Les épisodes doivent être naturels , variés et agréa
1° Les épisodes doivent être introduits d'une manière naturelle; il faut qu'ils aient assez de liaison avec le sujet principal du poëme pour paraître en dépeuilre comme des parties subordonnées, et ne pas offrir l'idée d'une chose étrangère ou d'un hors-d'œuvre. L'épiaode (VOlinde et de Suphronie, au IF chant du Tasse, pèche contre cette règle ; il est trop détaché du sujet , et comme il est placé a l'entrée du poëme, il trompe l'attente du lecteur, qui doit naturellement supposer qu'il aura des suites, tandis qu'il n'influe en rien sur aucun des autres événements.
2" Les épisodes doivent présenter des objets différents de ceux qui précèdent comme de ceux qui suivent; car c'est surtout en vue de la variété qu'on les y insère. Ainsi, au- fort descombats,unépisodemartial serait déplacé. Au contraire, Ventrevue d'Hector et d'Andromaque dans Vlliule, Vai'e7i/ure d' Herminie et du Brrgerau VIF chant de la Jérusalem délivrée, font à propos et très-agréablement trêve aux batailles et au tumulte des camps.
3° Enfin, comme un épisode est en général mis -à titré d'ornement, il faut que cette parure soit élégante et soignée ; c'est en effet dans cette partie que les poètes dé-
ploient toute la force de leur art. Ainsi, V épisode de Téribaze et d'Ariane dans le Léonidas de Glover ' , et la mort d'Hercule dans VÉpigoniade de Wilkie*, sont les principales beautés de ces deux poëmes.
7. On entend par intégrité \\x juste étendue el\e complémefit(if\a<.-\wn.
Pour être d'une juste étendue, l'action doit avoir un cornmpncfwent, un i/nlifuet Mw^Jin. Le commencement, ce sont les cau-esqui déterminent l'action ; c'est ce qu'on appelle aussi Vexpusitiori du .sujet. Le milieu, ce sont les dilTicultés qu'il faut surmonter, les obstacles qu il faut vaincre pour parvenir a l'accomplissement de Taction; c'est ce qu'on appelle aussi le nœud. La fin, c'est la cessation de ces mêmes difficultés, de ces mêmes obstacles; c'est ce qu'on appelle aussi dénoûme/it.
Pour être complète, l'action doit être entièrement achevée, c'est-a-dire satisfaire pleinement la curiosité du lecteur sur le sort de tous les personnages principaux du récit.
/^ 8. Le poëme épique a surtout pour objet d'exciter en nous l'admiration. Or ce sentiment ne peut être porté à son comble que par le succès. Le dénoûment de l'épopée doit donc en général être heureux; en d'autres termes, il faut que le héros du poëme mène à bonne fin son entreprise. Ainsi :
Achille , après avoir dompté sa colère , fait tomber sous ses coups Hector, le plus brave défenseur d'Ilion. — Ulysse surmonte sea revers, et arrive à !llia(|ue. — Énée al)ori]e en Italie et Iriomplic de Turnus. — Godefroi dissipe les forces de l'Afrique et de l'Asie reuuies coalre lui, et s'empare de Jérusalem.
Lucain el Milton ont pris le parti contraire. L'un conclut son poème
Far la subversion de la liberté romaine; l'autre, par l'expulsion de homme hors du Paradis. De la vient que quel((Ufs criiique.-,, partant de ce principe qu'il laut un denDunient ln-ureux a l'aclion épique, ont accusé l'auteur an-jiais d'avoir fait de Satan, du diable, le héros du Paradis perdu. Ils nous paraissent avoir mal saisi l'intention du poêle. Milton a vouiu (Jonner un dénoùmeni lray;ique a son poëme, d'ailli-urs épi(|ue dans sa forme; car c'est, sans aucun doute, Adam qui en est le personnage principal, celui qui excite le plus d'intérêt.
9. L'action doit être grande, c'est-à-dire avoir assez d'éclat et d'importance pour fixer l'attention et justifier le titre d'épopée.
C'est un moyen de grandeur dans le sujet, que de n'être pas d'une date trop récente. Lucain et Voltaire ont péché
■ et * Voyez Hist, de la Littérature étrangère, t. IL
contre cette règle , et leurs poëmes ont eu moins de succès ques'ils l'eussent respectée. L'antiquité est favorable à ces idées nobles et élevées que la poésie épique a en vue d'exciter. Elle agrandit dans notre imagination les événements et les personnages, et, ce qui est plus essentiel, elle laisse au poëte la liberté d'embellir son sujet au moyen de quelques iîctious. Au contraire, dès qu'il rentre dans le domaine de l'bistoire réelle et bien constatée, cette liberté est fort gênée. Il faut qu'il se renferme , comme l'a fait Lucain, dans l'enceinte étroite de la vérité historique , au risque de rendre sa narration sèche et aride ; ou , s'il ose aller au delà , comme Voltaire dans la Henriade, il éprouve un autre inconvénient non moins grave : c'est que , dans le récit d'événements coflnus, la vérité et la fiction ne se mêlent pas d'une manière naturelle, et ne forment pas un seul tout intimement lié.
10. L'action doit être intéressante , parce qu'elle doit à la fois attacher l'ame et l'imagination. Des exploits où brille la seule valeur, quelque héroïques qu'on les suppose, ne suffisent pas toujours pour prévenir le refroidissement et l'ennui. Le succès dépend en grande partie d'un choix de sujet auquel le public prenne de lintérêt , mais surtout de l'art avec lequel l'auteur sait le composer. En général, le plan doit offrir plusieurs incidents d'une nature touchante, comme un repos aux actions qui font la base du récit. Sous ce rapport , Virgile et le Tasse n'ont point de rivaux.
Du reste , il faut se garder de prendre la grandeur pour l'intérêt. Un su jet peut être grand sans intéresser, par exemple, la conquête du Pérou par les Pizarre. Les difficultés de cette navigation lointaine et inconnue ont un certain caractère de grandeur; mais les conquérants furent des meurtriers barbares , et les Péruviens, de timides victimes qui se laissaient égorger sans défense.
11. On ne peut assigner de bornes fixes à la durée de l'action épique. On lui laisse toujours beaucoup d'étendue, parce qu'elle n'est pas dans une dépendance absolue des mouvements de passion les plus violents, qui ne peuvent être durables. V Iliade, fondée sur la colère d'Achille, est en conséquence celui des grands poëmes épiques dont l'action est la plus courte ; elle ne dure que quarante-sept jours. Celle de V Odyssée, qui ne commence qu'au moment où Ulysse quitte l'île de Galypso, est de cinquante-huit jours.
L'Enéide, depuis la prise de Troie jusqu'à la mort de Turnus, coiïipreud à peu près six ans; mais depuis la tempête qui jeta Euée sur ia côte d'Afrique, elle n'est environ que d'un an. Une année, tel est le terme que ia plupart des critiques accordent au poëte épique.
Akt. II. — Acteurs ou Personnages de l'épopée.
I. Qacl doit être le nombre des personnages dans l'épopée? — 2. En combien de genres se divisent les caraclércs poétiques? — 3. Quelles sont les qualités den caractères ou des mœurs poétiques? — \. Qu'enteml-on par mœurs locales? — B. Qu'entenil-on par mœurs bonnes? — 6. Qu'entend-on lar mœurs convenables? — 7. Qu'entend-on par mœurs ressemblantes? — 8. Q.j'enlend-on par mœurs égales?
— a. Qu'entend-on par mœurs variées? — 10. ^c doit-ii pas y avoir un personnage supérieur aux autres? — 11. i'ar quoi les caractères se font-ils surtout reconnaître?
— 12. Le poëie doit-il faire lui-même la fonction de moraliste?
1. Le nombre des personnages est déterminé dans le poëme épique par le besoin de l'action à laquelle ils doivent tous prendre part , soit pour en faciliter, soit pour en traverser l'exécution. On nedoitdonc en employer ni plus ni moins qu'il n'en faut pour arriver au but.
2. Les caractères poétiques se divisent en deux genres , les généraux et les particuliers. Les premiers sont ceux qu'on désigne par ces mots, sage, brave , vertueux, etc., sans aucune distinction. Les seconds sont ceux où l'on indique l'espèce particulière de sagesse, de bravoure, de vertu , etc., propre à chacun. Ceux-ci présentent des traits distinctifs, des différences frappantes entre les individus doués delà même qualité. C'est dans la peinture de ces caractères que se montre toute la puissance du génie, liomcre est surtout éminent dans cette partie ; le Tasse le suit, et Virgile vient après eux.
' ^. Les mœurs poétiques doivent être locales, bonnes , convenables , ressemblantes, égales et variées.
4. On entend par mœurs locales les mœurs du siècle el du pays ou sont choisis les acteurs du poëme. Ce serait choquer le bon sens que de leur en donner d'autres. Des critiques ont donc eu tort de blâmer les héros d'Homère , parce qu'ils ne ressemblent point aux nôtres. Il Its a peints tels qu'ils étaient de son temps , et c'est un mérite au lieu d'être uu défaut.
Des siècles , des pays , étudiez les rncpui's : Les climats l'ont souvent les diverses humeurs. Cardez donc de donner, ainsi que dans délie, L'air ni l'esprit français a l'anUque Italie ; Et , sous de» iiams romains faisant notre (jorlrait ,
■^0 TRAITÉ DE LITTBBATUBE.
Peindre Calon galant , et Brutus dameret.
(BOILEAU
5.TI ne faiitpoint,par wîœwr.v bonnes, entendre cette bonté morale qui exclut tout défaut , tout vice; ce serait tuer le poëme épique. Ou n y trouverait rien d'agréable ni d'instructif, eucore moins de naturel.
Aux grands cœurs donnez quelques faiblesses.
Aciiilli' deplaii-.iit moins Iwuillaiil et moins prompt. J'aime a lui \oir verser des pl.jrs pour un afiront. A ces petits déf.iuU inarciués dans ^a peinture, LVsptit a\ ce plaisir reconnail la nature.. Qu'il soit sur ce modèle en vos écrits tracé.
(BOILEAC.)
Homère l'a fait, et son héros nous intéresse plus qu'Énée , parce qu'il se rapproche plus de nous.
6. On entend par mœurs convenab/es ceWes où l'on fait agir et parler les personnages selon leur âge, leur sexe, leur condition.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs;
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.
Ne faites point parler vos acteurs au liasard ,
Un vieillard en jeune homme, un jeune iiomme en vieillard.
(BùlLEAU.)
Il en faut dire autant des actions qu'on leur fait faire , et des sentiments , des passions qu'on leur attribue.
7. On entend par ?;?œ//r5 res'<et/>b/anfcs ceWes qui sont conformes au\ données de l'histoire, de la fable ou de la tradition. Par exemple, i! serait ridicule de représenter Ulysse comme un grand guerrier, Achille comme un homme éloquent.
Qn'Agameranon soil fier, superbe, intéressé ; Que pour ses dieux Énée ail un respect austère. Conser\ez à chacun son propre caractère.
( BOILEAU
Il n'y a que les personnages d'invention auxquels lepoëte puisse attribuer le caractère quil lui plaît.
8. On entend par niœun cgab-s celles qui se soutiennent partout dans le même fond de couleur. A chaque trait, à chaque mot, le poète doit se demander si son personnage a pu agir ou parler ainsi. Jl en est de même pour les caractères d'imagination.
D'un nouveau personnage inventez-vous l'idée?
/u'en tout avec soi-même il se montre d'accord , Il qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord
( BOJLEAU).
9. On en[end T^ar mœurs variées celles qui présentent des contrastes entre les divers personnages. Les mœurs peuvent se varier de trois manières :
i^Dans la même espèce et seulement par la différence des degrés : Ajax, Diomede, Achille, Hector, ont tous de la valeur, mais elle n'est pas la même dans tous.
2" Par l'addition d'une autre qualité qui , sans être dominante, altère lespéce : AJax est plus dur, Diomède plus brave, Achille plus violent, Hector plus humain , et cependant leur qualité dominante à tous est la valeur. Priam et Nestor sont sages et pr». dents; mais le premier est timide, tremblant ; l'autre est plus ferme, et même présomptueux.
3° Par la différence des espèces, comme Achille et Tbersite , Hector et Paris. L'un des deux caractères tranche nettement l'autre.
10. C'est un usage suivi par tous les poètes épiques de choisir un personnage pour l'élever au-dessus des autres. Cette coutume présente divers avantages : l'unité du sujet est plus sensible quand il y a dans le tableau une ligure principale, qui est comme un centre auquel se rapportent toutes les autres. Cela tend a donner plus d'intérêt à l'entreprise, et fournit au poète une occasion favorable de déployer son talent dans l'art de peindre et d'embellir un caractère, en lui donnant plus d'éclat et de relief. Mais le choix d'un héros n'est pas l'une des moindres difiicuités du poërae épique :
Voulez-vous longtemps plaire, et jamais ne lasser?
Faile.s choin d'un he^o^ propre à m'inti'res>er,
En valeur éclalaiil , en \ertus inai;nlli((ii(';
Qu'eu lui, jus()ii'riux di-lauts, tout se mon ire héroïque ;
Que ses f "Is surpipiianis >oii-rit dl^ui'S d'être ouïs;
Qu'il soit le! que Cé.-iHr, Alevamlre ou Louis;
Non tel que Polynice el son pertide frère.
Ou s'euiiuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.
(BOÎLEAU.)
H. Ce n'est pas par les descriptions oratoires , par les portraits brillants, mais par les discours, par les actions, par la conduite des personnages, que se font surtout connaître leurs caractères. Il faut donc s'attacher principalement a les faire agir ou parler d'après leurs passions. L'é-
72 TRAITE rtE L1TTERA.TUBE.
popée les admet toutes sans exception , les bonnes et les mauvaises, li ne s'agit que de les peindre sous les traits qui leur sont propres: celles-ci avec toutce qu'elles peuventavoir de funeste et d'odieux ; celles-là avec tout ce qu'elles ont d'utile ou d'attrayant. Ce sont ces tableaux divers ou opposés entre eux qui, nous montrant le vice dans toute sa laideur et la vertu dans toute sa beauté, nous inspirent, avec l'horreur du mal, l'admiration du bien, principale et dernière fin de l'épopée.
12. Si l'épopée doit offrir des peintures morales, lepoëte doit, en général , se garder de faire lui-même la fonction de moraliste. Le lecteur serait choqué de voir, à la place d'un narrateur inspiré, un grave philosophe qui semontrerait à découvert pour lui débiter ses leçons. Tout ce qu'on lui permet, c'est de jeter en passant des réflexions courtes et vives qui paraissent s'être présentées d'elles-mêmes; de lanceravec force des traits lumineux et perçants qui viennent subitement éclairer et pénétrer l'âme tout entière. Une morale un peu étendue ne peut donc être bien placée que dans la bouche des héros ou des êtres surnaturels. C est alors que le lecteur l'écoute avidement, la saisit avec plaisir, non-seulement parce qu'il prend un intérêt réel et directe leurs actions et a leurs paroles , mais encore parce qu'ils l'instruisent sans avoir l'air de vouloir l'instruire.
Le sixième livre de l'Éiiéide, ciii'f-cl'(Euvre d'imagination , est admirable par l'excellente morale dont il est rempli. Quelle peinture l'orte et , terrible du mécliaiit dans le Tartare! quelle peinture agréable et tou- "tsliante du bonlieur des justes dans les champs ËlyséesTLe V chant de la Hcnriadf. , le plus beau certainement de ce poëme , en est une heureuse imitation.
A.ftT. III. — Forme de l'épopée.
I. Qu'appelle-t-on proposition, et que doit-elle annoncer? — 2. Quel doit être le tondu début? Exclut-il toute élévation ? — 3. Qu'est ce querinvoration, et que peut-on remarquer sur les diverses formes qu'elle a revêtues depuis l'origine de la poésie épique? — i\. De combien de manières peut-on faire le récit ?
1. Avant de commencer son récit, le poëte doit exposer son sujet ; c'est ce qu'on appelle proposition ou début. Le début n'est autre chose que le titre du poème développé ; mais il doit en annoncer le merveilleux, et laisser entrevoir l'intérêt que méritent le héros et l'entreprise. Virgile débute ainsi :
Arma virumque caao , Trojae qui primus ab oris
POETIQUE. "i 'i
Itaiiam , fato profugus , Lavinia venit Littora. Multura ille et terris jactatus et alto Vi Siiperùm , sa'va; ineraorem Jiinonis ob iram ,
(Multa qiKxjiic et Ix'llo passas, diim coiideret urbem, Infprri-I(|ue deos Liilio; fjemis initie Lalinum, A.ll>.iiiii|ue patres, atque altce muenia Romae.
Voilà d'un côté un homme, et de l'autre une déesse : un homme que nous juireons devoir nous intéresser pur ses revers, une déesse qui joue contre lui un personnage. On remarque le même contraste dans le début du ïasse :
Je chante les pieux coraI)aLs, et le guerrier qui délivra le tombeau de Jésus-ChrLst. De nombreux exploits signalèrent s;i prudence et sa valeur : des travaux nombreux éprouvèrent sa patience dans cette glorieuse conquête. En vain l'Enter se souleva contre lui; en vain s'armèrent conliT lui les peuples réunis de l'Asie et de rAI'ri(iue : le Ciel protégea ses efforts , et il ramena sous les saints étendards ses compagnons errants.
2. Horace , et après lui Boileau , ont tracé la règle du début, l'un en rappelant l'Of/î/wee, et l'autre, Y Enéide :
Nec sic incipies , ut scriptor Cyclicus olim :
Fortiinam Priami cantaho, et notrile hélium.
Quid dignum tanto feret bic promissor hiatu?
Parturient montes: uascetur ridiculus mus.
Quanto rectius bic, qui nil molitur inepte :
Vie viihi, Musa , viruni. cajjtœ posl t-mpora Trojœ,
Qui mores hominum muUorum vidil et urbes^-
Non l'umum ex t'ulgore, sed ex fumo dare lucem /Cogitât, ut speciosa deliinc miraculapromat, C^utipliaten, Scyllamtjue et cum Cyclope Cbarybdim.
Que le début soit simple, et n'ait rien d'affecté.
N'allez pas dés l'alwrd , sur Pégase monté.
Crier à vos lecteurs d'une voix de tonnerre :
Je rliante le vainqueur des vainqueurs de la terre.
Que produira l'auteur après tous ces grands cris?
La montajine en travail enfante une souris.
Oh ! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse ,
Qui, sans faire d';dx)rd de si liante promesse,
Me dit d'un ton aisé, doux, simple, harmonieux :
Je chante les curubals , et cet liomme pieux
Qui, des bords phryijiens conduit vers V Ausonie ,
he premier (ihorda les clictmps de Lavinie'-.
Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu ,
Kt pour donner beaucoup ne nous promet que peu.
Bientôt vous la verrez, prodiguant des miracles,
Du destin des Latins prononcer les oracles;
De Slyx et d'Acliéron peindre les noirs torrents,
Et déjà les Césars dans l'Elysée errants.
aependaiit le ton du début n'exclut pas toute élévatiix
1 'Avôpa p.01 evvîTiî , MoOo'a , ttoXûtootvov, ô; iiâXa lîoW.à Arma virumque cano , Trojie qui primus ab oris , etc.
TU.VITÉ LE LITTÉK. — l'OÉTIQUE. /j
/ pourvu qu'il n'ait rien de prétentieux et qu'il se soutienne / ainsi jusqu'à la fin. Tel est celui des Lusiadcs :
Je chante ces hommes aii-flessus du vulgaire, qui des rivps oecidenfales de la Lti.silanie, pl)rt;'^ sur des tners qui ii avait'iit point eiicorn vu de vaisseaux, allere/il etonn -r lu Taprobaiu- de Uiir nuiljne: eux duiil le cour;i^e, palieul asouilric des Ir.n.iiix au delà de> force.^ Iium.uiies , rtablll un n<)U\el eiiniire sous un cji'l inc.oiniu el sous d'autres elones. Qu'on ne vanle plus les \(>y.i^e> du l.uu u\ Tio\en qui porta ses dietix en Italie, ni ceux ilu sage (.lec (|ui r.-\il llli.ique après vin^l ans (r.d)Nence; ni ceux (l'Aletandi-e, cet i.n;)el leu \ coiiiineraiil. Di.^par.ÉÎssrz , drape;iu\ que Traj II ilé|)loyait sur .e:^ fronijeresde l'Inde; \oici un homme a qui .Neptune a abaiidoiiiié sou Iridenl ; voici des travaux qui surpassent les voires.
^-3. L'ianocntion est une prière adressée par le poëte à quelque divinité , pour qu'elle le soutienne dans son récit; et c'est ici qu'on peut remarquer riiistoire de la poésie- Toute d'inspiration d'abord, le poëte demande à la muse d(3 chanter pour lui , comme le fait Homère :
I Plus tard , Virgile ne demande à la muse que la connaisf sance des causes surnaturelles de l'action qu'il va raconter :
\ Musa, milii causas memora, quo numine laeso,
Quidvp dolens regina deùm , lot volvere casus i Iiisigni'in pietate viruin, lot adiré labores \ Impuleiit.
Plus tard encore , le Tasse ne lui demande que des inspiratioiis :
O muNo! o foi qu" ne ceins point fa fête d'un périssable laurier cueilli sur l'Helicon ;toiqul liabiles dans roivinpe. au milieu des célestes chieurs; lui dont le f -ont esl couronne d'étoiles iininor'.eltes! Ô inilse, allume dans mon sein une ardeur di\ine. endamiiie mesclianls; pardonne si j'orne la vente de (leurs , et si je répands sur mes vers d'autres charmes encore (juc les liens.
Tu sais que l'homme court s'enivrer des mensonges du Parnasse; fu .sais que la vérité, parée des grâces de la poésie , cnlraine etsuJjjugue les coeurs les plus rp'n'iics. Ain.^i nous présentons a un enfant malade les bords d'un vase abruves d'une douce liqueur : heureusement trompé, il boit des suc» auiers, et doit la vie a sou erreur.
Voici l'invocation de Caraoëns :
Et vous, Nymphes du Tage', si jamnis vous m'avez inspiré des sons rtoux et louehanls , si j'ai chanté les ri\ es de votre aimable Ueuve , donnezmoi aujourd'iiui des accents tiers et hardis; qu'ils aient la force et la clarté de votre cours; qu'ils soient purs comme vos ondes, et que désormais \^ dieu des vers préfère vos eaux a celles de la fontaine sacrée !
' On voit ici le défaut reproché à Camoêns (p- 62) , l'introdaction de divinités païennes dans un sujet cbrélien.
Enfin , et c'est le dernier terme de l'épopée, parce que, privée de toute inspiration , elle n"est plus que de l'histoire mise en vers. Voltaire n'invoque plus que la lumière de la / Vérité :
j Dpscpnds du haut des cieux , aususie Vérité;
Ri'p;mls sur mes écrits la forr-c fl la o'arif»!
Que l'oreille" des rni> s'acroutiime a l'enleiidre.
(;Vsl a toi il'.iimoiirer ce (|iril> iloiveul apprendre:
C'esl a loi démontrer .m\ yeu\ des naiions
Les fDiipaiiles '^fl'ets de leurs divisions. ' Dis foMirneiil la i<iscorde a Irouliie nos provinefs,
i Dis les malheurs ilu peuple, cl le> failles dc> princes;
I Viens, parle; pl s'il est \ rai pie I i Fahle autrcfora
\ Sut a les tiers accent> mêler >a douce voix;
\ Si sa in.dn délicate orn.i la tète alliere;
\ Si son ombre emliellit leslr;iils de la lumière; \ Avec moi sur tes pas permet>-lui de raarctier, 1
Pour orner tes attraits, et non pour les cacher.
4. Soit que la muse chante pour le poëte, soit qu'elle lui révèle ses secrets , soit qu'elle lui communique ses inspirations ou ses lumières, il commence son récit après l'invocation. Ce récit peut se faire de deux manières. La première consiste à suivre l'ordre chronologique des événements, comme Homère dans V Iliade , et le Tasse dans U Jérusalem délivrée; la fable se nomme alors siwple. La sC' conde manière consiste à se jeter brusquement au milieu des faits' , pour dire ensuite ou faire dire a son héros ce qui est antérieur à l'ouverture même du récit, comme Homère à&x\%\'' Odyssée, et Virgile dans r£w^'f(/e,- la fable se nomme alors composée. Celle-ci a un avantage sur la première, parce que le personnage qui raconte paraît toujours aux yeux du lecteur plus intéressé à l'action et plus intéressant que le poëte.
La poésie a donc deux formes différentes dans le récit épique : celle ou le'poëte se montre et park;en son nom, et celle où il fait parler ses personnaLres en rapportant leurs discours; ce qui fait alors une espèce de dramatique. Lorsque le poëte raconte, il doit raconter comme un témoin qui a tout vu , mais qui , en voyant tout, a éprouvé la plus vive émotion. Il faut donc que toufe la chaleur et toute la sensibilité de son ;ime passent dans son récit , et le rendent agréable, enjoué, terrible ou touchant, selon la nature du sujet. On le voit dans le récit de la mort de JNisusct d'Euryale ,
» Et in médias rrs
Non secùs ac notas, audilorem rapit. . ^
( Kor., (le AH. poct., 143.)
76 TBAITÉ DE LITTÉBA.TUEK.
tendres amis que le poêle a immortalises [jEn. , ix, 429) , comme dans le combat du vieux d'Ailly contre son fils
[Henriade).
Abt. IV. — Style de V Épopée.
I. Quel doit être le ton du style dans l'épopée? — 2. Quelles doivent être les qualités drsdesiriptions épiques? '--;. Oucliloit être le langige des interlocuteurs dan« le iKiL'iiir épiqui'?— 4. L'épopée admel-i-llc les portraits liistoriques?— 8. Quelles sont les choses qu'embrasse et qu' exige l'épopée ?
1. Le poëte, instruit ou inspiré par sa muse, doit raconter, avec autant de chaleur que de dignité, l'action mémorable quil admire, podr nous la faire admirer avec lui. Pensées nobles, sentiments élevés, vives imasiefs, expressions pompeuses, figures hardies, coloris brillant, mais propre à chaque objet, voilà ce qu'il faut à l'épopée. C'est ici surtout (jue la poésie doit être comme la peinture^ : c'est ici qu'elle doit déployer tous ses trésors , sans craindre d'être accusée d'un faste et d'une magnificence déplacés.
2. Les descriptions épiques ont , plus que toute autre , besoin de variété dans le choix , d'éclat et de vivacité dans les couleurs, d'harmonie , de chaleur et de rapidité dans le style. Telles sontpresque toutes les batailles d'Homère; le combat simulé deçà Valérie (.^;i.,v, 553), l'attaque du palais de Priam , dans VEnoide (ii, 437); le siège de Paris, dans la Henriade, etc. Il faut voir aussi le récit d'un combat de ceste, entre Entelle et Dares {jEn., v), calqué sur celui de Poilux et d'Amycus (Théocrite, Jdi/llex\u), et imité par le Tasse, qui met aux prises Tancrède et Argant.
( foyez ces trois morceaux comparés, n» i8 , à la fin du vol.)
3. Lorsque le poëte nous montre ses personnages s'entretenant ensemble ou délibérant sur une matière importante, il doit toujours les faire parler d'une manière parfaitement conforme à leur caractère, à leurs mœurs, à leurs passions, a leur situation actuelle. Ces discours doivent ê;re fonilés sur un raisonnement juste, solide et pressant, mais embelli , autant qu'il peut l'être, des charmes de la poésie. Tel est le discour- que prononce Turnus, roi des Rutules, pour combattis i'avis deLatinus, roi des Laurentins, qui veut faii*e lé. paix avec les Troyea
' Vlpklurii, pocsis erif. — Ffî(. , de Jrt. poei.
{jEn., XI, 376); tel est aussi le discours de Satan aux anges rebelles ( Paradis perdu , i).
( royez ce dernier discours à la fin du vol. , n° 19. )
4. L'épopée admet les portraits historiques, pourvu qu'ils soient présentés avec art , etqu'ils fassent partie du tableau. C'est ainsi qu'Énée, descendu aux enfers, voit son père Anchise qui -lui fait connaître' les héros les plus célèbres de la république romaine ( ^>i., vi). Voltaire l'a heureusement imité dans le vii^ chant de la Henriade.
5. Le poète épique est le peintre de l'univers; il faut qu'il peigne dans son ouvrage les hommes et les dieux ; que par conséquent il y fasse entrer ce qu'il y a de choses et de rapports dans la religion et dans la société ; qu'il y présente , selon la nature du sujet, des objets qui concernent la politique, la morale, l'histoire, la géographie, la physique , la théologie même. Ainsi , sans compter un génie hardi, mais sage, nécessaire pour créer un plan vaste et régulier, sans compter une imagination de feu, nécessaire pour bien peindre , sans compter un goût exquis , nécessaire pour distribuer à propos les ornements, le poème épique exige la fleur -de toutes les connaissances : c'est le chefd'œuvre de l'esprit humain.
(Foyez à la iin du vol. l'analyse de l'Iliade, n" 20, et celle de VEnéide, a' 21.)
§ 3. — Du Poème Héroïque.
I. Qu'est-ce que le poème héroïque?— 2. En quoi le poème héroïque dlffèrc-t-U de l'histoire?
1. Le poème héroïque est une espèce d'épopée imparfaite, sans fictions ni merveilleux. Le poète, ne s'asservissant point à l'unité d'action, y raconte les événements tels qu'ils sont arrivés , sans en exposer les causes surnaturelles, par conséquent sans faire intervenir les dieu.x. Un exemple le fera sentir. Dans le Tasse, les chrétiens ont besoin d'abattre quelques vieux arbres d'une foret pour la construction d'une tour; mais cette forêt est enchantée, et en possession du démon. Les diables prennent une infinité de formes pour épouvanter les travailleurs. Tançrède trouve Cioriode enfermée dans un arbre, et blessée du coup qu'il a donné au tronc de cet arbre ; Armide s" .
78 TBAITÉ DE LITTEBATUBE.
présente à travers l'écorce d'un myrte, etc. Voilà du merveilleux , de la magie. Dans Lucain , César ordonne à ses troupes de couper quelques arbres dans la forêt sacrée de Marseille, pour en faire des instruments et des machines de guerre. La description de Lucain est plus sensée, mais moins amusante : l'une est l'œuvre de la raison, et l'autre , telle de la poésie.
(Foyez ces morceaux, n" 22, à la lin du volume.)
2. Le poëme héroïque n'est, pour le fond , que de l'histoire mise tu vers; mais il en diffère par le style. Le ton du poète y doit ètrf, comme dans l'épopée, passionné, chaleureux , inspiré même. TelKs sont ces paroles que Lucain met dans la bouche de Caton, répondant a Labiénus, qui lui conseillait de consulter Toracle d'Hammon :
/ Quid quaeri, Lahiene, jiihps? an liber in nrniis / Occiibuisse velitn poilus, qiiatn résina vi.lcii'? / An si! vila niliil, cl l(iiij:a'.' an dillerat iflas? / An iioci-at vis iilla liono? iauiianilaiiue \elle
Sit salis, et nuiii|iiani sucCi ssii cre-scal lioncsfum? Scinius, et lia;c nolii» non allius inseret Hanimon. Hajreiniis ciincli Siipeiis , templuque laceiile, Nil ajjiunis non spi>nte di'i , nec vot'ilms iillis Niinien efiet; di\it(|ue seinel nascinlibus auctor
8ui(l(|uid scire licel, stériles nec iej:!! aieiias I caneret paucis, mersikjue aul pulvere verum \ EsUie dei sedes, nisi (erra, et pontus , el a^r, \ Et coelum, el virtus ? Superos quid qua;rimus ultra ? etc.
{Phamule, IX, 5J9.)
§ 4. — Du Poëme Héroï-comique et du Poëme Badin.
I. Qu'est-ce que le poiime liéroï-comique? — 2. Qu'est-ce que le poL'me badin?
1. Le poëme héroï-comique a l'action et le merveilleux de l'épopée , mais au plus bas degré ; le style seul reste épique. L'action y est simple, commune, et presque toujours risible; le merveilleux y consiste dans le ministère plaisant de quelque divinité païenne ou de quelque génie allégorique. Le Lutrin de Boileau est un modèle en ce genre.
Un pupitre d'une grosseur énorme, placé dans le chœur de la Sainte- Chapelle de Paris, dérobait le clianlre à la vue des assistants. Celui-ci le lit abattre. Le trésorier voulut te faire remettre el en vint à bout. Voila le sujet du poëme. voila laiirande entreprise que le poète a chantée d'une manière à la fois si plaisantent si rele\ée.
(Fojjez a la fin du vol. , n''' 23 , quelques morceaux du Lutrin.)