Boileau a dit
Chaque passion parle un différent langage ;
mais il y a un goût de style qui convient à toutes les passions. C'est une simplicité qui coule de source et qui s'éloigne de toute affectation, de toute recherche. En effet, la passion s'occupe fortement de son objet , elle y fixe l'âme , elle l'y plonge tout entière. Le langage des passions, ne peut , ne doit donc être ni fleuri et paré , ni pompeux et magnifique.
L'orateur qui pare avec trop de soin sou langage , pense plus à lui qu'à son objet , et , comme il n'en est point rempli, il ne saurait en remplir l'esprit des autres. C'est le défaut habituel de Fléchier'. L'orateur déplorant la mort de Turenne , adresse à Dieu ces paroles :
O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et du vainqueur et des victoires. Pour accomplir vos volontés, et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que votre puissance avait élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes; et vous frappez, quand il vous plait, ces tètes illustres que vous avez tant de fois couronnées.
La pensée est grande , belle et touchante ; mais elle perd une partie de son mérite par les antithèses multipliées.
Le style pompeux et magnifique n'est pas un moindre obstacle à la vérité des sentiments. Il peut frapper d'ad mi ration, mais il amortit la douleur et l'éteint :
Que devant Troie en flamme Hécube désolée, Ke vienne point pousser une plainte ampoulée, Ni sans raison décrire en quels affreux pays , Par sept bouches l'Euxin reçoit le Tanaïs .
(B0ILEA0.>
• f^oyez plus loin, Eloquence de la chaire, § 4.
* V. Style et Composition, p. 186.
La raison de ce précepte est claire :
Ces grands mots dont alors l'acteur emplit sa bouchr Ne parlent point d'un cœur que sa misère touche,
( Lk mkme ).
La douleur veut un style simple, même dans la tragédie. C'est un mot d'Horace bien connu :
Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri.
Quoi de plus simple que ces paroles de Thésée , qui craint que ses imprécations contre son fils n'aient été trop tôt exaucées !
Théramène , est-ce toi? Qu'as-tu fait de mon lils'^ Je te l'ai confié dès l'âge le plus tendre. Mais d'où naissent les pleurs que je te vois répandre? Que fait mon lils ?
L'inquiétude, la crainte, la tendresse alarmée se peignent dans ce langage où l'on ne remarque pas un mot qui sente la pompe et l'élévation. La réponse de ïhéramène est du même goût :
O soins tardifs et superflus !
Inutile tendresse ! Hippol\ te n'est plus !
On a beaucoup critiqué le récit de Théramène. Ce qui le justifie à nos yeux , c'est qu'ici c'est moins la douleur qui parle que l'imagination, et que l'effroi du narrateur est plus naturel que tout autre sentiment.