I. GOUTTE ET RHUMATISME
La question des rapports de la goutte avec le rhumatisme, assez simple à irsoudre si l’on n’envisage que le rhumatisme articulaire aigu, se complique malheureusement par suite de l’extension qu’on a donnée à ce mot rhumatisme. Pour beaucoup, en elTet, le mot rhumatisme est synonyme de douleur articulaire; pour les gens du monde, il est meme synonyme de douleur en général, et bien des médecins acceptent souvent sans examen cette expression, contre laquelle'pourtant les protestations n’ont jamais manqué. D’autre part, la description sous le nom de rhumatisme chronique d’un certain nombre de lésions articulaires qui, peut-être, sont des maladies distinctes entre elles, et qui, pour une part, au moins, sont à coup sûr des affections distinctes du rhumatisme articulaire aigu, crée une nouvelle source de difficultés et d’obscurités. Si l’on ajoute cà cela la notion de V arthritisme, notion vague que chacun entend à sa manière, étend ou restreint à sa fantaisie, on aura les principaux termes du problème qui se pose chaque fois qu’on cherche à pénétrer les relations de la goutte avec cette fausse entité morbide qu’on nomme le rhumatisme. Pour nous, sans vouloir entrer dans tous les détails de cette discussion si souvent soulevée et dont les débats rappellent plutôt, en général, la phraséologie nuageuse et 1 espèce de métaphysique médicale propre aux médecins du xvii' et du XVIII* siècles, que les procédés scientifiques de la médecine moderne, nous nous contenterons d’étudier les trois points suivants :
410 TUAITÉ TllÉOIlIQUE ET l'UATlOUE DE LA GOUTTE.
[° Les diflércnccs de l;i goutte et du rhumatisme articulaire aigu ;
Les diflerences do la goutte et de l’arthrite déCormaiite;
3° Les rapports de la goutte avec l’arthritisme.
1“ Rapports de la goutte et du rhumatisme articulaire aigu. — Entre l’attaque de goutte aiguë et le rhumatisme aigu ou suhaigu, il n’y a que des différences. Le rhumatisme articulaire est une maladie fébrile, cà lièvre rémittente, parfois très intense, plus ou moins prolongée, avec un poids large, ample, des sueurs abondantes, d’nne acidité et d’une odeur spéciales, et une hypoglohulie rapide. Dans l’attaque de goutte ordinaire limitée au gros orteil, la fièvre ne compte pour ainsi dire pas; elle ne s’accuse que proportionnellement aux jointures atteintes. Elle dépend, en un mot, dans la goutte, de rinnammation articulaire; elle domine, au contraire, dans le rhumatisme, les nuxions mobiles des jointures et évolue pour son propre compte. On ne constate, en tout cas, danslagoutte, ni les caractères du pouls, ni la sueur, ni l’anémie du rhumatisme.
L’endocardite et la péricardite sontlarègle dans le rhumatisme; elles n’existent pas dans l’attaque de goutte aiguë.
La goutte, dans ses premières atteintes, n’envahit qu’une ou deux jointures, et en particulier le gros orteil, au moins dans l’immense majorité des faits. Le rhumatisme porte d’emblée sur la plupart des articulations et sur les jointures en général. La goutte cependant peut être généralisée dans quelques cas dès la première attaque.
Le rhumatisme survient sans aucun avertissement chez des individus qui n’ont eu jusqu’alors aucune raison de soupçonner l’invasion possible de la maladie, comme surviendrait une pneumonie on une scarlatine. L’attaque de goutte, au contraire, bien que présentant un début brutal et inattendu, est presque toujours précédée par diverses manifestations viscérales qui ne trompent pas un œil exercé et peut être prévue des années à l’avance.
La première attaque de goutte apimrtient à l’âge adulte, de trente à trente-cinq ans; la première invasion du rhumatisme est un accident de l’enfance ou de l’adolescence, de dix à vingt ans,
La goutte frappe le plus souvent les gens robustes, sanguins, pléthoriques; le rhumatisme atteint toute espèce de sujets, mais en particulier les sujets lymphatiques, faibles, délicats.
Les deux maladies récidivent; mais les récidives de la goutte sont bien plus régulières et bien plus fréquentes que celles du rbumatisme.
LA GOUTTE ET LES MALADIES ASSOG[ÉES. 417
Enfin l;i (listinclion capitale est fournie par l’examen do rurinc et surtoni du sang. Les caractères de l’iirine dans le rhumatisme sont ceux de toutes les maladies aiguës, c’est-à-dire qu’elles sont rares et riches en principes excréuientitiels ; l’acide urique toutefois ne dépasse pas le taux de 0?‘',70 à 0iï'’,75. Dans l’iirine de l’attaque de goutte, au contraire, il y a diminution considérable de l’acide urique au début, et élévation non moins notable à 1 gramme et au-delà les jours suivants. Quant au sang, il montre toujours dans la goutte un excès d’acide urique par le procédé du fil, tandis que dans le rhumatisme articulaire aigu, on ne voit jamais se déposer les cristaux caractéristiques.
Donc, par tous ses caractères, le rhumatisme se présente comme une maladie aiguë, accidentelle; la goutte articulaire, au contraire, comme un épisode attendu, et pour ainsi dire nécessaire, d’une maladie à évolution prolongée, existant dans l’organisme sous d’autres aspects antérieurementàl’attaque et y persistant de même, l’attaque passée.
Le rhumatisme articulaire aigu est, selon toute vraisemblance, une maladie infectieuse analogue à la scarlatine ou à la fièvre typhoïde, SI l’on veut. Bien que la démonstration expérimentale n’ait pas été laite, hien que le microbe, cause de la maladie, n’ait pas été isolé, car on ne saurait considérer comme absolument démontrée l’existence des monadines décrites par Klebs dans le sang et dans les végétations endocardiaques des rhumatisants, on peut sans témérité supposer que les preuves à l’appui de la découverte de Klebs seront lournies dans un avenir plus ou moins rapproché.
Dans ces conditions, rien de plus facile à expliquer que la coexistence de la goutte et du rhumatisme chez le même sujet, sans qu’il soit besoin de faire intervenir une identité ou même une analogie de nature. Il n’y a rieu qui puisse surprendre dans ce fait qu’un individu qui aura la goutte à quarante ans ait dans son enfance une ou plusieurs atteintes d’une maladie infectieuse. Qu’importe que cette maladie porte sur les articulations et sur le cœur, au lieu de porter sur l’intestin ou sur la peau? S’étoiine-t-on qu’un goutteux ait eu dans ses antécédents une fièvre typhoïde, une variole, une angine couenneiise?
Nous admettrons toutefois volontiers que ce rhumatisme articuliiire iiredisposera en quelque sorte le sujet à la maladie goutteuse. ^>mis 1 mlliieiice d’atteintes répétées, les cellules organiques qui, '.ans le rhumatisme aigu, sont soumises à un travail moléculaire
LECOUCIIÉ, Cüulle. O-
/i,18 TRAITÉ T11É0RR}UE ET PRATIQUE DE LA UOUTTE.
exagéré, peuvciil conserver celle manière de lonclionner comme une habiliule acquise. Ce qui n’élail qu’une manière d’élre passagère devienl une manière d’èlre permanenle. L hypernulrilioii accidenlclle, consé((uence de la maladie infedieuse aiguë, devienl une hypernulrilion cousliluliolinelle, el, comme nous le venons plus loin, la goutle, pour nous, n’esl pas aulre chose.
L’observalimi suivante est un cas de coïncidence des deux affections. La nalure rbumalismale des deux premières alteintes articulaires est attestée par l’existence de la double lésion valvulaire qui en fut la conséquence. Les attaques de goutte survinrent consécutivement et le diagnostic de la dernière, dont nous avons été témoin, ne peut laisser aucun doute.
Obs. CVH — Rhumatisme articulaire aigu généralisé avec lésion mitrale et aortique. — Accès de goutte consécutifs.
S..., âgé (le soixante ans, entré le 14 janvier 1884 à la maison Dubois. Ce malade a habité l’Amérique du Nord depuis 1852 jusqu’en 1877. Sou état de santé a toujours été très bon jusqu’en 1875 : d avait eu la fièvre typhoïde peu de temps avant de cjuitter la France el s’était parfaitement rétabli.
Pas de traces do syphilis, plusieurs blennorrliagies. l.a vie (lu’il a menée en Amérique n’a pas été très fatigante ; 1 alimentation était bonne et suflisante, mais il a fait (les excès (le boisson. 11 buvait parfois un litre d’eau-de-vie pr jciur ; c était, dit-il, la conséquence nécessaire du genre d’affaires dont il s oc-
En 1875, apparut un lumbago persistant et, à la suite, un rliumalisnie articulaire aigu généralisé .-lui le tint au lit septembre, octobre et novembre. Il ne se remit guère qu en mai. ^
Pas de complications viscérales à cette première atta(iue, notre malade; aucun vésicatoire n’a été placé sur la poitrine. lois il se rappelle avoir été obligé à cette époque de faire une cours rapide et avoii’ éprouvé à sa suite une violente crise d oppression.
A la fin de 1876, la fatigue força le malade a liquider scs aüaiies, cependant il était encore assez bien portant; d se rappelle avoir ete dans des soirées où il pouvait danser sans aucune gene d(3 riispiial o Dans le dernier mois de 1876, il fait un voyage de huit .lOuis et commence à tousser; il est soigné pour une bronchite dont d ne se
remet pas el rentre à Paris en février 1877. ,unmiP de
C’est à son retour en France qu’il survint une nouvelle attaiiue (. rhumatisme «lui dura quatre mois. Elle débuta par les rems comme
*^Le docteur Oulmont, consulté à celte épociue, l’ausculta et le un régime lacté et à une hygiène sévère; toute espece detloil lui
interdit" exercice très modéré lui fut conseillé. ,
sC,;- e» LoHMine |.eoda,U la Un de 1877 el 1878 i clal de sanie
LA GOUTTE ET LES MALADIES ASSOCIÉES. 41
passable, malgré la facilité de la faligiic et de l’essoufflement. Plusieurs broiicliilcs répétées. Quelques Iroubles dyspepliques.
En 1879, le malade s’installe à Boulogne sur-Seine et est atteint d une troisième attaque de rhumatisme. Toutefois elle dilfére des deux premières.
Le malade fut pris de douleurs sourdes dans le gros orteil droit la mut, et c est au matin qu’il s’aperçut que la jointure était enflée et roup ; le gros orteil de l’autre coté fut rapidement pris et en peu de temps les douleurs se généralisèrent aux autres jointures. Cette
denter violente que les précé-
aPaqne de goutte, déclara le médecin demande. Pas d antécédents goutteux dans la famille
liormin?'?.'''"f'?' années se passèrent toujours sans grande améloiatiou. Le malade nous dit avoir conservé sa bronchite. Gêne de respiration dans la marche, après les repas; insomnies fréquentes L oppression a surtout augmenté dans les derniers mois de 1883 et de plus, un nouveau symptôme vient appeler l’attention du malade’
vliH - Troubles digestifs. Lenteur de digestion!
\ OKI ce que nous donne 1 examen du malade :
La région de l’iiypoclioiidre droit est le siège d’un gonflement
peu^tnsibTe“er!e m T] première est un
péniE sensation de plénitude des plus
liruirr sofiraellTntcriu ^
.Ihéromaleiise. Pouls os’ses résislauf “ "" P*"
haigeos J-Û'a“e “ acJi,ne,ueuses,
aî4tn ttl" ïeimuro ePiodo sur
(Edèm?T'.'~ s’améliore pas.
àtat du foie‘',Viïe“lemô^^^^^^ Sfilé^'r"^-'
I un litre au plus. Pas d’albuScn
/rio TP.AITE TIlEOniQUE ET PHATlUliE DE LA DOI TTE.
Extrail de muguet.
8 février. — Urines toujours peu abondantes. Deprise de la digilaie. Vin diurélique. Uégime lacté.
iO février. — Dans le courant de la nuit, le malade a été réveillé par une douleur localisée au gros orteil droit. Sensation de chaleur et de pesanteur sans élancements; c’est une douleur supportable. lEdénie rouge de l’articulation métatarso-phalangienne et extension de cette rougeur sur le dos du pied, sur le trajet de l’extenseur propre du gros orteil, comme si la gaine de ce tendon participait à la phlegmasie. Pressions et mouvements exagèrent la douleur.
Enveloppement ouaté et teinture de colchique.
Examen des urines. Quantité
Densité
Urée
Ac. urique, j
Albumine. . . .
Urates
600 gr. en 24 heures.
1 gr. tpour un litre).