‹ Traité théorique et pratique de la dissertation philosophiqueChapitre 106 sur 189 · DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE

qu'aucun de nous et feraient mieux en toute autre chose ; mais

plutôt qu'ils n'en ont point el que c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'une borloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence. » (Disc, de la méthode, Ve partie). — Celle opinion a été soutenue par Malebranebe (Recherche de la vérité, V, m) et par Port-Royal, mais elle a été vivement critiquée par Mme de Sévigné et par La Fontaine qui l'a exposée avec une précision admirable dans ses Fables (X, i). Bossuet, sans l'adopter ni la rejeter complètement, est celui qui a le mieux approfondi la question de l'àme des bêtes dans la Conn. de Dieu et de soi-même (chap. V, De la différence entre l'homme et la bête). En joignant à ses .considérations sur ce sujet celles de Leibniz, on a tous les éléments nécessaires pour résoudre les difficultés et apprécier l'hypothèse de Descartes.

Bossuet réfute les arguments de Montaigne, Charron, Gassendi et leurs sectateurs pour rabaisser l'homme au niveau de la bête et ne mettre entre eux qu'une différence du plus au moins, savoir : les animaux font toutes choses convenablement aussi bien que l'homme, et ils lui sont semblables à l'extérieur. 1° Autre chose est d'agir convenablement, autre chose de connaître la convenance. A la suite des impressions que nous recevons des eboses extérieures, nous exécutons, sous l'influence de l'instinct et de la passion, beaucoup de mouvements nécessaires à notre conservation. Ce sont des mouvements de cette nature que produisent les animaux; ils sont d'ailleurs susceptibles de contracter des habitudes, mais jamais de raisonner. L'homme seul connaît par la raison Dieu et toutes les vérités premières qui sont liées à cette idée; seul il invente; seul il possède la réflexion et la liberté. 2° La ressemblance des orgaues n'est pas complète, surtout pour le cerveau ; le fût-elle, on n'en peut conclure l'identité du principe intérieur. — Quant au principe intérieur des animaux, il y a deux opinions à cet égard. D'après la première opinion, celle de saint Thomas, l'homme seul aune âme raisonnable, un esprit immortel (mens, voflç) ; les animaux n'ont qu'une, âme sensitive, dépourvue de réflexion et de liberté, incapable des opérations intellectuelles, et, par suite, ne paraissant point pouvoir subsister indépendamment du corps. D'après la seconde opinion, celle de Descaries, la vie des animaux n'étant qu'un mécanisme,

on n'a pas besoin de démontrer que leur âme n'est ni spirituelle ai immortelle, « mais cette opinion entre peu dans l'esprit des hommes ; ceux qui la combattent concluent de là qu'elle est contraire au sens commun. »

Il faut aller plus loin que Bossuet et rejeter l'hypothèse de Descartes, sans se laisser arrêter par les raisons morales et religieuses qu'il allègue en sa faveur : « Après l'erreur de ceux qui nient Dieu, il n'y en a point qui éloigne plus les esprits faibles du droit chemin de la vertu que d'imaginer que l'âme des bêtes soit de la même nature que la nôtre, et que, par conséquent, nous n'ayons rien à craindre ni à espérer après cette vie, au lieu que, lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du corps, et que, par conséquent, elle n'est pas sujette à mourir avec lui. » On répond à ce raisonnement que, si les analogies qui existent entre les mouvements de l'homme et ceux de l'animal ne prouvent pas dans ce dernier l'existence d'une âme, très-inférieure d'ailleurs, le matérialisme peut en conclure et en a conclu après Descartes que tous les phénomènes psychologiques propres à l'homme doivent s'expliquer par les phénomènes physiologiques qui les accompagnent (cf. 135) : car le mécanisme de Descartes Ole toute autorité à l'induction par laquelle j'attribue à mes semblables les mêmes facultés que je constate en moi par la conscience. Il faut donc admettre avec Leibniz que, partout où il y a des signes d'intelligence et de sensibilité, ou même seulement de pouvoir moteur, il y a une force distincte des organes. Les raisons morales qui prouvent l'immortalité de l'âme humaine sont inapplicables à une pareille force, parce qu'elle n'a point conscience d'elle-même et que l'immortalité implique la durée de la conscience. On ne pourrait, comme le remarque judicieusement Leibniz, lui accorder qu'une simple indestruelibilité semblable à celle de la matière.

Lire Charles, Lect. dephll., IL p. 377-380; Bossuet, Cbnn. de Dieu, ch. V (cf. éd. Charles, p. xxxi-xxxvn, 226-231).

Remarque. Dans les chapitres I, III, V, de la Conn. de Dieu et de soi-même, Bossuet a donné un traité de psychologie aussi remarquable par la pensée que par le style. Cependant plusieurs de ses théories ont besoin d'être expliquées, précisées, complétées ou réformées. Par suite, pour étudier cet ouvrage avec fruit, il est indispensable d'avoir recours à l'excellent travail que M. Charles a composé pour son édition de Bossuet.

Objet. Utilité. Méthode.

140. Expliquer par des exemples cette maxime de Descartes : « Ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon ; le principal est de l'appliquer bien. » (12 novembre 1867.)

. Plan. Dans la première partie de son Discours de la Méthode, Descartes, avant de formuler ces quatre règles dont l'application a tant d'importance dans la philosophie et dans les autres sciences, expose par quelles considérations il a été conduit à chercher une voie nouvelle et de quelle utilité il est de donner à l'esprit une bonne direction. Sa pensée se résume dans cette maxime : « Ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon ; le principal est de l'appliquer bien. » — Pour en comprendre le sens, il faut examiner les lois de l'intelligence humaine. Elle est naturellement capable d'atteindre la vérité; mais les procédés qu'elle suit spontanément sont par cela même obscurs. Ils ont donc besoin d'être éclaircis par la réflexion pour acquérir toute leur puissance. La pratique d'une bonne méthode ajoute à la force de notre intelligence, comme le levier à celle de notre bras. Bacon dit fort bien à ce sujet : « Nec manus nuda, nec intellectus sibi permissus multum valet; instruments et auxiliis res perficitur, quibus opus est non minus ad intellcctum, quam ad raanum. Àtque ut instrumenta manus motum cient aut regunt, ita et instrumenta mentis intellcctui aut suggerunt aut eurent. » [Novum Organum, I, u; éd. Douillet, t. II, p. 9). Quand nous abordons l'étude d'une science difficile, la logique haturelle devient insuffisante; il faut tracer à notre esprit une marche sûre, pour qu'il ne s'égare point par inexpérience et qu'il ne s'épuise pas en stériles elforts. Si les hommes ont exécuté de grands travaux avant de connaître les lois de la mécanique, ils ont cependant fait de grands progrès depuis qu'ils en possèdent la théorie. De même, dans la marche de la science, chaque pas a toujours pour antécédent un progrès

HHIL. LÉV. 6

dans les principes de la logique. La révolution dont Socrate fut le promoteur doit être regardée comme la conséquence de la dialectique qu'il créa et à laquelle il donna pour maxime : « Connais-toi toi-même. » De même, Bacon et Descartes ont inauguré les progrès de l'esprit humain dans les temps modernes; le premier, en formulant les règles de la méthode expérimentale clans les sciences physiques et naturelles ; le second, en formulant les règles de la méthode démonstrative dans les mathématiques et dans les sciences philosophiques.

Lire Logique de Port-Royal, premier discours ; Bouillet, D. de.'; Sciences, art. Logique ; Charles, Lee t. dephl., II, p. 11-13.

Remarque. A ce sujet se rattachent les questions suivantes :

1 ° La Logique est-elle une science ou un art ? — Lire Bouillet, D. des Sciences, art. Logique; Charles, Lct. dephil., II, p. 1-10; Logique de Port-Royal, lre partie.

2° Quelle est la mèlhodi de la Log'que ? — La théorie du syllogisme, qui compose toute la Logique d'Àristote. est exposée par la méthode déductive. Les autres questions sont traitées par la méthode inductive et. déductive : l'induction érige en règles les procédés par lesquels nos facultés intellectuelles découvrent naturellement la vérité ; la déduction en lire les conséquences. — Lire Charles, Lecl. de phil., Il, p. 13.

3° En quoi la Logique présuppose- t-elle la Psychologie? — La Logique emprunte à la Psychologie la connaissance des facultés intellectuelles auxquelles elle donne des règles. Cette question se rattache ainsi à la précédente.

Page 1