‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 19 sur 79 · GENRE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

GENRE ÉPIQUE

§ l*^ — De l'Épopée considérée sous le rapport moral\

I. Qu'est-ce que l'épopée, et quelle sorte d'aclion lui convient? — 4. L'épopée choisil-cllr indiffériniincnt son ^tijcl panui le^ pranles actions ou IfS fjran le^ catastrophes'—3 l.'éïKjpce cleiuamlc-i-elle 'les héros p.irf.i l>. el r|ucl |)arli peut rlie tirer du mil Ini-iiiêiue? — 4. L'-^poi»'!- :i(liiii'l-clle touti-s les pa-isions, cl Cduinieut les i-mpiole-l-elle? — s. Quel est le caractère co uin à tontes les grandes épopées? - 6. Quels avantages le christianisme |ire-.en(e-t-:l à repoiiee;' — 7. Quelle est l'influence du christiamsiue dans tout ce qui louche à la marche des actions épiques? — 8. Qu'entend on par meweilleux dans le poSine épitiiie, et quel rapport y a-t-il entre le raerveilleui de l'épupee profane et celui de l'épopée chrétienne? — 9. Les révélations du christiani.iue ne peuvent elles pas même ser\ir dans les sujets profanes? - 10. Le reproche fait iiu inerve lieu\ chrétien d'être sans action est-ll bien fondé?- 11. Quel usa^'e faiit-il faire du merveilleux chrétien? —

12. Qu'eatend-on par merveillcm phil sophiqiie , et quel en est le caractère? —

13. Qu'y a-t-il à ooserver en général dans l'emploi des fictions merveilleuses?

1. \J épopée ' est le récit d'une action , ou plutôt une action en récit. Mais toute action n'est pas propre à devenir le sujet d'un poëme épique. Si le poëte veut intéresser le monde à son récit, il lui faut quelque chose de grand et de mémorable, lesexploits des capitaines illustres, la chute ou la naissance dt^s empires, ces rares événements de l'histoire qui changent la face du monde , et dans lesquels il peut librement faire intervenir la Providence, à quelque religion qu'appartiennent ses personnages.

2. L'épopée ne peut même choisir indifféremment son sujet parmi les grandes actions ou les grandes catastrophes; ce ne serait plus alors qu'un récit ordinaire des événements de la vie, elil ne faudrait lui demander que les émotions de l'histoire. La haute poésie doit se proposer un autre objet* c'est de frapper le monde par l'exemple des grandes calamités ou des grandes vertus , de manière toutefois à relever toujours la nature humaine, à ne réveiller que de nobles sentiments, à ne faire jamais admirer que ce qui mérite d'être imité. Ainsi la vertu doit être la base de

' Nous empruntons une partie des idées de ce paragraphe à l'excellent ouvrage de M. Laurentie sur V Etude et l'Enseignement des Lettres. ' 'Etio; , récit , Ttoteîv, taire.

66 TBAITÉ DE LITTKBATBBB,

toutes les conceptions poétiques, et le beau moral , le principe de 1 admiration qui leur est accordée.

3. La vertu qui rè^ne dans les arts n'est pas sans doute cette même vertu dont la religion présente aux hommes les austères préceptes; mais du moins les arts ne plus doivent offrir que des objets qui s'y conforment. Ainsi l'épopée ne demande point des héros parfaits; les faiblesses lumaines charment au contraire les inventions du poète: mais s'il produit dans ses scènes un personnage pervers , ce ne doit être que pour lui faire enfanter des actions contraires à sa perversité même. Ces contrastes nous saisissent tout entiers , et nos émotions sont d'autant plus profondes ([u'elles sont plus inattendues. D'ailleurs , la vertu se rend présente de deux manières, soit par l'admiration qu'elle fait naître pour les actions sublimes , soit par l'horreur qu'elle inspire pour les actions lâches et perfides. Voila donc deux manièresde conserver ce caractère de Beau moral qui est propre aux conceptions de la poésie, et voila deux genres d'é-

-motions contraires , mais également conformes à la vertu , qui peuvent se trouver dans l'épopée et en multiplier les effets.

4. Sans doute l'épopée chante les passions, puisqu'elles sont la vie même de l'homme ; et par passions, nous n'entendons point ces honteuses maladies de l'âme dont l'homme est souvent le déplorable esclave, mais ces mouvements généreux qui produisent des actions sublimes. Et encore l'épopée ne hait pas même toujours l'excès des passions, pourvu qu'elle les fasse servir à des contrastes, et qu'elle ne les propose pas comme un objet d'admiration. Homère chante dans V Iliade la colère d'Achille. On pourrait dire que la colère n'est pas digne d'exercer le génie d'un poète; mais, loin de montrer son héros avec des fureurs qui le rendraient odieux , il le cache au fond de sa tente, immobile et pleurant de douleur : rien n'est à la fois plus naturel, ni plus moral. Le sujet d'abord paraît peu fécond; maisque de combats sanglants, quedescenesgrandesou touchantes, que d'agitation au ciel et sur la terre, à cause de ce repos fatal où reste le divin Achille ! Enfin son ami succombe , il sort de sa tente pour le venger ; à l'instant la fortune se déclare, Hector n'est plus, et le poème est achevé. Voilà comment, dans le poërae épique, une grande faiblesse peut faire briller une grande vertu. Le poëte n'em-

ploie les passions que pour ébranler plus vivement les imaginations, et il n'humilie un héros en le faisant fléchir devant ses propres penchants que pour l'agrandir davantage en le faisant triompher des autres et de loi-mème. ^s 5. Les sujets de toutes les épopées des temps anciens ou modernes ont pour caractère commun d'éveiller en nous des émotions généreuses. On aime à voir le poète romain attacher la fondation de sa patrie à un sujet plein de souvenirs touchants et merveilleux. Parmi nous, Voltaire a chanlé le père des Bourbons; malheureusement il n'a point environné cette grande figure de Henri IV du charme divin que les anciens poètes imprimaient a la physionomie de leurs héros. Pour eux , le.s persmiuages-princt|yaux d'une épopée dominaient par-dessus toutes les armées ; leur front dépassait celui de tous les guerriers ; on les apercevait au milieu de tous les événements comme des hommes ditférejits^de tous les autres; c'étaient des demi-dieux, et souvent les dieux eux-mêmes cédaient à leur fortune; on voyait en eux le Destin lui-même, cette puissance qui maîtrisait les conseils de Jupiter. Que la Heyiriude eii faible a côté de ces grandes images! Elle offre des récits élégants , de brillantes images , mais point d'inspirations ; elle est vide de création et de merveilles. Est-ce le sujet, est-ce le génie qui a manqué à Voltaire? Ce n'est ni l'un ni l'autre; c'est quelque chose de plus grand , sans quoi le génie n'est rien. Le philosophe impie, pour devenir poète , a du se faire chrétien , mais comme ce n'était qu'une fiction de son esprit , il n'a fait qu'un poème dont l'ensemble est froid comme son cœur. Quelle différence ce serait, si ce poème, au lieu d'une fiction poétique , nous offrait toutes les pompes d'un enthousiasme vrai , toutes les convictions de la foi! Voltaire a tenté de remplacer ces superbes imaaes par d'ingénieuses inNeutions, et par un merveilleux philosophique qui ne se prête point aux élans de la pensée. Les allégories de son poème le glacent d'un bout à l'autre , parce que la vraie poésie vit d'émotions, et non point de finesses. Elle s'empare du cœur, elle parle à l'imagination, elle nous inspire parce qu'elle est elle-même inspirée; mais les efforts que l'on fait pour déguiser sous des formes poétiques les conceptions froides d'une philosophie sans croyance, laissent l-'àrae dans une immobilité fatigante et portent par conséquent avec eux leur propre condamnation.

â8 TRAITE DE LlTIEUàTUBE.

/ 6. La loi morale, qui demande pour le poëme épique une nature non e et choisie, mont e en même temps tous les avan aj^es qu'il peut tirer du christicinisme. C'est au christianiim' qu'est due la connaissance parfaite des ressources in'inies déposées p^u* Dieu dans le cœur de l'homme. On ne connaît p >int I humanité, ni ses passions, ni ses vertus, lorsqu'on n'a vu I homme développé que sous l'empire des philo ophits vulgaires. Il faut que l'imiigination d'Homère se crée des héros que 4es regards humains n'ont jamais vus ; et de la vient qu'il monte jusqu'à des chimères, jusqu'à des fables ingénieuses, jusqu'à des créations de demidieux. L'épopée chrétienne n'a pas besoin de songer à franchir les limites du vrai; la religicm les a pour ainsi dire reculées jusqu'aux bornes de l'infini lui-même.

Ainsi la Jérusalem délivrée nous montre un caractère particulier qui n'a rien de commun avec les épopées antiques : c'est le ressort tout nouveau des émotions du cœur, telles que le christianisme les a agrandies et épurées, c'est unecoimaissance nouvelle de l'homme et de ses penchants; c ■ sont des passions nouvelles, c'est surtout un amour nouveau et une langue nouvelle pour le célébrer. Pson pas que le ch'Mstianisme autorise même ces désordres du cœur, ainsi réd lits à une sorte de délicatesse qui a aussi ses dangers; mais, à ne considérer ces émotions que sous le simple rapport de la perfection des arts de ^e^prit, il est hors de doute qu'elles donnent lieu a des combats, à des contrastes, à un c-rtain éclat de langage, qui durent être inconnus à des poètes nourris sous l'empire d une philosophie sensuelle et grossière. C'est ici l'explication du charme extraordinaire de la Jérusalem délivrée, à part la majesté d'une action ch'étie-me, et l'intérêt des puissants souvenirs qu'elle réveille dans nos pensées'.

7. Si. de Chateaubriand, dans l'immortel Génie du christianisme, a prouvé que le Paradis des chrétiens est poétiquement supérieur a l'Olympe des païens ; et l'application qu'il a faite de cette doctrine littéraire dans son poëme des Martyrs \ et KIopstock dans sa Messmrfe ^ , en demontre la vérité jusqu'à l'évidence. Mais, bien qu'on ne puisse pas dire, sans une sorte de profanation, qu'U est de

' Voyez Histoire de la Littérature étrangère, 1. 1.

* Voyez Histoire de la Littérature française , t. III.

* Voyez Histoire de la Littérature étrangère , t. II.

l'essence de cette sainte religion d'être plus poétique que les Tables du paganisme; cependant on peut recoiinaî re qu'elle a donne de Dieu et de l'iiomme une connaissance nouvelle, avec laquelle le poète peut faire jouer dajis l'épopée des ressorts autrefois inconnus. Ainsi, pourue donner qu'un exemple, rien n'est plus purdnns l'antiquité que les amours d'Énee et de Didoo; mais, pour donner à cette scène un air d'innocence, le poète a dû l'environner d'un nuage: Cfla ne suffit pas à l'innocence chrétienne. Lorsque, dans le Paradis perdu ' , Milton raconte aussi des amours , la scène est sans voile , parce que tout est pur et saint dans les affections ; il y a quelque chose de céleste dans ces sentiments pleins de grâce et de pudeur, de naïveté et d'enthousiasme. Ce doux mélange n'avait point été révélé à la pensée des poètes avant les sublimes et délicates inspirations V du christianisme.

^ 8. Ou entend par m.erveilleux , l'intervention de la Divinité, et celle des êtres moraux ou métaphysiques personnifiés. Rien n'est plus propre a l'épopée, parce qu'elle est surcoût faite pourexciter l'admiration, et que les idées élevées y doiV' nt être dominantes. Par là le poète peut ennoblir son sujet, étendre son plan, en varier les détails, en y comprenant le ciel , la terre et l'enfer , les hommes et les êtres surnaturels, enfin le cercle entier de l'univers. Telle est l'opinion généralement admise sur le merveilleux profane; il n'en est pas de même du merveilleux chrétien:

Delà foi d'un chréUen les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles. L Évangile a l'esprit n'offre de toub côtes Que pénitence à faire et toiirm nls mérités ; Et lie vos lictions le mélange coupable Même à ses vérités donne l'air de la fable.

(BOILEAU

Ce passage, mal entendu , semblerait inte»'dire à l'épopée moderne les merveilles du christianisme ; mais si les mystères de la religion chrétienne ne doivent jamais être profanés dans les récits poétiques, les croy;uic'es immortelles qui s'y r<ittachent peuvent donner lieu a une intervention merveilleuse, soit de la Providencequi règle lesevenements de la vie, soit des Intelligences célestes qui servent alors de protecteurs auprès de la Divinité.

' Voyez HUtoire de la Littérature étrangère, t. II.

Le merveilleux chrétien n'offrira pas sans doute un ciel rempli, comme dans le paganisme, des passions de la terre, ni souillé par les mêmes voluptés; mais il offrira des spectacles plus grands et plus purs : un Dieu, maître du monde, dont la pensée peuple les espaces et répand les êtres dans l'immensité; un Dieu ineflable, intelligence suprême, qui a produit d'autres intelligences et leur donne l'immortalité; juge éternel des actions des hommes, qui pèse dans sa balance formidable les vices et les vertus, et qui réserve à l'innocence des joies sans mélange, et au crime des douleurs sans fin; esprit fécond et infini, qui se suffit à lui-même, et qui, se contemplant dans son immensité, trouve ensoi son bonheur, et celui des créatures qui se noient dans son sein.

9. Les révélations du christianisme peuvent même servir dans les sujets profanes, et Fénelon en a fait un bel usage dans la desciiption de son Élijsée ; telle qu'elle est, malgré les formes peu inspirées de la prose , cette description est sans contredit supérieure aux images sensuelles de la mythologie. Il ne lui manquerait rien, si elle présentait l'inspiration hardie de la poésie, ses beaux élans , ses admirables variétés, ses formes vives etani«nées :

Une lumière pure et douce , dit Fénelon , se répand autour des corps de ces hommes justes , et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre (jui éclaire les yeux des misérables mortels, et (|ui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière. Elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les ra>o^^ du soleil ne pénètrent le plus pur cristal; elle n'éblouit jamais; au contraire, elle fortilie les yeux, et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle séi énité : c'est d'elle seule que ces hommes t)ienheureux sont nourris. (Liv. xiv.)

Qui ne voit ici toutes les pensées du christianisme trans- , portées dans un sujet mythologique? et qui ne voit en même ■^ temps leur supériorité sur les Éictionsdes vieux poêles? f^\ 10. On reproche au merveilleux chrétien d'être sans action , et par conséquent peu propre à faire naître dans une épopée des scènes nouvelles, et mouvoir des nîssorts extraordinaires, pour en diversifier les accidents et en agrandir la marche. — Mais d'abord les descriptions que fournit le christianisme ne sont pas sans un puissant intérêt au milieu d'un récit. Si l'on veut, par exemple, montrer l'intervention de la Providence, ne peut-on pas, comme Homère , tracer une image du ciel chrétien , et mon-

tter la puissance de ce Dieu créateur qui réside par delà les mondes ?

Loin des murs flamboyants qui renferment le monde, Dans le centre caché ci'une clarté profonde, Dieu repose en lui-même, et, vêtu de splendeur. Sans bornes, est rempli de sa propre grandeur.

(Cil ,v PELA 1 1\ , la Piicelle, 1. I.)

Dans le centre éclatant de ces orbes immenses

Qai n'ont pu nous cacher leur marche et leurs distances,

Luil cet astre du iour, par Dieu même allumé ,

Sui tourne autour de soi, sur son axe enflammé. e lui partent sans lin des torrents de lumière; U donne, en se montrant, la vie à la matière, Et dispense les jours, les saisons et les ans, A des mondes divers , autour de lui flottants. Ces astres, asservis à la loi qui les presse, S'atlirenl dans leur course, et s'éviteni sans cesse; Et . servant l'un à l'jiutre et de renie et d'appui, Se prêtent des clartés qu'ils reç(li^ ent de lui. Au delà de leurs cours , et loin'dans cet espace Ou la matière nage, et que Dieu seul embrasse. Sont des soleils sans nombre , et des mondes sans fin ; Dans Cet abime immense il leur ouvre un chemin. Par delà tous ces deux , le Dieu des cieux réside.

(Henriade.)

On a beaucoup parlé jdes dieux d'Homère : de Jupiter, qui pèse les destinées-des peuples dans ses balances d'or ; de Neptune, qui fait trois pas, et au quatrième touche aux bornes du monde. Mais ces images, toutes grandes qu'elles sont, n'approchent pas du Dieu des chrétiens, de ce Dieu qui créa tout d'un seul mot :

« Je suis celui qui est, dit-il lui-môme '; le ciel est ma demeure; la terre est l'appui de mes pieds 2. » Il règne dans l'éternité et au delà; il suspend à ses doigts la masse de la terre, et pèse dans sa balance les montagnes et les collines^.

>; L'Ecriture est pleine de ces images. Écoutons Bossuet :

« Choisissons, dit-il, un exemple d'une tempête : // dit, et le souffle de la lempéle a obéi; les flots se sont goiiflcs; ils montent jusqu'aux cieux , ils descend'-nt jusqu'aux aljimes.' \oi\R ies ondes précipitées de toutes parts : et les hommes, que deviennent-ils? //s se sont troublés, et sont rif/i/és comme dmis (' ivresse , et toute leur sagesse s\-sl évanouie. Voila, certes une agitation Je tlols et de pensées que Virgile et Homère n'ont point égalée par la magnifique pompe de leurs paroles. Mais' tout à coup renaît une profonde tranquillité. Lu tempête s'est clianqée en un doux zépfiyr, et tesyiot.'ise sont tus. Quoi de pins doux que ce grand tumulte des orages qui devient un souille léger, et ces tlots silencieux après leur fracas horrible? Mais ce qui nous est propre, c'est la ma-

• Exod., m, 14.

' Isaïe,Lxvr, 1.

^ îsaiu,jy, 12, 15, 17.

62 TBAITÉ DE LITTÉRATUBE.

Jpsié (le Dieu présente dans cette parole : Il dit, et la tempête est priiciite. Ce n'est pas ici Jiinoii (lui va supplier Eole; ce n'est pas Neptune (lui gourniandf les tlols par (les reprocfifs pleins de courroux, et qui néanmoins peut a peine comprimer lui-même les fluls de sa colère. Un mot suflit pour tout bouleverser et tout apaiser ' . »

Le merveilleux chrétien ne se borne pas au simple exposé des attributs de Dieu ; nos croyances nous offrent une foule de ressources pour varier l'action épique, et faire mouvoir, dans le récit, des personn ges mystérieux : et d'abord cette Trinité sainte qui peut fournir de sublimes interventions; puis ce personnage admirable d'une Vierge sacrée qui conserve des droits sur le cœur de son divin Fils; ces armées d'Intelligences célestes qui servent d'instruments à la volonté suprême, et de protecteurs aux hommes dans le ciel ; ces anges déchus qui s'appliquent, au contraire, à les pousser au crime pour leur faire partager un jour leui"s supplices. C'est une grande et féconde image pour la poésie que celle d'un être malfaisant, propre à toutes les inspirations cruelles: c'est lui qui sème les discordes, qui arme le bras des parricides, qui soulevé les passionsdes peuples, qui désole la terre par mille forfaits, et qui, par ses complices, répand les noirs complots aux extrémités du monde. Un tel merveilleux n'est-il pas au-dessus de tout ce qu'on trouve dans les fables anciennes?

11. Mais il est plusieurs précautions à prendre dans l'emploi du merveilleux chrétien. D'abord il faut se garder de dénaturer les croyances du christianisme : il serait en effet monstrueux de prêter à des anges des actions ou des discours où pût se reconnaître la triste condition d'une humanité dégradée; et porter dans le ciel chrétien des affections grossières, ce ne serait p s seulement un sacrilège, ce serait encore un défaut de goût.

D'une autre part, il serait absurde de mêler les dieux (-6 la fable avec les êtres surnaturels de notre religion, Cest ce qu'a fait le Tasse , en donnant à ses démons les noms des divinités infernales du paganisme. Milton a introduit aussi, dans quelques endroits de son poème. Cerbère, Tantale, Méduse, etc. Mais, à cet égard, personne n'a poussé plus loin le dérèglement de limagination que (Jamoëns dans ses Lusiades ^ Il y fait rencontrer en même

■ Bossuet, De (irandiloquentiâ et suavitaie Psalmorum.

» Le sujet des Lusiades est la découverte d'une route aux Indes par ta

rcEïlQLE. 63

temps Jésus-Christ et Bacchus, Vénus et la Vierge Marie. Son héros, essuyant une tempête, adresse ses prières à Jesus-Christ, et cest V^enus qui vient a son secours. Le but des Portugais est la propa<:ation de la foi, et eest encore Vénus qui se charge du succès de l'entreprise. De nos jours, plusieurs poètes, pour fuir la mythologie classique, sont tombés dans un excès bien plus coupable, en transportant de voluptueuses amours dans un ciel habite par des anges. Ce n'est pas la du merveilleux, c'est de la folie en même temps que du sacrilège.

1 2. Le înerreillevxphiluso/jhiqve consiste dans l'emploi des êtres métaphysiques ou moraux, tels que la Renommée, la Discorde, les Prières', la Paix, la Mollesse, la Mort, le Sommeil , les Grâces, les Jeux , etc. ; tels encore que les passions , les vertus et les vices , présentés sous une forme visible. Rien n'est plus froid , ni par conséquent plus indi gne de l'épopée, que ces dernières personnifications qui ne se fondent que sur une supposition de l'esprit. Voltaire en a rempli sa Hpnriade : on y voit l'Euvie, la Politique, l'Hypocrisie, le Fanati>me, agissant sous des figures humaines et symbolifjues; mais il n'y a aucune émotion poétique au fond de ces allégories, parce que ce sont des fictions étrangères à toute espèce de croyauce religieuse. Tel est le monstre de la Politique :

Au fond du Vaflttao régnait la Politique,

Fille lie l'Iiilérél el de r.Vmbitinn,

D'où naquirent la Fraudi- et la réduction.

Ce monstre ingénieux . en détours si fertile,

Acc.iblé de soucis, parait simple el tranquille;

Ses yeux creux et pecanis, ennem s du repos,

Jamais du doux sommeil n'ont s 'nli les pavots ;

Par ses déguisements a louie heure elle abuse

Les regards él)l()uis de l'Europe confuse ;

Le mensonge sulitil , ()ui Conduit >e> discours,

De la vérité même empruntant le secours ,

Du scea I du Dieu vn.int empreint sea impostures,

Et fait servir le ciel a veuger ses injures.

Cette fiction annonce de l'esprit, et pas autre chose. L'imagination même, qui >uppiée quelquelois a la sensibilité, n'y saurait trouver rien de séduisant. Ces sortes d'allégories peuvent quelquefois être admises dans une description, et contribuer a leinbellir; mais elles ne doivent jamais être

cap de Bonne-Espérance, en 1497. Voyez Histoire de la Littérature étraw gère, t. \.

» royez 1. 1 4* partie, exemples, n" 25.

introduites dans un poëme pour prendre part à quelque action , sous peine de la rendre languissante. >'r-i3. Il y a des convenances dont il r.e faut pas s'écarter dans l'emploi des fictions merveilleuses. Elles ne doivent jamais passer les bornes d'une sage vraisemblance, qui consiste à ne présenter rien de petit, d'outré ni de forcé. Ainsi ont manqué à cette règle :

Milton, lorsqu'il fait préparer au combat le Péché, qui n'est qu'un être moral, contre Salan, être physique et réel. Il en est de même de sa personnilication du Péché, dont la peinture est dégoûtante dans ses détails.

Homère, lorsqu'il fait parler des chevaux, mouvoir des statues, martiiiT des trépieds.

Virgile, lorsqu'il introduit des monstres voraces, les Harpies, qui salissent et dévorent les niels des Troyeus.

r.e Tasse, lorsqu'il l'ait chanter à un oiseau des cbaosons de sa composition.

Mais voici une fiction qui réunit toute la vraisemblance et toute la grandeur propre à l'épopée :

Dans les Lusiades , la flotte des Portugais est prête à doubler le cap de Bonne-Espérance, lorsqu'un nuage noir et effrayant se forme au-dessus de leurs tètes. Un bruit affreux frappe les oreilles de Gama, chef de l'entreprise , et de ses compagnons. Aussitôt s'élève dans les airs un fantôme formidable, dont la taille énorme surpasse en hauteur le fameux colosse de Rhodes. Ses membres sont hideux ; son visage est sombre et farouche; ses yeux élincelant.s sont cachés comme dans une fosse obscure, d'où jaillissent des flammes noires, livides, el plus sanglantes que lumineuses. Ce monstre, ou ce dieu, est le gardien de ces mér.s , dont aucun vaisseau n'avait encore fendu les flots. Il pousse un horrible mugissement , qui semble sortir des plus profonds abimcs de la mer. Il reproche aux Portugais leur orgueilleuse audace; il menace leur flotte, et leur annonce tous les désastres et toutes les calamités qu'ils doivent essuyer dans leur entreprise.

Qui a suggéré au Camoëns de peindre le gardien du cap des Tempêtes, le terrible Adamastor? l'inspiration poétique. Qui lui a fourni les couleurs fortes et sombres qu'il a prêtées à cette majestueuse allégorie? l'imagination.

{Foyez à la fin du vol., n" i7, une imitation de cette peinture, par la Harpe.)

§ 2. — De V Épopée considérée sous le rapport poétique.

Sur quels objets portent les règles relatives à l'épopée?

Les règles relatives à l'épopée portent sur quatre objets, savoir : les qualités de l'action épique, les personnages ^ là forme , et le style.

Ar.T. V. — Qualités de Inaction épique.

l. Combien de qualités doit avoir l'artinn f'pique? — 2. Pourquoi l'unité est-cll« nécessaire à l'action épique' — s. De i|ui>i l'unilé d'action dnll-elle se prendre? - 4. 1,'iiPité d'aclioM exiliit-cUi' les épisodes? — s. En eninb l'n de classes se pailau'rnt 1rs épisodes? - 6 (Juclles doivent être les (pialités des épisodes» — 7. Qu'entend-on par intégrité de l'action? — «.Quel doit être ledénonment de l'épopée? — n. Qu'cntend-on par graiu' 111 de l'.iction ? — 10. Qii entend-on par intérêt de l'aclÉOii? — 11. Quelle doit être la durée de l'action épique?

1. L'action épique doit avoir quatre qualités, savoir : IV nité, VinP'drité , \n f/randeur^ eiVintéréL

2. L'action épique doit être une. Dans le récit d'une suite d'aventures héroïques , plusieurs faits détachés et sans liaison ne peuvent exciter le même intérêt, ni soutenir l'attention au même point qu'une histoire unique et bien liée, dont les divers incidents naissent les uns des autres, et concourent tous au même dénoûment. D'un autre côté, deux actions qui marcheraient ensemble partageraient le cœur; et si toutes deux n'étaient pas également Intéressantes, l'une donnerait du dégoût pour l'autre. Le poète doit donc choisir pour sujet une seule action , une seule entreprise. Ainsi :

Le sujet de l'Iliade, c'est la colère d'Achille et toutes les conséquences qu'elle entraîne à sa suite; celui de VOdi/ssée, le retour et le rétablissement û'Ulysse dans ses Élats; celui de VÈin'ii/c, rélahiissenient d'Eiiée en Italie; celui du Tasse, la conquèle de Térusalem sur le^ Infidèles; celui de Millon, l'expulsion de nos premiers pareiils liors du Paradis, eta

3. L'unité d'action doit se prendre du rapport de ses parties, de l'unité d'intérêt et de l'unité du péril, ou de plusieurs périls, pourvu que l'un soit une suite nécessaire de l'autre. Mais il ne faut pas croire que l'unité du personnage puisse faire ici l'unité d'action. L'épopée n'est ni une histoire, comme la Pharsale ' de Lucain, et les Guerres puniques^ de Silius Italiens, où sont décrits plusieurs événements décousus, ni la vie entière d'un héros, comme VAchilléide ^ de Stace. Il faut que l'unité soit dans le sujet lui-même et dans toute son exécution.

4. L'unité d'action dans l'épopée n'exclut point les épisodes, c'est-à-dire certaines actions subordonnées, certains incidents introduits dans la narration et liés à l'action principale, mais qui ne sont pas d'une assez grande importance pour que leur suppression anéantisse le sujet général du poème. Tels sont :

Dans l'Iliade, Ventrelien d'Hector et d'Aiidromaque , et V enlèvement ' , ■' et 3 Voyez Hisl. de la Littérnlure latine, p. 242, 260, 264.

66 TBAITÉ DE LITTERATURE.

des chevaux de Rhésus par Ulysse et Diomède; — dans l'Enéide ,.rA<«toire de Cocus et celle de Viisus et Euryale; — dans la Jérusalen délivrée, \es aventures de Tancrede avec Herminie et Clorinde; — dans le Paradis perdu , le tableau présenté au premier homme de ses descendant» , etc.

V 5. Les épisodes se pnrtap:ent en deux classes : 1° les épisodes de pur a<,Tément et qui ne sont mis que par occasion, comme celui de Cacus au IX*^ livre deVÉ'ieidp; 2° les épisodes qui sont employés pour le besoin de l'action.

Ces derniers se distinguenta leur tour en quatre espèces: 1° ceux qu'on nomme grands épisodes, parce qu'ils entrent nécessairement dans la construction du poëme, comme celui de Didon dans VÉnride ; 2° ceux qui ont pour but de former ou de détruire un obstacle à l'accomplissementde l'action, comme celui des amours de Didon et d'Énée; 3** ceux qui contribuent à l'intérêt d'une partie importante de l'action, comme celui de Msuser d'Euryale; 4°enrin ceux qui, placés pour nouer plus fortement l'action, inlluent encore d'une manière prochaine sur le dénoûment, comme la /'ruse d Herminie qui se couvre des armes de Clorinde.

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