‹ Traité théorique et practique des opérations de banqueChapitre 6 sur 168 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

ÉCBANGB. *- TAIEUR. ~ VALEUE COURANTS.

Le désir d'acquisition qu'inspire Tappréciation de Futilité donne naissance à un effort humain qui est la cause première et géné« ratrice de la valeur des choser. Pour acquérir une chose qu'il ne possède paS; Thomme consent à un effort : ou il travaille^ ou il cède le produit d'un travail antérieur dont il a la propriété. Celte cession consentie en vue d'une cession équivalente porte le nom d'Échange. *

L'échange d'un objet contre un autre semble impliquer l'égalité d'Utilité des objets échangés. Mais brsqu'on réfléchit un mo^ ment à la nature de ce contrat, on reconnaît bien vile qu'il n'est, comme tous les contrats, qu'un simple accord de convenances, et. S) l'on peut s'exprimer ainsi, le* point où les volontés se rencontrent. Deux sauvages, réunis par hasard avec des rapports pacifiques, entrent en relations d'échange : l'un possède un chevreuil, l'autre une peau de tigre : qui fixera la mesure de Tutililé de chaque objet? Uniquement la convenance personnelle, l'appréciation, le désir des deux échangistes. Si celui qui possède la peau de tigre manque de provisions, s'il est pressé par la faim, il ne tiendra pas compte des peines et des dangers au prix desquels il a acquis la peau de tigre, et il la cédera facilement. Si, au contraire, il est bien approvisionné, le chevreuil qu'on lui offre en échange aura pour lui peu d'utilité, et il refusera le contrat.

Supposons que l'échange s'accomplisse : où aura-t-on pris la mesure de l'utilité des objets échangés? Sera-ce dans la quantité de travail humain employée sur chacun d'eux? Non. Sera-ce dans un sentiment fixe et en quelque sorte philosophique du degré d'utilité de chaque objet? Pas davantage. Il se produit quelque chose de nouveau par le rapport du désir qui existe dans Tàme de chacun des deux échangistes pour chacun des objets échangés. Ce quelque chose qui nait d'une combinaison de désirs et d'uti-

ÉCHANGE, YALSUn, VALEUR COURANTE, 5

lités 8*appeUe Valeur. Mais (l'où naissent les désirs combinent Du besoin de la vanité^ etc.^ d*une circonstance fortuite et temporaire, de telle sorte que demain peut-être chacun des deux contractants se repentira du contrat^ et attribuera aux choses échangées une autre valeur que la veille.

La valeur est donc quelque chose de plus relatif^ sMl est possible, que Tutilité^ car le rapport exprimé par Tutilité n'a que deux termes, Thomme et la chose qu'il possède ou qu'il désire : le rapport exprimé par la valeur a quatre termes qui sont les deux échangistes et les deux choses échangées.

Dans un échange isolé, la valeur de chaque objet est en raison inverse de la valeur de Tautre. Si un hectolitre de blé s'échange contre deux hectolitres de vin, il vaut deux hectolitres de vin, ou deux hectolitres de vin valent un hectolitre de blé : les deux expressions sont synonymes. Si le rapport de valeur vient à changer, il est clair que tout ce que Tun des deux objets gagnera de valeur sera perdu par l'autre et réciproquement, indépendamment peut-être de Tutilité de l'un et de Tautre.

La valeur étant simplement un rapport d^échange, il est évident qu'il n'y a point, à proprement parler, de hausse générale des valeurs. En effet^ la valeur, définie comme ci-dessus, n'est que l'expression du rapport qui existe entre deux choses utiles, dont la réunion forme, si Ton peut ainsi dire, une somme d'utilité donnée et invariable dont chacune des deux prend une plus grande part, selon que sa valeur s'élève ou s'abaisse. La valeur d'une chose peut s'élever ou s'abaisser relativement à plusieurs autres ou même à toutes les autres, sans que la somme des utilités qui existent subisse la même variation.

Chaque fois qu'un homme consent à un échange, il est persuadé que l'objet qu'il reçoit est plus utile pour lui que l'objet qu'il cède. A ses yeux , l'utilité des objets échangés n'est pas égale, et il ne se détermine au contrat que par une préférence, a Dans chaque échange considéré comme isolé, dit avec raison Turgot, la valeur de chacune des choses échangées n'a d'autre mesure que le besoin ou le désir et les moyens des contractants balancés de part et d'autre, et n'est fixé que par l'accord de leur

volonté. »

Tant que les hommes ont été rares sur la terre, les échanges

6 LIVM I. CHAPITRE 11.

particuliers conclus entre eux n'ont eu ni base ni loi commune. Chaque objet n'était quelquefois offert que par un seul, tandis qu*il était demandé par plusieurs; quelquefois, au contraire, il était Qflfert par plusieurs et demandé par un seul. Les appréciations, résultant de situations si différentes, variaient à l'infini, et l'idée même que nous concevons aujourd'hui de la valeur courante ne pouvait paô exister : la supériorité d'intelligence, crest-3-(lîre de prévoyance, donnait lieu à des spoliations assez analogues à celles qu'epère la force biUtale, et ce sont surtout ces spoliations qui ont rendu la propriété précaire et incertaine dans les sociétés prîmitiveé.

Plus tard et par degrés, à mesure que les hommes se sont rapprochés et ont eu les uns avec les autres des relations plus fréquentes, ia concurrence a imprimé aux échanges un caractère plus régulier, et a fait subir à la conception même de la valeur une modification profonde. Turgot a fort exactemeut analysé dans le passage suivant les effets de la concurrence sur les échanges et les valeurs :

c< Plusieurs particuliers ont du vin à offi-ir à celui qui a du blé : si TuD n'a voulu donner (jue quatre pintes pour un boisseau, le propriétaire du blé ne lui donnera pas son blé, lorsqu'il saura qu'un autre lui donnera six pintes ou huit pour le même boisseau. Si le premier veut avoir du blé, il sera obligé de hausser le prix * au niveau de celui qui en offre davantage. Les vendeurs de vin profitent, de leur côté, de la concurrence entre les vendeurs de blé : chacun ne se détermine à céder sa denrée qu'après avoir comparé les différentes offres qu'on lui fait de la denrée dont il a . besoin, et donne la préférence à l'offre la plus forte. La valeur du blé et du vin n'est plus débattue entre deux seuls particuliers relativement à leurs besoins et à leurs facultés réciproques; elle se fiixe par la balance de besoins et des facultés de la totalité des vendeurs de blé avec ceux de la totalité des vendeurs de vin. tar tel qui donnerait volontiers huit pintes de vin pour un boisseau de blé n'en donnera que quatre, lorsqu'il saura qu'un propriétaire de blé consent à donner deux boisseaux de blé pour

■ Daiii ce passage^ Turgot emploie le mot prix dans le sens d'équivalent ^ffert, et non dans IVception ordinaire d'é|invalent en monnaie.

£CflANG£y VÀL£LR, VALELR C0URA!4TE. 7

nuit pintes. Le prix mitoyen entre les différentes offres et les différentes demandes deviendra le prix courant auquel tous les acheteurs et les vendeurs se conformeront dans leurs échanges; et il sera vrai de dire que six pintes de vin seront pour tout le monde l'équivalent d'un boisseau de blé, si c'est là le prix mitoyen, jusqu à ce que la diminution de Toffre d'un côté, ou de la demande de l'autre, fasse changer cette évaluation. »

Par la concurrence, la valeur courante s'établit et la valeur de chaque chose ne dépend plus des désirs d*un seul, mais de plusieurs; l'appréciation commune d*un grand nombre d'hommefl est substitilée aux appréciations individuelles.

Alors on appelle valeur d'une chose la puissance moyenne d'échange qu'elle possède et qui résulte à la fois de l'opinion moyenne des hommes qui peuvent la désirer et des moyens d'échange dont ils disposent. Alors le mot Valeur n'exprime plus le rapport qui existe entre une chose et tel ou tel homme dont elle fixe les désirs, inais le rapport qui existe entre la puissance d'échange de celte chose et la puissance d'échange de telle autre chose à laquelle on la compare. La valeur est alors un rapport, composé nécessairetnent de quatre termes au moins et qui semble s'établir en dehors de l'opinion et de la volonté de l'individu, parce que Topinion et là volonté qui la constituent prennent un caractère collectif; mais l'opinion, la volonté n'en sont pas moins les causes premières de la valeur courante.

Alors on dit avec raison que la valeur courante d'une chose résulte du rapport qui existe entre l'offre et la demande. Mais qu'exprime Yoffre ? Est-ce seulement la quantité de telle ou telle marchandise apportée sur le marché ? Non : c'est encore le désir d'échanger qui existe dans l'âme des propriétaires de cette marchandise. De même la demande n'exprime pas seulement la quantité demandée; elle exprime aussi l'intensité du désir qu'apportent sur le marché ceux qui demandent et de l'attachement qu'ils ont pour les objets qu'ils offrent en échange. Lors înéme que la valeur courante apparaît dans les sociétés humaines, elle ne fait point disparaître le caractère primitif de l'utilité qu'elle représente au point de vue de l'opinion générale.

En résumé le nom de Richesses désigne le^ choses qui ont la propriété de satisfaire nos désirs; celui d'Utilité s'applique à cette

3 UVRË i. GHAPlTRfi U.

propriété des richesses, lorsque l'échange survient, les richesses prennent le nom de Marchandise et rutilité^ changeant à la fois de nom et de nature, se transforme en Valeur. L'Utilité existe indépendamment de réchange : la Valeur , au contraire^ n'exprime qu'un rapport d'échange. Lorsque Ton considère les richesses au point de vue social, on doit les juger en raison de leur utilité; lorsqu'on les étudie au point de vue des particuliers, il faut se préoccuper surtout de la valeur.

11 est évident que la somme des richesses que possède une société ne peut-être échangée et que ces richesses ont cependant une incontestable utilité. 11 n*est pas moins évident que, pour les par* ticuliers habitués à échanger les marchandises qu'ils possèdent, la Valeur, la puissance d'échange de chacune de ces marchandises en exprime l'Utilité. C'est pourquoi l'on dit si souvent Valeur lorsqu'on devrait dire Utilité, parce qu'en effet on peut dans un grand nombre de cas confondre sans inconvénient Tune avec l'autre. L'échange et les variations qu'il amène dans les valeurs ont souvent pour effet de transporter, d'une façon étrange et capricieuse, la propriété d'une somme de richesses d'un particulier à un autre. C'est pourquoi toute amélioration dans les rapports d'échange, ayant pour effet de rendre la propriété de chacun plus certaine et de proportionner d'une manière plus exacte la valeur de chaque chose à son utilité, a une immense portée sociale. L'établissement de la valeur courante constitue un progrès de ce genre, mais ce progrès de la civilisation s'est presque partout manifesté par l'introduction de l'usage des monnaies.

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