‹ Traité théorique et historique de versification françaiseChapitre 26 sur 29 · ABBA ABBA CCD EDE · texte numérisé non relu

ABBA ABBA CCD EDE

On le voit, le poème se compose de quatorze vers, divisés en deux quatrains et deux tercets. Ont la même rime les vers 1, 4, 5, 8 ; % 3, 6, 7 ; 9, 10 ; 11, 13 ; 12, 14; en tout, cinq rimes différentes.

Le sonnet est irrégulier quand on écrit les deux quatrains sur des rimes différentes, quand on croise les rimes des quatrains, quand on fait rimer le 3® vers du 1^^ tercet avec le 3^ du 2^ tercet, ou le 1®'" vers du 1^"^ tercet avec le l^"" vers du deuxième. Ces formes irrégulières ne sont pas moins excellentes.

DE VERSIFICATION FRANÇAISE m

Exemple de sonnet irrégulier :

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un instant conçu.

Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu. Toujours à ses côtés et pourtant solitaire ; Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas.

A l'austère devoir pieusement fidèle, Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle : « Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

(Arvers.)

Le sonnet, dans notre ancienne poésie provençale, est une petite pièce de vers dont la forme ne s'assujettit pas à des règles fixes. Ce furent les Italiens qui donnèrent à ce poème son caractère déterminé ; plus que tout autre poète, Pétrarque illustra le genre.

Le sonnet italien fut importé en France dans la première moitié du xvi^ siècle ; Marot et Mellin de Saint- Gelais le cultivèrent. La Pléiade en fit le plus grand usage, et l'on a même attribué, mais à tort, son introduction dans notre poésie à J. du Bellay. Il continua à être en honneur dans toute la première partie du xvii^ siècle. On vit le sonnet de Job et celui d'Uranie parta- 'ger les beaux esprits en deux factions ; plus tard, c'est à coups de sonnets que se battent les partisans de Racine et ceux de Pradon dans la cabale des deux Phèdre. Il est, dès lors, facile de s'expliquer l'importance que Boileau attache à ce genre, lui qui va jusqu'à dire dans son AiH poétique :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. Cependant, cette vogue extraordinaire ne (?ura pas

MU TRAITÉ TUlilORIQUE ET HISTORIQUE

longtemps ; déjà Pascal s'était moqué de ces sonnets qui lui rappelaient de « jolies demoiselles parées de miroirs et de chaînes », et qu'il comparait à des reines de village . Molière, dans le Misanthrope et dans les Femmes savantes, ridiculise les sonnettistes à la mode : dans la dernière partie du xvii® siècle, le sonnet est presque complètement tombé dans l'oubli, et il reste délaissé jusqu'à l'avènement de l'école romantique. Depuis 1820, nos poètes ont presque tous cultivé ce genre, excepté les deux plus grands, Lamartine et Victor Hugo.

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