CARACTÈRE ET ESPERANCES D'UN FERMIER
Le professeur Thaër observe que tous ceux qui se proposent de cuitiver la terre avec succès, doivent joindre l’énergie et l’activité à la réflexion, à l'expérience et à tout le savoir nécessaire. Ilest vrai, ditil, que l’agriculture a longtemps été considérée comme un état convenable pour un jeune homme incapable d’aucun autre ; et de semblables personnes y ont quelquefois réussi ; mais cec. a dû toujours être attribué à un concours d’heureuses circonstances, qui ne se rencontrent pas très facilement à présent.
La pratique de l’agriculture consiste en une infinité d'opérations particulières, chacune desquelles paraît facile en elle-même, mais elle est souvent, par cette raison là même, plus difficile à exécuter jusqu’à l’extention précisément requise, une opération se rattachent si souvent à une autre. Pour les régler contormément an temps et à la solidité donnée et de façon qu'aucune ne soit négligée, ni ne puisse faire négliger les autres, il faut à la fois beaucoup d'attention et d’activité sans inquiétude, de promptitude sans précipitation, de vues générales et, cependant, une extrême attention quant aux détails.
Nulles opérations ne sont autant exposées aux casualités et aux accidens que les opérations agricoles ; il est donc essentiel que le fermier possède une certaine tranquillité d’esprit pour qu’il puisse jouir de quelque bonheur. Ceci peut être le résultat ou d’une habitude de corps naturellement flegmatique, où de sentimens élevés de religion ou de philosophie. Voila ce qui peut le mettre en état de supnorter toûtes les adversités provenant de mauvaises saisons ou de la perte de troupeaux, et ce qui le fera regretter les accidens résultant de sa propre négligence.
Une bonne éducation est essentiellement nécessaire pour faire ün bon fermier. On n’entend pas par éducation cette portion de savoir qu’on ac-
quiert aux écoles seulement, mais tout ce qui peut affecter le corps ou l'esprit depuis les premiers momens de notre existence,
Outre la lecture, l'écriture et l’arithmétique, un fermier doit avoir quelques connaissances de l’histoire, de géographie, des arts, des sciences et de litérature générale, afin qu'il soit non seulement digne de la bonne société et pourvu des élémens des jouissances intélectuelles, mais encore afin que ses vues aient de l’extention et qu’il puisse acquérir l'habitude de juger sainement des pratiques de sa profession, Une personne lourde et stupide, avec un peu d'activité naturelle, jamais ne désirera en connaître plus que ce qu'il lui faut pour pouvoir exécuter la routine ordinaire des affaires. Son esprit se retrécit, elle devient jalouse et ne parviendra jamais à se faire respecter ni à grossir son capital par l'exercice des talens et de l’industrie. Enfin son ignorance et son égoisme la rendent incapable de diriger profitablement les opérations d'autrui,
Il ne faut pas qu'un jeune homme se décourage parce qu’il n’a pas appris à l’école les élémens des connaissances scientifiques. On peut faire d’étonnans progrès en consacrant régulièrement une partie de son temps à l'étude. L'assistance d’un maitre n’est pas non plus nécessaire quand on désire ardemment de s'instruire, Il n'est à peine rien qu’une personne rationelle ne puisse obtenir si elle le désire, en se pénétrant fortement de la nécessité de l’acquérir. Tous ne neuvent faire des progrès égaux ; quelques-uns apprennent avec moins ue peine que d'autres, mais chacun peut, sur un sujet utile, acquérir par l'application un degré raisonnable de connaissances.
Celui qui veut faire un habile fermier doit faire servir toutes ses autres connaissances à l’acquis de sa profession. La connaissance de Pagriculture comprend une telle étendue et une telle variété de particularités, qu’elle exige tout ce qu’on 4 de temps de disponible, en permettant un relâchement suffisant à l'esprit. La connaissance aw’il faut pour garnir une terre est une partie tres importante de l'éducation d’un fermier, Cette connaissance est diflicile et fastidueuse à acquérir, et demande une grande exactitude d’observation et d’expérience pratiques,
On ne peut pas espérer que tous les agriculteurs, lors même qu'ils seraient propriétaires, puissent obtenir tous ces avantages ; cependant beaucoup de ces choses peuvent s’accomplir par les jeunes gens industrieux, persévérans et qui sentent que l': acquis des connaissances les inettraient en état de remplir les devoirs de cette vie avec satisfaction, pour eux et pour les autres, Dans toutes les positions de la vie, les connaissances sont toujours utiles ; l'ignorance toujours un mal et doit être considérée ainsi par tous les hommes,
La perspective d’un fermier comprend l'indépendance qui doit toujours être le grand but de ceux qui sont destinés à vivre de l'exercice de leur travail et de leurs talens. Célui qui est habile et qui poursuit sa profession avec persévérance est assuré d’un assez grand succès. Ce n'est pas qu’un agriculteur, lors même qu’il serait propriétaire, doive espérer de se faire une fortune en Canada, dans les circonstances
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actuelles cela est presque impossible, Los capitaux employés judici eusement à la culture, quoiqu'ils puissent ne pas produire autant de profit que des capitaux employés au commerce, cependant ils ont cet avantage qu’ils sont accompagnés de moins de risque, Les produits du fermier sont l'objet de demandes universelles, à quelque prix raisonnable, ce dont les commerçans ne sont pas toujours sûrs. Un fermier est assuré d’un logis, des choses nécessaires à la vie et, en général, d'une santé robuste. Ïl est le seigneur du sol, possède des chevaux, du bétail, des moutons et autres animaux domestiques, puis la solitude champêtre, objet de l'ambition de tous les hommes du commerce, Beaucoup de métiers et de professions (suivant les préjugés généraux) excluent ceux qui les pratiquent du titre de gentilhomme ; tandisque, bien que tous les fermiers ne soient pas des gentilshommes, cependant tout gen tilhomme peut devenir fermier sans rvaler ie moindrement son rang, ni sa réputation ; un fermier peut donc, s’il désire adopter les habitudes et les manières d’un gentilhomme, être réputé tel, bien que vêtu tout uniment du drap de manufacture nationale et fait de la laine de ses propres moutons. . °
Les profits des fermiers sont très exagérés par la généralité des personnes, surtout par ceux qui ont décrit la perspective qui s’oflre aux agriculteurs qui veulent s'établir en Canada ou dans les Etats-Unis. Les calculs qu’on a publiés des profits que peut retirer l'habitant qui s'éte. blit dans les forêts incultes de l'Amérique du Nord, sont si excessivcment chimériques et excèdent tellement tout ce qu’on a pu ou pourra jamais réaliser, qu'il est difficile de rendre compte des motifs qui ont induit ces auteurs à faire de semblables allégués. L'un d'eux, en 1834, s'efforce de faire croire qu'un émigrant venant en ce pays avec G00/., en les employant à acheter et à défricher des terres incaltes dans le Haut-Canada, pourrait réaliser environ 300 pour cent en quatre ans. Ües avancés, lus et accrédités dans les Iles Britanniques, sont suflisans pour engager tous les fermiers là à émigrer au Canada, De pareils avancés sont peut-être faits dans le but d'encourager l'émigration, mais je crois qu'ils sont calculés à produire en définitive un eflet contraire. Lorsque des personnes viennent ici pour acheter, et s’y établir sur la foi de ces représentations, et s’aperçoivent par la réalité, combien étaient exagérées les espérances qu'on leur offrait, elles abandonneront à jamais le pays, dégoûtées qu’elles en seront, et préviendront la future émigration de la classe la plus utile des émigrans. Des espérances modérées chez eux seraient probablement plus heureuses, en créant des établissemens utiles et fructueux, que des espérances absurdes, chimériques et contraires à toute expérience pratique. Les provinces britanniques de l'Amérique septentrionale offrent aux personnes industrieuses et de bonne conduite toutes espérances raisonnables de succès, et ceux qui ne pensent pas que ces motifs soient suflisans feront mieux de rester dans les vieux pays.
Soit par habitude ou non, personne plus que moi ne peut être attaché à Ja profession d’agriculteur ; mais, néanmoins, je sents qu’il est de mon devoir de tracer un tableau correct de la perspective qu'elle offre
à ceux qui veulent l'embrasser comme une profession sans y avoir été élevé. Beaucoup de personnes, lasses des villes, s'imaginent qu’elles trouveront du profit à se retirer à la campagne, et commencer à cultiver. Pour la généralité des hommes un tel changement sera probablement suivi de désappointement et assez souvent de pertes pécuniaires. L'activité nécessaire et (du moins ces personnes les prendront ainsi) les privations qu'il faut endurer sont trop pénibles pour que ceux qui ne sont pas accoutumés à ce genre de vie, puissent s’ y soumettre patiemment. Cependant il peut se trouver quelques exceptions ; les hommes doués d’un esprit fort et qui savent se conformer aux circonstances et qui trouvent du plaisir et le bonheur dans la tâche laborieuse du fermier, puis une ample compensation pour le remûment et la société des villes, dans les beautés de la nature et les ressources de leurs foyers domestiques. Si on connait les difficultés qui sont inséparables de la profession qu'on se chaisit avant de fixer son choix, alors on ne peut plus raisonnablement se plaindre de son sort. Il est puérile et plus que puérile si on ne s'efforce d'agir avec énergie et de s’acquitter en homme des devoirs de la profession qu'on s’est volontairement imposés.
Les personnes qui sont le plus aptes à suivre l’état de fermier avec succès sont les fils de fermiers, et tous ceux qui ont été régulitrement élevés dans la pratique de toutes les parties de l’agriculture. Il faut en outre qu’ils aient un penchant pour cette profession, ainsi qu’une connaissance compétente de sa théorie ou de ses principes. On se procure les livres qui enseignent cette scierce, dont la connaissance ne doit pas être méprisée, ni négligée par les jeunes fermiers.