‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 24 sur 79 · De tous les genres de poésie, le dramatique est cer · texte numérisé non relu

De tous les genres de poésie, le dramatique est cer

' Roman de>.maâemuiselle Scadéri. Cest le nom qu'elle donne à Cyn» dans les voyages qu'elle lui ''ait entreprendre.

tainement celui qui paraît le mieux pouvoir se passer de l'ornemeut accessoire de la versification, par la raison que, dans la chaleur du dialogue et de l'action, l'âme est assez émue, soit par la véhémence du tragique, soit par la vivacité du comique, pour ne rien désirer de plus. Aussi voiton que la comédie réussit en prose comme en vers ; et dans les scènes comiques de VAoure ou du Bourgeois gentilhomme, on ne pense pas même que ce dialogue, si naturellement écrit, ait jamais pu l'être autrement. On voit de même que dans les tragédies vraiment pathétiques et mal versifiées, comme VJnés de La Motte, ce défaut n'est pas aperçu.

La poésie dramatique, qui ne fut d'abord (comme on l'a vu, p. 89)

qu'un eliant lyrique, etail par cela même écrite en vers; mais lors-

•jju'elle eut cLaiïgé de caractère , pourquoi a'a-l-elle pas aussi changé de

lan^^age?

Le> anciens avaient bien reconnu qu'elle exige un langage plus naturel

Sue le poème lyrique et l'épopée, et ils avaient pris pour la scène celui e leurs vers dont le rhytiune approche le plus de la prose ; mais nlusieurs raison» li'S ont empêches d'adopter la pro.-e elle-même pour le tht âlre.

Dans leurs vastes théâtres, il était diflicile d'entendre ce que les acteurs prononçaient de si loin : la bouche des masques en porte-voix , et les vases d'airain' qu'on avait placés de manière a réfléchir le son, prouvent le mal par le remède. Or, les vers , dont la mesure est connue et auxquels l'oreille est habituée, doinient la facilité de suppléer ce que l'on n'entend pas, ou de corriger ce que l'on entend mal. Il en est de même pour la mémoire ; ainsi , soit pour entendre des paroles , soit pour les retenir, la marche régulière des vers était d'un grand secours, et cela seul l'eut lait pretérer a la prose.

Dans nos petits théâtres, la difficulté n'est pas si grande pour l'oreille, mais elle est la même pour la mémoire; et cen serait assez encore pour qu'on donnât la préférence aux vers, dont un hémistiche amène l'autre, et dont la rime seule nous rappelle le sens.

Dans la comédie, ou il y a communément peu de chose à retenir, on a • été dispensé d'écrire en vers ; mais dans la tragédie, dont les détails sont prt'cieux a recui-illir et intéressants à rappeler, le vers a paru nécessaire. On dislingue même, parmi les comédies, ce les qui méritaient d'être écrites en sers, comme le A//.s7f/t<Arf>/-e, les Femmes Snvunles. le Méchant, la Vi'trnmonii' ; t;l celles qui n'auraient rien perdu à être écrites en prose, comme l Klour'ti, le Dépi amoureux , VÉrole des Fi-mmi's, l'Ecole des Mans. Il en e>l de même chez les anciens; on sent qu'Aristophane et Plante n'avaient aucun besoin de la mesure de l'ïambe; on sent que Térenc^, et vraisemhlal'lement Ménanilre, son niodele, auraient beaucoup perdu a ne pas exprimer ea vers tant de détails si délicats, si vrai:>, qu'on aime a se rapjieler.

Mais il y a une raison plus intéressante pour les poètes d'écrire en vers la tragédie , et quelquefois la comi'die; et celte raison était la même pour les anciens que pour nous. Tout n'e.>t pas également vif dans le comique; dans le trauijue tout n'est pas également passi(jnné : il y a des éclaircissements, des développ-menls, des passages inévitables d'une situation à l'aiilre; il y a des délibérations tranquill's; en un mot, des moments de calme, ou, n'étant p;is a.>sez émue par l'intérêt de la chose, l'âme demande a être occupée du charme de l'expression p<jur ne pas cesser de jouir. .C'est alors ()ue le coloris de la poésie doit enchanter l'imagiiiation , et l'harmonie du vers enchanter l'oreille ; et c'est un avantage qÛeRadûe ek Yollaife ont trea-bien seuU , et au» t^coùiiti a mécuauu.

100 TKAITÉ DE LITTÉHATUBR.

Mais à cet avantage on oppose le charme de la vérité et da natarel ; qu'on ne saurait disputer à la prose : Dans aucun pays du monde , dit-on^ dans aucun temps , les hommes n'ont parlé comme on les fait parier sur la scène ; les vers sont un langage factice et maniéré. Sans doule; mais est-ce la vérité toute nue qu'on cherche au théâtre? On veut qu'elle y soit embellie , et c'est cet embellissement qui en fait l'attrait. On sait qu'on va *tre trompé , et l'on est disposé a l'être , pourvu que ce soit avec agrément. D'ailleurs, l'artifice du langage, artilice matériel qui n'est sensible qu'a l'oreille, n'altère point le naturel de la pensée et du sentiment. Il en est de la forme des vers comme de celle du théâtre ; les veux et les oreilles sont avertis par la que le spectacle est une feinte, tandis que l'esprit et l'àme se livrent à la VTaisemblance parfaite des situations, des mœurs, des sentiments et des peintures. Ainsi rien ne s'oppose à l'emploi des vers, et tout au contraire s'accorde à le proclamer, non-seulement utile, mais nécessairCv

15. (Ainsi) les personnages tragiques peuvent et doivent parler en vers; mais il serait ridicule de les faire parler avec l'enthousiasme poétique. On rejettera doncles hyperboles, les comparaisons directes, les apostrophes aux êtres insensibles, et toutes ces expressions figurées qui n'appartiennent qu'au poëte , lorsqu'il se montre sans prendre aucun soin de se cacher.

16. (Toutefois) il y a des circonstances où les expressions figurées, loin d'être déplacées, font un effet admirable; c'est lorsque la passion ou le sentiment les fait naître. Ainsi , lorsque Pyrrhus , épris d'Andromaque , lui promet de relever les murs de Troie et d'y couronner son fils , cette princesse , fidèle à la cendre de son époux, peut fort bien lui répondre :

Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère : Je les lui promettais tant qu'a vécu son père ;

et puis s'écrier tout à coup :

Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector.

De même lorsque le vieil Horace plaide la cause de son fils vainqueur, qui, par le meurtre de sa sœur, se trouve dans un danger de mort, il peut dire avec une espèce d'enthousiasme :

Laujiers , sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Yous qui mettez sa tête a couvert de la foudre, L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreaui Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homma Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome, Et qu'un Romain s'efforce a tacher le renom D'un guerriiii- jn-'i^ii'^s doivent un si beau nom?

POÉTIQUE, lot

II est aise cre semrr que ce n'est point îcr re poète qui parle, jnais que c'est le personnage même livré à une passiou, à un sentiment qui remplit son âme.

Quant aux métaphores, on sait que bien souvent les plus fortes et les plus vives ne choquent point dans la conversation. Ainsi , l'on ne sera pas surpris qu'Agamemnon dise d'Achille :

Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? Achille va combattre , et triomphe en courant.

17. Les descriptions font un très-bel effet dans la tragédie ; mais il faut qu'elles soient liées au sujet , qu'elles y soient même nécessaires, et toujours dictées par le sentiment ou la passion. Telle est la description que fait Bérénice de Titus [Bérénice, act. 1 , se. 5), et celle que fait Andromaque de la prise de Troie [Andromaque , act. m , se. 8 ).

(Voyez (X5 morceaux à la fin du vol., n" 26.)

18. Lorsque lepoëte fait une narration pour instruire le spectateur de ce qui s'est passé avant l'action , le style doit en être riche, brillant, animé, et surtout pathétique. Telle est celle d'Idoménée , dans la tragédie de ce nom , par Crébillon (act. t ,sc. 2).

( Voyez ce morceau à la fin da vol., n» 27.)

1 9. Le dialogue n'attache le spectateur qu'autant que les personnages se répondent à propos, directement et avec justesse. Le poëte ne doit donc s'y permettre aucune négligence. Corneille, parmi nos bons tragiques, nous offre d'admirables modèles en ce genre. Tel est le dialogue entre Horace et Curiace, lorsque celui-ci maudit le fatal honneur qui l'oblige de s'armer contre son beau-frère et son ami. El voici la fin ( act. ii , se. 3 ) :

Page 1