LA LANGUE POETIQUE
Nous ne croirions pas avoir terminé ce traité élémentaire de versification française, si nous ne consacrions ici quelques pages à la langue poétique et à son histoire depuis le xvi® siècle jusqu'à nos jours. Une étude sur le style de la poésie ne serait pas dans les limites de notre sujet : mais tout ce qui touche à l'orthographe, au vocabulaire et à la syntaxe poétiques nous paraît se rapporter directement à ce travail, non pas même comme un appendice plus ou moins gratuit, mais comme un complément nécessaire. D'ailleurs, pour ne pas excéder les bornes de notre ouvrage, nous nous contenterons de quelques indications toutes sommaires.
Les langues anciennes, et notamment le grec, avaient en poésie une syntaxe et un vocabulaire particuliers ; il est inutile d'insister sur un fait aussi connu. De même, parmi les langues mod<îrnes, la plupart ont, pour ainsi
DK VERSIFICATION FKANÇAlSli H5
dire, deux dialectes, celui de la poésie et celui de la prose ; on peut s'en assurer bien vite en comparant un poète et un prosateur italiens, anglais ou allemands. Il ne s'agit pas ici d'une question de style ; nous ne voulons pas dire que celui des poètes est plus brillant, plus imagé, plus coloré que celui des prosateurs, quoique les uns et les autres disposent des mêmes éléments et soient soumis aux mêmes règles; c'est justement sur la différence de ces éléments et de ces règles que nous appelons ici l'attention du lecteur: il y a des mots et des formes qui sont réservés à la prose sans entrer jamais dans la langue poétique, et surtout il y a des vocables et des tours spéciaux à la poésie et que n'emploie ja$nais la langue de la prose.
C'est aux novateurs du xvi® siècle qu'il faut taire remonter, en France, la tentative de donner à la poésie sa langue propre. Jusqu'à cette époque, prosateurs et poètes avaient écrit dans le même idiome : cet idiome commun est laissé dès lors à la prose, ou, du moins, si l'on en conserve le fond même, on essaye de l'ennoblir et de le relever par des mots et des tours nouveaux qui, en s'ajoutant à cet ancien fond, donneront au langage poétique quelque chose de plus pompeux, de plus brillant et de plus sonore.
Cette réforme est attribuée avec raison à Ronsard et à son école : on y reconnaît l'imitation de la Grèce et de ritalie \ qui caractérise, dans tous les domaines de la pensée et de l'art, le grand mouvement connu sous le nom de Renaissance. Cependant, comme toutes les autres réformes de la Pléiade, celle-ci avait déjà des origines assez lointaines et que l'on peut rapporter aux dernières années du xv^ siècle. Dès cette époque, sont nées des écoles érudites de poètes et d'orateurs qui essayent à l'envi d'illustrer la langue : il sufiit de rappeler les noms plus ou moins obscurs de Jean le
\. Dante avait depuis longtemps créé la langue poétique italienne, distincte de l'idiome vulgaire.
Maire, de Maurice Sceve, d'Héroët, de Pelletier, etc. Malheureusement, ces initiateurs delaPléiade ne voient guère d'autre moyen pour atteindre leur but que celui de puiser à pleines mains dans le vocabulaire des langues antiques. C'est par là que Ronsard se distingue d'eux. Sans doute, ses innovations syntaxiques sont, on général, calquées sur les constructions grecques et latines, et ont, presque toutes, une tendance synthétique en désaccord avec le développement normal de notre idiome : c'est même sans doute la principale raison pour laquelle elles ne purent avoir un succès durable. Mais dans tout ce qui est relatif au vocabulaire, sa tâche consista plutôt à débarrasser la langue que lui transmettait l'école antérieure des vocables antiques dont elle avait été affublée. Quoique accusé par Boileau d'avoir parlé en français grec et latin, on doit, au contraire, lui reconnaître comme un de ses principaux titres celui d'avoir su composer une langue plus élevée que la langue vulgaire, quoique toute française dans ses éléments.
Au point de vue syntactique, l'idiome de la poésie, tel que le façonna Ronsard, se distingue de la prose par l'inversion, l'emploi 'de l'adjectif comme adverl»e et l'usage des mots composés en guise d'épithètes ^.
On sait que, jusque vers la fin du xiv^ siècle, notre langue avait conservé, de la déclinaison latine, deux cas, le cas sujet et le cas régime : ces flexions permettaient à nos anciens écrivains l'usage de l'inversion. Lorsque la chute de la déclinaison fut complète, l'inversion tendit, de plus en plus, à tomber en désuétude, et la construction française à devenir analytique, comme elle Test dans nos écrivains modernes. Ronsard, préoccupé de former, pour la poésie, une langue plus expressive, essaya de remettre en honneur les inversions latines, sans voir qu'elles ne s'accordaient plus avec le génie d'une langue dépourvue de flexions : il tira par-
1. V, la Littérature française au XK/« siècle, par Darmestcter et Hatzfeîd.
fois de ce procédé les plus lieureux eflfets, mais aussi ses constructions nousparaissentbien souvent pénibles et obscures. Nous nous contenterons de citer les suivantes :
Et comme s'ils avaient (ainsi que dit la Fable De Minos) banqueté des hauts dieux à la table.
(Remonstrance au peuple de France.) Un de ses fils puïsnez, ardent de voir la guerre, Un camp d'autre puisnez assembla hasardeux.
(Elégie, xx.) Et qu'en changeant de forme une autre vestira.
{Elégie, XXX.)
L'emploi de l'adjectif comme adverbe est encore un procédé emprunté aux anciens : Ronsard en fait le plus grand usage. Exemple :
Or, près d'une onde à l'escart reculée, Libre folastre où son pied le conduit.
{Premier livre des Amours, cinquante-neuvième son: et.)
Quant aux épithètes composées, ces « grands mots pédantesques » dont se moque Boileau, c'était une imitation de la langue grecque, et notamment d'Homère. Ronsard y trouvait le moyen de donner à la poésie plus d'ampleur et d'éclat. (On peut lire, dans la Lettre à VAcadémie,\e passage où Fénelon regrette ces épithètes et en justifie un emploi judicieux.) Exemple:
Que le vent rase-terre emporte dans la nue.
(il quelque ministre.)
Au point de vue du vocabulaire, Ronsard, ainsi que nous l'avons dit, n'emprunte point aux anciens des mots savants, comme les écumeurs de latin qui florissaient dans la première partie du xvi^ siècle ; s'il veut enrichir et illustrer la langue française, c'est avec les ressources qu'elle-même lui oifre : il indique surtout deux moyens dont le premier est la dérivation ou provignement, et dont le second consiste à tirer de l'oubli les antiques vocables tombés en désuétude, ou à introduire dans la langue littéraire des mots empruntés aux dialectes des provinces.
Tels furent les principaux procédés que le chef de la Pléiade appliqua pour doter la poésie d'une langue nouvelle. On sait que, malgré la gloire immense et vraiment unique dont il jouit jusqu'à sa mort, il ne put parvenir à imposer cette langue à ses successeurs. Pour lui, suivant ses propres expressions, la poésie et la prose française sont « deux mortelles ennemies ». Pour Malherbe, au contraire, il ne saurait y avoir de distinction entre les deux langues ; le poète doit
Parler comme à saint Jean parlent les crocheteurs.
(RÉGNIER, Satire ix.)
Quelque vive qu'ait été pourtant l'hostilité de Malherbe contre l'école poétique du xvi® siècle, on peut dire qu'il fut, malgré lui, le disciple et l'héritier de Ronsard. C'est ce qu'il serait trop long de montrer ici et, d'ailleurs, nous sortirions, en le faisant, de notre sujet. Remarquons seulement que, loin d'eifacer toute délimitation entre la langue de la poésie et celle de la prose, Malherbe et son école, c'est-à-dire tous nos poètes classiques depuis le xvii^ siècle jusqu'au XIX®, ont employé en poésie des mots et des tournures étrangers à la prose et ont banni de la poésie des mots et des tournures réservés aux prosateurs. Sans doute, « la langue poétique française n'a jamais pu, par rapportàla prose, devenir un 6a/coM; mais, chez Malherbe chez Boileau, elle est bien un trottoir (1) ». C'est ce qu'il serait facile de montrer en étudiant la syntaxe et le vocabulaire de nos poètes classiques du xvii^ siècle.
Dans tous les traités de versification, même les plus modernes, il y a un chapitre spécial consacré à ce qu'on appelle les licences poétiques. Or, ces licences ne sont autre chose que les applications du principe en vertu duquel la poésie peut avoir une langue spéciale. Beaucoup d'entre elles doivent sans doute s'expliquer par des raisons particulières, et notammen"*
■1. Sainte-Beuve, Poésie au A F/e siècle, page 77, note.
DE VERSIFICATION FRANÇAISE ng
par dos traditions historiques; en effet, nous pouvons/ le remarquer ici, la langue poétique est beaucoup plus conservatrice que celle de la prose, et des mots ou des constructions depuis longtemps abandonnés par les prosateurs se retrouvent souvent chez les poètes : avecque, par exemple, ne s'écrivait plus en prose quand La Fontaine et Molière lui donnaient encore une place dans leurs vers. Mais, quels que puissent être ces motifs spéciaux, ils sont toujours dominés par le principe supérieur d'une distinction possible ou nécessaire entre les deux langues. Nous allons passer en revue les plus importantes de ces formes grammaticales réservées uniquement à la poésie ou, tout au moins, d'un usage beaucoup plus rare en prose. Elles se rapportent: 1" à l'orthographe; 2^àla grammaire; 3" à l'ordre des mots. 1^ Orthographe. On peut (1) supprimer Vs final à la première personne d'un verbe :
Que Phèdre explique enfin le trouble où je la voi.
(Racine, Phèdre, m, 5.)
Et à la deuxième personne de l'impératif:
Fais donner le signal, cours, ordonne, et revien.
(Racine, Phèdre, ii, 4.)
On peut ajouter un 5 à certains adverbes, comme guère, certe, jusque, etc. Ex. :
Mais ces monstres, hélas ! ne t'épouvantent guères.
(Racine, Thèbes, i, i.)
On peut supprimer l'.s^ final dans certains noms propres, comme Thèbes, My cènes, Londres, Charles, etc. Ex. :
Au tumulte pompeux d'Athène et de la Cour.
(Racine.)
On peut supprimer Ve muet final dans certains mots comme encore, zéphire, etc. Ex. :
Ulysse ni Calchas n'ont point encor parlé.
(Racinr, Iphigénie.w, 10.)
\. Rien entendu, dans la langue classique de la poésie an xyii» et -ao xviu» siècle. Cette observation s'applique à tout ce qui suit
2^ Grammaire. — Il n'y a pas, en réalité, de licences grammaticales dans notre poésie classique. Les constructions auxquelles on a donné ce nom se retrouvent fréquemment en prose : par exemple, l'emploi de l'adverbe où pour à qui, vers qui, etc.; celui du singulier avec un verbe qui a plusieurs sujets ; l'ellipse d'une préposition déjà exprimée devant un premier complément et sous-entendue devant un second; celle de l'article dans un grand nombre de cas, etc. Il suffit de consulter un lexique de nos prosateurs classiques pour y retrouver ces prétendues licences poétiques, toutes usitées dans la prose pendant la plus grande partie du xvii^ siècle. Au xviii® siècle, sauf de rares exceptions, les mêmes qui disparaissent de la prose disparaissent aussi de la poésie. Celle-ci, peut dire Marmontel, « n'a presque point de privilège, et, pour elle, les lois de l'usage, comme celles de la syntaxe, sont presque aussi inviolables que pour la prose ». Si cette assertion renferme quelques réserves, il faut les appliquer non à la grammaire proprement dite, mais à la construction des mots et au vocabulaire.
'6^ Ordre des mots. — Nous avons dit plus haut comment Ronsard avait essayé de faire revivre, dans la langue poétique moderne, les inversions de l'ancien français. Il ne réussit pas entièrement : toutefois, la langue de notre poésie classique s'est toujours distinguée de la prose par certaines constructions qui lui étaient propres. Laharpe félicite Malherbe d'avoir proscrit les inversions: on va voir qu'il en autorisa un grand nombre; toutes celles dont nous allons citer des exemples se retrouvent chez lui et ont subsisté jusqu'à ce siècle dans notre langue poétique.
On peut placer le complément avant le substantif ou le verbe:
Du temple, orné partout de testons magnifiques, Le peuple saint en foule inondait les portiques.
(Racine, Alhalie, i, 4.)
DE VERSIFICATION FRANÇAISR it\
Lorsqu'un verbe eu gouverne un autre à l'infinitif, le pronom qui est le régime du second peut se mettre entre les deux verbes* :
Te sais où je lui dois trouver des défenseurs.
(Racine, Mithridate, \v, i.)
Quand deux propositions impératives sont coordonnées, le pronom personnel peut, dans la seconde, se mettre avant le verbe. Ex. :
Séparez-les, mon père, et me laissez mourir.
(Racine, Thèbes, v, 3.)
Les particules négatives pas, point, plus, jointes à un infinitif, peuvent se placer après lui. Ex. :
Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.
(Corneille, Cid, iv, 2.)
De môme pour rien.
Le sujet peut se transposer. Ex. :
Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant.
(Corneille, Horace, ir.)
De même le régime. Ex. :
L'aigle et le chat-huant leur", querelles cessèrent.
(La Fontaine, Fables, y, m.)
La plupart de toutes les constructions que nous venons d'énumérer furent d'un constant usage au xvi^ siècle ; mais la poésie les conserva, alors qu'elles étaient depuis longtemps abandonnées par les prosateurs. Aussi sont-elles regardées par les anciens critiques comme des licences poétiques. Laharpe va même jusqu'à dire que l'inversion est souvent le seul trait qui différencie les vers de la nrose. •
1. Celte construction est d'ailleurs usitée en prose, quoique plus rarement. Exemple : Nous Talions voir dépouillée. . . fBoiSOEt, Oraison funèbre dUenrietle d'Anykterr^.
On le voit par tout ce qui précède, malgré la réaction de Malherbe contre Ronsard, la langue de la poésie avait conservé, pendant notre époque classique, des formes, des tournures et des constructions qui lui étaient spéciales. Si nous étudions maintenant le vocabulaire poétique, nous trouverons un assez grand nombre de mots que n'emploie pas la prose, ou dont elle ne fait pas, du moins, le même usage. Voici la liste des principaux :
Accents
= Voix.
Antique
= Ancien,
Chef
== Tête.
Cité
r= Ville.
Climat
= Pays.
Coupe
— Verre.
Courroux
= Colère.
Coursier
= Cheval.
Discours
= Paroles.
Epoux
= Mari.
Esquif
= Bateau.
Faix
= Fardeau.
Fange
= Boue.
Fers
= Chaînes.
Flanc
= Côté, sein.
Forfait
= Crime.
Kortuné
= Heureux.
Génisse
= Vache.
Glaive
= Epée.
Guérets
= Champs.
Guerrier
— Soldat.
Haleine
= Souffle du vent.
Homicide
r= Meurtrier.
Humains
= Hommes.
Hymen
= Mariage.
Immortels
= Dieux.
Lustre
=z Espace de cinq ans.
Manie
1= Folie.
Mortels
= Hommes.
Naguère
■= Récemment.
Nautonnier
= Matelot.
DE VERSIFICATION /IIANÇAISE i23
Nef
= Vaisseau.
Neveux
= Descendants,
Nocher
= Matelot.
Nue
= Nuage.
Onde
= Eau.
Poudre
= Poussière.
Rameau
— Branche.
Soudain
= Aussitôt.
Travaux
-j= Souffrances.
Trépas
= Mort.
A côté de ces mots, réservés à la poésie, il serait trop long de citer ceux qu'elle rejetait comme indignes. Les exemples qui précèdent suffisent pour montrer que la langue poétique était distincte de la prose ; sans doute, le principe de Ronsard n'avait pas prévalu, et le fond des deux langues était le même]: mais, cependant, il y avait des différences assez nombreuses et assez sensibles, soit dans la construction, soit dans le vocabulaire.
Ces différences subsistèrent jusqu'à la rénovation romantique. Au xviii® siècle, chez la plupart des poètes, ce sont ces tournures, ces inversions et ces termes qui distinguent seuls les vers de la prose. Le style est si plat, si sec, si dépourvu d'imagination, qu'on y chercherait en vain quelque caractère poétique^ : ce n'est pas le style, c'est la langue seule qui fait la différence entre la prose et les vers. Aussi comprend-on ces paroles de Voltaire :« Voulez-vous savoir, disait-il, si des vers français sont bons? mettez-les en prose.» Le mépris de la poésie ne saurait aller plus loin. Ce qui nous frappe quand nous lisons les poètes du xviii® siècle, c'est un contraste étrange entre la pauvreté du style et les formes ambitieuses de la langue. De leurs devanciers du xvïi^ siècle, ils ont conservé des formules, des recettes, des clichés, dans lesquels ils font consister la poésie.
C'est de nos jours seulement qu'a complètement triomphé la théorie opposée à celle de la Pléiade : la
\. Il y a, bien entendu, des exceptions à faire.
Iti TRAITE THEORIQUE ET HISTORIQUE
langue poétique et celle de la prose sont désormais la même langue. On peut dire, d'une façon générale, qu'il n'y a plus de licences, plus de vocabulaire distinct.
Sans doute, il est aisé de citer encore, chez nos poètes contemporains, bien des transgressions de ce principe. Victor Hugo écrit \jenesai [Hem., III, o); ils ont leurraison en eux-même{Hern.,TV, 2); leroiCharle\Hern.. 1,3), Londre et Versaille (Contempl. I, vu), etc. Mais ces licences (car il faut bien ici user de ce nom) sont en définitive des plus rares, et, d'ailleurs, elles ne se rapportent qu'à l'orthographe. Pour la grammaire et le vocabulaire, ils sont les mêmes que ceux de la prose.
L'inversion est-elle donc bannie de la poésie ? Non, certes, pas plus que de la prose. En prose comme en vers, l'inversion est nécessaire pour exprimer certaines nuances : il s'en faut que l'ordre logique des mots soit toujours l'ordre le plus naturel, c'est-à-dire le plus propre à l'expression. C'est grâce à la liberté de la construction que l'écrivain produit souvent les effets les plus dramatiques et les plus pittoresques. Seulement, il n'y a aucune raison pour donner à la poésie plus de licences qu'à la prose : toute construction inusitée dans la langue de la prose est pour cela même interdite dans celle de la poésie ; elle n'est plus pour nous que le signe de la gêne qu'éprouve le poète à faire son vers ou à trouver sa rime. Nous devons dire en vers et en prose, comme M. Jourdain ; Belle marquise ^ vos beaux yeux me font mou^^V d'amour (1). Sans doute, quand nous lisons CorueiUe ou Racine, nous acceptons leurs inversions de la même manière que nous admettons aussi les confidents et toutes les formes conventionnelles de la tragédie classique. Mais, quant à la poésie moderne, nous en repoussons toute construction antilogique qui n'est pas justifiée par l'expression sensible d'une nuance dans le sentiment ou dans la pex^sée
i. Tli. Je Banville, : >». cit., page 65.
Ub: VliKSIFlCAÏlON i-RAMÇAISK 125
Quelle différence, par exemple, entre ces deux inversions ! La première :
Qui vit du monde entier l'arbitre à ses genoux. (Champfort, Mustapha, i, i ,)
n'est qu'un procédé de versification. La seconde:
Et, lorsque vous croyez chanter dans la trompette, Ce chant joyeux, la tombe en sanglots le répète.
(V. Hdoo, Légende des Siècles, Baron Madruce.)
est un moyen d'expression. Aussi, en rétablissant l'ordre logique, nous verrons que la pensée du premier vers n'y perdra rien: celle des deux autres deviendra faible et traînante. L'inversion de Champfort est une licence poétique; celle de Victor Hugo n'appartient pas plus à la poésie qu'à la prose.
Quant au vocabulaire spécial de la poésie, il est aujourd'hui non moins ridicule en vers qu'en prose. Ces termes de coursier, naïUonier , courroux, onde, etc., ne sont plus de mise: ils sentent un autre âge, ils font l'effet que pourrait produire, dans notre société démocratique^ l'élégance surannée d'un gentilhomme de l'ancien régime.
D'ailleurs, pour confondre la langue poétique et celle de la prose, il ne suffisait pas de proscrire ces « c:devant »: il fallait aussi élever jusqu'à la poésie une foule de termes qui en avaient été toujours exclus. Cette révolution fut encore l'œuvre de Victor Hugo. Avont lui,
l'idiome,
Peuple et noblesse, était l'image du royaume;
La poésie était la monarchie ; un mot
Etait un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud...
Les uns, nobles, hantaient les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi
Et montant, à VersaiUe, aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires, etc.
(V. IIloo, Contemplations, i, vu.)
Le premier, Victor Hugo proclama et appliqua ce principe que tous les mots sont égaux devant l'écrivain, et que la noblesse n'est pas dans les termes, mais dans les pensées ou les sentiments dont ils sont les signes. On sait combien cette noblesse des mots est chose variable et sujette à la mode ; les expressions les plus nobles que Ronsard employait dans ses poésies les plus soutenues sont, moins de cent ans après, rejetées de la langue comme basses et trinales. Contentons-nous de citer citasse, perruque, chandelle, estomac, chemise. C'est que « la noblesse des mots dans le style, comme celle des noms propres dans la société, est fille de l'opinion; il suffit qu'ony croie pour qu'elle existe. »* Mais, si, « tous les siècles et tous les pays ayant leur langue vivante, toutes sont également bonnes»'', on peut dire que le seul moyen d'éviter ce passage perpétuel de la langue noble à la langue basse, qui, pendant deux siècles, avait tant appauvri notre idiome, c'était précisément de poser le principe si juste et si profond que nous énoncions plus haut. Quoi qu'en aient pu dire les rhéteurs, il n'y a dans le style qu'une loi souveraine : c'est l'accord de l'expression avec la pensée. Celle-là s'applique à tous les temps et à toutes les langues, parce qu'elle est fondée non pas sur une mode toujours changeante et capricieuse, mais sur la raison universelle et invariable. Si les oeuvres des plus grands écrivains sont, en quelques parties du moins, sujettes auxretoursdu goût, c'est qu'eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de sacrifier à celui de leur temps. Quant à loi suprême dont nous parlons, elle est, disons-nous, toujours et partout la même: or elle a pour conséquence nécessaire l'égalité de tous les mots, regardés non plus comme des entités métaphysiques, mais comme de simples sons destinés à exprimer nos pensées. Il n'y a pas de vocabulaire trivial et bas, si