HARMONIE DES FACULTÉS
variété de leur développement constitue la différence du caractère dans les âges, les individus et les peuples divers. Lire Bossuet, Conn. de Dieu,ï, xx (édit. Charles, p. 68).
125. Dans quel ordre se développent les Facultés de l'âme dans le cours delà vie humaine? (21 nov. 1871.)
Plan. Quand l'homme est arrivé à l'âge de raison, les trois facultés s'exercent simultanément (cf. 124). Mais si l'on embrasse l'ensemble de la vie psychologique, on voit que chaque faculté a plusieurs aptitudes qui se manifestent successivement. 1° L'enfant s'applique à connaître les corps qui l'entourent et qui agissent sur lui ; il fait ainsi l'éducation de ses sens (Perception externe) ; il se préoccupe des besoins du corps (Appétits, Sensations), et il cherche à les satisfaire par les actes et les mouvements qui sont en son pouvoir (Instinct. 2° Dès que le développement du corps facilite la satisfaction de ses besoins, de plus nobles penchants s'éveillent dans l'âme; la S lisibilité intellectuelle et morale provoque le développement de l'intelligence et de l'Activité, qui produit les plaisirs et les peines de l'esprit et du cœur. V Intelligence subit longtemps l'influence de Y Imagination, qui établit une transition entre les choses corporelles et les choses spirituelles ; puis, gouvernée par la Volonté, elle analyse par Y attention les objets extérieurs; ou, se repliant sur elle-même, elle permet à l'âme de se connaître par la réflexion, et de concevoir clairement les notions fondamentales de la Raison. L'Activité, stimulée par la Sensibilité et par l'Imagination, éclairée par la Raison, développe toute son énergie créatrice ; la Volonté apprend à ne se déterminer qu'après délibération, au lieu de se décider instantanément, et fait l'homme une personne libre et morale qui se possède et se gouverne. Mais il ne suffit pas d'acquérir, il faut encore conserver. La Mémoire garde les données de l'expérience, et YHabitude diminue l'effort en même temps qu'elle rend l'exécution plus prompte et plus sûre. 3° Ce sont ces deux facultés qui dominent quand, les organes étant affaiblis ou altérés par l'âge, l'énergie créatrice semble s'éteindre.
Le développement des facultés de l'âme humaine correspond à la destinée que la morale lui assigne (cf. 128;.
Lire Horace, Art poétique, 156-178, et Boileau, Artpoét., III, 373-388.
lOi PSYCHOLOGIE.
Activité continue de l'âme.
La veille. Le sommeil.
126. Est-il vrai de dire avec Descaries que Pâme, étant une chose pensante, pense toujours? (7 mai 1870; 4 novembre 1873.)
Plan. C'est une maxime de l'école cartésienne que l'âme,
étant une chose pensante, pense toujours. Pour apprécier la vérité de cette maxime, il faut la prendre dans le sens de Descartes : « Je suis, j'existe ; cela est certain. Mais combien de temps? autant de temps que je pense... Qu'est-ce qu'une chose qui pense? c'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent. » (Méditation 2e).
Examinons cette maxime. 1° Au point de vue de la théorie, l'àme est une force dont l'essence est d'agir (cf. 127) ; donc elle ne pourrait cesser d'agir sans être anéantie; par conséquent, elle doit toujours agir, ou, en prenant le mot penser dans le sens étendu que lui donne Descartes pour désigner l'ensemble des opérations psychologiques, elle doit toujours penser. — 2° Au point de vue de l'expérience, la proposition de Descartes a été contestée par Locke, qui pose en principe que l'homme ne saurait penser sans s'en apercevoir. Leibniz démontre que ce principe est faux (Nouv. Essais, II, i) : « Il ne s'ensuit pas de ce qu'on ne s'aperçoit pas de la pensée qu'elle cesse pour cela d'exister ; car autrement on pourrait dire par la même raison qu'il n'y a point d'âme pendant qu'on ne s'en aperçoit point... On n'est point sans quelque sentiment faible pendant qu'on dort, lors même qu'on est sans songe. Le réveil même le marque; et plus on est aisé à être éveillé, plus on a de sentiment de ce qui se passe au dehors, quoique ce sentiment ne soit point assez fort pour causer le réveil... Toutes les impressions ont leur effet ; mais tous les effets ne sont pas toujours notables. »
La théorie de Descartes et de Leibniz a été confirmée par les recherches que l'on a faites sur le sommeil.
1° Au point de vue physiologique, le sommeil suspend généralement les fonctions de relation et ralentit plus ou moins les fonctions de nutrition ; mais, cette multitude de petits mouvements qui concourent à la vie, le soulèvement de la poitrine, le battement du cœur et des artères, le cours du sang et des
ACTIVITÉ CONTINUE DE L'AME. IOj
liquides, l'état des principaux viscères, sont des causes capables de provoquer des sensations plus ou moins obscures.
2° Au point de vue psychologique, l'état de l'âme pendant le sommeil ne peut être observé directement. En effet, le sommeil consiste dans l'absence de l'attention et de la réflexion qui caractérisent la veille; or ce sont les conditions de la mémoire; leur interruption a pour conséquence de rendre le souvenir très-obscur ou de le supprimer. On ne peut donc, comme l'a fait Locke, affirmer que l'àme n'a point pensé pendant le sommeil parce qu'elle ne s'en souvient pas au réveil. On peut établir la réalité du conlraire par des observations indirectes : le dormeur exécute des mouvements et va même jusqu'à prononcer des paroles dont il ne garde pas la mémoire ; les agitations du sommeil influent sur les dispositions tristes ou gaies de la veille ; la possibilité de se réveiller à l'heure que l'on a lixée implique l'appréciation du temps ; une sensation insolite, même légère, peut provoquer le réveil, ce qui suppose une certaine vigilance ; enfin, toute la vie du corps aboutit au contre cérébral, et l'àme, étant intimement unie au corps, doit en ressentir les mouvements. L'activité de l'àme suit donc son cours pendant le sommeil; seulement, elle est instinctive et spontanée ; elle est dirigée par l'imagination, et se manifeste par des rêves agréables ou pénibles et par des mouvements plus ou moins importants selon les circonstances.
La conclusion de ces considérations est que l'âme pense toujours, conformément à la théorie de Descartes, et par suite, que l'âme exprime toujours son corps, selon l'expression originale de Leibniz.
Lire Douillet, D. des sciences, art. Sommeil; Charles, Lect. de phil., I, p. 366-378.
Remarque. La théorie des perceptions inconscientes joue un rôle important dans la psychologie de Leibniz. Ce philosophe s'en sert pour répondre aux objections de Locke contre les idées innées (cf. 47, 63), pour réfuter le système de la liberté d'indifférence (cf. 117); enfin, comme ci-dessus, pour expliquer l'activité de l'âme pendant le sommeil et, en général, les formes inférieures de la vie psychologique (cf. Marion, Extraits de la Théodicée, Notice, p. xxxvn). Cette théorie est indépendante du déterminisme de Leibniz (cf. 118) et de son hypothèse de l'harmonie préétablie (cf. 44).