DU BLÉ
Le blé est sans doute la céréale la plus importante ; parceque la fleur faite de ses grains ou semences fait le meilleur pain du monde à cause de la grande quantité de gluten qu'ils contiennent. Une plus grande portion du genre humain se nourrit de riz que de blé ; mais il n'y a pas de grain dont les qualités approchent autant de celles du blé pour faire du pain. Comparativement parlant le riz et le maïs n'y sont pas propres, l'avoine, l'orge et le seigle ne le sont qu'imparfaitement. Cependant le seigle a plus des qualités du blé pour faire le pain que les autres grains.
Les riches terres argileuses et les terres grasses et fortes conviennent le mieux à la culture du blé ; mais elles ne sont pas les seules dans lesquelles le blé peut être avantageusement cultivé. J'ai vu de bonnes récoltes de blé, cultivé dans des terres sableuses bien tenues, quoiqu'elles ne soientjpas calculées par leur constitution à produire ce grain; elles ne se prêteront pas non plus à une fréquente répétition de cette semence, quelle que soit d'ailleurs la conduite de la terre. Les récoltes d'égal volume produites sur un sol sableux, de riches terres argileuses et de fortes terres grasses, ne produiront pas une égale quantité de grain ; le produit des terres sableuses sera inférieur. Les terres sableuses minces peuvent par un bon mélange d'argile, produire du blé ; mais sans ce mélange on ne doit pas risquer la semence dans un sol semblable. Une grande partie des terres canadiennes est propre à la production du blé, pourvu que le système d'assolement et d'engraisser soit judicieux.
Selon le système d'assolement que j'ai suggéré pour les fermes depuis long-temps en culture, le blé devrait être invariablement semé dans un sol bien préparé par un retour de légumes ou des guérêts d'été, après avoir été en parc. Je ne puis pas indiquer un meilleur mode qui promettrait plus de succès dans la culture du blé. Sans l'influence avantageuse des gelées et de la neige sur un sol labouré en automne pour y semer du blé en printemps, il n'y aurait ici pas seulement de médiocres récoltes de la manière qu'on le cultive ordinairement dans le pays.
Dans la Grande-Bretagne une terre cultivée comme on le fait en Canada ne produirait pas une récolte de blé qui payerait les dépenses de la culture. Je fais allusion à l'habitude de semer du blé chaque deuxième année dans la même terre, sans préparer aucunement le sol par des labours, du fumier ou de la chaux, mais seulement en le labourant une fois en automne. 11 n'est pas surprenant en effet que les terres s'épuisent sous une pareille conduite, qu'elles ne produisent que des récoltes pleines de mauvaises herbes, imparfaites et chétives, si le sol n'est pas d'une qualité extraordinairement bonne, d'une fertilité inépuisable, et même alors l'épis du blé n'est ni long ni plein.
Les engrais qui conviennent le mieux au blé sont, selon tous les chimistes agricoles, les matières animales et la chaux. Les premières créent l'ingrédient requis à la fleur de blé, le gluten, et l'autre l'azote et la chaux, qu'on trouve toutes les deux dans la paille de blé. En tout cas le blé ne profitera certainement pas dans un sol qui n'a pas des matières calcaires. Sir H. Davy, Chaptal, le professeur Thaër et Grisenthw^aite, sont d'accord là-dessus.
Le blé a généralement besoin d'une plus grande quantité d'engrais que tout autre grain. Le professeur Thaér dit qu'il absorbe plus de nourriture qu'aucune autre espèce de grain ; et il calcule ( par hypothèse, comme il le dit lui-même ) que de 100 parties d'aliment d'un sol semé en blé, il en prendra, terme moyen, 40, même si un temps défavorable n'arrête pas la végétation. En même temps une trop grande quantité d'engrais dans une terre bien labourée fait facilement coucher le blé ; de sorte qu'il n'est pas nécessaire d'engraisser le labour, si la terre est de bonne qualité, La principale amélioration nécessaire dans le système
des labours en Canada c'est d'adopter la pratique de l'économie conrertible et un système judicieux d'assolement. Je sais que c'est l'opinion de plusieurs personnes que là où il y a abondance d'engrais, le blé, alternant avec des légumes peut être alternativement semé pendant un temps indéfini. Je doute qu'on puisse soutenir cette opinion par l'expérience. Quelle qu'en soit la cause, il est certain que des labours continuels épuisent le meilleur sol dans ce climat, et le grain y dégénère en qualité et diminue en quantité. Dans les pays tropiques, où l'on cultive par arrosement, on a eu de bonnes récoltes pendant des siècles ; mais ce mode de culture ne convient pas à notre climat.
Le climat requis pour produire le blé en perfection doit avoir une saison sèche et chaude pour amener la fleuraison de l'épis et mûrir le grain. Le blé endurera beaucoup de froid en hiver s'il est semé dans un sol sec ou bien asséché, et s'il est couvert de neige pendant les gelées. C'est par cette raison qu'on sème du blé aussi loin au nord que Petersbourg et en Suède à lOOO milles (332 lieues) plus au nord que les parties établies du Canada. Un temps médiocrement humide avant la fleuraison et après la formation de la graine, est favorable au blé ; mais de fortes pluies continuelles après la fleuraison produisent la nielle et la rouille. Des gelées blanches lorsque la plante est en épis causent la nielle et sont très pernicieuses ainsi que l'humidité chaude et les brumes. Le froid pendant la fleuraison et la moisson en juillet, même lorsqu'il n'est pas accompagné de vent et de pluie, produit une graine inférieure, possédant moins de gluten, et la chaufaison ; s'il n'est pas trop fort, le contraire a lieu. Le meilleur blé en Europe est à cet égard celui de Sicile ; et celui de l'Amérique du nord l'équivaut presque ; chacune de ces sortes contient plus de gluten que le meilleur blé de la Grande-Bretagne.
L'époque pour semer le blé dans le Bas-Canada est le mois d'Avril. Dans le district de Québec la semence est quelquefois retardée par un printemps froid jusqu'au commencement de mai. Dans le Haut- Canada on sème le blé ordinairement en automne, vers la fin d'août ou de septembre, et dans des saisons favorables les bonnes terres en produisent abondamment, quoiqu'on général la préparation du sol n'est pas selon les règles d'une bonne économie rurale, et qu'on n'y observe pas un assolement convenable. Le blé d'automne ou d'hiver n'est pas fréquemment cultivé dans le Bas-Canada, et c'est une récolte très risquée dans des situations très exposées. Lorsqu'en printemps la neige fond avant la fin des fortes gelées, les jeunes plants de blé sont inévitablement détruits. En 1833 j'avais dans le même champ du blé d'hiver et d'été ; le premier ne produisit pas un quart de récolte (excepté une petite partie d'un demi arpent où la neige était restée ; ) la portion protégée par la neige atteignit une hauteur de six pieds, elle fut parfaitement propre, sa paille très forte et l'épis long. Au commencement de juillet ce blé fut affligé parla nielle et la rouille, au point que la graine fut tout à fait ratatinée et imparfaite, pendant que le blé d'été dans le même champ fut d'une excellente qualité et nullement attaqué de la nielle ni de la rouille. Le blé d'automne est plus sujet aux maladies que le blé d'été. Dans des terres neuves et bien a^riées le blé d'hiver pourra peut-être réussir dans le Bas-Canada,
mais dans des saisons humides de telles terres produisent des maladies. Pour semer du blé d'hiver la méthode la plus sûre c'est de le faire dans le mois d'août, de l'enterrer, mais pas trop, et dans un petit sillon, en planches de la largeur de 8 à 9 pieds, qui sont bien égoutées, &c. Je suis persuadé que du blé d'hiver semé de cette manière réussira plutôt, que lorsqu'il est hersé ou semé plus tard. Ceci s'applique aux deux Canadas.
On prépare le blé de semence par ce qu'on nomme le chaulage. Ce procédé est actuellement indispensable pour tout sol et toute espèce de blé semé dans le Bas-Canada ; autrement la rouille s'y mettra à un degré plus ou moins grand en 19 sur 20 cas.
Dans la deuxième partie de ce livre j'ai déjà communiqué le résultat des expériences de Mr. Bauer de Kelso en Angleterre. II recommande de tremper la semence dans de l'eau de chaux pendant 12 heures et de sécher ensuite la semence pendant 12 heures à l'air avant de la semer. Il dit que ce procédé préviendra l'infection du sol, où il prétend qu'elle s'est maintenue après avoir produit une récolte infectée. On considère que l'urine des bâtimens est très bonne à cette fin ; mais il y a quelque danger, parceque si la semence ainsi trempée n'est pas immédiatement semée, elle perd ses facultés végétatives. Une saumure de sel et d'eau, assez forte pour qu'un œuf trais y surnage suffira aux grains peu infectes: on remuera la semence continuellement dans la saumure et on ôtera avec l'écuraoir tous les grains qui surnagent. Lorsque la semence est bien lavée et écumée, on la répand sur un plancher, on la mêle avec de la chaux vive jusqu'à ce qu'elle soit assez sèche pour être semée. La méthode flamande de préparer le blé de semence ( et on dit que leur blé souffi'e rarement de maladie ) c'est de le tremper dans de l'eau salée, ou de l'urine et de la couperose ou du verdegris. La proportion du verdegris est de 8 onces par six minots ; et la semence reste trois heures dans le mélange, ou une heure si l'on se sert d'urine de vache, parceque l'ammoniac qu'elle contient est considéré nuisible. Chacune de ces méthodes de préparer la semence peut servir pour la désinfecter de la rouille ou pour détruire les champignons qu'on veut qu'il produisent dans la récolte future. Le fermier qui néglige aucun de ces remèdes ne peut pas se plaindre avec justice si sa récolte est attaquée par des maladies.
La quantité de la semence dépend en partie de l'état dans lequel se trouve la terre ; on s'est toujours servi de plus de semence dans un terrain pauvre que dans un terrain riche. En Angleterre la semence varie de 2 à 4 minots (bushels) par acre légal, quantité qui est presque et selon moi en entier, le double de ce qui est requis en Canada. J'ai eu les meilleures récolles d'un bushel par acre. Des terres riches et bien préparées n'ont besoin que IJ bushel et peut-être moins par acre ; en une terre en aucune manière propre à produire du blé, 1| bushel sera une semence abondante, si la graine est bonne et si elle est semée de manière à ce que rien ne s'en perde, soit en la trop enterrant, soit en la laissant tomber sur le sous-sol tellement situé qu'elle ne peut pas prendre racine ou ne pas végéter.
Semer en sillons à la houe &c. sont des méthodes d'usage pour semer du blé en Angleterre et elles y sont pratiquées avec beaucoup d'avantages, qui résultent pourtant de la culture postérieure moyennant i'extirpateur, la herse à siilon et en arrachant les mauvaises herbes à la main ; mais il n'est pas probable que pour le présent on pourrait les introduire en Canada ; il n'est même pas nécessaire, si on voulait seulement bien préparer la terre pour semer à la volée ; il n'y aurait alors pas grand ouvrage a faire lorsqu'une fois la semence est enterrée et levée. Si quelques chardons ou autres mauvaises herbes à longues tiges se montrent on devrait les couper ou autrement s'en débarasser avant que le blé ait trop avancé vers la maturité.
En récoltant le blé les meilleurs fermiers de l'Angleterre et du continent de l'Europe sont d'accord qu'il faut le couper avant qu'il soit mûr. S'il n'est pas coupé avant qu'il ait atteint son entière maturité la perto sera très considérable, et l'on prétend même que le blé donne une fleur moins blanche. On trouvera toujours que c'est prudent de couper le blé avant qu'il soit entièrement mûr, et on aura moins de dommage à souffrir qu'en suivant la pratique contraire.
Dans la plupart des pays on moissonne le blé avec la faucille. Dans le Haut-Canada et dans quelques townships du Bas-Canada la taux à la javellière est très en usage. Je préférerais pourtant toujours la faucille pour couper le blé. Dans le Bas-Canada on a l'habitude de laisser le blé coupé pendant plusieurs jours sur le champ, et s'il est parfaitement Bec, de le lier en grandes gerbes avec des harts et de l'engranger ensuite immédiatement. Contre cette méthode il y a une objection qui mérite qu'on y refléchisse : si le temps est humide, ou lorsqu'il y a beaucoup d'ondées chaudes, le blé est sujet à germer, à se gâter et par conséquent à être perdu, surtout si la récolte est aussi forte qu'elle devrait l'être. Fréquemment j'ai vu arriver cela, et je recommanderai aux fermiers de cesser cette pratique. Le seul avantage qu'offre cette méthode c'est que les mauvaises herbes, qui se trouvent avec le blé, fanent et sèchent après avoir été exposées au soleil pendant quelques jours. Mais si on tenait les terres en bon ordre, si on faisait attention aux récoltes, il n'y aurait pas de mauvaises herbes, et on pourrait couper le blé au-dessus du trèfïïe ou des autres herbes. On pourrait alors engerber le blé dès qu'il serait coupé, seulement les gerbes devraient être assez minces pour les lier avec une longueur de la paille. On met les gerbes debout en tas de 12, ou si la paille est longue de 14 gerbes. Deux rangs de gerbes sont placés de sorte à être en contact par la tête, quoique, pour admettre une libre circulation de l'air ils sont à quelque distance par le pied ; on place sur cette ligne deux gerbes de plus pour servir de couverture, les bouts qui contiennent les épis se trouvant à l'extrémité de la ligne. En quelques jours de beau temps la récolte sera parée à entrer dans la grange ou les meules. L'expérience prouvera que cette méthode évite de beaucoup le risque de dommages et de perte, qu'en laissant le blé délié sur le champ. Dans des meules bien faites et bien couvertes de chaume le blé est aussi bien que dans la grange.
Les fermiers connaissent si bien le battage du blé moyennant le fléau qu'il n'est pas nécessaire d'en faire une description ici. Les fermiers canadiens du Bas-Canada battent mieux et plus effectivement qu'aucun autre batteur que je n'ai jamais vu. Des moulins à battre peuvent être très utiles pour de très grandes fermes, mais je n'en vois pas le besoin aux fermes d'une grandeur ordinaire, qui justifierait la dépense d'argent pour de pareilles machines dans les circonstances actuelles.
Le climat, le sol, la culture et l'espèce de blé qu'on cultive, doivent nécessairement en varier le produit. Le professeur Thaér dit qu'ordinairement le blé donne en paille le double du poids de son grain ; sur des terrains élevés un peu moins, dans des bas fonds un peu plus. En Canada le blé a produit en certaines saisons et dans un bon sol moins que le décuple, pendant que dans d'autres il a donné au delà de 2U et même de 25 minots de l'arpent, le sol et la culture étant presque la même. Il est difficile de déterminer le produit moyen dans les deux Canadas. Il suffit de dire que dans des terres propres à la production du blé, cultivées comme elles le sont en Angleterre, le blé produit à peu près une égale récolte comme en Angleterre : et la proportion de sol propre à produire le blé à un sol inférieur est beaucoup plus grande en Canada qu'en Angleterre. Dans le comté de Middlesex la proportion du blé à sa paille est à peu près celle qu'indique Thaér. Onze bushcls et demi pesant 690 livres de blé et une quantité de paille de 36 tresses où à peu près 1296 livres.
On dit que les terres neuves du Haut-Canada donnent de grandes récoltes de blé sans autre culture que de herser la semence après que le bois a été bûché et brûlé. La terre ne saurait être labourée qu'après que la plus grande partie des souches ont été arrachées, ce qui ne se fait que quelques années après le premier défrichement. Je reviendrai sur cet objet en parlant de l'établissement de terres neuves.
Le blé doit (terme moyen) donner treize livres de fleur pour 14 livres de grain. Dans l'analyse chimique du blé sir Humphrey Davy trouva sur 100 parties de bon blé, de graine pleine, semé en automne 77 d'amidon et 19 de gluten ; 100 parties de blé semé le printemps donnèrent 70 d'amidon et 24 de gluten. Le blé américain contient plus que le blé anglais ; et en général le blé des climats chauds a plus de gluten et plus de portions insolubles ; il est d'une plus grande pésanteur spécifique, plus dur et plus difficile à moudre.
Le blé d'été exige un sol mieux pulvérisé et plus riche que le blé d'automne. Si on sème des graines de tréfile et de mil dans le même champ, on le fait immédiatement après que le blé est semé ; on les herse légèrement ou les passe au rouleau. Le sol pour du blé d'été est préparé comme celui pour de l'orge. Son produit en grain et en paille est généralement moindre que celui du blé d'automne mûri sans l'influence de circonstances favorables et non endommagé par des maladies. Ou a parlé de ces maladies si amplement dans la seconde partie de cet ouvrage qu'on n'a pas besoin d'y revenir à cet endroit.
Pour juger du blé d'après une montre, examinez de l'œil si le grain est parfaitement plein et bien nourri, dodu et luisant, et s'il y a quel-
que frèlaterie provenant de grains germés, de la rouille ou de graines de mauvaises herbes ; de l'odeur, s'il s'y observe quelque imprégnation impropre, et s'il n'a pas trop chauffé en tas ou en meule ; et finalement par le tact pour décider si le grain est assez sec, car trop humide il ne convient ni au marchand, ni au meunier, ni au boulanger. Lorsque la montre est épaisse et rude à toucher et ne passe pas aisément par les mains, on peut en conclure que le blé n'est pas propre à être embarqué ni moulu, ni conservé.