‹ Traité théorique et pratique de littérature (volume 2)Chapitre 27 sur 79 · La comédie doit avoir pour but moral de corriger le · texte numérisé non relu

La comédie doit avoir pour but moral de corriger le

vices de l'homme par une image vivante de ces vices , et de rendre ainsi la satire des mœurs animée , pour la rendre plus utile.

4. Si la comédie prétend instruire les hommes en les amusant , il est évident que pour rester fidèle à sa devise, elle ne doit point saisir ce qu'il y a de plus grave et de plus triste entre les vices de l'humanité. Rarement pénètre-t-elle dans les mystères profonds du cœur ; ou si quelquefois elle les dévoile avec linesse, ce n'est jamais pour émouvoir notre pitié par le spectacle de la dégradation, c'est pour exciter notre malignité par le spectacle du ridicule. ^^ Ainsi , le vice n'appartient à la comédie qu'autant qu'il

( est ridicule ou méprisable ; dès que le vice est odieux , il

/ est du ressort de la tragédie.

/ Ici s'élève une question que nous nous serions abstenus de traiter, i si des ouvrages élémentaires de belles-lettres n'en avaient dit quelques ; mots. Il s'agit du Tartufe de Molière. « D'où vient, disent-ils, que nous «rions à la vue de ce détestable personnage? c'est parce que nous le voyons « mal caché sous son masque ; parce que Molière a su présenter ce faux « dévot par le côté ridicule : et s'il l'a rendu odieux au 5° acte, c'était « par la nécessité de lui donner le dernier coup de pinceau. »

L'hypocrisie, sansdoule, est un vice épouvantable, puisqu'il trompe la société et met le trouble parmi les hommes , en allirani sur la perversité les louanges et les faveurs qui ne sont dues qu'au mérite. On ne saurait, dit M. Laurenlie, trop la poursuivre dans la chaire, dans les livres de morale; et aucun homme ami de la piété ne reprocherait à la comédie de l'avoir traduite sur la scène, si la vertu réi^lle était restée intacte au milieu des traits satiriques lancés sur l'horrible hypocrisie.

Or, cela ne pouvait être avec la disposition ou sont les hommes, de confondre la piété menteuse et la piété véritable. En supposant que sur le théâtre les deux personnages fussent présentés avec des caractères distincts , la malignité devait toujours être prèle à les prendre l'un pour l'autre. On a beau dire que Tartufe n'est que l'image du scélérat hypocrite qui trompe par ses dehors, je le veux bien; mais, pour le monde incrédule et méchant, Tartufe n'est pas seulement un foiu'be qui séduit un sot, cela ne serait pas longtemps plaisant pour la nature humaine; Tartufe est l'image de quiconque a de la piété. On va se venger au théâtre de ce qu'il y a de dur dans l'aspect de la vertu chrétienne, et i'on retrouve dans ce personnage tous ceux dont on soupçonne la bonne foi , parce qu'on n'aime pas à croire à la perfection. Ainsi la satire de la vertu passe sur la scène, de la scène dans le monde; et la méchanceté fait servir à ca triomphe ce qui devait élre une grand;' liumiliation pour \f vice. La représentation du Tartufe est donc immorale; la comédie y sort de son obje( '~~ réel, qui doit être de flétrir le crime et le vice, de telle sorte que ses traits ^C ne puissent poiut atteindre la vertu.

•5. Les mêmes dispositions du cœur peuvent donner lieu à des observations morales très-profondes, ou à des aperçus légers pleins de moquerie. La comédie doit donc être d'une délicatesse infinie dans le choix des caractères et des sujets. Il y ades vertussingulières,qui, pousséesà un certain point, touchent au ridicule; la comédie deviendrait perverse , si

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elle dépassait les limites que lui trace la morare. La vertf doit toujours être sacrée, et la comédie ne jamais portei atteinte au respect qu'elle mérite , même lorsque ses dehorr ne sont point aimables ou imposants.

6. Le principal instrument de la comédie, c'est le ridicule. Or, à supposer même qu'il ait jamais corrigé quelque vice humain , on ne saurait disconvenir que ce ne soit une arme qui, dans des mains malhabiles ou malintentionnées, peut devenir extrêmement nuisible. Il s'en faut de beaucoup que le ridicule soit, comme on Ta prétendu , la pierre de touche de la vérité. Loin de là, il devient souvent une cause d'erreur; il égare et séduit la raison, en jetant sur les objets de fausses couleurs. Aussi n'a-t-on vu quetrop souvent, parmi les auteurs de comédies, des écrivains immoraux, qui ont réussi à répandre le ridicule sur des caractères et des objets qui ne devraient jamais y être exposés.

7. Les vices tiennent à l'humanité, et, en les flétrissant, on risque de dégrader l'humanité même ; c'est encore ici un écueil redoutable pour lacomédie. Dans l'antiquité, la licence du théâtre était extrême, et ce n'était pas un vice ou un ridicule que l'on traduisait sur la scène'. La vengeance se servait de lacomédie comme d'une arme terrible , et la satire était mise en action pour mieux satisfaire la malignité.

Le goût des convenances n'a point permis parmi nous un si cruel abus de l'esprit. Maissi la comédie des temps modernes ne touche point à l'honneur des personnes, elle asaisi les vices ou les ridicules des classes diverses de la société; elle a traîné sur les théâtres des personnages de médecins, d'apothicaires, de financiers et de marquis, pour amuser le public du spectacle de leurs vanités, de leur pédantisme et de leur sottise. A-t-elle corrigé l'orgueil humain avec ses moqueries? c'est ce qu'il n'est pas aisé de décider ; mais elle a du moins satisfait la malignité, et c'est souvent le seul résultat de ses conceptions, malgré ses orétentions de rendre l'homme meilleur ou moins ridicule.

Akt, il — Du Comique, du Ridicule et du Risible.

I. Quels sont les caractères constitutifs da comique dans les objets? — a. Quelle différence v a-t-il entre le comique , le ridicule et le risible? >— s. Quel est le but du eomiquè? — 4. Qu'esl-ce que les anciens appelaient vis comica, et que faut-Il pour y eiceller? — s. Quand un objet, une action, une situation, une parole, une

' Voyez Hist. de la Littérature grecaue , p. 163 et suiv.

Idée est-elle rislble? — e. D'où dépend surtout le risible, et quelles sont les différentes espèces de rire? — 7. Quels sont les movens de bien peindre le ridicule ou le vice? —e. Conilden y a-t-il d'espèces 'le couiiques?— 9. Quel est l'objet principnl du comique noble? — jo. Ou coiiiiquf bouiKcois?— 11. Du bas cniuiqi^e? - 12. Les trois genres de comig'fe peuvent-ils se trouver dans uneuiéme pièce?

1. Lorsqu'un objet nous présente quelque disproportion dans les formes, qu'en outre il choqua les bienséances, qu'il nous surprend parquelquechose d'inattendu ,desingulier et d'agréable, nous disons de eot objet qu'il est comique. Ainsi le comique dans les objets a quatre caractères constitutifs, savoir : i° la difformité morale ou physique ; 2° le contraste avec les mœurs, les habitudes, les convenances sociales ; 3*" la nou veauté ou la surprise : 4" un je ne sais quoi de piquant et de plaisant qui se sent mieux qu'il ne se définit.

2. Lecomique n'est ni le ridicule, ni le risible. Le ridicule est une difformité de caractère ou de manières contrastant avec la nature, les usages reçus ou le bon sens; le risible n'est que l'extérieur du ridicule; le comique est la réunion de l'un et de l'autre. Un exemple le fera sentir. Sancho Pança n'est que risible, il n'extravague pas; son bon sens est tout en proverbes, mais il n'a rien de ridicule; aussi n'est-ce point un personnage comique. Son maître Don Quichotte est ridicule sous le rapport du bon sens, car il extravague ; il n'est que risible par son extérieur : mais il est comique sous le double rapport de l'extérieur et du bon sens.

3. Le comique a pour but de nous faire rire par l'expression risible du ridicule. Pour. que cette expression soit risible, il faut qu'elle soit revêtue de pensées fines, de paroles piquantes, de traits saillants, inattendus, et souvent de ces mots à double sens que le lecteur ou l'auditeur intelligent sait bien apprécier, et que souvent il exagère encore.

4. Le vis comim des anciens, qui le regrettaient dans Térence , ne pouvait être que ce comique dont nous venons de parler, c'est-à-dire la touche risible du ridicule, que possédèrent Aristophane chez les Grecs , Plautechez les Latins, et Molière parmi nous. Pour y exceller, il faut un jugement fin,ungoûtexercé,uneimagination vive, saillante, enjouée. L'imagination rassemble les traits épars; le jugement et le goût en forment un tout régulier. Le jugement conserve le fond du comique; le goût choisit les linéaments les plus ridicules; enfin le jugement et le goût servent à rendre avec finesse, avec malice et d'une manière risible les vices que l'iningination a surpris dans la nature humaine.

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5. Un objet est risible lorsqu'il choque les hanmicres focales. Le risible dans les objets est donc très-borné.

Une action est risible lorsqu'elle choque le bon sens, les convenances sociales, ou qu'elle est l'effet d'une méprise.

Une situation est risible lorsqu'elle nous présente quelque chose d'extraordinaire à la fois et de plaisant.

Une parole est risible lorsqu'elle nous surprend par un contraste inattendu. En voici un exemple entre mille. Il est pris du Joueur, comédie de Regnard. Le joueur se fait lire un morceau de Sénèque par son valet.

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