I.ECOI1CI1É, Goutte
TRAITE 'niÉORI(}UE ET PRATIQdE DE l.A GOUTTE.
1“ Feuilles de frêne. — La feuille du Fraxinus orniis a été ern- ] ployée en 1711 comme purgative par Tablet, Willemel et Costes; • ou l’administrait aussi comme vermifuge, comme astringent et antiscrofuleux (Willich, Pelletier). Mais on la vantait surtout ;
comme fébrifuge et on la regardait comme le quinquina d’Europe. 7:
Larue, Radanacher ont donné, on 1840 et 1841, la décoction U de feuilles de frêne dans les cas de douleurs rhumatismales et ■ goutteuses. En 1852, Pouget et Peyraud conclurent, d’après une I série d’observations nombreuses, à une véritable action spécifique ■ contre la goutte. Ils administraient le médicament à la dose de I 1 gramme de feuilles pour 100 de véhicule; d’après leurs expé- ■ riences, l’infusion, prise pendant l’accès de goutte, diminuait et I faisait même disparaître en quatre ou cinq jours tous les sym- ■ ptômes articulaires. Prise dans l’intervalle des attaques, chaque I mois pendant une semaine, elle retardait parfois indéfiniment le I retour de la goutte. Garrod a donné l’infusion de feuilles de frêne ■ pendant plusieurs jours chez deux goutteux en proie à une attaque ■ aiguë ; aucun résultat ne fut obtenu et les symptômes ne parurent I en rien modifiés. Par contre, le même auteur dit que, dans plu- H sieurs cas de goutte chronique, il a observé de bons effets de H l’usage de ce médicament. Il l’administre de la manière suivante, fl On fait bouillir pendant dix à quinze minutes une once de feuilles H dans deux pintes d’eau; la décoction est donnée dans la journée à I doses fractionnées, une heure environ avant le repas; son goût fl i.’est pas désagréable; elle a un certain degré d’amertume; elle I parait augmenter l’appétit et améliorer l’état des fonctions diges- I
2“ Ballota lanata. — La ballota lanata a été employée en 1834 m et 1835 par Brera, Lazzato, Gliidella contre la goutte; mais ce fl médicament paraît être tombé dans l’oubli depuis lors; d’après fl Brera la dose doit être d’une demi-once en infusion dans un fl litre d’eau qu’on réduit à huit onces; l’infusion doit être prise en fl deux fois, le matin et le soir. Cette infusion serait surtout utile fl contre l’hydropisie des goutteux; mais elle aurait aussi de bonsfl effets contre l’accès de goutte aiguë. Suivant Brera, la ballota fl lanata agirait sur le sang qu’elle rend plus fluide. Elle favorisefl l’élimination cutanée et aussi l’excrétion rénale, comme le prouve fl le rejet, après son absorption, d’une grande quantité de sables I rouges; elle modifierait enfin le travail d’assimilation de l’or- 1
ganisme.
TRAITEMENT DE LA GOUTTE. 579
3" Aconit. — L’aconil: a été regardé par un certain nombre d’auteurs comme un spécifique de la goutte et quelques cas de guérison ont été attribués à l’usage de ce médicament. Van Swieten a observé une femme de quarante ans, qui depuis un an soutirait des doigts et des orteils, où l’on voyait des tophiis volumineux; cette femme fut soulagée en quatre jours par l’extrait (1 aconit et guérie en trois mois, sans que le remède déterminât aucune évacuation manifeste par les selles, les urines ou les sueurs. Schenckbucher cite de même l’observation d’un goutteux entièrement privé de l’usage de ses pieds et de ses mains et qui avait usé, sans succès, de beaucoup de remèdes; il fut guéri complètement en trois semaines par l’extrait d’aconit. Il eii" prit des doses qu’on augmentait journellement depuis un jusqu’à vingt-trois grains, en tout cinq drachmes et neuf grains. Au bout de ce temps, il pouvait marcher et n’avait plus ni fièvre, ni douleurs, ni gonflement. Quarin a vu dans la goutte de bons effets de l’extrait d’aconit, dont il ne donne d’abord qu’un demi-grain mais dont il augmente graduellement la dose jusqu’à trois oi! quatre grains toutes les trois ou quatre heures; il joint le camphre à 1 aconit quand le pouls est faible et que l’urine est pâle. D’après Baithez, 1 aconit aurait une action spécifique sur les douleurs goutteuses les plus rebelles, qu’il dissiperait sans produire ni sueurs, ni aucune évacuation critique, ce qui, pour lui, est la preuve même de cette action spécifique contre la goutte. Murray a même prétendu que l’aconit longtemps continué pouvait amener la disparition et la résorption des tophus goutteux.
Les auteurs modernes sont beaucoup moins favorables à l’emploi de l’aconit. Garrod se contente de dire que la valeur de cel agent dans le traitement de la goutte est loin d’être établie Scudamore est aussi bref. « D’après quelques légères expériences acquises de ce médicament, dit-il, je ne suis pas disposé à lui accorder de confiance. »
4” Veratrum album. — Se fondant sur la parenté de l’ellébore blanc avec le colchique d’automne, on a conseillé son emploi dans le ■ traitement de la goutte. Pelletier et Caventou avaient même cru ' que le principe actif du colchique est le même que celui de l’ellé- Ibore, c’est-à-dire la vératrine, erreur aujourd’hui démontrée >Scudamore rapporte que la teinture de veratrum album coxutbinee avec le laudanum a joui chez quelques médecins d’une -grande célébrité, soit comme purgatif, soit comme spécifique II
TllAITÉ TllÉOlUOUE ET PRATIQUE DE 1>A GOUTTE.
considère ce remède comme dangereux. Dans ses efl'els les plu.s violents, l’ellébore blanc produit des vomissements, de la diarrbée, une forte dépression des forces, des spasmes avec douleurs brùlantes dans les intestins, des sueurs froides, et dans quelques cas des tremblements, des lipothymies et une sensation do mort imminente. Quand l’action du médicament est moins violente, la teinture d’ellébore occasionne encore une irritation notable de l’estomac, un sentiment très pénible de chaleur, et une faiblesse nerveuse générale. Scudamore conclut de son observation personnelle que, sous quelque forme [que ce soit, le veratrum album doit être entièrement rejeté du traitement de la goutte.
Garrod arrive à la même conclusion, après quelques essais soit de la vératrine, soit du vin d’ellébore. Même quand l’action a été portée j usqu’à déterminer une soif vive et de la sécheresse de la bouche, ces médicaments n’ont produit aucun amendement dans les symptômes de la goutte.
5- Café vert. — L’infusion de café a été préconisée contre les douleurs de l’accès de goutte par divers médecins, Zimmermann, Feste, Petit. On a aussi prescrit la macération de café vert. G. Sée, cité par Jaccoud et Labadie-Lagrave a administré le café en décoction, une cuillerée dans un verre d’eau, à un grand nombre de goutteux et en aurait obtenu parfois des effets remai -
quables. . . .
G» Poudre de Portland. — Cette poudre, préparation jadis
célèbre en Angleterre contre la goutte, se compose, à parties égales de cinq" substances ; aristoloche, gentiane, germandrée, pin sauvage, sommets et feuilles de petite centaurée. Elle se prescrivait de la manière suivante ; 4 grammes de cette poudie à prendre le matin à jeun pendant trois mois consécutifs, puis 3 «^ranimes pendant trois autres mois, enfin 2 grammes pendant le reste de l’année. On devait continuer la dose de 2 grammes pendant toute l’année suivante, après quoi, la guérison devait,
pensait-on, être complète. ^
Cette poudre, vivement préconisée par cerlains,a ete non moins vivementattaqiiée par d’autres. Gullen et Cadogan n’hésitent pas a lui attribuer 1 es accidents les plus graves. « Toutes les fois, dit Gullen nue i’ai vu faiteusage de ce médicament pendant le temps prescrit ceuxqui y ont eu recours ont été, en effet, délivrés entièrement de l’affection inflammatoire des articulations, mais ils ont ressenti bientôt plusieurs symptômes de goutte atonique et tous, un-
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médiatement après avoir cessé le trailemeiit, ont été attaqués d’apoplexie, d’asthme ou d’hydropisie mortelle. »
11 paraît peu rationnel de rendre les substances qui entrent dans la composition de la poudre de Portland responsables de complications qui appartiennent à l’évolution même de la goutte. Quoi qu’il en soit, ce remède est tombé peu à peu dans le discrédit.
Nous pourrions continuer encore longtemps cette énumération. En fait de préparations pbarmaceutiques, les anciens étaient inépuisables. Sydenham, qui se refusait à traiter la goutte, voulait cependant qu’on la prévînt. Le meilleur moyen pour cela était, d’après lui, de rétablir le travail digestif et assimilaloire. A cet effet il indique la recette suivante dont il avait coutume de se servir.
Prenez des racines d’angélique, de sureau aromatique, d’année, d’impératoire; des feuilles d’absinthe commune, de petite centaurée, de marrube blanc, de gerinandrée, d’ivette, de scordium, de
■ calament commun, de matricaire, de saxifrage des près, de millepertuis, de verge d’or, de serpolet, de menthe, de sauge, de
irue, de chardon-bénit, de pouliot, d’aurone; des fleurs de camomille, de tanaisie, de muguet, de safran ; des graines de thlaspi,
■ de cochléaria desjardins,decarvi,et des baies de genièvre, de cba- I cune quantité suffisante. On les fera sécber et on les gardera dans des !sacs de papier jusqu’à ce qu’on les réduise en poudre très fine. On I prendra six onces de chacun des ingrédients, et on mêlera le tout (dans suffisante quantité d’excellent miel et de vin de Canarie, ipour faire un électuaire de consistance requise ;le malade en avariera deux drachmes matin et soir.
Déjà, il y a deux mille ans, Lucien dans sa T rago podag ra s'élsih I moqué de la fécondité en même temps que de l’impuissance théra- I peutique des médecins de son temps qui prétendaient guérir la -goutte, et nous ne saurions mieux terminer que par le passage de -son poème cette nomenclature de prétendus antigoutteux. — ict Dans tous les temps, les hommes ont travaillé à se dérober aux ; traits de ma colère (c’est la goutte qui parle). Encore aujourd’hui, ils n’oublient rien pour cela. Il n’est sorte de moyens qu’ils nemelîtent en usage. Les uns se servent de feuilles de plantain, de laitue , ale pourpier sauvage, les autres, de marrube; d’autres, d’orties, 'd’autres, de grande consolide. Ils emploient la lentille d’eau, le [panais, les feuilles de pécher, la jusquiame, les écorces de grenade,
I l’herbeaux puces, la racine d’ellébore, les feuilles de choux, le fenu- . grec, la noix de cyprès, la farine d’orge, celle de fèves. Ils ont re-
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cours aux os, aux nerfs, à la peau, à la graisse, au sang, à la moelle, au lait, et même aux excréments des animaux. Quel métal, fjiiel suc d’herbe, quelle gomme, quelle résine ne mettent-ils pas en usage? Les uns prennent des médicaments au nombre de quatre; les autres, au nombre de huit; la plupart au nombre de sept. Les uns se purgent avec de l’biéra-picra; les autres eberebent un remède dans les nids d’hirondelles ; d’autres ont recours aux enchantements et se laissent tromper par des imposteurs. Tous ces gens-là sont des insensés, qui ne font qu’irriter ma colère; aussi je les traite sans miséricorde. Mais pour ceux qui n’entreprennent rien contre moi, j’en useavecindulgenceetavecbontéàleur égard. »
X. — Salicylatede soude. — L’emploi du salicylate desoude dans le traitement de la goutte a été préconisé par G. Sée, dans sa communication faite à l’Académie de médecine en J877L Rien n’est à contester de ce qu’a dit Germain Sée de l’action du salicylate sur le rhumatisme articulaire aigu. Mais il y a une exagération évidente dans l’éloge qu’il en fait dans le traitement de la goutte, quand il avance que « c’est dans la goutte aiguë et chronique que les l’ésultats sont les plus remarquables et que le salicylate est le médicament par excellence de la goutte». Nous ne saurions souscrire à cette proposition et, si le salicylate de soude nous paraît être le spécifique du rhumatisme aigu, il u’est qu’un médicameut utile dans la goutte, mais inférieur au colchique. L’enquête faite par Bouloumié auprès des différents médecins des hôpitaux de Paris conduit à une conclusion analogue^. Sans doute, l’incroyable assertion de Guider, déclarant x qu’il a très souvent employé soit l’acide salicylique,soit les salicylates sans en voir résulter aucun effet notable dans les arthrites ou arthralgies de natures les plus diverses», ne prouve qu’une chose, c’est le degré d’aveuglement où l’esprit de prévention peut porter un homme, même thérapeutiste distingué. Mais l’opinion concordante de médecins tels que Lasègue, Charcot, Bouchard, Frémy, Guéneau de Mussy, Hérard, Moutard-Martin, Oulmont, doit peser d’un poids décisif dans le débat. Or tous ces médecins ont observé l’action infidèle du médicament dans l’accès de goutte; quelques-uns même la jugent parfois dangereuse.
Pour nous, nous ne dénions pas toute action au salicylate
1. G. Sée, Etude aur l’acide salieylique et les salicylates. Bull. Acad, de méd., 1877.
Bouloumié, Du salicylate de soude dans l’accès de goutte. Un med., mai 1879.
TRAITEMENT DE LA GOUTTE
■de soude dans la goulte aiguë; mais nous avons toujours trouvé cette action moins constante cl moins prononcée que dans le rhumatisme. II diminue les phénomènes douloureux et atténue la violence du paroxysme, mais il n’ahrége en rien la maladie. Tandis que l’attaque de rhumatisme articulaire aigu est arrêtée et guérie en trois ou quatre jours de traitement salicylé, l’attaque (le goutte continue son évolution et parcourt ses phases habituelles. En outre, nous avons vu assez souvent une nouvelle poussée articulaire survenir peu de temps après un accès traité par le salicylate. Aussi, bien que nous n’ayons jamais constaté d’accidents métastatiques sonsrinduence de cette médication et que nous ne croyions nullement à un danger de ce genre, nous préférons aujourd’hui, en raison de l’inconstance des résultats fournis par le salicylate, recourir, quand nous voulons traiter l’accès de goutte, à la teinture de colchique.
Nous réservons le salicylate de soude au traitement de la goutte chronique avec concrétions tophacées, tendant aux déformations articulaires et aux poussées suhaiguës incessantes. C’est ici que ce médicament trouve sa véritable indication. Donné de temps en temps, pendant plusieurs jours, à la dose de 4 à 6 grammes, dans l’intervalle des attaques, il augmente chaque fois en de notables proportions le chiffre de l’acide urique contenu dans les urines,
■ et débarrasse ainsi le sang de son excès d’urate de soude.
Nous nous proposons trois choses en le donnant dans cette forme de goutte :
1® Prévenir les attaques ;
2® Empêcher la formation d’ankyloses et faire disparaître les raideurs articulaires déjà existantes;
3® Faciliter la résorption des dépôts uratiques.
Ces résultats, nous les avons obtenus chez un grand nombre de nos malades. Nous avons réussi à rendre le libre usage de leurs mains et de leurs jambes à des goutteux confinés au lit depuis des mois ; . a douleur, le gonflement persistant, la raideur disparaissaient peu à peu. Nous avons vu aussi s’effacer en partie les tophus péri-articulaires; mais jamais nous ne les avons vus disparaître complètement. Il semble qne l’action du salicylate s’exerce mieux sur les infiltrations des cartilages et des ligaments que sur les dépôts sous-cutanés. Enfin, chez ces mêmes malades dont les accès étaient pour ainsi dire continus, ne quittant une jointure que ])our se porter sur une autre, nous avons réussi, parce même
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moyen, à limiter le nombre des ;illa([ues à trois ou quatre par an.
Mais on comprend bien que, pour obtenir ces résultats, il faut une persévérance au moins égale de la part du médecin et du malade. Il ne s’agit pas de donner quelques doses de salicylate et de s’arrêter sous un prétexte ou sous un autre, pour se rejeter sur d’autres remèdes. Il faut continuer imperturbablement pendant des mois, le salicylate de soude à la dose de 4 à 6 grammes, laissant i: seulement reposer le malade, tous les douze ou quinze jours, pendant quatre à cinq jours, puis reprendre le médicament avec la même continuité.
Il est bien entendu qu’une pareille médication convient surtout aux goutteux articulaires et qu’on nedoitpas songer à y avoir recours quand il existe des symptômes de néphrite interstitielle. Le salicylate de soude, ainsi que nous le signalerons plus loin, nous a toutefois rendu d’énormes services dans le traitement de certaines manifestations viscérales de nature goutteuse telles que l’asthme, l’angine de poitrine, la cystite.
Quel est le mode d’action du salicylate de soude dans la goutte? D’une manière générale, on a invoqué, pour expliquer sa puissante influence thérapeutique, tantôt des propriétés antifermentescibles, tantôt des propriétés sédatives sur le système nerveux. Ces deux modes d’action ne sont pas niables; mais il en est un troisième non moins important qui doit surtout intervenir dans l’interprétation de son action antigoutteuse, c’est la manière dont il modifie le raouveinenl nutritif de l’organisme. La plupart des observateurs l’ont compris et c’est par l’analyse de l’urine que l’on a cherché à s’éclairer sur ce point. Nous avons constaté, pour notre part*, r
mie dans le rhumatisme articulaire, l’urée et l’acide urique subis- I
saient immédiatement, sous l’influence du médicament, une hausse I
énorme ; que cette hausse qui, dans quelques cas, peut être retardée I
de nuarante-huit à soixante-douze heures, se faisait en général I
dès les vingt-quatre premières heures, et durait de trois à quatre I
jours; qu’à cette élévation succédait une baisse progressive, par- ■
fois brusque, qui ramène le chiffre de l’urée et de l’acide urique à ■
la normale ou au-dessous, qu’enfin l’acide phosphorique présentait I
la même élévation et que ses variations suivaient celles de l’urée et S
de l’acide urique.
1 . Lecorclié et Talamon, Action du salicylate de soude sur t'urée, l'acide w urique et l'acide phosphorique de l'urine dans le rhumatisnie articulaire K aiyu. — Rev. mensuelle de méd., févr. 1880.
TRAfTEiMENT DE LA GOUTTE. r>85
Voici lin lies [iibleaux que nous avons publiés et qui résuiiic le plus iieltenieut l’action du salicylate de soude.