DE LA POÉSIE EN GE.NEKAL
È ira Dio quesli e l'anime miglion Inlerpreli' JedcL , minzio giocondo.
(Gerusalemme liberata, cant. I. ) C'est entre Dieu et les âmes pures un interprète lidele, un agréable messager.
{Jérusalem délivrée, ch. I.)
j \<=r — Bêla Poésie, de ses caractères, de ses formes j et de ses genres.
I. Que signifie le mnt por'sie, et à quoi peut-il s'appliquer? — 2. Qu'est-ce qui constitue le giMiie pucluiuo? —5 l.iiii.ii.'iii itinii et l'in^iiiratiin «sftrylii snit-elles dans tdiis ji-s vrais pui'lrs? — 4. On truiive-'-cin réali-i e la iinfcction iil.'aje du i:énic poéliiiue'— B. I.a pof'sie pruf 'Ur a l-ellc aii^si son insp rai 1011? — «. I.a poiisio cst-rllc allarlii'p a une forint' parlicuiii-re di- laii^a.'e ? - 7. Qu'est-ce qui- la ixiésii- en gi-iiiTal ^ —8. i.in'csl-ei' qm- la poi^sic pr ipreiiienl dite , ou poésie 'l'expression ' ■ ». La piiesie'rli- crealinn ■•■.l-ilji- indép'ndanle de la poésie d''XpresMi>n ' — 10. Sous qiK-llr (iiruo la pi.e-ie di)it-i 11 • préférai |r>ni''nt seiro'ure? -11 I <• laii^aiTe iiiesurP ir'stil p.is fav'iralile 1 l'r:i-.piralion du jr ne? — 14. Tomnient se inodirie le lauKa;;e oie^un' / — 15. N'' s-l pas nu l is iiniliiiine ujcme que le langage libre?— u.Coiubien distiugue-l-^n de genres de poésie.^
1. Le mot poésie i\\ix\\\\^ création'. Ce mot peut donc s'appliquer a tous li'S arts de Tesprit , puisque leur objet est (ie créer, et que pour être sublimes ils doivent donner à leurs travaux rempreinte de la puissance et de la nouveauté, double caractère d'une création. Ainsi la peinture a sa poésie, comme la sculpture, comme rarchitedurc, comme tous les arts d'imagination qui produisent quelque chose de grand et d'inconnu. La poésie ne manque pas non plus à l'éloquence, quj crée des moyens nouveaux de persuasiou,
' lloteîv, faire, iroîr,cK; , action de faire, poésie, oeuvre par excellence.
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et qui transforme les convictions de la conscience en inspirations du génie.
2. Soit que le poëte célèbre la nature ou qu'il remonte à la sphère de l'intelligence , il conserve toujours le brillant privilège de donner au sujet qu'il traite une forme , un vi^age, une réalité sensible et présente; ce qui est devant nos yeux, il le reproduit avec tout le charme d'une vive et originale imitation ; ce que notre esprit seul pourrait atteindre , il le montre encore à nos sens. Cette faculté créatrice qui fournit sans cesse au poëte des images, c'est V imagination.
Mais l'imagination , noérae la plus puissante , n'est pas tout le poëte. Réduit à cette faculté , ce ne serait qu'un homme ordinaire. Le vrai poëte se sent embrasé d'une flamme divine, dont il est esclaveetqui luisoumeticsautres hommes : il en est rempli sans la connaître ; elle le domine, l'enlève, le soutient à une incroyable liauteur; ce feu céleste , c'est V inspiration.
L'imagination et l'inspiration , telles sont les deux parties constitutives du génie poétique. L'une , tout humaine , est donnée aux poëtes plus qu'aux autres hommes, et les charme sans les étonner; l'autre, toute divine, est réservée au seul poëte, et c'est elle qui produit dans les autres hommes cette espèce de vénération , ce sentiment inconnu d'une ravissante surprise. Mais cette faculté divine, pour qui la conçoit haute et pure , ne peut agir qu'à la lumière de la raison. On n'appellera point fruits de l'inspiration ces caprices bizarres de l'esprit , ces hardiesses puériles que le goût réprouve. Si l'inspiration est véritable, la raison ni le goût ne lui manqueront jamais; elle sera toujoui's l'interprète de la nature et de la vérité.
3. Dans tous les vrais poëtes, l'imagination et l'inspiration sont indispensables. Quelquefois, il est vrai, l'inspiration frappera moins les yeux du vulgaire : si le sujet l'exige, elle sera plus douce, plus tranquille, et le goût seul pourra la reconnaître. Mais la lumière, pour être moins éclatante, n'en sera pas moins l'ouvrage du poëte; elle n'en imprimera pas moins sur les traits dessinés par l'imagination un caractère ineffaçable de puissance et de vérité.
4. Un monument existe qu'il n'est pas permis de comparer aux œuvres de l'homme , mais qui nous offre d'abord
toute réalisée la perfection idéale du génie poétique, c'est l'Ecriture'. Ici se manifeste l'inspiration dans sa pureté la plus sublime; ici encore éclate l'imagination dans toute sa splendeur. Quelle incomparable magnificence! combien de beautés nobles et touchantes dans ce livre sacré ! quelle variété, quel éclat et quelle simplicité tout ensemble! Le poëte chante la création de l'univers : ô merveille! le génie du poëte n'est pas au-dessous d'un tel sujet ! Un seul mot Qous rend comme présents à l'œuvre du Créateur : à sa parole, nous voyons naître ce qui n'était pas; tant l'inspiration divine a de force ! tant elle sait se revêtir d'images éclatantes pour se manifester à nous !
Ici le roi-prophète s'abandonne à cet enthousiasme sacré. II confie au Seigneur ses joies et ses douleurs , ses regrets et ses espérances. Jamais la lyre ne rendit des sons plus éloquents ; jamais des traits plus variés et plus frappants ne figurèrent aux yeux des hommes de plus religieuses pensées.
Là , par la voix d'Isaïe , l'Esprit saint impose silence au ciel et à la terre; il vient annoncer au peuple infidèle les vengeances du Seigneur. Plein de l'inspiration divine, le prophète, pour la rendre sensible, puise comme dans un carquois inépuisable les traits brûlants de l'imagination. H ne craint pas de faite apparaître Dieu même; il nous découvre les séraphins enflammés qui gardent le trône de Jehovah , et nous fait entendre l'hymne des cieux.
Plus loin , le sombre Ezéchiel et rinconsolable Jérémie trouvent , dans l'esprit saint qui les agite , une force pénétrante pour leurs menaces et leurs gémissements. Ministre de leur enthousiasme, l'imagination leur prête ses armes puissantes. Des images visibles étalent aux yeux de Jérusalem sa honte, ses forfaits, et déjà lui montrent dans un avenir prochain son châtiaient inévitable.
Entendez-vous ce mortel ^ qui adresse au Seigneur des plaintes si touchantes? Il n'y a qu'un moment, on le voyait élevé au-dessus de tous les fils des hommes , et le voilà brisé par le rnallieur 1 II a toujours mar- «hé dans la voie des justes , et le souflle de la colère divine a fait écouler ses jours comme une eau fugitive 1 .Mais il s'abaisse sous la main qui le frappe : il respecle le secret de l'Eternel.
Et la naïve innocence des premiers âges, les tendres et généreux senti menls, ils viennent aussi se peindre dans ce livre avec les plus fraîches couleurs. Qu'on éprouve une vertueuse émotion à la vue de la piété ti.iale de l'aimable fille de Koerni 1 qu'on est séduit agréablement par cette teinte si douce et si délicate que le Doëte inspiré a su répandre sur le plus gracieux tableau !
5. Si la poésie profane n'est pas le fruit de cette inspiration toute divine, il ne faut pas cependant la croire vide d'inspiration. La poésie sacrée coule incessamment, sans travail, sans effort, d'une source intarissable; le génie des poètes profanes est bien moins indépendant et moins fa-
' V. Hist. de la Littérature sacrée, p. I et 5. * lob {^Hht, de la Littérature sacrée , p. 71-84).
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cile, même dans ses plus admirables créations. Il n'y a rien d'humain dans la poésie des Écritures; jamais, dans les autres poètes, l'homme ne disparaît tout entier. Mais à ce degré même le vrai poëte a encore de grandes destinées à remplir, lui qui doit peindre et chanter le riche spectacle de la nature, le spectacle non moins riche de l'intelligence.
Ainsi l'on admire dans Homère, le premier des poètes profanes par le temps et par le génie, cette indispensable alliance de l'imagination et de l'inspiration. On les voit réunies dans son immortelle Iliade, lorsqu'il retrace d'un pinceau enflammé les exploits d'Hector, d'Ajax et d'Achille; et aussi dans sa belle Odyssée, où sa muse, plus calme et plus douce, lui dicte les aventures et les ruses du patient Ulysse. Que de ressources inattendues dans un plan simple et facile! combien d'ingénieuses et profondes fictions ! qu'il nous paraît vraiment inspiré et vraiment doué d'une imagination toute-puissante, lorsqu'il peint les filles de Jupiter, les Prières', tristes, chancelantes, suivant de loin l'Injure audacieuse , qui les précède d'un pied léger, et s'élevant vers le trône de leur père ; ou le roi du monde , pesant au haut des cieux , dans sa balance incorruptible , le sort de deux nations rivales 1
6. Soit que la pensée humaine se rende sensible par des accents cadencés, ou par une langue tout à fait libre, ou par des images quelconques destin -es à frapper les sens des autres hommes, ce qu'on aime surtout à découvrir dans ces œuvres du génie, c'est la création d'un sujet, c'est le souffle de l'inspiralion , c'est le feu de l'imagination. La poésie n'est donc pas attachée rigoureusement aux formes du langage, et la prose a sa poésie comme les vers.
Nul poëte n'a fait entendre un langage plus ravissant que Platon. Il donne a la raison des ailes de feu; il s'élève, comme un poëte inspiré, dms les régions mystérieuses de l'inieiiigence : il pe^se comme Socrate,et il paile comme HonK're ou conine PinihuT. Quelle féconde poésie dans ses rêves philosophlqut^s! quelle cieation daiis ses théories! quelle harmonie dans sa prose! quel enthousiasme dans s«i dissertations !
' Vojez le vol. dit Style et de la Composition, p. 139 et SOI.
( rayez à la lin du vol., n^ l, le morceau traduit de Platon sur ia pc^sie. )
Bossuet est un autre exemple : il n'est pas seulement écrivain ou orateur; il est poëie, il est créateur, il est inspiré , il est prophète. Il parle du haut des cieux , il fait trembler la terre, il jette la teireur dans les âmes, il tonne, i] éblouit; jamais, dans aucune langue, on n'a vu de poésie plus féconde ni plus riche que la poésie de ses Elévations sur les mijstères. Ce sont des odes sublimes, ce sont des cris d'amour, des élans d'enthousiasme, des transports de génie.
( y oyez à la lin du vol., n" 2, le morceau de Bossuet sur la haute théologie de saint Jean l'évangéUste.)
Mais (comme «ous l'avons dit) nulle poésie profane n'approche de la poésie sainte , sous le double rapport de l'imagination et de l'inspiration.
(Foyez à la lin du vol., n° 3, le morceau d'Isaïe sur Babylone.)
7. Qu'une composition soit écrite dans un langage libre ou dans un langage mesuré, si Tony voit briller avant tout l'esprit créateur, c'est-à-dire l'inépuisable fécondité de l'imagination, l'inspiration vive du génie qui crée , il y a là de ia poésie ; et comme cette même empreinte de création peut se trouver aussi dans toutes les espèces de composition, sous le ciseau du statuaire, sous le pinceau du peintre et dans les hardiesses de l'architecture, on peut dire avec une vérité rigoureuse que chaque sujet a sa poésie, et que /a poésie n'est en général que la création dans les arts.
8. Indépendamment de cette poésie qui se manifeste dans les objets créés par la nature ou imités par les arts, il y a une poésie proprement dite, qui est la poésie (Vexprssion. Klle se rend sensible par des formes précises; l'autre n'est soumise qu'a des formes idéales. La première s'adresse à l'imagination, et elle a souvent quelque chose de vayue et de mystérieux que tous les esprits ne peuvent saisir; la secondées! toujours saisissable, parce qu'elle s'adresse aux sens pour passer à l'intelligence.
9. Le poëte, l'écrivain créateur, crée son langage comme tout le reste; il est poëte dans son expression, comme il l'est dans ses conceptions, quelle que soit la langue dont il se serve pour rendre ses pensées. On peut donc dire que
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ces deux poésies ne sauraient être distinguées. Lorsque Bossuet laisse échapper son génie dans une méditation sur Dieu , la poésie n'est pas seulement dans ses pensées; il y en a aussi dans son langage , bien que ce langage conserve les fbrmes ordinaires : mais c'est le propre de la poésie de mettre alors le langage, même vulgaire, au-dessus de toute espèce d'imitation. La prose de Bossuet est sublime, pleine de chaieui' et de vie, comme l'expression des poètes qui ont assujetti leur pensée à des formes mesurées. Or, si l'expression suit d'elle-même la création du poëte, on est donc toujours sûr de trouver une expression poétique conforme à la poésie de ses pensées , soit que oe langage reste soumis aux règles du rhythme , soit qu'il ne se soumette qu'aux lois ordinaires du langage humain.
10. La poésie est sœur de la musique aussi bien que de la peinture ; et si elle ne peut se passer d'images , elle ne peut guère non plus vivre sans l'harmonie. Des deux langages accordés à l'homme, la prose et les vers, le second est plus antique et plus vénérable que le premier. A la jeunesse du monde, lorsque l'homme, plus près de la nature, était aussi moins éloigné de sa céleste origine , on ne trouve point la prose, trop timide, trop avare d'illusions; mais les vers, avec tous les prestiges de l'harmonie. Tel fut le langage des premiers poètes. Us le consacrèrent par leur exemple, et l'on s'habitua dès lors à en confondre l'idée avec l'idée même de la poésie. Une étroite alliance avait subsisté d'abord entre la poésie et la musique. Le poëte ne parlait pas, n'écrivait pas ; il chantait ses vers au son de la lyre. Dans la suite , la poésie voulut régner sans le secours des instruments; mais de cette alliance qu'elle abandonnait, elle garda le charme des vers. Ainsi , quiconque voudra séparer la versification de la poésie ne détruira pas les caractères essentiels du génie poétique ; mais l'inspiration paraîtra moins haute, l'imagination moins brillante. Les sons ne peindront plus si vivement les objets; la coupe savante des vers, les rejets habiles, les hardiesses toutes naturelles à ce beau langage qu'on n'a pas craint d'appeler celui des dieux, tous ces secrets du rhythme s'évanouiront, et le génie le plus heureux n'en déguisera pas constamment l'absence. Obligé d'inventer une diction qui tienne de la versification et de la prose, il trouvera malgré lui, par ses efforts , que les vers sont le vrai langage du poëte.
II. Il y a (donc) dans la simple mesure des sons je ne sais quoi de favorable â l'inspiration du génie. Ce sont des mouvements par lesquels le poëte monte au ciel : quelquefois ces mouvements sont légers, quelquefois ils sont majestueux, quelquefois inégaux, quelquefois rapides comme la foudre. Voyez comme le langage des vers se prête, par ses simples formes, aux inspirations et à l'enthousiasm'? du génie; c'est Joad, le grand prêtre, qui parle :
Voilà donc quels ven^^eurs s'arment pour ta querelle.
Des prêtres, des enfants , ô Sagese éternelle !
Mais, si tu les soutiens , qui peut ies ébranler?
Du tombeau , quand tu veux, tu sais nous rappeler;
Tu frappes et guéris , tu perds et ressuscites.
Ils ne s assurent point en leurs propres mérites,
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois ,
En tes serments jurés au plus saint de leurs rois ,
En ce temple , ou tu fais la demeure sacrée,
Et qui doit du soleil égaler la durée.
Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi?
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
C'est lui-même. Il m'échauffe ; il parle ; mes yeux s'ouvrent ,
Et les siècles ol)scurs devant moi se découvrent.
Lévites , de vos sons prélez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports.
LE CHOEUR
Que du Seigneur la voix se fasse entendre , .
Et qu'à nos cœurs son oracle divin
Soit ce qu'a l'herbe tendre Est au printemps la fraîcheur du matin.