CURIACE
Je vous connais encore , et c'est ce qui me tue.
4 ce mot, dit Voltaire , on se récria d'admiration ; on n'avait rien entendu de si sublime.
102 TBAITÉ DE LITTEBATURE.
Veut-on un dialogue vif, pressant et qui entraîne »• On en trouvera le plus parfait modèle dans le même poëte {Polyeiicte, ii, 6), et dans Racine [Britannicus^ m, 8).
(Foyez à la fin du vol., n» 28, le dialogue de Polyeucte et de Néarque.)
20, Sauf la partie morale, Voltaire a parfaitement récapitulé dans le passage suivant les règles générales de la tragédie.
« Créer un sujet, dit-il, inventer un nœud et un dénoûment; donner à chaque personnage son caractère, et le sou tenir; faire en sorte qu'aucun d'eux ne paraisse et ne sorte sans une raison sentie de tous les spectateurs; ne laisser jamais le théâtre vide ; faire dire a chacun ce qu'il doit dire, avec noblesse sans enflure, avec simplicité sans bassesse ; faire de beaux vers qui ne sentent point le poëte , et tels que le personnage aurait dû en faire s'il parlailen vers : c'est là une partie des devoirs que tout auteur d'une tragédie doit remplir... Il faut tenir le cœur des hommes dans sa main; il faut arracher des larmes aux spectateurs les plus insensibles, il faut déchirer les âmes les plus dures. Sans la terreur et sans la pitié , point de tragédie ; et q\iand vous auriez excité cette pitié et cette terreur , si avec ces avantages vous avez manqué aux autres lois , si vos vers ne sont pas excellents, votis n'êtes qu'un médiocre écrivain , qffi avez traité un sujet heureux Resserrer un événement illustre et intéressant dans l'espace de trois heures; ne faire parai re les personnages que quand ils doivent venir, former une intrigue aussi vraisemblable qu'attachante; ne rien dire d'inutile; instruire l'esprit et remuer le cœur; être toujours éloquent en vers, et de l'éloquence propre a chaque caractère que l'on représente; parler sa langue avec autant de pureté que dans la prose la plus châtiée , sans que la contrainte de la rime paraisse gêner les pensées; ne se pas permettre un seul vers ou dur, ou obscur, ou déclamateur: ce sont là les conditions qu'on exige aujourd'hui d'une tragédie pour qu'elle puisse arriver à la postérité avec l'approbation des connaisseurs, sans laquelle il n'y a jamais de ■réputation véritable. »
§ 2. — De la Tragédie Populaire ou Drame.
«• Qa*est-cc que le drame? — 2. Dans quel cas le drame est-il artraissfble, et quaod ne rest-U pas? — s. Quelles doivent être les qualités d'un bon drame?-»
POETIQUE. toi
«.Tout ce ([ui intéresse est-Il bon pour le théâtre, et tout ce qui ressemble à It nature est-il beau y — s. Quel doit être le style da drame? — e. Tout dans les art» doit-il concourir à l'effet?
1. Le drame est une espèce de tragédie populaire, soit en prose, soit en vers, où l'on représente les événements les plus funestes et les situations les plus misérables de la vie commune.
<^ 2. Le drame est admissible, et il en peut résulter quelque avantage, lorsqu'à l'exemple de la tragédie, il place dans le cœur humain le ressort des événements et le mobile des actions. Que l'homme y soit malheureux par sa faute, en danger par son imprudence, jouet de sa propre faiblesse, victime de sa passion; ce genre, avec moins de splendeur, de dignité , d'élévation que la tragédie , ne laissera pas que d'avoir la bonté poétique et la bonté morale. Au contraire, s'il roule sur les accidents dont l'homme est la victime sans en être la cause, le spectateur peut être affligé, mais c'est d'une tristesse stérile , et par conséquent pénible ; il ne reste à l'âme ni plaisir ni instruction, et le poëme a manqué au premier but des arts.
.3. Pour qu'un drame soit bon, il faut que le sujet soit pathétique et moral, populaire et décent, ni trivial ni romanesque, et que dans sa singularité même il conserve l'air naturel le plus simple et le plus commun; la conduite de l'action doit être d'autnnt plus vive qu'elle n'est soutenue par aucun des prestiges d<. l'illusion théâtrale; les mœurs bourgeoisesou populaires y doivent être peintes sans grossièreté, sans bassesse, et pourtant avec l'apparence de la vérité ; le langage y doit être simple, et du ton de la chose et des personnages, mais correct, mais facile et pur, naïf, ingénieux , sensible, énergique lorsqu'il doit l'être, jamais forcé, jamais rampant, jamais plus haut que le sujet. Enfin, sous le rapport lies caractères , ils doivent présenter un mélange des vertus rt des vices, d'un heureux naturel et d'un mauvais penrhant, d'un fonds d'honnêteté que la contagion de l'exemple altère et commence à corrompre. Mais ce qu'il y a de plus difficile , c'est l'art de rendre le crime supportable dans un spectacle populaire; car il est là dans toute sa bassesse et avec toute sa noirceur.
A. C'est une double erreur de croire que tout ce qui intéresse est bon pour le théâtre, et que tout ce qui ressemble à la nature est beau. Rien de plus intéressant , je l'avoue ^ que de voir dans une masure une famille honnête, délaissée,
104 TRAITÉ DE LITTÉRA.TDRE.
et réduite aux dernières extrémités de la misère et du désespoir. On est sûr de déchirer les cœurs, d'arracher des sanglots de tout un auditoire et de le noyer dans les larmes, avec les cris de ces enfants qui demandent du pain à leur malheureux père. Mais quel est le peuple féroce dont un JDareil spectacle sera l'amusement? et c'est pourtant ce que l'on offre au nôtre, dans ces mélodrames ou le malheur est sans fruit et le crime sans leçon.
Ce n'est pas ainsi que Voltaire a procédé dans VEnfant Prodigue ; il s'est attaché non pas à rendre intéressantes l'indigence et la faim, mais à tirer le pathétique d'une situation morale, à rendre salutaire l'exemple d'un jeune homme que sa facilité, sa faiblesse, et l'attrait du mauvais exemple, ont jeté dans le vice. Ses réflexions, ses regrets, sa douleur, le fonds d'honnêteté et de délicatesse qui reste dans ses sentiments , la honte qui l'accable , l'espérance qui le soutient, le tableau de la renaissance de toutes les vertus dans un cœur flétri, voilà ce que l'auteur a cru digne d'être offert aux yeux des spectateurs , et non pas des objets qu'on ne trouve que trop souvent sur son passage, ou sur vies bancs de la cour d'assises.
5. Le poëte qui écrit comme on parle, écrit mal; la diction du drame doit être naturelle , mais de ce naturel que le goût rectifie, où il ne laisse rien de froid, de négligé, de diffus, de plat, d'insipide. Le langage même du peuple a ses grâces et son élégance, comme il a sa bassesse et sa grossièreté ; il a ses tours ingénieux et vifs , ses expressions pittoresques, ses ligures éloquentes. Il aura donc aussi sa pureté , quand le choix sera fait avec discernement.
Cette théorie est connue , mais peu suivie. L'exacte vérité , la nature elle-même est ce que l'on affecte de rendre , et ce système est très-commode ; car il dispense et du goût dans le choix, et du génie dans l'invention, et du talent de donner aux choses un tour , une grâce nouvelle. Copier ce qu'on voit, dire ce qu'on entend , même de pire, c'est ce qu'on appelle connaître et peindre la nature , comme le sténographe qui rend un compte fidèle d'un horrible procès.
/- 6. Une opinion s'est répandue, c'est que tout dans les arts devait concourir à ce qu'on appelle Xefjety c'est-àdire à l'itiusiou et à l'émotion la plus forte ; et plus l'illu-
POÉTIQUE. iOt»
sionsemrrctmiprer'e et le spectacle pathêtrque, pms il nous serait agréable , quelque moyen que l'on eût pris pour nous tromper et pour nous émouvoir.
Cette opinion peut être celle d'un peuple sans délicatesse, qui ne demande qu'à être ému ; mais pour un monde éclairé , cultivé et doué d'organes sensibles , le plaisir de l'émotion dépend toujours des moj^ens qu'on emploie : aussi fera-t-il peu de cas d'un drame qui , avec l'imitation et l'expression triviale de la douleur et de la plainte, avec des objets pitoyables, avec des cris , des larmes , des sanglots, ne l'aura que physiquement ému.
V § 3. — De la Tragédie Lyrique ou Opéra.
/ t. Qu'est-ce que la tragédie lyrique ou opéra? — »a. L'opéra est-U astreint à la
/ règle des trois unités ? — s. L'action de la tragédie lyrique est-elle essentiellement
/ merveilleuse? — 4. Qu'y a-t-il à observer lorsque le sujet n'est point emprunté
/ au merveilleux? — s. Qu'est-ce que le récitatif , et qu'appelle-t-on air ou ariette?
— 6. Queb sont les deux excès à éviter dans le style de l'opéra?— 7. Quelle sorte
de vers convient à l'opéra? — s. Que faut-il éviter dans ropéia?
1. La tragédie lyrique ou opéra est une tragédie faite pour être chantée. L'action qu'elle représente est héroïque et malheureuse; ajoutons qu'elle est quelquefois merveilleuse, et c'est ce qui la distingue essentiellement de la tragédie proprement dite. Le merveilleux de cette action consiste dans l'intervention de quelque divinité , de quelque être surnaturel qui se mêle parmi les personnages, dans les événements extraordinaires, dans les décorations les plus superbes, dans la pompe la plus éblouissante. On y volt , au nombre des acteurs , les dieux du ciel , de la terre , des enfers ; des ombres , des démons , des furies , les habitants du Ténare, et tous ces êtres fantastiques dont l'imagination a peuplé la terre et les airs.
2. L'opéra , lorsqu'il emploie le merveilleux , ne peut être astreint à la règle des trois uuités : la féerie ne saurait s'accommoder d'une loi dictée par la raison. Dans la tragédie proprement dite, chaque acte ne contient qu'une partie de l'action ; ici , chaque acte contient souvent une action entière, et cette action amène une fête, un divertissement de danse. Le lieu de l'action y change aussi à chaque acte, parce qu'il faut plaire aux yeux par la variété des tableaux; enfin ces changements se font même au milieu des actes.
3. Le merveilleux n'est pas essentiel à la tragédie lyrique, et l'on voit avec plus de plai.<^'r nn poëme iutéres-
106 TBAITÉ DE LITTÉRATURE.
saut par une action et des incidents vraisemblables , par des situations touchantes ou terribles, qui fournissent au musicien les moyens de déployer toutes les ressources do son art pour enchanter notre oreille et tout à la fois remuer notre âme, qu'un poëme de féerie qui peut éblouir ^es yeux , mais qui le plus souvent laisse l'esprit vide et n< parle point au cœur, V 4. Si le sujet n'est point emprunté au merveilleux, ^ toutes les règles du poème dramatique conviennent à ÏO' péra; avec cette différence que, dans la tragédie, le dan« ger et le malheur du personnage auquel on s'intéressa croissent et redoublent de scène en scène, au lieu que dans l'opéra l'action ne doit être affligeante ou terrible que par intervalles. L'espérance et la joie doivent y succéder souvent à la crainte et à la douleur, pour que les danses y puissent être vraisemblablement amenées. L'opéra ne veut point de ces intrigues compliquées qui demandent de la part du spectateur une grande contention d'esprit, mais une intrigue nette qui soit facile à débrouiller; des incidents qui ne soient pas trop nombreux; enfin un intérêt vif et touchant, mais qui donne à l'âme quelques moments de relâche.
5. Comme la passion a ses moments de calme, ses repos et ses intervalles, le poète distingue dans le discours de ses personnages le moment tranquille du moment passionné. Le musicien rend l'un par un genre de déclamation appelé récilatif, et l'autre par un chant qui porte le nom d'a/r ou d'ariette. Ce chant ne peut donc être placé que dans les endroits où le personnage se livre aux transports d'une passion douce ou violente.
6. La diffusion et la trop grande concision de style sont deux excès également nuisibles dans la tragédie lyrique. Le premier rend le chant traînant et monotone; le second le rend trop changeant , trop brisé ; ce qui ne peut Avoir lieu que dans le choc et le tumulte des passions, où la chaîne des idées est rompue. Ainsi, d'une part, le poète ne doit pas trop étendre un tableau , trop développer un sentiment : il suffit qu'il le présente, qu'il l'exprime; c'est au musicien à faire le reste. D'une autre part, il ne faut pas que, sous prétexte d'être concis, il accumule les tableaux et les sentiments; le musicien voulant tout pein. dre, tout exprimer, n'exprimerait rien. Mais chaque ta-
bleau , chaque sentiment doit être séparé par des intervalles et des silences; teJs sont ces beaux vers du début
des Éléments :
Les temps sont arrivés : cessée , triste chaos. Paraissez, éléments. Dieux , allez leur prescrire
Le mouvemeni et le repos ; Tenez-les renfermés chacun dans son empire. Coulez, ondes, coulez. Volez, rapiiles feux. Voile azuré des airs, embrassez la nature. Terre, enfante des fruits, couvre-toi de verdure. Naissez , mortels , pour obéir aux dieux. (Rot.)
7. L'opéra demande des vers libres et coupés, parce que la versification ne saurait y être trop douce , trop coulante, trop gracieuse, ni le dialogue trop vif, trop aisé, trop naturel. La moindre dureté dans le son , le moindre défaut d'harmonie n'y serait pas supportable. Voyez comme ces vers deQuinault sont mélodieux et chantants :
Fontaine, qui, d'une eau si pure.
Arrosez ces brillantes fleurs,
En vain voire charmant murmure
Flatte le tourment que J'endure :
Rien ne peut adoucir mes mortelles douleurs. Ce (|ue j'aime me fui! , el je fuis tout lemoade. Pourquoi traim-r plus loin ma vieel mes malheurs? Ruisseau , je vais mêler mon sang avec ton onde;
C'est trop peu d'y mêler mes pleurs.
Le même poëtesait, quand il le faut, reunir l'élégance et l'agrément avec l'énergie et l'élévation. C'est ce qu'o»* peut voir dans ce morceau que chante Médée :
Sortez, ombres, sortez de la nuit étemelle;
Voyez le jour pour le troubler.
Que l'affreux désespoir, que la rage cruelle
Prennent soin de vous rassembler.
Avancer, malheureux coupables.
Soyez ai jourd'hui déchaînés ; Goûtez l'unique bien des cœi>r„ infortunés;
Ne soyez pas seuls misérables.
Ma rivale m'expose à des maux effroyables; Qu'elle ait part aux tourments qui vous sont destinés.
Non , les enfers impitoyables Ne pourront inventer (les horreurs comparaDtes
Aux tourments qu'elle m'a donnés.
Goûtons l'unique bien des cœurs infortunés;
Ne soyons pas seuls misérables.
à la fin du vol. , n" 29, un morceau où l'on peut admirer tout î» ïisance, l'harmonie, la force et même la sublimité.)