublié ses souffrances , et ne conserve plus de traces de sa maladie. Ce phénomène est surtout étonnant dans la cardialgie , il l'est également dans l'aliénation mentale. Ces affections disparaissent parfois subitement après avoir duré des mois, des années, sans qu'on puisse découvrir de perte réelle

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dans les forces ; la convalescence est longue parfois , eu égard àFimpressionnabilite du malade , mais quant à la prostration des forces, elle n'exisle pas, à moins que des causes secondaires , telles que la saigne'e , les hémorrhagies , une abstinence prolongée , ne l'aient provoquée. -

Un retour à la raison a parfois lieu à rapproche de la mort.

L'agonie des aliénés , surtout de ceux qui périssent d'une maladie accidentelle au trouble intellectuel, vient encore fournir des argumens en faveur del'altération du système nerveux. Plus dune fois il nous est arrivé de voir , et tous les observateurs ont fait une remarque semblable , que le malade revient parfois a lui a l'approche de la mort. Le phénomène est remarquable : dès que l'expression douloureuse , symptôme précurseur de l'agonie se déclare , l'aliéné cesse de déraisonner ; il témoigne de l'affection a ceux qui le servent et qu'il avait auparavant accablés d'injures et de nlenaces : il demande a voir sa famille , à recevoir le secours de la religion ; il parle avec saine raison , et expire. Ouvrez le cadavre, le plus souvent, aucune altération organique ne se fera remarquer.

Le grand nombre des aliénés n offrent après leur mort pas de traces de lésions organiques.

On a fait , dans les derniers temps , de nombreuses recherches sur les altérations organiques du cerveau

cliez les aliènes; rien n'est moins concluant que ce qu'on a rapporte à cet égard. Si les ouvertures cadavériques nous servent a établir la nature des maladies mentales , c'est moins par des résultats positifs que négatifs , qu'elles viennent éclairer la question. M. Esquirol, dans ses Tableaux nécroscopiques , nous fait voir combien les altérations organiques du cerveau sont rares chez les aliénés : il est vrai, depuis que ce médecin expérimenté a publié ses articles dans le Dictionnaire des Sciences médicales, on a poussé plus loin ces investigations ; l'examen des méninges , surtout , a été fécond en résultats.

D'entre toutes les maladies connues, il n'en est point qui laissent moins de traces organiques que les aliénations mentales. Un relevé statistique a prouvé , dans notre établissement , que la dix septième partie des aliénés offre seulement des indices de lésion cérébrale marquante, et dans ce nombre sont compris les aliénés épileptiques. Ce qui plus est , c'est que ces altérations sont loin de pouvoir être envisagées comme cause primitive du désordre mental. Un fait d'où nous pouvons partir , c'est que les lésions organiques du cerveau ou de ses membranes offrent des caractères plus ou moins prononcés auxquels on peut les reconnaître. Or, l'observation démontre que là où le signe pathognomonique est absent , l'investigation nécroscopique ne permet point de découvrir l'altération organique. Nous aurons occasion, dans le chapitre suivant, d'énumérer les symptômes caractéristiques des diverses lésions di2 tissu cérébral etméningien, tout en considérant, dan? la plupart des cas , ces altérations comme le résultai

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d un trouble plus profond et dont le système nerveux est le siège.

Conclusion de ce chapitre.

Les considérations qui pre'cèdent nous conduisent a reconnaître, dans laliénation mentale , une succession de phénomènes qui, d'une part, tiennent a la lésion de la sensibilité , de l'autre à un effort réagissant de l'organe de la pensée.

Nous avons réduit les phénomènes de l'entendement morbide aux lois de la vie organique , à l'action des stimulans sur la sensibilité : ces modifications de l'excitation et de la surexcitation donnent, dans le plus grand nombre des cas , a l'aliénation ses principaux caractères. Plus l'action des stimulans sur le moral est intense et l'irritabilité développée, plus les efforts de reaction seront prononcés et influenceront l'appareil musculaire.

La colère , les pleurs et les sanglots, étudiés dans le désordre de l'esprit, sont des actes qui ne s'éloignent que fort peu des phénomènes physiologiques ; ils dénotent une lésion moins profonde de la sensibilité c|ue ces déterminations capricieuses qui s'élèvent a l'automatisme, à l'extase, aux convulsions : le délire, à son tour, est toujours l'indice d'une lésion profonde de la sensibilité : C'est en faisant abstraction de toute considération métaphysique , qu'on arrive à une connaissance exacte des nombreuses variétés sous lesquelles le désordre mental se présente : en vain tentera-ton d'isolerrintelligence des autres attributs de l'organisme

vivant , toujours on sera forcé de reconnaître au moral les lois qui i-égissent les autres fonctions. Rant, Locke , Leibnitz , Condillac , et avec eux la plupart des psyco« logues modernes , ont bâti de brillans systèmes ; mais ces produits d'une imagination féconde n'ont été d aucune utilité a la science des maladies mentales.

Nous n'avons attaché aucune idée précise a l'altération intime, dynamique, que subit le principe vital dans ces aifections : nous y avons reconnu la lésion du système nerveux , et démontré que les actes les plus tumultueux naissent, dans la majorité des cas, d'un stimulus cérébral : mais nous avons vu les phénomènes nerveux se développer , quoique plus rarement , avec des indices d'une irritation prononcée , à la suite de causes débilitantes.

Notre intention n'a pas été de généraliser une doctrine qui n'est applicable qu'à une classe nombreuse d'aliénés. Notre but a été d'éclairer un des points principaux de la pathologie du cerveau; persuadés que Tunique moyen de reculer les limites de la science , dans un- objet si important , c'est de prendre pour point de départ les rapports les plus fréquens entre les causes et les phénomènes morbides. Dans un sens rigoureux, on serait porté a ne considérer comme vraie aliénation , que celle qui dépend de causes agissant directement sur le moral par voie fonctionnelle. Les agens mécaniques sont vraiment hors de ligne; les affections organiques ne déterminent ordinairement dans le cerveau que des affections sympathiques. Les maladies mentales ne seraient donc telles , qu'autant que les causes qui les produisent agissent sur le do-

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maine sensible du moral , ou que par une prédisposition conge'niale de l'individu , elles le rendent apte à contracter ces affeclions. Mais comme tous nos actes vitaux s'enchaînent mutuellement , il serait peu conforme aux lois de notre organisme , de les étudier dans un état de trop grand isolement.

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