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On appelle pathétique indirect ou réfléchi celui dont

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l'impression diffère de sa cause , comme lorsqu'au moment du crime ou du danger qui le menace, la tranquille sécurité de l'innocent nous fait frémir.

Atrée , Néron , Cléopàtre, inspirent des sentiments bien différents des leurs ; les enfants de Médée , caressant leur mère , nous déchirent ; et Bidon ne nous pénètre que de pitié pour elle. Mille autres traits prouvent que le calme dans le péril fait immanquablement frémir le spectateur ; comme lorsque Soci-ate, prêt a périr, répond avec tranquillité, même avec une sorte de gaieté , a Lysias qui, pour le sauver, lui offrait d'em ployer l'éloquence pathétique • Tu m'apportes là une chaussure de femme.

4. C'est sans doute un moyen puissant d'émouvoir que d'être passionné soi-même ; mais il est rare que l'orateur puisse le paraître sans courir le risque ou d'être suspect, ou d'être ridicule. A moins que la cause pour laquelle il se passionne nesoit évidemment digne des grands mouvements qu'il déploie et de la chaleur qu'il exhale , sa violence porte à faux, et c'est ce qu'on appelle un déclamateur. D'un autre côté, on a de la peine à se persuader que l'homme passionné soit sincère et juste ; si on se livre à lui par sentiment, on s'en défie par réflexion. L'éloquence passionnée veut donc et suppose des esprits déjà persuadés et disposés à recevoir une dernière impulsion.

5. Le pathétique indirect, sans annoncer autant de force, en a bien davantage ; il s'insinue , il pénètre , il s'empare insensiblement des esprits, et les maîtrise sans qu'ils s'en aperçoivent , d'autant plus sûr de ses effets qu'il paraît agir sans effort. L'orateur parle en simple témoin , et lorsque la chose est par elle-même ou terrible, ou touchante, ou digne d'exciter l'indignation , il se garde bien de mêler au récit qu'il en fait les mouvements qu'il veut produire. 11 met sous les yeux le tableau de la force et de la faiblesse , de l'injure et de l'innocence ; il dit comment le fort a écrasé le faible , et comment le faible , en gémissant , a succombé : c'en est assez. Plus il expose simplement, plus il émeut.

Voyez, dans la péroraison de Cicéron pour Milon, son ami ; voyez, ans la harangue d'Antoine au peuple romain sur la mort de César, l'artilice victorieux de ce genre de pathétique. Cicéron ne fait que répéter

le langage magnanime et touchant que lui a tenu Milon, et Milon, courageux, tranquille, est plus intéressant dans sa noble constance que ne l'est l'oraleur en suppliant pour lui. Antoine ne fait que lire le testament de César; et cet exposé simple de ses dernières Yolontés en faveur du peuple romain , remplit ce peuple d'indignation et de fureur contre les meurtriers , au lieu que les mouvements passionnés d'Antoine, sa douleur, son ressentiment, n'auraient peut-être ému personne.

6. En employant le pathétique indirect, l'orateur ne compromet jamais ni son ministère , ni sa cause ; le récit , l'exposé , la peinture qu'il fait , peut causer une émotion plus ou moins vive sans conséquence. Mais lorsqu'en se passionnant lui-même il s'efforce en vain de nous émouvoir, et que, par malheur, tout ce qui l'environne reste froid , tandis que lui seul il s'agite, ce contraste risible fait perdre à son sujet tout ce qu'il a de sérieux, à son éloquence toute sa dignité , à ses moyens toute leur force.

7. Le pathétique direct, pour frapper à coup sûr , doit (donc) se faire précéder par le pathétique indirect. C'est à ce dernier qu'il appartient de mettre en mouvement les passions de l'auditeur , et lorsqu'il l'aura ébranlé , que le murmure de l'indignation se fera entendre ou que les larmes de la compassion commenceront à couler, c'est à l'orateur à se jeter comme dans la foule, et à paraître le plus ému de ceux qu'il vient d'irriter ou d'attendrir. Alors ce n'est plus lui qui paraît vouloir donner l'impulsion , c'est lui qui la reçoit ; ce n'est pas à sa passion qu'il s'abandonne , c'est à celle de son auditoire, et en se mêlant avec lui, il achève de l'entraîner.

8 . Si l'orateur est lui-même intimement persuadé de l'utilité de ses conseils, de l'importance de son objet, ou de la bonté de sa cause , et qu'il trouve ou son auditoire ou ses juges inclinés vers l'avis contraire, prévenus d'affections injustes ou de séductions funestes , émus de passions qui peuvent égarer ou dépraver leur jugement , il est de son devoir d'effacer ces impressions par des impressions plus profondes , d'opposer à ces mouvements des mouvements plus forts , de mettre enfin dans la balance de l'intérêt ou de Topinion , des contre-poids qui rétablissent l'équihbre de l'équité.

D'un autre côté, si l'orateur voit des vérités de sentiment favorables à l'innocence , ou à la faiblesse excusable , ou à l'imprudence crédule, ou à l'erreur inévitable; et là, des principes de forme , des règles de droit , des maximes de politique ou de jurisprudence qui portent le juge à s'endurcir , pour user de cette rigueur dont l'excès rend injuste la justice même ; alors encore faut-il bien recourir aux sentiments de la nature pour amollir la dureté des lois.

De là, dans l'éloquence, l'usage légitime des passions, même des passions vicieuses , comme l'envie et la colère,

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et à plus forte raison, des passions honnêtes, comme l'amour de la louanae , la crainte de l'opprobre , la commisération, rindignation contre l'orgueil, l'horreur de l'oppression, delà violence et de l'injure; de là le droit de présenter , d'exagérer aux yeux de l'auditoire tout ce qui peut l'intéresser et l'émouvoir en faveur du faible , de l'innocent, du malheureux.

9. Ce qui rend l'éloquence pathétique dangereuse et redoutable , c'est qu'avant même de la juger , il faut l'entendre et par conséquent s'y exposer avant de savoir si c'est la bonne ou la mauvaise cause qu'ellearmede tous sesmoyens.

Le barreau , la tribune sont une arène où la première loi du combat entre les contendants est que les armes soient égales. Le pathétique est donc permis de droit à tous les deux, ou il doit être également interdit à l'un et a l'autre. Dans la chaire , on n'a pas a craiudre les abus de cette éloquence ; mais au barreau , il est presque impossible que dans l'une ou dans l'autre cause , si ce n'est dans toutes les deux, l'éloquence passionnée ne soit pas contraire à l'esprit de droiture , d'impartialité, d'équité, qui seul doit animer les juges ; et c'est la que le pathétique est comme un fer à deux tranchants.

10. Dans les répubUques anciennes, où de grands intérêts étaient traités au milieu des assemblées populaires , le ressort des passions devait être souvent employé; tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait delà parole. Toutefois , dans ce qui nous reste de Démosthènes , la raison agit plus que les passions ; le reproche, l'indignation, l'imprécation, l'invective, sont presque les seuls mouvements pathétiques qu'il se permette. Mais dans les discours que nous avons perdus, il fallait bien qu'il eût plus d'une fois fait usage des larmes , puisque Eschine ne doutait pas qu'il n'y eût recours dans sa défense, et qu'il croyait devoir avertir ses juges de ne pas s'y laisser tromper:

A quoi bon ces larmes? h' ur dit- il d\ivance. A quoi bon ces cris et cette contention de voix? Et plus haut : Quant au torrent de larmes qui coulera de ses yeux, quant a ses accents lamentables, répondezlui, etc.

Démosthènes avait donc coutume d'en user ainsi pour émouvoir ses auditeurs; sans cela Eschine eût prédit en insensé ce qu'allait faire Démosthènes , et le peuple l'eût bafoué.

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Chez les Romains , au contraire , le pathétique était ie sublime de l'éloquence :

Quis enim uescit maxiniam vim existere oratoris in hominuru menti ■ bus, vel ad irain, aut ad odium, aut ad doloreni încitandis, vel ab hisce iisdem peruiotionibus ad lenilatem misericordiamque revocandis ( Cic. , lie Oral. ] ?

Et en effet , dans un pays et dans un temps où les factions , les partis , les brigues , les vexations dans les provinces, le péculat, les crimes de lèse-majesté publique, les discordes civiles, les haines personnelles, peuplaient les tribunaux d'accusateurs et d'accusés; ou la violence , l'usurpation, le meurtre, l'empoisonnement, le sacrilège , étaient des actions journalières; ou le caractère national , Tesprit de domination et d'autorité arbitraii-e présidaient dans les tribunaux; ou tous les juges, le sénat, le peuple, les préteurs , jusqu'aux chevaliers ,se regardaient comme souverains arbitres de la loi et libres d'exercer et la rigueur et la clémence : dans un tel pays et dans un tel temps, dis-je, l'art d'émouvoir , d'irriter, de fléchir, de rendre l'accuse intci-essant ou odieux , devait être plus nécessaire et plus recommandable que l'art d'instruire et de convaincre.

Aussi voit-on que la lumière du philosophe et du jurisconsulte , que la sagesse et l'habileté même de l'homme d'Etat , sans l'éloquence des passions, étaient comptées pour peu de chose dans les talents de l'orateur. Dire ce qu'il fallait et le dire à propos , c'était l'affaire de la prudence ; mais le dire comme il le fallait pour remuer, pour irriter, pour apaiser son auditoire, pour le remplir d'indignation, de douleur , de compassion , c'était l'affaire du génie et le triomphe de l'éloquence .

Ainsi nous lisons dans Cicéron ( de Ornt. , ii , 47 , in Ferrem , v , i ) que l'orateur Aiiloinp, dans la péroraison de son plaidoyer pour M. Aquillius, accusé de concussion, prit son client parle bras, le lit lever, lui décbirasa tunique, et montra aux juges les cicatrices des blessures honorables qu'il avait reçues dans plusieurs comljats. Cicéron nous apprend aussi (Oral., c. 38) qu'il fut interrompu par les gémissements et les sanglots de l'auditoire, lorsqu'au milieu (\u. forum, animant par ses pleurs le discours le plus touchant, il prit le lils de Flaccus entre ses bras, le préseuta aux juges, el implora pour lui riiumanité et les iois ( pro Flncco, c. 42). Mais aujourd'hui cette pratique pai-aitrait plus digne du lliéàlre que de la gravité des Juges. Dans nos tribunaux, il faut convaincre, et l'on y aeDaaade plus de raisonnement que de pathétique.

11 est donc bien vrai que l'éloquence pathétique est souvent au barreau une éloquence piperesnCy comme l'appelle Montidgne, et l'on ne saurait trop recommander aux juges

d'en étudier les tours d'adresse et de force , pour apprendre à s'en garantir.

1 1 . Le pathétique de la chaire a pour moyens la crainte , l'espérance, la tendre pitié, la commisération pour soimême et pour sessemJ3lables, le grand intérêt de l'avenir. Toutefois on en voit peu d'exemples dans nos célèbres orateurs. Bossuet n'a jamais été plus sublime que dans l'Oraison funèbre d'Henriette , et Massillon , dans son sermon du Pécheur mourant ; mais c'est surtout dans les missionnaires qu'il faut chercher les grands mouvements de l'éloquence pathétique'.

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